2003
Cliniques méditerranéennes
Psychanalyse
Historicité et mémoire subjective. La troisième trace
René Roussillon
[*]
L’auteur rappelle l’importance de la « reconstruction du tableau des années oubliées » dans la pensée et l’œuvre du créateur de la psychanalyse. Il propose de ressaisir la théorie de la mémoire que cette position implique, et d’extraire de l’œuvre de Freud les principaux linéaments qui composent celle-ci. La proposition majeure de Freud concerne le fait que la psyché possède différents enregistrements des faits, que la mémoire est présente plusieurs fois et sous des formes différentes. Ainsi trois types de traces peuvent-elles être mises en évidence, la trace mnésique perceptive qui correspond à une forme d’enregistrement « brut » de l’expérience subjective, la trace mnésique de représentation qui correspond à une première mise en forme de l’expérience et à une inscription représentative et conceptuelle de celle-ci mais qui reste inconsciente, enfin la trace préconsciente, proche du souvenir. Aux différentes époques de la vie les premières traces sont « traduites » et actualisées dans les différents systèmes psychiques, elles évoluent donc en fonction de l’histoire du sujet. Mais il peut arriver que cette traduction ne puisse s’effectuer et que des traces anciennes, tels les « fueros » ou des enclaves temporelles, conservent leurs formes premières. Trois types de mémoire peuvent donc être décrits. La première forme correspond au « souvenir », la seconde est celle du fantasme, la troisième est une forme paradoxale dans la mesure ou elle est caractérisée par l’actualisation perceptive ou affective de ce dont elle a conservé la trace. Dans la foulée de ces trois types de traces, trois mémoires peuvent donc être décrites selon leur position topique et selon le type de formes par lesquelles elles se manifestent et se « rappellent » à la conscience. L’article se termine sur l’importance, au sein de cette théorie de la mémoire et pour en différencier les formes, des formations et processus par lesquels la psyché peut se représenter qu’elle re-présente, c’est-à-dire qu’elle présente à nouveau.Mots-clés :
Freud, historisation, mémoire, souvenir, souvenirs perceptifs, représentation, enclaves mnésiques, représentation de la représentation.
The author recalls how important it is to be able to « re-build the picture of the forgotten years » in the thought and work of the creator of psychoanalysis. He proposes to restore the theory of memory this position implies, and extract from Freud’s work the main lineaments underlying it. Freud’s central proposition concerns the fact that the psyche has different records of facts, that the memory is present several times over and in different forms. Thus, three types of traces can be highlighted, the perceptive, mnemic trace corresponding to a form of « raw » recording of the subjective experience, the mnemic trace for representation that corresponds to a first shaping of experience and its representative and conceptual inscription that still remains subconscious, and finally the pre-conscious trace, close to remembering. At the different stages of life, the first traces are « translated » and actualised in different psychic systems and then change in relation to the subject’s history. But this translation may sometimes not take place and old traces, like fueros (a form of charter) or temporal enclaves, keep their initial forms. We can thus describe three types of memory. The first form corresponds to the substance of « remembering », the second is that of phantasm, the third is a paradoxical form in so far as it is characterised by perceptive or affective actualisation of that which it has kept trace of. Following on directly from these three types of traces, three memories can thus be described according to their topos and according to the type of forms by which they manifest themselves and « recall » themselves to consciousness. The article ends on the importance, within this theory of memory and to distinguish the forms thereof, of the formations and processes by which the psyche can represent to itself that it re-presents, that is that it presents again.Keywords :
Freud, historisation, memory, object of remembering, perceptive memories, representation, mnemic enclaves, representation of representation.
« On souffre de réminiscence, on guérit en se souvenant », tel pourrait être résumé le premier énoncé fondateur de la psychanalyse, et ceci même si l’actuelle insistance sur l’importance de l’ici et maintenant ou celle de la mise en récit tend à en estomper la référence essentielle. Bien sûr la formule date, elle date exactement de 1895 et fut à l’origine prononcée, on s’en souvient, à propos de la seule hystérie, pour être actualisée elle doit être complexifiée. La « réminiscence » de l’hystérique n’est pas celle qui s’observe dans les modes de souffrances narcissiques, psychotiques ou encore psychosomatiques, le terme ne convient peut-être plus, le « souvenir » aussi bien sûr n’est pas nécessairement non plus au rendez-vous de l’élaboration psychique, il n’est plus considéré comme la voie de passage obligée de la conviction nécessaire au changement. Bien sûr aussi l’évolution de la théorisation semble faire passer maintenant au second plan le travail d’historisation, la « recomposition du tableau du passé des années oubliées » comme l’écrit si joliment Freud, au profit du travail de symbolisation et d’appropriation subjective du monde interne.
Cependant être capable d’historiser ce que le vécu actuel doit à un moment de l’expérience passée, être capable d’effectuer « l’épreuve d’actualité » (Freud 1915) nécessaire à ce départage fin, c’est aussi commencer à être capable de représenter qu’on re-présente, à saisir que ce qui se présente là, maintenant, dans l’affect présent, dans la représentation actuelle, dans ce qui semble donner son sens actuel à l’expérience du moment, est infiltré, voire déterminé, par une nouvelle présentation, une présentation autre, une re-présentation donc d’un temps de l’histoire passée. L’historisation comme moyen de l’appropriation de la re-présentation psychique, comme capacité à représenter que l’on re-présente, reste la voie royale, première, de la capacité à saisir la nature représentative de ce qui s’actualise dans le présent du sujet. Elle est ce qui ouvre la voie au processus transformationnel essentiel à la symbolisation, mais aussi à la personnalisation de l’analyse.
Le problème posé, reprenons.
