2003
Cliniques méditerranéennes
Neurologie, neuropsychologie et neurosciences
La plainte mnésique
Christian Derouesné
[*]
La plainte d’une diminution des capacités mnésiques dans la vie quotidienne est observée à tout âge, mais prend toute son importance chez le sujet âgé du fait de sa fréquence et de la crainte qu’elle ne traduise le début d’une maladie d’Alzheimer (ma). Deux grands types de plainte peuvent être opposés. La plainte suspecte de révéler une ma traduit un trouble de la mémorisation : les difficultés ne portent que sur le passé récent, elles retentissent rapidement sur la vie quotidienne et s’accompagnent de modifications du comportement qui amènent l’entourage à demander la consultation. Un examen rapide de la mémoire met en évidence un trouble du rappel qui n’est pas amélioré par les procédures de facilitation (indiçage). La plainte « bénigne » témoigne d’un trouble du rappel : elle porte aussi bien sur le passé ancien que récent, ne s’accompagne pas de modifications du comportement ou de diminution des activités de la vie quotidienne. La gêne est essentiellement subjective et le sujet vient seul consulter. L’examen montre une disparition des difficultés de rappel par l’indiçage. Cette plainte, essentiellement corrélée à des phénomènes psychoaffectifs dominés par l’anxiété, une baisse de l’estime de soi et un trouble de l’identité ne constitue pas un risque particulier d’évolution vers la démence.Mots-clés :
vieillissement, plainte mnésique, Alzheimer, Mild Cognitive Impairment, noms propres, identité.
People can be heard complaining of loss of memory in daily life at all ages, but this takes on much greater significance with older people, being expressed more frequently and being linked with the fear it translates of the onset of Alzheimer’s Disease (AD). We can clearly distinguish two main types of complaint. The complaint likely to reveal a case of AD corresponds to a disturbance of memorisation : difficulties only concern the recent past, they quickly have a major impact on daily life and are accompanied by changes in behaviour that lead those in the family circle to ask for a medical consultation. A rapid memory examination highlights a problem of recall that cannot be amended using facilitation procedures (through providing hints). The « non-malignant » or « benign » form of the complaint bears witness to a disturbance of the ability to recall. It can concern both the distant and recent past but is not accompanied by changes in behaviour or a diminution in activities in daily life. The discomfort is essentially subjective and the subject comes in to consult on his or her own initiative. Examination shows a disappearance of problems of recall by provision of hints. This complaint, which is mainly correlated with psycho-affective phenomena dominated by anxiety, a drop in self-esteem and identity disturbance does not constitute any special risk in terms of a progress towards dementia.Keywords :
ageing, memory complaint, Alzheimer, mild cognitive impairment, proper names, identity.
La plainte d’une diminution des capacités mnésiques dans la vie quotidienne est banale à tout âge. Elle prend une importance particulière chez le sujet âgé du fait de sa fréquence et surtout de la crainte qu’elle ne révèle une maladie d’Alzheimer (ma) débutante. En effet, la ma est la plus fréquente des affections dégénératives du sujet âgé et la seule dont la caractéristique est de débuter par des troubles mnésiques.
L’interprétation de la fréquence et de la signification de la plainte mnésique est rendue difficile par le fait que ce terme recouvre des réalités très différentes selon que la plainte est présentée spontanément par le sujet (plainte exprimée), par son entourage ou qu’elle résulte d’une recherche systématique à l’aide de quelques questions ou de questionnaires élaborés à cet effet (plainte ressentie). Les enquêtes épidémiologiques reposent sur l’utilisation de deux ou trois questions demandant au sujet de porter une appréciation globale sur le fonctionnement de sa mémoire soit dans le présent (degré de satisfaction) soit par rapport à un fonctionnement antérieur qui peut porter sur l’année précédente ou sur la période du collège (déclin lié à l’âge). L’utilisation de questionnaires permet de mieux préciser la nature des troubles ressentis, mais les réponses varient selon que le questionnaire porte sur les difficultés ressenties (questionnaires de plaintes) ou sur les connaissances que le sujet a de la mémoire et de son fonctionnement (questionnaires de métamémoire) ainsi qu’avec la formulation des questions. Un dernier facteur de confusion est le lieu du recueil de la plainte qui conditionne l’expérience du clinicien et sa façon d’appréhender la nature de la plainte. Pour ne citer que les consultations de mémoire, la fréquence relative des plaintes « bénignes » et des plaintes témoignant d’une affection organique cérébrale varie beaucoup selon le mode de fonctionnement du centre considéré. La fréquence des plaintes en rapport avec des affections cérébrales est beaucoup plus élevée si ce centre n’accepte les sujets que par le canal des généralistes que lorsque son accès est libre (Derouesné, 1997).
