Cliniques méditerranéennes
érès

I.S.B.N.2-7492-0154-3
288 pages

p. 222 à 238
doi: en cours

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Autres travaux

no 67 2003/1

2003 Cliniques méditerranéennes Autres travaux

L’homicide altruiste de Louis Althusser

German Arce Ross  [*]
Dans le présent texte, nous nous proposons d’analyser, dans les documents biographiques ou autobiographiques aussi bien que dans les écrits scientifiques et philosophiques de Louis Althusser, l’étendue de la conjoncture érotique dans le déclenchement d’une psychose maniaco-dépressive anxieuse.
Partant de là, nous allons notamment étudier le rôle d’un caractère altruiste appartenant à la structure maniaque dans l’évolution qui va du délire de mort vers le passage à l’acte meurtrier. Pour cela, nous nous arrêterons principalement sur le premier et le dernier des épisodes dépressifs qui donnent le cadre à l’acte meurtrier altruiste. Mots-clés : Althusser, altruisme, angoisse, facteur blanc, homicide, passage à l’acte, psychose maniaco-dépressive, suicide.
In the present text, our aim is to analyse –within the biographical or autobiographic documents, as well as in scientifical and philosophical writings of Louis Althusser– the extension of erotical conjunction in the release of anxious depressive manic psychosis.
From that premise, we emphasize the study of altruist character role relating to maniacal structure in the evolution from delirium of death towards the criminal acting out. To accomplish this, we are going to consider especially the first and last depressive period which means the framework of altruistic homicide act. Keywords : Althusser, altruism, anxiety, white factor, homicide, acting out, depressive manic psychosis, suicide.
Au petit matin du 16 novembre 1980, alors qu’il était en permission chez lui dans le cadre d’une hospitalisation en psychiatrie pour cause d’une intense recrudescence de ses accès maniaco-dépressifs, Louis Althusser, dans un état de totale confusion mentale, étrangle sa femme sans le vouloir consciemment. Partant de documents biographiques [1] ou autobiographiques [2] aussi bien que des écrits scientifiques et philosophiques [3] de Louis Althusser, nous pouvons déceler dans la relation amoureuse à Hélène – événement qui marque l’éclosion de la fureur maniaco-dépressive –, une identification du sujet à l’objet indigne et impuissant d’amour, à savoir apparemment une identification à la mère martyre et désespérément abandonnée. Cependant, derrière cette mère mélancolisée, nous croyons plutôt démasquer une identification au père de la mort, sous les espèces de l’oncle Louis, véritable adresse de l’amour maniaque puisque seul personnage possible et puissant. Entre ces deux positions identificatoires, une relation amoureuse altruiste conduira le sujet au passage à l’acte.
 
Établissement du diagnostic
 
 
Chez Louis Althusser, nous pouvons observer une longue série de cycles de dépression, toujours brefs (de quinze jours à trois semaines) sauf pour le premier et le dernier [4], qui se produisent en général dans le contexte d’un érotisme instable et exalté débouchant sur un risque d’engagement amoureux, insupportable pour le sujet. Ces dépressions successives alternent avec des périodes d’hypomanie qui s’installent en tant que tentatives de résolution des moments dépressifs. La bipolarité est ainsi tout à fait claire et constitue à notre avis beaucoup plus que la simple alternance d’une période de manie après une autre de dépression [5]. Mais le tableau mélancolique s’enrichit d’un ensemble de phobies, comme la peur d’être abandonné, la peur d’être exposé à une demande d’amour, la peur d’être exposé nu en public [6], et d’angoisses diverses, notamment celles impliquant les relations amoureuses comme par exemple l’angoisse de la solitude et l’angoisse d’être abandonné à lui-même. Nous avons là des phobies et des angoisses participant conjointement à la production d’auto-reproches et de sentiments d’auto-dévalorisation. D’autre part, l’on peut observer aussi un rapport très particulier au corps, nommément un système délirant hypocondriaque que l’on pourrait mettre en perspective avec le délire des négations à la Cotard : « Je ne me sentais aucun corps » (p. 206), « je me suis mis à “penser” avec mon corps » (p. 207). Mais l’utilisation d’un tel élément délirant semble avoir plutôt favorisé la création d’une forme de suppléance imaginaire, voire la mise en place d’une tentative imaginaire de suppléer à la forclusion du Nom-du-Père (NdP), par la fonction nominaliste impliquée dans sa création philosophique [7].
Très tôt dans son existence, il se développe un léger délire des négations qui évoluera à l’intérieur d’un système plus général de délire de mort : « Depuis toujours, je n’existais pas. […] je n’étais rien d’autre qu’une existence d’artifices et d’impostures, c’est-à-dire proprement rien d’authentique, donc rien de vrai ni de réel. […] la mort était inscrite dès les débuts, en moi : la mort de ce Louis, mort derrière moi, que le regard de ma mère fixait à travers moi » (p. 270). Ce système délirant est accompagné d’un sentiment d’extrême solitude – « dont je me faisais une doctrine de pensée et de conduite » (p. 159) – et d’un sentiment d’indignation comme moteur de son peu de désir de rester en vie, voire comme une indignation retournée contre lui-même, notamment autour du meurtre d’Hélène, en tant que sentiment profond d’être indigne d’être même jugé, considéré coupable et condamné.
Les caractères maniaques se présentent principalement au niveau des conduites sexuelles, de l’amour, de l’utilisation du langage philosophique et politique proche parfois de la fuite des idées, ainsi qu’au niveau des activités de la vie quotidienne. Par exemple, il faut signaler un symptôme touchant une forme d’écriture que nous pouvons sans doute considérer comme maniaque : « Comme en tous ces états maniaques que j’avais connus, je tapai (entre novembre 1982 et février 1983) un manuscrit philosophique de deux cents pages que j’ai conservé. Il n’est nullement délirant mais très décousu » (p. 261). Par ailleurs, les trois traits les plus saillants que possède l’amour maniaque chez Althusser, ce sont, d’abord, un caractère fuyant, intempérant et instable. Ensuite, une effusion de sentiments passionnels démesurément intenses, excessifs ou irréalistes ; effusion passionnelle accompagnée, bien entendu, d’une violente excitation sexuelle. Finalement, un caractère altruiste [8] vécu dans la légèreté, l’espérance et l’allégresse, et selon un sentiment d’extravagante projection spirituelle à la limite du délire des grandeurs [9].
De son côté, le délire de mort, ne trouvant pas de satisfaction complète, évolue ensuite vers toute une série d’acting out qui se sont manifestés dans le cadre de ses relations amoureuses instables, mais de plus en plus souvent comme des menaces de suicide adressées à l’Autre [10]. Une telle évolution du délire de mort le conduit à s’installer dans un désir impérieux, combiné à un refus de l’angoisse de mort, de s’auto-détruire [11]. En outre, dans la période qui précède l’acte meurtrier, Althusser développe un complexe délirant suicidaire accompagné d’une projection défensive de l’angoisse de mort sous la forme de traits paranoïdes [12]. De cette façon, l’angoisse de mort vient, pour lui, de l’extérieur, mais malheureusement le sujet ne parvient pas à utiliser pragmatiquement les bénéfices d’une telle défense délirante et dérive vers l’acte.
De par cette observation, nous avons des traits qui concernent les troubles bipolaires, la production d’une angoisse terrifiante, la composition d’un délire de mort, la présence d’une forme maniaque d’amour à caractère altruiste, ainsi qu’évidemment le rejet de la fonction paternelle et l’existence de facteurs blancs [13], sans parler bien entendu de la série d’acting out qui s’étalent tout au long de sa vie et du passage à l’acte meurtrier. Ces éléments nous permettent donc aisément d’établir un diagnostic de psychose maniaco-dépressive (pmd).
 