Le fantasme : un sang-mêlé
La découverte de la dimension transformationnelle du travail psychique, de la dimension propre de la réalité psychique, la découverte de la puissance de transformation de la pulsion a, dans l’histoire de la pensée de Freud, mais plus généralement dans l’histoire de la pensée psychanalytique, relativisé les premières découvertes de Freud concernant la réminiscence et sa place dans l’économie symptomatique. L’accent a été alors mis sur le fantasme, considéré comme effet de la production imaginaire du sujet, comme sa création, sa production orchestrée par la puissance de ses désirs inconscients, par la force d’actualisation des mouvements pulsionnels qui l’habitent. On a alors oublié que le fantasme lui-même avait été défini comme un « sang-mêlé » par Freud, comme un mixte, un composite d’histoire vécue et de la manière dont celle-ci a été signifiée, assimilée, métabolisée par la psyché de l’époque. On a alors surtout retenu le travail de transformation, d’assimilation, que la psyché effectuait, et ce qui vectorisait ce travail, les forces qui en commandaient l’exercice. L’inflexion ainsi portée estompait l’importance de l’histoire, la subordonnait à des formes fantasmatiques préalables. En 1916 dans son « Introduction à la psychanalyse », Freud souligne en effet que les fantasmes originaires peuvent exercer leur « contrainte » sur l’organisation subjective de l’historicité, qu’ils en organisent le sens, qu’ils subordonnent à leur forme certains événements de l’histoire.
Beaucoup de psychanalystes semblent en être resté là, se contentant en quelque sorte, du relevé de la force organisatrice des fantasmes originaires, relevé qui aboutit à une forme d’histoire « structurelle », toute faite, celle du désir et de la constellation Œdipienne, au détriment de l’extraction minutieuse du défilé de l’histoire singulière, du sur-mesure de la « recomposition » du passé des années de l’histoire oubliée. La logique du désir est alors considérée comme prépondérante.
Cependant l’histoire de la pensée de Freud ne s’est pas arrêtée sur ce constat. D’une part, il réfère l’origine des fantasmes originaires à une histoire, une pré-histoire, celle de l’humanité, conservée telle une contrainte phylogénétique commandant sa récapitulation dans l’ontogenèse de chacun. « Rien n’est dans la pensée qui ne fut d’abord dans les sens » aime à rappeler Freud, qui n’a jamais, quant à lui, lâché l’importance de l’historicité du sujet et de sa psyché. « Dans les sens », donc dans l’histoire vécue, fut-ce celle des générations antérieures. D’autre part, sous la contrainte de la clinique, Freud doit admettre en 1920, l’existence d’un « au-delà du principe du plaisir » qui modifie singulièrement l’existence de la donne antérieure. Au-delà du principe du plaisir s’exerce une « contrainte de répétition » dont les formes ne sont guère intelligibles sans l’attention portée aux données historiques singulières du sujet. À partir du moment où, sur l’expérience historique, s’exerce une « compulsion de répétition » au-delà du principe du plaisir, c’est-à-dire primant sur celui-ci, à partir du moment où la compulsion ramène à la surface psychique « des événements n’ayant pas entraîné de satisfaction », le modèle du primat du fantasme, en tant qu’il exprime le principe du plaisir, doit laisser de nouveau place à l’autre face du sang-mêlé, sa face historique. Ce n’est pas seulement en tant qu’il exprime le désir du sujet que le fantasme puise sa force d’actualisation, c’est aussi en tant qu’il commémore un fragment de l’histoire oubliée, qu’il répète la forme que celui-ci a pris à une époque donnée, qu’il assure son impact sur la psyché. Aussi bien penser la transformation que la psyché fait subir à l’histoire, penser la réalité psychique comme mise en sens transformatrice de l’histoire, ne peut se concevoir valablement dans la méconnaissance de cette histoire elle-même : on ne peut penser la transformation, ou son échec, sans penser ce qu’il a fallu ou faut transformer. La réalité psychique ne peut bien se concevoir que dialectisée avec la réalité historique, à condition bien sûr de ne pas donner au concept de réalité historique un sens « absolu », c’est-à-dire indépendant du sujet qui la rencontre, la vit et commence à la signifier en fonction des données propres de sa psyché du moment.
Si progressivement les développements de la première topique avaient contribué à estomper la place de l’histoire singulière, de la mémoire et de ses formes, ceux de la « seconde topique », dont je pense qu’il s’agit en fait d’une véritable « seconde métapsychologie », vont, au contraire, rendre tout son sens au travail d’historisation, mieux ils vont l’étendre. En 1938, dans « Construction en analyse » Freud ne finit-il pas par déclarer qu’il faut aussi étendre à la psychose ce qu’il a proposé en 1895 à propos de la seule hystérie, la psychose, le délire, l’hallucination qui la peuplent, sont aussi des manières de « souffrir de réminiscences ».
Dès lors la question clinique des formes de la « réminiscence » et, pourrait-on ajouter, de la « reviviscence », reprend tout son intérêt, dès lors aussi une théorie de la mémoire, de ses formes d’inscription et de conservation, mais aussi des formes du « retour » des traces antérieures de l’expérience subjective, est requise pour la bonne intelligibilité de la réalité psychique elle-même. La psychanalyse ne peut faire l’impasse d’une « théorie » de la mémoire et de la remémoration, elle ne peut faire l’impasse d’une « théorie » de l’historisation des traces et vestiges de l’histoire.
Une théorie de la mémoire
Si l’on veut s’attacher à relever les principaux linéaments de celles-ci, les psychanalystes « modernes » sont de peu de recours, dans la mesure où rares sont ceux qui, après Freud, se sont attelés à une théorisation d’ensemble de l’acquis.