Différents facteurs rendent aisément compte des divergences observées dans la fréquence et surtout dans l’interprétation de la signification diagnostique et pronostique de la plainte mnésique.
La plainte mnésique est fréquente à tout âge comme le montrent les études épidémiologiques effectuées dans la population générale. Ainsi, une plainte mnésique a été recueillie chez 22 % des 810 sujets âgés de 18 à 85 ans étudiés par Bassett et Folstein (1993) aux États-Unis. Aux Pays-Bas, la fréquence de la plainte était de 40 % chez 1 971 sujets âgés de 24 à 86 ans (Ponds, 1998). Dans une étude portant sur 260 sujets cognitivement intacts qui s’étaient présentés à une consultation de mémoire « ouverte » sur une période d’un an, 30 % avaient moins de 50 ans (Derouesné et al., 1999).
Les corrélats de la plainte mnésique
1. Les corrélats démographiques
Toutes les études concordent pour souligner l’élévation de la fréquence de la plainte mnésique avec l’âge. Dans l’étude de Maastricht (Ponds, 1998), la fréquence de la plainte passait de 29 % chez les sujets de 31± 4,0 ans à 52 % chez les sujets de 77± 5,2 ans. Cutler et Grams (1989) avaient montré sur plus de 1 000 sujets d’âge supérieur à 55 ans que 23 % des sujets âgés de 85 ans et plus se plaignaient de difficultés de mémoire fréquentes contre 10 % des sujets entre 55 et 59 ans. Dans une étude portant sur 1 628 sujets non déments examinés chez les médecins généralistes, nous avons également observé une augmentation régulière du score d’une échelle de difficultés cognitives en fonction de l’âge (Derouesné et al., 1993).
L’étude de Ponds (1998) a montré que le jugement d’un déclin du fonctionnement mnésique commençait à 50 ans et que sa fréquence augmentait régulièrement avec l’âge. L’effet âge était observé lorsqu’on demandait aux sujets de comparer leur fonctionnement actuel à leur fonctionnement 5 à 10 ans auparavant ou à l’âge de 25 ans. Toutefois, il n’y avait pas d’effet âge lorsqu’on demandait aux sujets d’évaluer le fonctionnement de leur mémoire par rapport à celui des sujets de même âge.
Les données des questionnaires ont montré qu’il n’existait pas de caractère sémiologique spécifique de la plainte des sujets âgés par rapport à celles des sujets jeunes. La fréquence absolue et la fréquence relative des différents items des questionnaires utilisés sont identiques chez les sujets jeunes et âgés (Ponds, 1998 ; Derouesné et al., 1999).
Dans la plupart des études, la fréquence de la plainte est plus élevée chez les sujets de faible niveau d’éducation et chez les femmes (Bassett et Folstein, 1993 ; Derouesné et al., 1993 ; Ponds, 1998).
2. Les corrélats de santé générale
L’étude de Cutler et Grams (1989) avait montré une plus grande fréquence de la plainte chez les sujets ayant une appréciation négative de leur état de santé générale, une arthrose de hanche, des difficultés visuelles ou auditives. Ponds (1998) a retrouvé cette corrélation entre la plainte et l’appréciation subjective de la santé générale. Nous avons montré la plus grande sévérité de la plainte chez les sujets présentant un diabète et une hypertension artérielle (Derouesné et al., 1993).