Forclusion du Nom-du-Père
 
 
L’histoire familiale du philosophe Louis Althusser est très intéressante pour étudier les chemins parfois tortueux que prend la forclusion du NdP pour s’installer. Dans ce cas, toute l’histoire semble reposer sur celle de la mort de Louis Althusser, l’oncle, et sur les réponses, combinées ou entrecroisées, que les uns et les autres y ont données pour tisser la trame du destin tragique du petit Louis.
Au début, il y avait deux familles très proches, les Berger et les Althusser. Dans l’une, il y avait deux sœurs : Lucienne (la future mère de Louis) et sa jeune sœur, Juliette ; dans l’autre, deux frères : Charles, l’aîné (son futur père) et Louis. C’est alors que « les parents s’accordèrent pour les marier. Je ne sais pourquoi Louis, le cadet, avec la Lucienne et l’aîné, Charles, avec la Juliette » (p. 30). Très vite, cependant, Charles et Louis partirent pour la guerre, mais en 1917 Charles vint rencontrer la famille de Lucienne pour annoncer que Louis avait trouvé la mort à Verdun et, sans transition, il proposa à Lucienne le mariage, c’est-à-dire il lui proposa de prendre auprès d’elle la place du frère mort. Pour la mère de Louis Althusser [14], l’« horrible » mariage commence par le décès de son amoureux, par un double deuil non-résolu (chez elle et chez Charles) et par une demande en mariage inattendue de la part de celui qui était, en même temps, frère de son fiancé et fiancé de sa sœur.
Le drame de ces deux familles, lesquelles choisirent malgré tout de jouer les rôles qui conduisirent à entretenir les enfants Althusser-Berger dans une logique de tragédie, acquiert une valeur plus lourde de conséquences lorsqu’à la naissance de leur premier bébé, Charles et Lucienne choisirent de l’appeler également Louis : « Louis : un prénom que très longtemps j’eus littéralement en horreur. […] il disait aussi un peu trop, à ma place : oui, et je me révoltais contre ce “oui” qui était le “oui” au désir de ma mère, pas au mien. Et surtout il disait : lui, ce pronom de la troisième personne, qui sonnant comme l’appel d’un tiers anonyme me dépouillait de toute personnalité propre, et faisait allusion à cet homme derrière mon dos : Lui, c’était Louis, mon oncle, que ma mère aimait, pas moi » (p. 33-34). Les conséquences néfastes d’un tel choix de nomination et du choix pathologique amoureux de l’enfant par le désir de la mère (cf. plus loin), se trouvent dans la présence désormais permanente et angoissante d’un Autre père, Un père de la mort : « Il devait régner de singuliers rapports entre ma mère et moi, ma mère et la mort, mon père et la mort, moi et la mort » (p. 43) ; « Dans mon cas, la mort était la mort d’un homme que ma mère aimait par-dessus tout, au-delà de moi » (p. 48). Ces choix pathologiques facilitent chez l’enfant Althusser une identification à l’amant mort de la mère, lequel est en même temps son oncle Louis, cet Autre Louis que sa mère ne cessait de regarder à travers lui. Aussi, ils provoquent un sentiment de méfiance, d’angoisse et de rejet vis-à-vis du père géniteur (Charles) l’obligeant à demeurer, dans la mesure où il est depuis toujours considéré comme un usurpateur ou un imposteur, à une place de paternité impossible, « comme si j’avais le sentiment fort vif d’avoir à contrôler, surveiller, censurer, voire régir la conduite de mon père surtout à l’égard de ma mère et de ma sœur » (p. 81). Nous pouvons noter par là alors, l’émergence d’une haine féroce vis-à-vis du père et de tout ce qu’il signifie dans la souffrance de la mère, à laquelle Louis serait désormais également identifié.
Charles, le père de Louis donc, était un père jouisseur, violent, autoritaire, grand séducteur, irrespectueux envers sa femme et ses enfants, impulsif, ainsi que tout à fait absent du rôle de père pacificateur. Mais tous ces traits explosifs ne l’empêchaient pas de ressentir une terrible angoisse vis-à-vis des autres, angoisse qu’il put ainsi transmettre à ses enfants, et notamment à Louis : « Cet homme autoritaire, emporté lui-même parfois dans des éclats violents, était en même temps et sans doute au fond paralysé dans son expression par une sorte d’impuissance à paraître devant autrui, crainte qui le jetait dans la réserve et le rendait inapte aux décisions clairement inexprimées » (p. 38). Quant au rôle de son père vis-à-vis de la transmission du désir, Althusser tient à nier et à rejeter toute valeur ou toute importance que Charles ait pu manifester, dans la mesure où Althusser se considère lui-même comme un être sans père [15]. Sa tendance à se faire le père du père semble avoir été une tentative pour la production d’une suppléance, ce qui, dans d’autres circonstances, aurait pu constituer sous certaines conditions un processus efficace. Mais, derrière le fait de se faire lui-même Un père du père, nous pouvons noter qu’Althusser développait un tel penchant jusqu’au point de devenir, dans son délire d’indignité, La mère qu’il faut à l’homme, voire même La mère de la mort. Notons à ce propos que, selon P. Legendre, dans son étude sur la transmission généalogique, étant donné que logiquement le père doit être forcément plus âgé que le fils (ou la fille) et non pas l’inverse, une confusion délibérée des places et des générations empêche la transmission de la loi paternelle, fait tourner le complexe familial en cercle fermé et surtout fait devenir la transmission elle-même incestueuse et meurtrière [16]. Dans le délire généalogique d’Althusser, devenir le père du père, c’est-à-dire l’ancêtre représenté par le grand-père, reviendrait à s’identifier au père de Louis, celui mort dans le ciel de Verdun. C’est la même logique que celle d’une communauté sans père, utopiquement cultivée dans la fraternité psychotique : « Si le père défaille, on s’adresse à l’enfant, on le convoque à cette place afin qu’il serve de père au père défaillant [17]. » Dans son délire également, le flux des générations est fantasmatiquement contrôlé par Hélène, celle qui tutoie les ancêtres. Elle advient donc à la place virtuelle d’Un père affreusement abusif, qui doit être supprimé là où il fait retour : dans le réel.
 