Freud lui-même, après une première période où il propose les bases d’une telle conception, n’a pas toujours pris la peine d’extraire, des hypothèses nouvelles qu’il avançait, les conséquences de celle-ci sur sa théorie de la mémoire. Il se contente souvent d’une notation isolée qu’il n’insère pas dans une vue d’ensemble de la métapsychologie, et ceci bien qu’il soit sensible, à sa lecture, qu’il n’a sans doute que peu varié sur l’esquisse de celle-ci. Les articles et notes terminales de son œuvre – nous avons rappelé « Construction en analyse », il faudrait aussi évoquer les passages et la démarche même de « L’homme Moïse et la religion monothéiste » ou de « L’abrégé » ou encore certaines des petites notes éparses écrites à Londres – appelleraient pourtant un travail de « reprise » à la lumière de l’élaboration de la théorie du clivage. Freud n’a pas eu le temps de faire ce travail, ou ne l’a pas souhaité, il y avait sans doute d’autres urgences.
Les psychanalystes contemporains ne se sont pas attelés non plus à une reprise d’ensemble, ceci même si nombre d’entre eux, pour les principaux, ont rencontré cette question sous la forme de celle de la temporalité. W.R. Bion, même dans ses « mémoires du futur » ou nombre de développements de son œuvre, ne fait que croiser la question sans s’en empare véritablement, D.W. Winnicott qui apporte, avec l’hypothèse majeure de « La crainte de l’effondrement » une contribution pourtant essentielle à une théorie des formes du « retour » de la préhistoire du sujet, n’engage pas non plus le travail d’inscription métapsychologique que son hypothèse implique. Ni H. Kohut, ni O. Kernberg ne s’attellent véritablement à la question de ce que leur conception des états narcissiques et limites implique quant au temps et à la mémoire. Les nombreux déboires récents des « false-mémories » et des procès qui en ont découlé, ayant définitivement rendu les auteurs anglo-saxons suspicieux à l’égard de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à une référence à la « réalité historique » et à ses formes de retour dans le transfert.
En France, où cette question, pour des raisons épistémologiques, devraient pourtant avoir des résonances particulières, J. Lacan, après quelques remarques du début de son œuvre sur le symptôme hystérique, semble s’être détourné de la question de l’historisation au profit d’une perspective disons, pour faire vite, plus « structurale », A. Green qui très tôt rappelait, dans le même contexte, l’importance de « La diachronie dans le freudisme », puis a prolongé ces réflexions dans une somme sur la temporalité en psychanalyse, s’est plutôt centré sur le temps et son « éclatement » que sur la mémoire à proprement parler. D. Anzieu s’est intéressé à la question de l’inscription et aux surfaces d’inscriptions mais sans reprendre ses hypothèses pour les inscrire dans une métapsychologie d’ensemble de la trace et de la mémoire, J. Laplanche a consacré un chapitre de ses « Problématiques » à la fameuse lettre du 6 décembre 1896 dans laquelle Freud pose les articulations majeures de sa théorie de la trace et de la mémoire, mais n’a pas poursuivi, à ma connaissance, l’exploration systématique que son travail appelait. F. Pasche, pourtant l’un de ceux qui s’est le plus insurgé contre les premières propositions de S. Viderman et contre la tendance à négliger les données précises de l’histoire du sujet en analyse, comme son livre « Le passé recomposé » en témoigne, ne s’est pas non plus engagé dans une théorisation soutenue de la mémoire et de ses formes, ceci malgré de belles avancées. F. Duparc, auteur d’un rapport sur la temporalité, néglige la question de la trace et celle des formes de la mémoire dans son étude etc.
Ce rapide survol, inévitablement superficiel dans les limites de cet article, nécessairement incomplet donc, n’est là que pour souligner combien une question, pourtant sans doute assez essentielle dans le concert actuel des recherches des neuro-biologistes sur la mémoire et la représentation, semble être relativement négligée par les théoriciens. C’est plutôt la temporalité qui paraît avoir attirée l’intérêt des penseurs, les formes plurielles de la temporalité. La question de la mémoire relèverait-elle trop, sans doute, d’une perspective « psychologique » plus que métapsychologique. Mais ce n’est peut-être pas la seule raison ni la raison la plus fondamentale, j’en vois deux autres.
La première tient sans doute au fait que j’indiquais déjà dans mon introduction, l’accent se porte plutôt dans la plupart des théorisations modernes sur le travail de mise en récit de l’histoire plus que sur l’histoire elle-même, plus ou moins toujours menacée de cacher une forme de position « développementale » qui n’a pas toujours bonne presse dans la psychanalyse de langue française. De ce fait « l’ici et maintenant du transfert » l’emporte sur le caractère plus apparemment incertain de la reconstruction d’une « réalité historique » toujours susceptible de masquer le jeu des projections et déformations que le désir « actuel » du sujet lui fait subir. Dans la tension dialectique que Freud avait crut bon d’établir à propos du transfert, il désigne d’une part ce qui se reproduit de l’histoire dans la relation actuelle à l’analyste, et d’autre part ce qui serait spécifique de cette relation, on ne retient donc que ce qui paraît être le plus assuré : ce qui est perceptible par l’analyste de la relation actuelle. Or il est clair que la question de la « mémoire » consciente et inconsciente se saisit plus dans le relevé des formes de la manière dont fait retour l’histoire, plus que dans ce que la relation psychanalytique présente de plus actuel.
La seconde raison, sans doute pas complètement étrangère à la première, mais néanmoins distincte, tient dans la difficulté de la notion de trace, et de trace mnésique. Comment se « conserve » l’histoire, de quelle nature sont les « traces » grâce auxquelles les événements et moments de l’histoire sont conservés ? Si tout le monde peut relativement s’accorder sur le fait, alors relativement abstrait, que l’histoire et le passé infantile conservent toute leur importance pour comprendre le présent, par contre la nature des formes précises de cette conservation et de ses formes de réactualisation, ne semble pas entraîner de consensus véritable. L’importance accordée, en France du moins, au concept de « ré-interprétation après-coup », décourageant tout effort de systématisation dans ce domaine. Comme je le souligne depuis le début de cette réflexion, l’accent mis sur les formes de transformations et d’actualisation estompe la question de ce qu’il y a à transformer.