3. Plainte et performances cognitives
Dans la très grande majorité des études, il n’existait pas de corrélation entre la plainte mnésique et la performance des sujets aux tests de mémoire, d’intelligence ou d’attention. Lorsqu’une corrélation a été observée, elle était toujours faible.
En fait, les rapports entre la plainte et les scores de performance n’apparaissent pas simples. En effet, plusieurs études ont montré que les sujets atteints de maladie d’Alzheimer débutante, bien que sous-estimant leurs difficultés par rapport aux difficultés rapportées par leur famille, avaient des scores supérieurs à ceux des sujets normaux dans les questionnaires de difficultés cognitives (Derouesné, 1997). Toutefois, chez ces patients, lorsque le déficit mnésique progresse la plainte mnésique diminue et la méconnaissance des déficits s’accentue.
4. Plainte et corrélats psychoaffectifs
De très nombreuses études ont montré que les principaux corrélats de la plainte mnésique étaient des facteurs psychoaffectifs : scores aux échelles de dépression, d’anxiété, de bien-être (Bassett et Folstein, 1993 ; Feher et al., 1994 ; Derouesné et al., 1989 ; Ponds, 1998), traits de personnalité (Cavanaugh et Murphy, 1986 ; Hänninen et al., 1994), sensation d’isolement (Derouesné et al., 1989), défaut de support social et façon dont le sujet appréhende ses difficultés (style de coping) (Ponds, 1998).
Les difficultés mnésiques sont également perçues différemment par les sujets jeunes et âgés (Ponds, 1998). Les sujets jeunes mettent leurs difficultés sur le compte d’une tension psychologique, du stress et les considèrent comme potentiellement réversibles. Les sujets âgés les mettent sur le compte de l’âge et, de ce fait, pensent n’avoir aucune possibilité d’action sur elles (externalisation du lieu de contrôle). Leur inquiétude est accrue par la crainte qu’ils ne soient le début d’une maladie d’Alzheimer.
Conclusion : la plainte mnésique apparaît comme un symptôme multifactoriel. L’élément qui réunit les différents facteurs liés à la plainte semble être une diminution de l’estime de soi et de la confiance que le sujet porte à sa mémoire (self-efficacy). Il en résulte une attitude négative qui le conduit à éviter les tâches mnésiques et à ne pas s’engager dans les stratégies nécessaires pour leur réalisation, ce qui peut retentir sur les performances. Un déficit des performances n’entraîne pas automatiquement une plainte mnésique, comme cela est bien démontré chez les patients atteints d’une ma débutante. Toutefois, la diminution des performances peut contribuer à la baisse de l’estime de soi et de la confiance qu’a le sujet dans sa mémoire, initiant ainsi un cercle vicieux.
Le devenir des sujets qui présentent une plainte mnésique
La très grande majorité des études montre qu’une plainte purement subjective, sans diminution des performances ni retentissement sur l’activité quotidienne, est bénigne et que les sujets présentant ce type de plainte ne présentent pas un risque plus élevé d’évoluer vers la démence que les sujets qui ne se plaignent pas de leur mémoire. Certaines études ont néanmoins considéré la plainte comme un facteur prédictif de démence (Dartigues et al., 1997 ; Ruittenberg et al., 1998 ; Schmand et al., 1996)). L’analyse de ces études montre que la plainte, en réalité, n’est prédictive que lorsqu’elle s’accompagne d’une diminution de performances aux tests (Schmand et al., 1996 ; Dartigues et al., 1997). Toutefois, dans l’étude de Dartigues et al. (1997), il persistait un risque relatif d’évolution vers la démence plus élevé chez les sujets présentant une plainte exprimée même lorsque les performances étaient normales. Ces résultats méritent d’être relativisés par deux éléments : un intervalle de confiance étendu du risque (1.0-10.8) et surtout le fait qu’une des trois questions utilisées pour recueillir la plainte explorait une activité qui n’est habituellement pas perturbée dans les plaintes « bénignes » (difficultés à trouver les mots ou à reconnaître les objets). Nous adhérons néanmoins à la conclusion de ce travail : une plainte mnésique doit toujours être considérée avec sérieux lorsqu’il s’agit d’une plainte exprimée.
