2003
Cliniques méditerranéennes
Anthropologie-histoire
« L’écriture de la vie » ou l’autobiographie dans sa valeur anthropologique et historique
[*]
Pietro Clemente
[**]
L’auteur explore la question de l’écriture autobiographique au travers des points communs entre la mémoire historique individuelle et celle collective. Pour ce qui est du témoignage individuel l’auteur se sert d’éléments de sa propre autobiographie pour retracer une mémoire de toute une génération de l’après-guerre. Le lien entre ses propres souvenirs et ceux de sa génération lui permet d’illustrer le devenir historique et éthique de l’anthropologie italienne au sein de la culture démocratique.Mots-clés :
autobiographie, mémoire individuelle, mémoire collective, voix, récit.
The author explores the question of autobiographical writing through aspects that are shared between individual historical memory and collective memory. As far as individual testimony is concerned, the author uses elements from his own autobiography to retrace the memory of a whole post-war generation. The link between his own recollections and those of his generation provides him with an opportunity to illustrate the historical and ethical fate of Italian anthropology within democratic culture.Keywords :
autobiography, individual memory, collective memory, voice, account.
À deux jeunes et à un livre
Écrire crée des lieux ; écrire la vie crée des lieux dans lesquels s’inscrivent les mondes vécus. Écrire est une manière de s’exposer à la lumière, lumière dans laquelle les regards se croisent. Écrire crée des formes du temps et de la langue. Écrire sur soi-même signifie se mettre en danger, se donner aux regards jaloux, au vol magique, mais signifie aussi se fier à autrui et en rencontrer la mémoire.
Autour et après 1994, les études anthropologiques italiennes s’adressent avec une attention renouvelée à l’écriture de la vie, aux témoignages du passé autobiographique, qui ne sont plus vus comme des documents de l’écriture populaire, mais comme une forme de mémoire historique et comme la modalité d’une nouvelle anthropologie, d’une représentation du monde par lui-même. Dans cette nouvelle tendance, mûrit une rupture historique avec les débuts anthropologiques italiens, qui ont comme chef de file Lombroso, et qui étaient orientés à l’écriture collective. Au sein de cette tradition, l’écriture était considérée comme « l’objectivation » d’un psychisme différent, c’est-à-dire, celui même du « peuple » (vulgus) ou des « bergers » ; alors que les travaux anthropologiques plus récents sont attentifs à la forme de l’écriture autant sur le plan de la sémantique que sur celui de l’auto-représentation. Cette dimension de l’espace d’auto-représentation est actuellement de plus en plus sollicitée dans le débat, ouvert par l’anthropologie interprétative, et par la déconstruction des lieux et des conceptions de l’anthropologie « visualisante ». Au demeurant, cette « volonté d’écrire » a modifié le rapport que Ernesto de Martino avait trouvé dans la mission éthique de l’anthropologue dans le sud de l’Italie et a rendu l’anthropologue plus attentif aux nouveaux auteurs. Le dialogue avec les textes de l’écriture autobiographique s’impose comme méthode d’approche du texte, selon la tradition herméneutique, bien synthétisée, à mon avis, dans le court essai de Jean Starobinski sur l’interprétation. Mais le dialogue s’impose aussi comme modalité d’une nouvelle anthropologie engagée dans la construction des liens, des signifiants dans le dialogue polyphonique.
Il y a une tradition italienne à l’origine de ces études, que je considère comme ma clé de récognition et de base historique : elle se situe dans le cadre de la culture démocratique d’après-guerre. Cette tradition, à mon sens, débute en Italie avec Rocco Scotellaro de l’
Uva puttanella (1956), et de
Contadini del sud (1954) et comprend aussi Carlo Levi et Manilo Rossi Doria
[1].
Chez ces auteurs, fondateurs de l’anthropologie dite « des voix » à écouter et des voix comme témoignage du monde, l’écriture est toujours l’expression de la subjectivité. Leur écriture est un outil du sujet qui raconte.
Celui qui recueille le témoignage permet, au sujet qui raconte son histoire, grâce à l’écriture, de se mettre en scène et d’interpréter son propre récit. Ce qui explique que la culture n’est pas alors une découverte « objective » de l’anthropologue, comme si elle était au-delà de l’objet, mais qu’elle se fasse l’objet culturel même, se plaçant derrière les épaules de celui qui construit le récit. La culture est alors présentée de l’intérieur, par le sujet qui la vit et, dans l’écriture, remise en perspective par la connaissance.