On aura saisi, au ton et à la teneur même de ma réflexion antérieure, que ma position tend à se démarquer de la tendance que j’ai relevée chez les auteurs que j’ai évoqués, et que, en cela je crois assez fidèle à Freud, mon effort depuis une vingtaine d’année porte au contraire sur l’élaboration d’une théorie de la trace, de la mémoire et des formes de « remémorations ». En 1995, dans l’un des chapitres de mon rapport au congrès des langues romanes je propose même une forme de synthèse des travaux ponctuels que j’avais antérieurement consacré à ces questions. Je ne souhaite pas reprendre ici le défilé précis de celle-ci, mais seulement me contenter de rappeler certains points de ma contribution en prolongement des avancées décisives de Freud et de Winnicott.
Dans les réflexions qui précèdent j’ai commencé à baliser les impératifs qu’une théorie de la trace et de la mémoire en psychanalyse devait nécessairement rencontrer, conjoindre et articuler. Jusqu’à la fin de sa vie Freud ne se départira pas de sa position première, on garde trace de tout, à un niveau ou à un autre de la psyché, et si le moi-sujet peut « oublier », la psyché, elle, n’oublie rien. On garde trace de tout et l’on retrace tout, on récapitule, tout le temps, on répète tout, du moins tout ce qui est significatif, même si l’on peut espérer répéter autrement, « symboliquement », même si l’on répète toujours autrement, plus ou moins, même si l’effort central de notre subjectivité est précisément de répéter autrement. Si l’on garde trace de tout, si l’on est contraint aussi de tout répéter, c’est aussi que l’on tend à tout transformer, à tout symboliser à tout représenter, à tout recréer. Si l’on transforme tout, si l’on essaye de tout transformer, c’est à la fois pour tout conserver et pour pouvoir tout oublier. Quand on transforme on conserve et on peut aussi oublier, perdre à condition de retrouver autrement.
Première trace : la trace mnésique perceptive
Dès l’origine le modèle Freudien, celui qu’il propose en 1896 dans la lettre du 6 décembre à W. Fliess, présente ces quatre impératifs et tente de les conjoindre avec une étonnante économie conceptuelle. À côté du système perception et du système conscience, dont on remarquera la distinction dans le modèle de l’époque – l’idée d’un système perception-conscience ne viendra que plus tard sous sa plume et pas sans problème d’ailleurs, mais c’est un autre débat – qui sont des systèmes de « réception » dépourvus de mémoire, Freud distingue trois formes de traces ou d’inscriptions psychiques. La mémoire, c’est un premier énoncé essentiel de sa théorie, est présente plusieurs fois et sous des formes différentes. Trois inscriptions sont alors différenciées dans le modèle qu’il propose. La première est une forme de « mémoire perceptive » directe des événements, une espèce d’enregistrement « brut » de l’expérience, d’enregistrement premier, sans doute, tout le modèle de l’époque l’indique, peu « transformé » à ce niveau par la forme de l’inscription elle-même. Cette première inscription correspondrait à ce que Freud appelle en 1900 la « matière première » du psychisme, et dont il indiquera en 1920 qu’elle est aussi « matière première pulsionnelle ». On peut donc se la représenter comme un mélange de perception, de sensation – les sensations sont des perceptions mêmes si elles affectent la psyché de l’intérieur du corps – et de pulsion, c’est-à-dire à l’époque l’investissement. La matière première de la psyché, la première trace se compose sans doute aussi bien de ce qui a affecté le sujet du dehors, disons de l’objet externe ou de l’environnement, que de la manière dont il a primitivement réagit à ce qui l’a affecté – la sensation – et dont il a investi ce qui l’affectait – l’expérience est « pulsionnalisée », elle est signifiée pulsionnellement. Freud remarque que cette première trace n’est pas susceptible de devenir consciente sous cette forme.