Les facteurs blancs de l’amour et la secte-à-deux
 
 
Le moment fécond de l’amour, ou la rencontre avec la violente répulsion de la chair, la première dépression grave et l’internement psychiatrique [18], doivent être mis en consonance avec les circonstances dramatiques du dénouement du couple Louis-Hélène, voire du couple Louis-La mort. À ce propos, les éléments conditionnant l’énamoration et le déclenchement de la pmd, comme par exemple le choix d’objet porté sur Hélène, qui lie l’érotique à la mort [19], et la ressemblance caractérielle de celle-ci avec le père, peuvent nous donner des lumières pour comprendre ce que nous pouvons appeler un délire de castration accompagnant, ou soutenant, le sacrifice altruiste.
Comme Victor Tausk [20], Louis Althusser était un grand séducteur, qui avait une admirable efficacité presque naturelle pour se constituer une sorte de réserve de femmes, voire « autant de suppléments érotiques pour satisfaire ce que [Hélène] ne pouvait [21] ». Un tel stock de femmes s’expliquerait par la mise en place d’une défense contre la confrontation inattendue avec un éventuel facteur blanc, dans le contexte de sa vie amoureuse, qui fait relancer le processus pathologique sous-jacent. C’est dans ce sens que cette situation, apparemment confortable, faisait cependant tomber immédiatement Althusser dans des accès de mélancolie lorsque notamment ces femmes lui suggéraient, lui proposaient ou lui demandaient carrément de vivre ensemble ou d’avoir des enfants. Dans ces circonstances, il semblait suspendu, dans un état de perplexité, à une situation énigmatique concernant ce qu’aimer voulait dire.
Comment expliquer son incapacité à supporter toute initiative d’amour venant de l’Autre ainsi que l’immense angoisse qui lui est corrélative ? Il faudrait d’abord dire que le fait d’être aimé, chez Althusser, pourrait être trompeusement assimilé, quoique bien superficiellement, à une quelconque forme de castration par les femmes. Mais cette hypothèse se heurterait finalement avec le fait structural de l’inexistence de la castration symbolique chez notre sujet. Son incapacité à aimer se présente parfois en effet sous la forme d’une angoisse ou d’une phobie d’être aimé. Cette crainte de l’amour des femmes, dont les actes, paroles ou tentatives possèdent une valeur de facteur blanc, relance chez lui de nouveaux épisodes de mélancolie et nous l’expliquons par une incapacité plus profonde de parvenir à se faire aimer [22]. Nous pouvons en outre supposer que l’incapacité à aimer, ou plutôt à se faire aimer, soit une conséquence de son identification à la mère martyre, aussi bien que l’effet d’un déplacement de la valeur d’impuissance de cette relation vers la relation à Hélène, déplacement qui permet la réalisation en acte du désir pathologique de la mère.
Notons cependant qu’Hélène, personne occupant une position privilégiée dans la trame érotique maniaque, n’est pas à confondre avec une figure maternelle, ni avec l’ensemble des autres femmes, contrairement à ce qu’affirment certains observateurs. Dans ce sens, par exemple, M. Cardoso s’intéresse à la formation du surmoi tyrannique chez Althusser en pensant trouver la clef dans la double position d’Hélène en tant qu’elle est « celle qui précipite la dépression et en même temps celle qui le sauve ». La fonction ambivalente d’Hélène s’expliquerait, selon Cardoso, par un clivage entre un objet bon, représentant le bon côté du père, et un objet mauvais, étant identifiée à la mère violente [23]. Mais l’auteur néglige la question des dépressions dans la période qui précède la rencontre d’Althusser avec Hélène ainsi que le retour de l’acte sur sa personne. Il aurait été en fait plus intéressant d’étudier le parallélisme pathologique entre la figure d’Hélène, le rejet radical d’un père usurpateur et la figure d’un autre père, mort mais opérant toujours dans et par l’angoisse de la mère.
Une autre prise en compte de la mutiplicité d’identifications, voire « d’une coalescence d’identifications contraires », prêtées à Hélène par Althusser, est le travail de G. Pommier [24]. Pour lui, Hélène serait massivement identifiée par Althusser à la mère ainsi qu’en moindre mesure au père, mais surtout, avant tout, à la sœur. Il souligne d’ailleurs le trait de fraternité pathologique retrouvé déjà dans l’histoire croisée des deux frères Althusser avec les sœurs Berger, dans le terrible amour de Louis pour sa sœur ainsi que dans la fraternité idéalisée du militantisme catholique de l’adolescence et dans la fraternité fantasmatique de ce communisme délirant présent dans son œuvre philosophique et politique [25]. Le thème de la fraternité dans le fantasme d’Althusser mériterait, bien entendu, une reprise et un développement analytique sauf que dans une autre direction et selon une autre orientation. Car ce que l’on entr’aperçoit derrière la horde fraternelle est, en vérité, la tentative d’ériger en acte le père de la mort sous les espèces de la figure d’Hélène. Celle-ci condense en effet, dans une place de père virtuel et dans un contexte de profonde trahison jaillissant sur la génération la plus proche, les deux pères-frères : Charles le tyran et Louis La mort. Les pères auxiliaires, ou d’emprunt, dont parle Pommier, la série de femmes séduites puis abandonnées, la mise en acte d’un altruisme mortel, n’ont de sens que par rapport à la figure d’Hélène. C’est elle qui représente en fait et en