La sémiologie de la plainte exprimée est essentielle pour orienter le diagnostic. En revanche, ni le score global, ni l’analyse des items d’un questionnaire comme l’Échelle de Difficultés Cognitives de Mac Nair et Khan (Derouesné et al., 1993) ne permettent de différencier les sujets présentant un oubli bénin des sujets suspects d’être porteurs d’un début d’affection cérébrale.
La simple comparaison de la fréquence beaucoup plus élevée de la plainte mnésique par rapport à celle de la ma et des autres démences montre que la grande majorité des sujets âgés qui se plaignent de leur mémoire n’ont pas d’affection organique cérébrale. En pratique, le problème est donc double : 1) Comment reconnaître une plainte mnésique susceptible de traduire le début d’une affection organique cérébrale, tout particulièrement d’une ma débutante puisque le trouble de mémoire est le mode d’entrée habituel de la seule ma ? ; 2) Quelle est la signification de la plainte qui n’est pas en rapport avec une affection organique cérébrale ?
Sémiologie de la plainte mnésique
La mémorisation d’une information repose sur trois processus : l’encodage de l’information, son stockage, sa restitution. La clé du diagnostic entre plainte suspecte de révéler un début de ma et plainte « bénigne » repose sur le fait que, dans la ma, le trouble porte sur la mémorisation (encodage et stockage) alors que la difficulté principale à la base de la plainte « bénigne » est un trouble de la restitution de l’information qui a été mémorisée (rappel). Cette distinction explique les différences entre les caractères de ces plaintes, leur retentissement sur l’activité quotidienne et la nature des déficits mnésiques observés à l’examen.
La sémiologie de la plainte mnésique
Dans la plainte mnésique « bénigne », qui témoigne d’un trouble du rappel : 1) le trouble porte essentiellement sur les informations qui présentent le maximum de difficultés pour les mécanismes de rappel (noms propres, détails des événements) ; 2) il porte aussi bien sur le passé ancien que récent ; 3) les informations recherchées qui ne sont pas disponibles à un moment précis reviennent en mémoire quelques instants plus tard spontanément ou après une procédure de recherche ; 4) le sujet est très conscient de ses difficultés et en souffre mais cette gêne est purement subjective, elle ne diminue pas les possibilités d’accomplissement des tâches de la vie quotidienne. Le sujet cherche ses affaires, mais il les retrouve à un autre moment ; 5) du fait du caractère essentiellement subjectif des troubles, le sujet consulte seul. Pendant l’entretien, il existe un contraste entre l’intensité de la plainte et la précision de l’anamnèse.
La plainte suspecte de traduire un début de ma est liée à un trouble de la mémorisation : 1) le trouble ne porte donc que sur les informations nouvelles, le passé récent ; 2) très rapidement ce trouble provoque des difficultés d’orientation temporelle et ; 3) retentit sur l’activité quotidienne : le sujet perd ses affaires, répète les questions, oublie des événements de telle sorte que ; 4) l’entourage est plus ou moins rapidement alerté et ; 5) c’est à son initiative que le sujet consulte car « il oublie qu’il oublie ». L’orientation spatiale est plus tardivement touchée que l’orientation temporelle car de nature moins épisodique. Le fait que le sujet méconnaisse ses difficultés ou en minimise ses conséquences se traduit par le contraste entre le faible niveau de la plainte exprimée par le sujet et l’imprécision de l’anamnèse, mais également entre le faible retentissement sur l’activité quotidienne reconnu par le patient et les difficultés rapportées par l’entourage.