Seconde trace : trace mnésique de représentation
Il figure ensuite dans son schéma une seconde inscription, une trace mnésique « conceptuelle » celle-ci, qu’il situe dans l’inconscient, ou qui est « inconsciente » si l’on ne veut pas réifier la topique psychique. Le fait que Freud souligne que cette trace est « conceptuelle » indique qu’un certain travail psychique a été effectué sur la « matière première » de la première trace, qu’un travail de représentation a été effectué, qu’un travail de « reprise » a déjà commencé à transformer la mémoire. Dans le commentaire du schéma qu’il propose, Freud remarque que les différentes inscriptions correspondent à des époques différentes de la vie. Le schéma n’est pas que synchronique, il est aussi diachronique, il doit être « lu » selon l’un et l’autre des deux axes. Pour un appareil psychique encore immature, la seconde inscription s’effectue dans un second temps, après-coup et sans doute après maturation psychique, elle résulte d’une reprise de l’expérience antérieure en fonction d’une maturation postérieure de l’appareil psychique, elle est donc ré-inscription, réorganisation de l’expérience première. Mais pour un appareil psychique déjà arrivé à maturation, elle ne représente que l’étape suivante du « devenir conscient » de l’expérience. Le processus psychique actuel « récapitule » l’histoire, il re-présente les temps de la métabolisation historique de l’expérience, reprend dans les temps de sa traversée actuelle l’histoire des temps antérieurs de la réorganisation de celle-ci. Le modèle de cette reprise peut-être extrait des remarques de Freud de « L’Esquisse », ou de l’article sur le « souvenir-écran ». Le souvenir premier, réactivé hallucinatoirement comme dans l’hypnose ou le symptôme hystérique, doit être « dompté » (Freud 1895), le sujet doit se « voir » (1899, souvenir-écran) ou s’entendre (1895, comme dans la cure) remémorer le souvenir premier et ainsi commencer à se re-présenter celui-ci, à le conceptualiser, à le réfléchir. N’oublions pas l’ensemble des développements de Freud, dans l’Esquisse, sur la « pensée reproductrice » et donc la remémoration. Cependant, pourrait-on ajouter à ce que dit Freud à cette époque, en 1896, à partir du moment où le sujet a commencé à ressaisir la trace première, pour la réinscrire autrement, il commence à devenir incertain sur la nature exacte du « souvenir ». Freud soulignera, dès 1896, comment pour ce qui concerne les souvenirs infantiles, le sujet est indécis sur le fait de savoir s’ils sont le fruit de son imagination ou s’ils témoignent pour la réalité du fait ainsi conservé. On a cru voir dans cette indécision l’influence de la force du fantasme infantile, et cela a donné beaucoup de poids à l’idée que les souvenirs de la première enfance ne valaient au fond que comme témoignage de l’action de la sexualité infantile et en aucun cas comme témoignage d’une quelconque réalité historique. Certes, cette remarque a son poids, elle fut sans doute déterminante quand Freud, passagèrement, « renonce à sa neurotica » en 1897. Passagèrement, car si l’on ne peut dénier l’importance de ce moment dans la saisie de la nature de la réalité psychique, il faut aussi le relativiser. La suite de la lecture attentive des lettres à Fliess, malheureusement pour nombre d’entre elles non encore traduites en français, montre Freud toujours attentif à continuer de chercher l’événement historique traumatique source des symptômes de ses patients. On se souvient aussi du soin qu’il met encore, beaucoup plus tard, dans l’analyse de l’homme aux loups, pour tenter de reconstruire le plus fidèlement possible, la réalité de la scène perçue par le petit Sergueï. Alléguer ici une « régression théorique » de Freud n’est sans doute qu’un effet d’idéologie. Il faut plutôt y voir le signe que Freud n’a jamais renoncé à penser qu’une réalité historique se cachait derrière le fantasme, que celui-ci restait pour lui un « sang-mêlé » d’histoire, et sans doute pas sans raison. La réalité psychique ne peut renvoyer pour lui aux formes de déréalisation que l’on observe souvent de nos jours concernant l’activité fantasmatique. On a donc surtout retenu que l’histoire était transformée par le sujet en fonction de ses fantasmes, puis plus tard en fonction de ses fantasmes œdipiens, on a moins accordé par contre d’importance au fait que pour Freud le fantasme, mis en avant comme tel, cachait, masquait une réalité traumatique. Pourtant dans le manuscrit G. Freud évoque ce qu’il appelle le « délire d’assimilation » dans lequel le sujet « s’assimile » et s’impute l’origine des événements traumatiques à « l’origine » de sa souffrance. Au total donc, pour en finir avec nos commentaires de la seconde inscription, la position de Freud concernant la « transformation » subit lors de la seconde inscription est plus neutre qu’une certaine histoire de la psychanalyse a bien voulu le reconnaître. La seconde inscription est bien une forme de mémoire de l’expérience première même si celle-ci a été remaniée après-coup, même si elle a été « conceptualisée » postérieurement.
Freud indique ensuite l’existence d’une troisième inscription psychique, d’une troisième forme de mémoire liée celle-ci aux traces verbales, elle correspond à l’inscription dans le système psychique dit « préconscient » par Freud, elle est, grâce à cette liaison avec les représentations de mots et l’appareil à langage, susceptible de devenir consciente. Ce n’est donc qu’en fonction de l’inscription langagière que la trace peut devenir « souvenir », ce n’est donc que dans la nouvelle transformation que l’appareil psychique lui fait subir pour devenir « narrative », pour employer le langage actuel, que la trace première de l’expérience peut atteindre la conscience et ainsi la « datation » indispensable à son inscription de l’expérience comme souvenir. Le « vu et l’entendu », je dirais même le vécu le vu et l’entendu, seront toujours soigneusement distingués par Freud et ceci pas seulement du fait de la prééminence des systèmes sensoriels impliqués dans sa conception du fonctionnement de l’appareil psychique, mais aussi en fonction de l’accession de l’expérience au langage et des combinaisons signifiantes dont celui-ci est porteur. On peut penser, à la lumière de l’ensemble de ses réflexions de l’époque, que Freud distingue déjà les époques précédant le langage de celles qui succèdent à l’émergence de celui-ci, de la même manière qu’il distingue les expériences qui ont pu s’inscrire dans le langage de celles qui sont restées à la porte de celui-ci.
Fueros et défaut de traduction
À ces trois inscriptions aussi bien diachroniques, je le répète, que synchroniques à partir d’un certain âge, celui de l’accession au langage donc, Freud ajoute la référence clinique à la question du « défaut de traduction ». La réinscription de l’expérience aux différents âges de la vie, la constitution de la chaîne formée par les trois inscriptions, n’est pas en effet « automatique », elle dépend d’un certain nombre de conditions aussi bien internes qu’externes. Autrement dit cette réinscription peut échouer, certaines traces restant conservées dans l’état, sans être reprises dans les formations plus tardives ou plus « secondaires ». Dans son texte Freud utilise le terme de « fueros » emprunté à l’espagnol, pour désigner ce qui reste ainsi fixé à des formes antérieures. Le fueros c’est aussi bien ce reste d’archaïcité de ce qui n’a pas subi l’évolution historique postérieure, ce qui est resté dans l’état, sous la forme ancienne, préhistorique en quelque sorte, que ce que l’on pourrait appeler en français le « privilège », au sens ou l’on parle « du privilège de bouilleurs de cru », de ce qui semble avoir conservé les droits « anciens », ceux d’un autre temps, du temps premier de leur inscription, sans avoir eut donc à subir les transformations et les renoncements nécessaires à la maturation.