acte les identifications pathologiques d’Althusser aux deux pères-frères, avec toutefois une hiérarchie importante : tout cela repose sur le pilier pathogène représenté par l’oncle, véritable père de la mort. Si Hélène condense et attire toute la foudre de l’amour maniaque d’Althusser, c’est parce qu’en représentant le père-frère de la trahison (Charles), elle laisse la voie libre à une réactualisation chez Althusser du père-frère de la mort (Louis). Évidemment, chez Lucienne (la mère) l’on observe également une certaine défaillance de la fonction paternelle, dans ses attitudes séductrices et dominantes à son fils qui frôlent l’inceste, dans sa difficulté à effectuer le deuil de son ancien fiancé, dans le rejet total du mari comme père symbolique, dans le retour à son propre père après le décès du mari (retour nominaliste redoublé par son fils dans les fantasmes délirants de s’appeler comme le grand-père maternel) ; mais, encore une fois, le personnage central des identifications pathologiques d’Althusser, ou de celles d’Hélène par celui-ci, et permises par la place paradoxale de la mère, n’est au fond que l’Autre Louis.
À notre avis, le problème de l’incapacité à supporter l’amour de l’Autre a plutôt à voir avec ce qui a été rejeté depuis toujours et qui fait retour sous la forme d’un délire de castration dans le réel de l’amour. Si Hélène n’est pas à confondre avec aucune figure maternelle, ni avec l’ensemble des autres femmes, elle est plutôt à mettre en relation avec la place privilégiée d’Un père de la mort. Ensuite, nous devons souligner que le seul modèle d’amour qu’il connaissait jusqu’alors était celui de sa mère pour lui ainsi que celui de sa mère pour l’Autre Louis au-delà de lui. C’est ainsi que l’initiative amoureuse de la mère, et par extension des autres femmes, devenait un poids impossible à supporter : « Je ne pouvais réaliser [le désir de ma mère] que contre le mien [26]. » Althusser lui-même rapporte son incapacité structurale d’aimer à un altruisme de mort [27], relation qu’en outre il fait dériver vers un complexe délirant prenant la castration comme thématique centrale (p. 128). D’après ses souvenirs d’enfance, en effet, Althusser possède la conviction que la mort rôde autour de la mère et de son désir qui pousse à réalisation, dans la mesure où l’amour de la mère l’a conduit à s’identifier à ce père réel de la mort que la mère aimait profondément, au-delà d’Althusser lui-même. La conjonction entre l’identification avec le caractère martyrisant de la mère et l’identification à Un père de la mort sous les espèces de l’oncle Louis, d’un côté, et la profonde valeur de relation à la mort que l’amour pathologique de la mère établit, d’un autre côté, font qu’Althusser ressent toute initiative de la mère comme dangereuse et angoissante, dans le sens où elle est porteuse d’une tentative de castration dans le réel. Par ailleurs, on retrouve aussi des pensées, des craintes et une certitude délirante d’être castré réellement par le père, à partir de la tentative de celui-ci de lui couper le prépuce dans le noir des toilettes lorsque le petit Louis souffrait de phimosis.
Le rejet de l’inconscient, représenté par ce père trop radicalement absent, affreux, jouisseur, violent et manquant la transmission de la loi et du désir, fait retour dans la personne d’Hélène ; une femme qui « était un homme » (p. 122), « toujours en fureur et violence » (p. 109), « comme un père » (p. 124) ; « comme mon père, Hélène partait […] et la porte claquée je lui courais après, dans une atroce et lancinante angoisse d’être abandonné par elle » (p. 132) ; et avec laquelle le mariage n’eût lieu qu’un an après la mort du père. Affreuse Hélène donc, qui réussissait à condenser en une seule existence presque méprisable tant de sentiments de mort, de passion et de rejet. Cependant la valeur du personnage affreux ne provient pas de la seule relation entre Hélène et le père, mais aussi bien d’un certain déplacement de l’angoisse ressentie dans la relation à la mère vers une atroce et lancinante angoisse d’être abandonné par Hélène.
L’entrecroisement entre la figure de Hélène et le personnage du père se fait autour d’un début de délire de mort [28]. Les éléments essentiels de ce passage de sa confession, ce sont le fait que les attitudes de Hélène réactualisent les craintes vis-à-vis de la relation au père et que ce processus possède un rapport actif avec la mort. En outre, entre Hélène et ses propres figures parentales, il y avait une terrible histoire qui impliquait l’acte de donner la mort. En effet, lors des maladies fatales de ses parents, Hélène avait été conduite par le médecin de famille à leur donner le coup de grâce (p. 110). Lors de sa première rencontre avec Hélène – laquelle pourrait être comprise comme une forme de facteur blanc réactualisant la forclusion du NdP –, il a été question pour Althusser d’un très fort sentiment d’oblation exaltante, à cause d’un énigmatique sentiment de douleur de vivre. À ses yeux, le visage d’Hélène portait les traces d’une « longue douleur de vivre », « les traces d’un long et terrible “travail du négatif” […]. Ce visage si ouvert pouvait aussi se fermer dans la pétrification murale d’une intense douleur qui lui remontait des profondeurs. […] Elle n’était que pierre blanche et muette, sans yeux ni regard, et son visage s’enfermait dans une fuite sans traits » (p. 149-150). Également, ce qui a