Les symptômes d’accompagnement
La plainte mnésique « bénigne » s’accompagne volontiers de manifestations psychoaffectives subjectives, avant tout d’anxiété, plus rarement d’une symptomatologie dépressive, mais n’affecte que peu ou pas le comportement.
Dans la ma, très précocement, la plainte s’accompagne d’une modification du comportement qui frappe l’entourage : le patient présente une baisse de motivation, un repli sur soi, le plus souvent accompagnés d’une moindre réactivité émotionnelle aussi bien pour les stimuli à valence positive que négative. Cette modification (apathie) est souvent prise, à tort, pour une dépression. Elle s’en distingue par certains traits sémiologiques comme l’absence de l’humeur dépressive et des troubles végétatifs qui caractérisent la dépression (Derouesné, 1999).
Les caractères du déficit mnésique
La distinction entre trouble de mémorisation et trouble du rappel repose sur l’étude de l’effet des procédures de facilitation du rappel. Il existe plusieurs types de restitution de l’information : dans le rappel libre d’une liste de mots, le sujet doit retrouver l’information à partir d’indices internes (« Quels sont les mots que je vous ai présentés tout à l’heure »). Le rappel est facilité lorsqu’on fournit au sujet des indices externes sous forme de l’information elle-même (procédure de reconnaissance : « Parmi les mots que vous voyez, quels sont ceux que vous avez vus tout à l’heure ? ») ou d’indices fournis au moment de l’encodage (rappel indicé : par exemple, au moment de l’acquisition, on demande au sujet de désigner le mot à apprendre à partir de sa catégorie : « Montrez-moi le nom du poisson. » Au moment du rappel, on lui demande « Quel était le nom du poisson ? »).
Sur le plan neuropsychologique, la distinction est mise en évidence par le test de Grober et Buschke qui connaît des versions simplifiées utiles en clinique courante (MIS, Buschke et al., 1999) ou, à l’inverse, des versions sensibilisées comme le test à 48 items mis au point par l’équipe de Martial Van der Linden. L’absence d’amélioration de la restitution par le rappel indicé signe un trouble de la mémorisation donc une atteinte hippocampique liée à une ma (Buschke et al., 1999). À l’inverse, la disparition du trouble du rappel libre par l’indiçage signe un trouble du rappel, donc est très en faveur d’une plainte « bénigne ». Il convient toutefois de noter que, dans les atteintes hippocampiques débutantes, le rappel indicé peut améliorer les performances. La présence d’un effet bénéfique de l’indiçage n’a donc pas la même valeur diagnostique que son absence.
En conclusion, une plainte est suspecte si elle est présentée par l’entourage ou lorsqu’elle est plus importante pour l’entourage que pour le sujet, si elle entraîne une restriction de l’activité quotidienne du sujet, si elle s’accompagne de modifications du comportement à type d’apathie et d’une absence de facilitation par l’indiçage lors de l’examen. Une plainte de ce type nécessite une consultation spécialisée. L’objectif est de mettre en évidence l’atteinte des structures hippocampiques par l’imagerie cérébrale. Lorsque tous ces éléments sont concordants, il est légitime de porter le diagnostic de ma à la phase prédémentielle. Lorsqu’ils sont discordants, il est préférable de placer le patient dans un cadre d’attente, désigné aujourd’hui par le terme de mild cognitive impairment, mci (il est préférable de garder le nom anglais car la traduction française « déficit cognitif léger » est trop peu spécifique). Ce cadre désigne des sujets présentant des troubles de nature pathologique, mais dont la sévérité n’est pas suffisante pour permettre le diagnostic de démence. Ces sujets sont donc à haut risque de développer une démence dans les années qui suivent (la démence est définie par l’association au déficit mnésique d’au moins un déficit portant sur une autre fonction supérieure et d’un retentissement sur les activités régulières de la vie quotidienne). Selon les critères internationaux actuels, le diagnostic de ma probable nécessite la présence d’une démence et ne peut donc être porté qu’assez tardivement dans l’évolution de la maladie.
Quelle est la signification de la plainte « bénigne » ?