Cette perspective de connaissance est aussi une perspective démocratique, caractérisée par une connexion entre démocratie et individualisme.
Il me semble que l’esprit de l’anthropologie devra toujours se confronter de façon fondamentale avec une vocation à écouter les voix. Et nos méthodes doivent nous permettre d’entendre, de représenter et de traduire des voix. Dans l’écoute attentive des voix des autres et, en donnant la parole aux voix, nous nous faisons le porte-parole d’une part plus large de l’humanité qui accède au témoignage. Toutefois, il ne faut pas oublier le paradoxe intrinsèque de ce travail, qui vise à donner une voix au chœur humain le plus large possible, tout en contribuant à l’homogénéité de la communication de masse et en même temps essayant que ce travail conserve la grande diversité des voix du chœur.
« Mon fils, quel long rêve tu fais ! »
De Martino consacre un commentaire à la lettre funèbre de Francesca Armento, mère de Rocco Scotellaro : « Mon fils, quel long rêve tu fais, pourquoi ne me réponds-tu pas ? Pourquoi m’as-tu abandonnée ? Comment vais-je faire ? Moi si vieille, je dois vivre et toi si jeune tu es mort ? J’ai perdu mon trésor, mon bâton, ma grandeur
[2]. »
Dans ce texte, la lamentation funèbre est décrite comme le sentiment d’une relation, comme une poésie du maternel, comme une interrogation sur la vie. Il s’agit d’un des textes qui est à l’origine de la saison de l’anthropologie de l’écriture autobiographique. L’autobiographie devient récit de l’intérieur de la vie et initie l’anthropologue et le lecteur au monde des sentiments et de leurs codes, mais aussi à ce qui appartient aux fondements de la vie et de l’être-jeté-au-monde.
Sans doute, un anthropologue des années cinquante aurait établi un lien entre les pleurs de Francesca Armento et la lamentation féminine en tant que pratique folklorique. Aujourd’hui nous sommes d’avantage interpellés par le rapport entre le fils et la mort, dans le langage plus radical des sentiments. On retrouve les traces d’une anthropologie des générations et du récit de celles-ci. Il s’agit d’une anthropologie dans laquelle l’écriture biographique de la douleur des paysans est restituée de la même manière que l’écriture au féminin des grandes biographies : de Francesca Armento à Simone de Beauvoir et Marguerite Yourcenar.
Par ces considérations j’ai essayé de situer la dernière saison de l’attention anthropologique à l’écriture populaire, dans ces ferments qui ont appartenus à la génération de l’après-guerre, et qui ont mûri pendant les années 1950 et 1970.
J’ai souvent souligné la discontinuité qui s’était créée dans l’Italie des années soixante-dix, en raison d’une transformation sociale qui contribuait à la perte des racines des expériences passées. En dépit de cette évolution la tendance à la dispersion de la mémoire a été contrebalancée par l’énorme production de documents autobiographiques et de témoignages. Je peux dire que la génération de la Resistence a agi contre l’oubli avec une énergie extraordinaire. Cette exigence de lutte provenait pour cette génération de l’expérience du fascisme comme abolition d’une partie importante de la mémoire historique. Ainsi que ces jeunes, qui se battirent à vingt ans contre le fascisme, ont continué à découvrir la mémoire de leurs prédécesseurs et ont continué à transmettre la leur.
Ma relation amicale et filiale avec deux protagonistes du xxe siècle italien, Emilio Lussu et Joyce Salvadori Lussu, s’est tissé avec la volonté de transmettre, de ne pas effacer la mémoire vécue et la mémoire qui interprète le temps de l’histoire. Ma génération s’est rangée à leurs côtés, sans pour autant pouvoir exprimer autre chose qu’une mémoire apologique, sans définir un propre témoignage contre l’oubli.