avivé et précipité son désir de tomber amoureux, c’était l’attente désespérée de la sauver de sa douleur, de sa souffrance, de son angoisse et de sa solitude, qu’Althusser partageait en partie d’ailleurs. Une telle oblativité amoureuse, ou plutôt un altruisme en même temps érotique et angoissant, se retrouve dans le passage à l’acte homicide. C’est cela que nous permet de le considérer comme un homicide altruiste à la manière de De Clérambault [29] et non pas comme un suicide altruiste, puisque le passage à l’acte d’Althusser répond, comme dans les meurtres familiaux, à des angoisses altruistes, s’arrête à la destruction de l’Autre de l’amour, ne parvenant pas jusqu’au suicide du sujet. Dans le suicide altruiste, il s’agit d’un acte suicidaire effectif (meurtre du sujet par lui-même) qui s’accomplit en même temps par la mise à mort de gens dépendant affectivement du sujet ; c’est le cas lorsque le sujet entraîne ses proches dans le suicide, ou lors de suicides collectifs, comme dans les mouvances sectataires par exemple. De son côté, l’homicide altruiste équivaut à un suicide symbolique du sujet mais qui est accompli seulement chez l’Autre. Le sujet suicide l’Autre. Il s’agit en général d’un Autre que le sujet aime d’un amour profondément anxieux aspirant à la fusion et au salut, comme dans le meurtres familiaux. De tels actes sont liés à une puissante identification au sauveur chez certains maniaques. Et, si au fond de ces actes, il y a évidemment l’idée de suicide, c’est par ce même fonds anxieux et maniaque que suicide altruiste et homicide altruiste se retrouvent assez souvent accomplis dans un seul passage à l’acte.
Il est par ailleurs intéressant de noter que le premier déclenchement véritable, au moins le premier qui eut fait émerger une angoisse aussi terrifiante, intense et insupportable, ou le premier qui eut nécessité une hospitalisation d’urgence, ait été provoqué, à l’âge de trente ans, dans le contexte de sa première relation sexuelle avec l’affreuse Hélène et aussi d’ailleurs première relation sexuelle de sa vie. Malheureusement, pour compliquer encore plus la situation et l’état psychique d’Althusser, c’est à partir de ce premier contact sexuel qu’il s’est vu immédiatement confronté avec la possibilité de devenir Un père. En outre, devant la profonde dégradation de sa santé mentale après la relation sexuelle et l’avortement, confronté également à la menace, de plus en plus insistante, d’une perte de cet amour ou d’une forme d’abandon de Hélène en sa propre présence [30], Althusser fabrique fébrilement et met en scène un type de relation amoureuse nouvelle que l’on pourrait appeler de secte-à-deux : « Je ne sais quel régime de vie j’imposai à Hélène (et je sais que j’ai pu être réellement capable du pire), […]. L’enfer à deux dans le huis clos d’une solitude délibérément organisée, commençait, hallucinant » (p. 244).
Ce type de relation amoureuse ressemblant à une secte-à-deux devient très clair à partir du facteur blanc constitué par les suspicions, le procès et l’exclusion d’Hélène du Parti. Or, la relation de solitude à deux, avec ses composantes délirantes de mort, était déjà connue d’Althusser dans son amour pour sa mère et dans sa filiation impossible de son oncle Louis, le père de la mort [31]. Mais, bien entendu, nous pouvons situer son véritable commencement et son développement, lors des facteurs blancs suivants. D’abord, dans la conjoncture du déclenchement de l’énamoration altruiste – accompagnée d’ailleurs d’une fébrilité sexuelle aussi intense qu’inédite –, laquelle aura nécessité une hospitalisation d’urgence et qui semble avoir été le véritable déclenchement de la pmd. Ensuite, dans la compulsion de provocation vis-à-vis d’Hélène qui s’est manifestée tout au long de leur vie commune par l’instabilité amoureuse d’Althusser et par ses acting out, ou actions déplacées, notamment dans ses aventures féminines, qui provoquaient un cycle d’échanges avec autrui entre angoisse et souffrance mélancolique, compulsion qui était multipliée dans ses états d’hypomanie. Finalement, dans la stratégie ambivalente – où malgré tout c’était la haine passionnelle qui dominait le tableau et provoquait par compensation un amour excessif –, la volonté décidée et les actions aussi déplacées qu’obstinées qui prévalaient de plus en plus dans ses relations quotidiennes avec Hélène : « Elle savait que je pouvais aller fort loin dans l’exécution, mais jamais jusqu’où. Je la faisais vivre ainsi dans l’insécurité et la terreur la plus totale » (p. 147).
En fonction du mouvement d’évolution du délire de mort vers un état de fuite des idées et des actions à la limite du passage à l’acte, en passant par des phénomènes hallucinatoires [32] qui mériteraient d’ailleurs une étude approfondie, les événements se sont enchaînés de telle façon que, pendant les derniers temps qui ont précédé le meurtre, Hélène et Louis vivaient reclus, de plus en plus enfermés en eux-mêmes, ce qui correspondait par ailleurs à une exacerbation infernale de leur vie habituelle à l’École, à savoir « trente-deux ans de quasi-réclusion monastique ascétique » (p. 156). La secte-à-deux serait ainsi un type particulier de relation érotique où se fixe pour longtemps, sinon pour toujours, ce mode bien connu de dépendance pathologique à valeur sadomasochiste, fait d’une série étendue de séductions suivi d’abandons, propre à la vie amoureuse du sujet maniaque.
 