Freud ne semble pas s’aviser que, dans son modèle, on peut envisager des « fueros » de deux types différents. Ceux qui concerneraient la « traduction » entre la première trace, la trace perceptive première, et la trace inconsciente mais conceptuelle, d’une part, donc ceux qui n’auraient pas reçu d’inscription représentative du tout, et ceux qui concerneraient le passage de la seconde des traces à la troisième, donc ceux qui n’auraient pas reçu d’inscription langagière et donc resteraient conceptuels, représentés, mais inconscients. De la même manière que le « défaut de traduction » comporte une ambiguïté dans le fait de savoir si la traduction a eu lieu mais avec défaut, avec une « erreur », c’est la question du « proton-pseudo » relevé dans la clinique de l’hystérie, ou si elle n’a pas eu lieu du tout, si elle fait « défaut ».
C’est autour de ces questions que je pense que le débat essentiel de la psychanalyse contemporaine se concentre actuellement sur la question de la mémoire et des formes de la remémoration et de la reviviscence. Ou plutôt je pense qu’il est sous-jacent aux débats actuels, ce qui ne veut pas dire qu’il est clairement repéré comme tel. Pour le formuler plus précisément en différentes formules et variations, y a-t-il une ou plusieurs formes du « défaut de traduction » donc du défaut de reprise d’une trace à l’autre, y a-t-il différentes formes de fueros ou une seule forme, autrement dit y a-t-il vraiment trois traces ou types de traces ou seulement deux ?
Si dans la reprise qu’il effectue du schéma de 96 dans le chapitre sept de l’interprétation de rêves, Freud fait encore bien figurer les trois inscriptions que nous venons de décrire, il passe alors sous silence la première des trois inscriptions, la « trace mnésique perceptive », il ne la nomme plus, ne lui accole aucun commentaire. Plus tard en particulier en 1915 quand il reprend la question des différentes inscriptions psychiques, il n’évoque plus que deux inscriptions psychiques, celle qui est inconsciente, celle qui se conserve en représentation de chose et celle qui est préconsciente, celle qui s’inscrit dans les représentations de mot. L’histoire ne semble avoir retenu que la question dite de la « double inscription ». Où donc est passée la troisième et pourquoi semble-t-elle disparaître de la pensée Freudienne au moins jusqu’en 1938 et « construction en analyse », où elle fait un retour en force à travers le délire et l’hallucination ?
En réalité la question du nombre d’inscription dépend de la théorie de la représentation que Freud élabore progressivement. Le modèle qui se dégage progressivement de ses écrits serait celui d’une seule inscription « première » mais différemment investie. C’est donc par le mode de retour, le type de « remémoration », donc leur manifestation clinique, que Freud va différencier les types de traces. Si la trace première est réinvestie sans limite, sans retenue, sans « domptage », sans deuil donc de la forme première, son réinvestissement (Freud, 1915) s’effectue jusqu’au système perceptif, donc jusqu’à l’hallucination, jusqu’à l’identité de perception. L’expérience tente d’être retrouvée à l’identique, sans transformation, la « remémoration » est « exacte » mais hallucinée. Il n’y a que dans le rêve et la psychose qu’une telle « régression » jusqu’au système perceptif est possible ; la psychose comme le rêve ne sont alors une forme de réalisation hallucinée du désir, l’enveloppe du rêve témoignant que, dans celui-ci, la réalisation hallucinatoire reste néanmoins encadrée dans l’espace du rêve, c’est-à-dire d’une forme de représentation. Par contre, si l’investissement est retenu, contrôlé, modéré, si la pulsion est « domptée » par un contre-investissement primaire, un pare-excitation intériorisé, ou une forme de retenue ou de renoncement, un deuil primaire donc, le réinvestissement de la trace première ne produit qu’une « représentation », l’identité présente dans la « remémoration » n’est qu’une « identité de pensée », elle commence à ne pouvoir être qu’une forme de « souvenir de l’expérience antérieure » et non plus d’actualisation de celle-ci.
Mémorisation et deuil apparaissent donc comme solidaires, le processus de deuil passe au premier plan, le processus de renoncement à la retrouvaille de l’objet premier, des expériences premières, est ce qui rend possible de constituer subjectivement l’histoire comme telle. Deuil et historisation sont donc quasi-équivalents et le travail psychique de deuil peut donc passer au premier plan. Le narcissisme devenant alors l’obstacle majeur de ce travail.
On conçoit que dans une telle perspective, il n’y ait plus qu’à relever deux inscriptions de l’expérience, la traduction secondaire de celle-ci dans l’appareil de langage, la prise de conscience, ainsi donc rendu possible, suffisant à convaincre le sujet, devenu adulte, du caractère infantile et irrationnel de sa quête d’absolu premier. On accepte de symboliser, de se retenir, puis on se souvient, puis on peut se souvenir, on peut se contenter du simple souvenir « nostalgique » des félicités premières. La période première, la première époque du modèle Freudien, n’a plus guère d’importance en elle-même, ce qui compte c’est comment le sujet a pu ressaisir postérieurement l’expérience primaire, comment il a pu secondairement en faire le deuil.
Le modèle « marche » relativement bien pour l’analyse des états dits « névrotiques », il va buter par contre sur la question de l’échec du processus de deuil, sur la question de la mélancolie et au-delà de la « névrose narcissique », il va buter aussi sur la question de la névrose traumatique, sur celle aussi, intermédiaire, de la perversion.