Le vieillissement s’accompagne de modifications cognitives, en particulier de diminution des performances dans les tests de mémoire. Un certain nombre d’auteurs ont considéré la plainte mnésique comme le reflet subjectif de cette diminution des performances et ont voulu isoler un syndrome clinique particulier, l’Age-Associated Memory Impairment, aami (Crook et al., 1986) caractérisé par une plainte mnésique et une diminution des performances par rapport aux performances des sujets jeunes. Plus récemment, l’Association psychiatrique américaine a proposé, à titre de recherche, le cadre de l’Age Related Cognitive Decline (dsm IV, 2000), dans lequel, la référence comparative n’est plus le sujet jeune, mais les sujets de même âge. La réalité de ce syndrome est très discutable car elle repose sur l’hypothèse d’un parallélisme entre plainte et diminution des performances aux tests. Nous avons vu l’importance des corrélats psychoaffectifs dans les études cliniques et épidémiologiques. L’âge, en soi, peut difficilement être considéré comme une variable explicative. Il s’agit, en réalité, d’une dimension sur laquelle s’inscrivent un certain nombre de facteurs organiques (vieillissement du cerveau, pathologies cérébrales associées dégénératives, vasculaires, traumatiques mais aussi vieillissement des autres organes, déficits endocriniens…), psychologiques (modifications de l’image corporelle, de la sexualité…) et sociales (modifications de rôle, de statut…) aboutissant à des modifications d’identité et d’estime de soi. Certains sujets s’adaptent à ces changements et trouvent des stratégies de compensation, d’autres non. La plainte de mémoire a pris, dans nos sociétés, le statut d’un symptôme traduisant un mal-être dont l’origine est bien souvent multifactorielle mais dans laquelle l’importance des facteurs varie selon les individus. Il est un dernier facteur que nous voudrions souligner qui nous paraît intervenir dans l’oubli des noms propres, qui représente l’élément essentiel de la plainte mnésique bénigne des sujets de plus de 50 ans. La sensibilité des noms propres au déclin mnésique trouve une explication cognitive dans la spécificité linguistique de ces noms qui n’ont qu’un référent unique et dont la restitution nécessite, de ce fait, une procédure de recherche plus coûteuse du fait du faible nombre d’indices de rappel. Mais il est une autre face du nom propre : c’est le garant de notre identité et de notre filiation. L’importance du nom est quelque peu oubliée dans notre culture alors même que les dix commandements de la religion chrétienne mettent sur le même plan « tu ne tueras point » et « tu n’invoqueras pas en vain le nom de Dieu ». Le rôle social des noms propres est bien mis en évidence dans certaines sociétés primitives où l’adolescent change de nom lorsqu’il est admis dans le cercle des adultes mais aussi par le changement de nom des femmes après leur mariage dans nos sociétés. Nous avons été frappés, par le fait que, dans de nombreux cas de plainte bénigne, le début des troubles coïncidait avec des situations qui mettaient en cause l’identité personnelle ou familiale (par exemple, le divorce des enfants, la vente d’une propriété familiale). Mais le vieillissement n’est-il pas une mise en cause de notre identité physique, intellectuelle et sociale ?
En conclusion, en face d’une plainte mnésique il est nécessaire : 1) en premier lieu de déterminer si la plainte présente des caractères suspects de révéler une maladie d’Alzheimer débutante ; 2) devant une plainte « bénigne », de faire l’inventaire de tous les éléments qui peuvent intervenir dans cette plainte, le poids relatif des différents facteurs variant chez chaque malade. La réponse à la plainte ne saurait ainsi se résumer à la prescription d’une molécule réputée promnésiante non plus qu’à une intervention de stimulation ou d’optimisation cognitive. Ces mesures sont néanmoins utiles car elles s’inscrivent dans un contexte de réassurance et de restauration de l’estime de soi.
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Christian Derouesné, professeur à l’hôpital de la Salpêtrière, 47 Bd de l’Hôpital, 75651 Paris Cedex 13.