L’altruisme de mort
 
 
Il est important de caractériser l’ambiance altruiste de l’amour maniaque par cette sentence qu’un ami médecin d’Althusser lui avait fait parvenir par écrit après l’attentat à Hélène : « Le désir de tuer par exemple, ou de se détruire et de tout détruire autour de soi, est toujours doublé d’un immense désir d’aimer et d’être aimé malgré tout, d’un immense désir de fusion avec l’autre et donc du salut » (p. 278).
Quelques mois avant le meurtre, on observe toute une série d’événements importants et nouveaux, et le plus souvent ce sont des changements soudains et capitaux dans les habitudes du quotidien d’Althusser. Par exemple, dans l’année 1979-1980, il y a eu une période de dépression qui débutait à peine et vis-à-vis de laquelle il a pu bien se défendre ; Hélène entre en analyse avec le même analyste que lui (René Diatkine) ; on observe des inhibitions importantes dans le travail, aussi bien que des changements dans ses relations féminines. À la même période, l’application d’une anesthésie lors d’une opération chirurgicale à cause d’une hernie hiatale produisit une grave détérioration de son état psychique, notamment par l’émergence d’un fort pressentiment mobilisant toute sa capacité délirante à thématique hypocondriaque. La crainte exagérée sur les effets éventuellement néfastes de l’anesthésie provoque, après l’opération, une angoisse incoercible. Après cela, Althusser essaya de survivre tout en glissant dans des troubles de la temporalité, tels que l’annulation presque totale de la protention (p. 240). Ce sont des événements en somme qui ont pu avoir produit, comme par un système de vases communicants, un changement total dans les relations entre Hélène et Louis, un changement qui les menait de plus en plus vers une relation qui s’enfermait en elle-même, les coupant presque totalement du contact avec l’extérieur.
Dans un commentaire court mais éloquent, D. Laurent pointe l’existence d’un document important, déjà évoqué dans le travail biographique de Moulier Boutang mais oublié par Althusser dans ses autobiographies, constituant la clef essentielle du cas [33]. Il s’agit de la lettre du 26 juillet 1964 adressée par Hélène, où elle fournit les bases pour une interprétation capitale du destin familial de Louis et concerne notamment la place mortelle qui occupe le petit Louis, dans l’amour de sa mère, vis-à-vis de son oncle mort dans le ciel de Verdun. Cette lettre est suivie, quinze jours plus tard, par un rêve qui anticipe, dans son récit, la scène du meurtre à venir : « Je dois tuer ma sœur, ou elle doit mourir, il y a une obligation impossible à éviter, un devoir, presque devoir de conscience, avant une date ou heure prescrite. La tuer avec son accord d’ailleurs : sorte de communion pathétique dans le sacrifice […]. Sentiment d’oblation intense : ne pas voir le sexe comme tel, mais voir l’autre personne malade […]. La seule manière de m’en sortir : avoir l’aval de la partenaire, l’aval de ma mère, qu’elle consente donc à ce meurtre, qu’elle consente à mourir, qu’il soit indispensable qu’elle meure […] et elle mourra de ma main, contente, puisque par là je l’aide, je lui fais un don. […] Je puis accomplir ce meurtre à la condition que ce soit dans la communion, avec l’accord de l’autre, accord scellé par une obligation inéluctable, à laquelle elle consent. Je la tuerai donc, avec son accord, et par son accord (et je ferai de mon mieux), je ne suis pas coupable [34]. » La secte-à-deux devenait une relation qui tendait à se développer dans la mesure où aucun des deux ne réussissait à se passer de l’autre. Ayant une connotation clairement sadomasochiste, un tel partenariat de codépendance pathologique serait principalement dû aussi bien à la rechute de Louis qu’au refus d’amour obstiné et paradoxal d’Hélène à son égard. Ce lien de codépendance pathologique semble avoir réactualisé – tout comme chez V. Tausk – le rejet d’amour dont Althusser avait souffert dans sa relation au père de même que l’angoisse terrible d’être abandonné [35].
Dans un type de relation comme celle de la secte-à-deux, des réactions contraires quoique complémentaires chez les deux protagonistes ont pu contribuer à enflammer et à orienter la situation vers un état sans issue. Du côté d’Althusser, on note un délire de mort, avec des traits paranoïdes, qui dérive progressivement, d’abord vers la nécessité logique d’un passage à l’acte en tant que solution de délivrance [36]. Ensuite, de par son évolution et sa sophistication, une telle dérive suicidaire du délire de mort peut atteindre l’Autre en ce qu’il est supposé contenir les traits du propre sujet, traits ou traces qu’il faudrait alors aussi supprimer. De cette façon, l’espérance suicidaire devient une volonté altruiste, dans la mesure où le sujet s’oblige à aider l’Autre à supprimer ce qu’il possède du sujet lui-même et qui serait forcément négatif. De toutes les personnes pouvant posséder quelque chose de lui, c’est surtout l’Autre de l’amour qui était censé être le plus concerné et le plus à même de jouir d’un tel altruisme : « Je voulais non seulement me détruire physiquement, mais détruire aussi toute trace de mon passage sur la terre : en particulier détruire jusqu’aux derniers de mes livres et toutes mes notes – ce que quelqu’un comme Tausk par exemple ne s’est pas abstenu de demander dans son testament – et aussi brûler l’École, et aussi, “si possible”, supprimer, tant que j’y étais, Hélène elle-même » (p. 243). Du côté d’Hélène, il s’est développé très rapidement, en réaction à l’attitude angoissante d’Althusser mais aussi en fonction de sa propre pathologie à elle (pas tellement différente de celle d’Althusser), d’abord un désir, ensuite une décision et finalement une demande de suicide [37].