La contrainte de répétition
Le « tournant de 1920 » va marquer la limite de la théorie de la représentation et de l’hallucination que Freud avait développée jusqu’alors, il va marquer la limite d’une théorie qui se « donne » toujours la possibilité de la représentation, de la liaison par la représentation, il va ouvrir la question des formes de liaison non-représentatives, celles qui tentent de faire l’économie du deuil, l’économie de la « castration » symbolique, de la castration contenue dans l’activité de symbolisation elle-même.
La question, théorique et clinique, serait donc la suivante qu’est ce qui peut pousser un sujet à vouloir « conserver » contre toute « logique du plaisir-déplaisir », la répétition d’expériences anciennes, même, et serait-on tenter de dire surtout si, celles-ci n’ont pas entraînée de satisfaction, les répéter plutôt que les remémorer, que les constituer en simples « souvenirs » en simples représentations ? Qu’est ce qui peut pousser un sujet à répéter inlassablement, d’une manière ou d’une autre, compulsivement, un pan passé de son histoire, plutôt que l’historiser, plutôt que le constituer en histoire subjective, qu’est-ce qui peut avoir ainsi affecté la fonction représentative elle-même, en tant qu’elle exprime la domination du principe du plaisir-déplaisir ?
La première réponse, la compulsion de répétition, la contrainte à la répétition, ne fait jamais en fait que nommer le problème, que le nommer en faisant apparaître la relativité du principe du plaisir-déplaisir, en faisant apparaître que ce ne saurait être le principe ultime du fonctionnement de la psyché, le principe dernier.
On a pu alors être tenté de sauver le primat du principe du plaisir en soulignant qu’il n’implique pas seulement l’évitement du déplaisir mais sa possible transformation : c’est par exemple la « solution » masochiste dans laquelle, sans autre forme de procès, si ce n’est par la libidinalisation ou la sexualisation de l’expérience (la co-excitation sexuelle décrite par S. Freud en 1925), l’expérience de déplaisir sera transformée en plaisir. Mais cette « solution » reste « perverse, elle ne peut au fond traiter le problème, elle ne témoignerait que du détournement du principe du plaisir et du sexuel lui-même, que sa caricature. On a aussi, après Freud, cherché à différencier le principe du déplaisir qui se contente d’éviter le déplaisir, d’une solution plus radicale dans laquelle l’expérience de déplaisir ne sera pas seulement évitée, c’est-à-dire alors non investie, mais littéralement « évacuée » de la psyché et ainsi soustraite à toute élaboration possible, traitée comme étrangère. Où enfin en soulignant que la psyché peut avoir été débordée par une trop grande quantité d’excitation, c’est la définition du traumatisme, que la fonction pare-excitation interne ou externe, c’est alors celle dévolue à la mère, a été effractée, empêchant la psyché de faire le travail de domptage énergétique nécessaire à une bonne mise en représentation. Autant de tentatives de réponse qui toutes possèdent leur pertinence clinique, sans pour autant apporter de solution théorique au problème métapsychologique posé.
Cependant les « solutions » ainsi évoquées et mises en avant, cherchaient du côté de modes non représentatifs de liaison psychique, la réponse au problème clinique et théorique posé par la compulsion de répétition. Elles cherchaient à penser comment pouvaient être abaissées les quantités d’excitations qui débordent les capacités de transformation en représentation de la psyché, elles restent dans la même conception du travail de mise en représentation qui présidait aux fondements de la première métapsychologie.
Je l’ai dit ce n’est que dans la toute dernière partie de son œuvre que Freud, revenant alors à certaines de ses premières intuitions, commence à entrevoir une autre issue théorique et métapsychologique à l’énigme théorique à laquelle les cliniques de l’échec du deuil confrontaient la psychanalyse. La préoccupation pour la mémoire et l’histoire, dans le même mouvement, commença à le reprendre. Je ne peux bien sûr, dans les limites du présent travail, reprendre l’ensemble de la question à laquelle je viens de consacrer un livre entier (R. Roussillon 2001), je me contenterais de rappeler la solution alternative à laquelle il me semble que la réflexion actuelle aboutit.
La représentation de la re-présentation
Le problème, je viens de le souligner, a été posé en terme économique, la logique du raisonnement restant celle de penser comment la trace première peut n’être investie que d’une manière suffisamment modérée pour pouvoir perdre son statut hallucinatoire, et n’apparaître au sujet que comme une simple représentation, dès lors métaphorisable et transformable. Ce qui peut-être a en partie échappé à l’époque, mais que les cliniciens actuels, en particulier à la suite d’A. Green, ont petit à petit fini par relever, concerne la capacité d’un sujet à se représenter qu’il représente. Freud a raison, il a objectivement raison, ce qui se reproduit du passé ne peut-être qu’une représentation, qu’une re-présentation de celui-ci. Mais, et c’est là qu’il a « subjectivement » tort, il ne suffit peut-être pas que l’expérience ne soit réinvestie que modérément pour qu’elle soit subjectivement vécue comme une représentation, il faut peut-être aussi une transformation qualitative et pas seulement quantitative. Il faut peut-être aussi que le sujet « se représente qu’il représente » et pas seulement qu’il se contente de représenter. En d’autres termes, l’expérience passée se re-présente bien toujours, ce qui parfois échoue est que cette re-présentation se saisisse d’elle-même comme telle, se réfléchisse comme telle, comme représentation. C’est là que la pensée de la genèse de la représentation subjectivement vécue comme telle, ne peut sans doute plus se contenter d’être seulement pensée au sein d’une conception solipsiste qui ne requérerait que l’absence de l’autre, c’est là peut-être qu’il faut aussi faire l’hypothèse d’expériences spécifiques de l’activité représentative elle-même, d’expériences capables de réfléchir celle-ci. Dès lors, de la trace première de l’expérience, la « trace mnésique perceptive » comme nous l’avions appelé dans notre description première du modèle de Freud, à la seconde trace mnésique, la trace « conceptuelle » comme Freud l’appelait à l’époque, ce n’est pas seulement un travail de retenu énergétique qu’il faut pouvoir penser, mais un véritable travail psychique de métabolisation, un travail de mise en représentation et de saisie « auto-représentative » de ce travail. J’ai proposé d’appeler ce travail, travail de symbolisation primaire, pour le différencier du travail de symbolisation secondaire qui aboutit lui aux représentations langagières.