Assumer des traditions signifie en proposer, donner aux générations successives le goût des valeurs, qui prennent avec le temps toute leur signification. Les autobiographies se situent à l’intérieur de l’anthropologie des générations en tant que lieux des événements. Dans ce sens, Gourarier reconnaît, à l’institution du musée anthropologique, la tâche de devenir un lieu de la survivance des hommes, à travers les biens qui les rappellent, au-delà de la mort, le musée comme lieu des valeurs symboliques, comme temple du monde laïque : « En conséquence, le musée d’anthropologie a, entre autre, pour fonction d’être un lieu à caractère sacré où, à travers la présentation des objets, se prolonge la volonté de survivre des générations passées
[3]. »
Par ailleurs, Ernesto de Martino, fondateur original des études anthropologiques italiennes, proposait comme tâche à l’anthropologie celle de recueillir les témoignages des classes populaires, sans histoire et sans écriture, afin que ces témoignages « rentrent dans l’histoire et deviennent tradition et donc histoire même ». Pour nous qui étudions l’anthropologie et les sciences humaines, l’écriture de la vie est chaque fois un cadeau extraordinaire car elle rend visible une subjectivité, une traversée du temps, un réseau social, des valeurs et des conflits autrement cachés. La culture ne se montre pas comme une hypostase mais comme faite par les individus, par les groupes familiaux ou sociaux, avec toute sa variété interne. En pénétrant de cette façon dans la culture, l’anthropologue voit son objet se transformer en sujet.
Mes filles, mes chères filles
Mais quel rapport à l’écriture avec l’expérience du temps ? Lussu écrivait la Marche sur Rome et alentours presque dans l’urgence comme un devoir de militant antifasciste ; mais il écrivait Le sanglier du diable, sur son enfance, en Sardaigne pendant une pause politique, dans un sanatorium. L’écriture en tant que « prise en directe sur le monde » ou comme sortie terrestre, lieu où se transmet le don d’être vécu.
Mes chères filles, j’ai beaucoup peiné pour raconter mon histoire. Une terre désolée a été la mémoire de nos vies dans la Sardaigne du xxe siècle jusqu’aux années soixante-dix. Ces mondes contradictoires qu’il n’était pas facile de raconter ; une nouvelle génération devra se charger de retourner dans ces lieux pour en chercher les histoires.
Sur le trajet de Cagliari à la mer de Nebida, passant à côté de la mine de saint Jean, actuellement ruines de terre rouge, que faire pour faire taire la mémoire ? Cette image de gens qui rentraient dans la mine, des sons de sirène qui déchiraient l’air. Qu’est donc pour vous aujourd’hui ce paysage, cette mer bleue qui est visible entre les laveries et les architectures de mine ? C’est beau, peut-être original et rare. Mais les traces d’histoire, que ce paysage porte, résument toutes les ambiguïtés complexes de la modernisation de ce monde. Interroger les images de ce paysage et en évoquer les fantasmes nous permet de dire qui nous étions, qui nous sommes, ce que sommes devenus. Peut-être que les hommes ont voulu violer les viscères de la terre et ses règles, mais c’est à partir de là que nous pouvons nous comprendre nous-mêmes.
Je trouve passionnante l’expérience de l’archive anthropologique de Pieve Santo Stefano, en Toscane, où les mémoires nous parviennent au travers d’une trame complexe faite de distances temporelles, dont nous reconstruisons la trame de la douleur ou de l’amour s’entrelaçant dans un lieu de lecture publique, de confession publique.
La superbe mémoire sur la guerre de Francesco Stefanile sur le front et sur les camps de concentration soviétiques, a attendu plus de trente ans avant de trouver un lieu dans l’écriture, de même que d’autres textes sur la guerre et sur l’holocauste. Désormais les écritures des grands-parents, des arrière-grands-parents, ne sont plus embarrassantes ou à jeter après trois ou six générations. Pieve Santo Stefano confie ainsi à ses archives le fait de créer une connexion entre les morts et les vivants de cette terre. Des femmes qui ont attendu de nombreuses années dans la douleur et qui ont confié à leur écriture le tribut de leurs souffrances, rencontrent les jeunes qui ont envoyé aux archives leur cahier d’enfance ou les lettres de l’été passé destinées à leur psychanalyste. Les différents rythmes que la douleur et la pudeur tracent, permettent d’offrir au regard d’autrui des traces sur le papier.