En effet, le désir, la décision et la demande d’Hélène à Althusser de la tuer et de se tuer, ainsi que le changement radical de son attitude tout en demeurant dans une relation de plus en plus enfermée en elle-même avec lui, ont probablement provoqué chez Althusser l’impression de vivre déjà non pas avec une suicidante mais avec une suicidée, c’est-à-dire avec quelqu’un déjà mort pour le signifiant sans pouvoir parvenir encore à la seconde mort [38]. Il se serait alors produit une confusion entre la forclusion de l’image de l’autre vivant et la forclusion de la propre image de vie du sujet ou, ce qui serait équivalent, une confusion entre la forclusion de l’angoisse de mort chez l’Autre et la forclusion de la propre angoisse de mort chez Althusser. Ce chevauchement de deux forclusions, formant une sorte d’éclipse partielle, provoque par là un suicide de façon détournée, c’est-à-dire non pas le meurtre du sujet mais le meurtre d’un Autre qui se trouve également en proie au suicide comme le sujet lui-même. Dans la motivation de l’homicide altruiste, il y a au fond un suicide qui a changé de sens. D’un côté, l’Autre veut se suicider mais n’y parvient pas tout seul ; d’un autre côté, le sujet possède le même désir et impossibilité mais l’accomplit chez l’Autre pour son bien. C’est ainsi que l’homicide altruiste d’Althusser aura eu la valeur d’un suicide symbolique par personne interposée, c’est-à-dire un projet de suicide du sujet réalisé dans et par la personne d’Hélène.
Précisons que cet élément doit être pris comme l’essentiel entre tous les autres pour définir le caractère foncièrement suicidaire de l’homicide altruiste : « Dans la destruction de l’existence d’autrui, dans la réfutation implacable de toutes les formes de secours, de soutien et de raison qu’on tentait de m’offrir, ce que je recherchais était bien évidemment la preuve, la contre-épreuve de ma propre destruction objective, la preuve de ma non-existence, la preuve que j’étais bel et bien déjà mort à la vie, à toute espérance de vie, et de salut. […] ma destruction propre passait symboliquement par la destruction des autres » (p. 269). Dans la conjoncture du passage à l’acte, Hélène est située quelque part dans un premier triangle mortel constitué par Charles (le père forclos), par Louis (le fils déplacé) et par l’Autre Louis (le père de la mort). Cependant, elle se situera également dans une autre triangulation incluant Althusser et les deux parents qu’il aurait logiquement dû avoir, c’est-à-dire Louis (le frère du père) et Juliette (la sœur de la mère). C’est dans ce sens que Hélène semble en vérité répondre à deux identifications croisées. D’un côté, elle est identifiée par Althusser au père forclos et imposteur (Charles) ; mais d’un autre côté, elle vient incarner aussi une sorte de Juliette fantasmatique dans la triangulation délirante avec Althusser et Louis, le père de la mort. Dans ces conditions, en occupant en même temps une place des plus affreuses (Charles) et des plus mortelles (le couple Louis-Juliette), Hélène représente en fait la paternité telle qu’elle aurait dû se composer pour Althusser, si la mort dans le ciel de Verdun ou si le père imposteur ne s’étaient mêlés de l’histoire. Dans cet altruisme de mort, Hélène incarne la place composite où s’engendre une généalogie délirante.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Althusser, L. 1965. Pour Marx, Maspero, Paris.
·  Althusser, L. 1988. Filosofía y marxismo, Siglo XXI, México.
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·  Althusser, L. 1992. L’avenir dure longtemps, Stock/imec, Paris.
·  Althusser, L. 1993. Écrits sur la psychanalyse. Freud et Lacan, Stock/imec, Paris.
·  Arce Ross, G. 2001. « La Mélancolie est-elle toujours une psychose bipolaire ? », Bulletin de psychologie, t. 54, janvier-février, n° 451, Paris, p. 15-27.
·  Arce Ross, G. 2001. « Facteurs blancs et déclenchement du délire dans la psychose maniaco-dépressive », L’Évolution psychiatrique, vol. 66, n° 3, Elsevier, Paris, p. 474-487.
·  Arce Ross, G. 2002. « Le suicide maniaque de Victor Tausk », Cliniques méditerranéennes, 66, Toulouse, érès, p. 155-174.
·  Cardoso, M. R. 1998. « Algumas reflexões sobre a autobiografia de Louis Althusser », Revista Latinoamericana de Psicopatologia Fundamental, vol. I, n° 3, pucp-sp, unicamp, São Paulo, p. 33-62.
·  De Clérambault, G.G. (1921). « L’homicide altruiste chez les mélancoliques » (1921), « Suicides de maniaques et impulsions incendiaires de mélancoliques », Œuvres psychiatriques, Frénésie, Paris, 1987, p. 668-679.
·  Laurent, D. 1992. « Les autobiographies de Louis Althusser ou la Lettre absente », La Lettre mensuelle, n° 114, Paris, ecf, p. 27-30.
·  Lebrun, J.-P. 1997. Un monde sans limite. Essai pour une clinique psychanalytique du social, Toulouse, érès.
·  Legendre, P. 1985. Leçons IV : L’inestimable objet de la transmission. Étude sur le principe généalogique en Occident, Paris, Fayard.
·  Moulier Boutang, Y. 1992. Louis Althusser. Une biographie, t. 1. Paris, Grasset.
·  Pommier, G. 1998. Louis du néant. La mélancolie d’Althusser, Paris, Aubier.
·  SAuvagnat, F. 1997. « La question de la temporalité dans les psychoses maniaco-dépressives », L’inconscient ignore-t-il le temps, peru, pur, Rennes, p. 173-190.
 