Le premier type de fueros dont nous avions relevé la possibilité théorique dans le schéma de Freud, c’est-à-dire défaut de traduction représentative, défaut de construction de la représentation conceptuelle, c’est-à-dire se concevant aussi comme telle, n’est donc pas seulement une vue théorique, c’est l’hypothèse nécessaire pour rendre intelligible les cliniques de l’échec du deuil primaire. On pourrait alors identifier ce type de fueros au processus de clivage du moi, clivage de la subjectivité, clivage de la subjectivation même. Le second type de fueros que nous avions alors identifié correspondrait plutôt au refoulement, il correspondrait à un défaut de traduction au sein de l’espace représentatif, entre la représentation de chose et la représentation langagière.
Nous pouvons maintenant revenir à la théorie de la mémoire qui dès lors se profile, et au travail d’historisation qu’elle implique. Trois types de traces sont requis par ce nouveau modèle, trois types de « mémoires » qui se disputent la place dans la psyché.
La première forme de mémoire est celle du souvenir subjectivement vécu comme tel. Il s’agit d’une représentation, d’une représentation vécue comme telle et datée, au moins représentée comme passée. Elle suppose un travail de représentation et un travail de datation, elle suppose un travail d’historisation véritable.
La seconde est celle du fantasme, souvenir non subjectivement vécu comme tel ou incertain dans sa situation subjective comme « souvenir ». Elle est subjectivement située comme représentation, ou potentiellement situable comme représentation, par contre elle méconnaît ce qu’elle doit à l’histoire, elle se donne comme actuelle, comme hors du temps. C’est une mémoire « sang-mêlée », sang-mêlée d’histoire vécue d’une part et des conditions des transformations nécessaires à la mise en forme et en sens historique de celle-ci. Je ne parle pas bien sûr ici du souvenir d’un fantasme ancien, mais du fantasme s’actualisant dans le présent de la vie pulsionnelle du sujet.
Enfin une troisième forme de mémoire, paradoxale dans la mesure où elle ne se donne ni comme « souvenir » ni même comme représentation psychique, mais comme perception, comme sensation, voire comme affect, actuel. Elle re-présente, sans le savoir, un pan de l’histoire vécue, non subjectivé ni historisé, se donnant comme actuel, comme présent et agissant, « actant », méconnaissant donc à la fois sa nature représentative propre et sa dimension historiquement située.
Pour être complet, mais j’ai choisi de ne pas l’être et de m’en tenir à cette forme de représentance qu’est la question de la seule représentation, et comment aurais-je pu choisir d’être complet dans les limites d’un tel travail, il faudrait encore évoquer l’autre forme de mémoire qui s’attache à l’autre versant de la représentance psychique, c’est-à-dire le représentant-affect. Il faudrait donc reprendre toute la question de la « reviviscence » à côté de celle de la « réminiscence » à laquelle finalement je me suis tenu. Il faudrait reprendre donc une boucle complète du parcours que j’ai proposé pour situer la place de celui-ci dans l’appareil de mémoire.
Pour finir, je voudrais encore une fois souligner l’enjeu clinique concret de l’élaboration métapsychologique que je propose. La centration sur la seule dimension de « l’ici et maintenant » du transfert au détriment du nécessaire travail d’historisation et de « recomposition du passé des années oubliées » cher à Freud, laisse de côté toute l’importance du travail de re-présentation, de mise en représentation qui s’effectue dans l’historisation précise du sujet, elle ampute la psychanalyse d’une partie du travail essentiel et fondamental de représentation de l’origine de soi et donc de représentation de la représentation elle-même, de représentation de la représentation comme pivot de l’analyse des impasses du narcissisme, des impasses du travail de deuil.
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Freud, S. 1895. Naissance de la psychanalyse, Paris, puf.
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Freud, S. 1896. Lettre du 6 décembre 1896, dans Naissance de la psychanalyse, Paris, puf.
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Freud, S. 1899. « Sur les souvenirs-écrans » dans Névrose, psychose et perversion, Paris, puf.
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Freud, S. 1909-1910. Œuvres complètes, tome X, Paris, puf.
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Freud, S. 1914-1915. Œuvres complètes, tome XIII, Paris, puf.
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Freud, S. 1915a. « Pulsion et destin des pulsions », dans Métapsychologie, Paris, Gallimard.
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Freud, S. 1924. « Le problème économique du masochisme », dans Névrose psychose et perversion, Paris, puf.
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Freud, S. 1937. « Constructions dans l’analyse » dans Résultats, idées, problèmes, Paris, puf.
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Freud, S. 1938. « Le clivage du moi dans le processus de défense », dans Résultats, idées, problèmes, Paris, puf.
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Green, A. 2000. La diachronie en psychanalyse, Paris, Éd. de Minuit.
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Green, A. 2000. Le temps éclaté, Paris, Éd. de Minuit.
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Pasche, F. 1999. Le passé recomposé, Paris, puf.
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Laplanche, J. 1987. Problématique V, Le baquet, transcendance du transfert, Paris, puf.
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Roussillon, R. 1995. « Métapsychologie des processus et transitionnalité », Rev. franç. psychanal., n° 5, 1375-1519, Paris, puf.
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Roussillon, R. 2000. Le plaisir et la répétition, Paris, Dunod.
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René Roussillon, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique à l’université de Lyon ii.