Jorge Semprun, espagnol, communiste, propose sa mémoire des camps et l’expose à la lumière de l’écriture, après plus de vingt ans de « sa vie de mort » de Buchenwald, et, il la propose dans l’alternative entre « écriture et vie ». Pour Semprun vivre sans mémoire de l’horreur, était la condition pour dépasser le difficile rituel de réintégration au monde de ceux qui revenaient. Écrire, dans ces conditions, aurait représenté une manière de revivre la mort ou de faire mourir à nouveau la vie, alors qu’il fallait rendre la vie au corps et à l’esprit.
Les notes que Semprun propose, au sujet de sa résistance à écrire, s’opposent au besoin libératoire d’écriture qui fût celui de Primo Levi dans Si c’est un homme. L’œuvre de Levi pour autant n’a pas reçu d’écho, dans les années soixante, car elle ne dévient pas témoignage constitutif d’une conscience sur l’holocauste, selon Semprun.
Moi, j’ai lu Semprun dans les années soixante, comme la Trêve en 1963, et j’ai eu la conviction que ces œuvres, seulement au début des ces années là et non pas dans les années quarante, ont commencé à former des consciences et des générations. Il y a eu un saut de génération où la vie a été plus forte que la mémoire dans sa forme écrite. L’écriture de cette mémoire n’a pas pu s’imposer à la vie, bien au contraire elle a vécu au sein de la vie comme un traumatisme non élaboré.
Ma copie du journal d’Anne Frank, quand je la revois avec sa couverture recollée en est une illustration : ce livre avec cette couverture demeure dans ma mémoire telle la gravure d’une pierre tombale.
Le journal d’Anne Frank avait été traduit, en Italie, par Einaudi en 1954. En 1963, il était arrivé à sa vingtième édition, et il rentrait dans une nouvelle collection où il serait vite arrivé à sa onzième édition : ce rythme était celui de la prise de conscience de ma génération.
Dans ce difficile dialogue, avec sa propre mémoire, avec les nombreuses histoires des autres qui habitent désormais nos souvenirs et les rendent plus riches et polyphoniques, avec le besoin de raconter pour donner en héritage l’expérience du temps vécu entre générations, la biographie, du début de la guerre, d’un professeur universitaire est devenue un document précieux. Il a voulu raconter sa vie et sa profession, en essayant de bâtir un pont entre sentiment de tradition et besoin de mémoire. Segre, faisant rentrer un professeur universitaire dans le monde des écritures communes, a amené une contribution ultérieure au peuple de la mémoire. Ce que Segre a accompli est un pèlerinage dans la mémoire de la douleur, dans la vie quotidienne montrant combien la mort est rentrée dans la vie, jusqu’à rendre impossibles les mots.
Ce qui émerge de ces pages est le lien entre tradition démocratique de l’écriture en tant que voix de l’opprimé, voix à accueillir et à transmettre, et le rôle des générations dans la transmission des mémoires. Apparaît aussi le rapport qui s’établit dans l’écriture entre le temps, la mémoire et la vie. L’écrivain des mémoires d’autrui, que je suis, m’a porté à rendre compte de ma propre mémoire. L’auteur, que je suis, qui prend partie pour la subjectivité et l’auto-représentation dans l’écriture, a été invité à se situer dans le contexte des processus d’époque. Enfin, ce texte est une invitation à raconter, et la tentative de soustraire l’anthropologie à la barrière qui sépare le paysan toscan du personnage de Marguerite Yourcenar, pour appréhender l’espace que l’écriture peut ouvrir, c’est-à-dire celui de voir dans le miroir le monde des sentiments et de les conjuguer avec le monde des sentiments qui fondent la vie.
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[**]
Pietro Clemente, professeur d’anthropologie à la faculté de lettres de l’Université La Sapienza de Rome et de Sienne, Faculté des Lettres, via Roma 47, 53100 Sienne.
[*]
Ce texte a été extrait du texte italien « Vite di Carta », par Antonelli et Iusu, éditions L’Ancora del mediterraneo, p. 133-334. La traduction a été adaptée et résumée par Franca Madioni avec la collaboration de l’auteur qui en a approuvé l’adaptation.
[1]
Ces auteurs de romans n’existent malheureusement pas en traduction française. Cette tradition littéraire n’est connue en France que par Ignazio Silone qui est traduit aux éditions Gallimard.
[2]
De Martino 1962, p. 123.
[3]
Gourarier, 1984, p. 69-70.