NOTES
 
[*]German Arce Ross, psychanalyste, psychothérapeute à l’association Thélémythe (Aide sociale à l’enfance, Paris XVe).
[1]Y. Moulier Boutang Louis Althusser. Une biographie, tome 1, Grasset, Paris, 1992.
[2]L. Althusser, L’avenir dure longtemps, Paris, Stock/imec, 1992 ; Journal de captivité. Stalag XA, 1940-1945, Paris, Stock/imec, 1992.
[3]L. Althusser, Pour Marx, Paris, Maspero, 1965 ; Filosofía y marxismo, Siglo XXI, Mexico, 1988 ; Écrits sur la psychanalyse. Freud et Lacan, Paris, Stock/imec, 1993.
[4]L. Althusser, L’avenir dure longtemps, op. cit., p. 133 et 135.
[5]Pour un développement théorique de cette question et une vue d’ensemble historique et récente de la bipolarité dans la psychose maniaco-dépressive, on peut consulter notre étude : « La Mélancolie est-elle toujours une psychose bipolaire ? », Bulletin de psychologie, t. 54, janvier-février, n° 451, Paris, 2001, p. 15-27.
[6]L. Althusser, L’avenir dure longtemps, op. cit., p. 135-136.
[7]Ibid., p. 210 : « Marx devait m’apprendre que le nominalisme est la voie royale vers le matérialisme » ; p. 214 : « D’où, chez nombre de spécialistes et de militants, le sentiment que j’avais fabriqué un Marx à moi, bien étranger au Marx réel, un marxisme imaginaire (Raymond Aron). Je le reconnais volontiers […] j’ai comme fabriqué une philosophie pour Marx différente du marxisme vulgaire. » Cf. aussi, L. Althusser, Pour Marx, op. cit. ; Filosofía y marxismo, op. cit.
[8]Ibid., p. 193 : « C’était le temps où je voulais “sauver” Hélène de son désespoir, de son abandon par le Parti et de sa solitude. »
[9]Ibid., p. 122 : « Léger dans mon corps exultant, le monde entier me paraissait beau […] : ils n’avaient pas dans la vie et le cœur un amour comme le mien ! »
[10]Ibid., p. 140 : « Je faillis sérieusement me tuer avec un vilain long couteau, car mon thérapeute tardait à me faire faire des chocs, que je réclamais, dans une détresse sans nom, avec violence » ; p. 142 : « Je pressais mon analyste, avec une insistance suicidaire, de trouver une solution. »
[11]Ibid., p. 141 : « Lorsque mes livres parurent je fus saisi d’une panique telle que je ne parlais que de les détruire (mais comment ?) et finalement, solution dernière mais radicale, de me détruire moi-même » ; p. 268 : « Je leur tenais à longueur de temps des discours suicidaires. […] je n’avais de cesse que de détruire. »
[12]Ibid., p. 243 : « Je développais sans cesse à qui venait me visiter des thèmes de persécution suicidaire. Je pensais intensément que des hommes voulaient ma mort et s’apprêtaient à me tuer. »
[13]Les facteurs blancs sont des facteurs négatifs, tragiques ou catastrophiques, tels qu’une perte érotique, un décès, une rupture brutale des conditions habituelles de vie, qui ne comportent pas une valeur de perte d’objet pour le sujet et qui, constituant autant d’espaces blancs dans le déroulement de la chaîne signifiante, réactualisent la valeur vide due à la forclusion de la fonction paternelle. Pour une définition des notions de délire de mort et de facteurs blancs, cf. notre texte sur « Facteurs blancs et déclenchement du délire dans la psychose maniaco-dépressive », L’Évolution psychiatrique, vol. 66, n° 3, Elsevier, Paris, 2001, p. 474-487.
[14]Une mère « martyre et sanglante comme une plaie. […] mère souffrante, vouée à une douleur affichée et pleine de reproche », cf. Althusser, L’Avenir dure longtemps, op. cit., p. 33.
[15]Ibid., p. 163 : « Les plus grands philosophes sont nés sans père et ont vécu dans la solitude de leur isolement théorique et le risque solitaire qu’ils prenaient face au monde. Oui, je n’avais pas eu de père, et avais indéfiniment joué au “père du père” pour me donner l’illusion d’en avoir un » ; p. 164 : « Je critiquais ainsi l’idée même, dérisoire pour moi, d’un père tout-puissant et prétendant l’être. »
[16]P. Legendre, Leçons IV : L’Inestimable o bjet de la transmission. Étude sur le principe généalogique en Occident, Paris, Fayard, 1985, p. 78 et 106.
[17]Ibid., p. 146. Pour une étude de la société sans père dans l’actualité, on peut également consulter avec profit J.-P. Lebrun, Un monde sans limite. Essai pour une clinique psychanalytique du social, Toulouse, érès, 1997.
[18]Y. Moulier Boutang, Louis Althusser. Une biographie, op. cit., p. 370.
[19]Cf. plus loin les circonstances de la mort des parents d’Hélène.
[20]Cf. notre analyse de ce cas, développée sous le titre : « Le suicide maniaque de Victor Tausk », Cliniques méditerranéennes, 66, Toulouse, érès, 2002, p. 155-174.
[21]L. Althusser, L’avenir dure longtemps, op. cit., p. 132.
[22]Ibid., p. 106 : « À Prague, au bord de la Vltava à demi desséchée et puante, je compris qu’une des filles du voyage, Nicole, était amoureuse de moi. J’en pris peur au point de ne pouvoir la toucher. Je voulais bien me croire amoureux d’une fille, mais je ne pouvais supporter qu’elle le fût de moi » ; p. 138 : « À une jeune femme qui, par lettre, me déclara un amour depuis longtemps visible, je répondis un jour en retour : “Je déteste être aimé !”, ce qui était complètement faux, mais en revanche signifiait : je déteste qu’on prenne l’initiative de m’aimer. »
[23]M.-R. Cardoso, « Algumas reflexões sobre a autobiografia de Louis Althusser », Revista Latinoamericana de Psicopatologia Fundamental, vol. I, n° 3, pucp-sp, unicamp, São Paulo, 1998, p. 33-62.
[24]G. Pommier, Louis du néant. La mélancolie d’Althusser, Paris, Aubier, 1998, p. 199.
[25]Ibid., p. 309-310 : « Le communisme d’Althusser, ce fut d’abord la fraternité en Jésus-Christ, sans tenir compte du père qu’il prétendait servir. »
[26]L. Althusser, L’avenir dure longtemps, op. cit., p. 138.
[27]Ibid., p. 128 : « J’avais été rendu incapable par l’amour tout impersonnel de ma mère, puisqu’il ne s’adressait pas à moi, mais derrière moi à un mort, d’exister et pour moi et pour l’autre, en particulier pour une autre. »
[28]Ibid., p. 136 : « À la peur d’être abandonné par ma mère s’ajoutait chez moi la vieille peur des départs de mon père dans la nuit, réactivée par les départs violents d’Hélène, que je ne pouvais supporter : ils m’étaient autant des menaces de mort (et on sait quel rapport actif j’ai toujours entretenu avec la mort). »
[29]En tant que traits principaux de l’homicide altruiste, De Clérambault note des négations, un caractère sexuel des persécutions, une activité anxieuse du délire et notamment une anxiété altruiste (l’angoisse d’être séparé de l’autre). Cf. G.G. De Clérambault, « L’Homicide altruiste chez les mélancoliques » (1921), Œuvres psychiatriques. Frénésie, Paris, 1987, p. 668-678. Cf. aussi, « Suicides de maniaques et impulsions incendiaires de mélancoliques » (1921), ibid., p. 678-679.
[30]L. Althusser, L’avenir dure longtemps, op. cit., p. 244 : « Elle m’abandonnait en ma propre présence, dans notre propre appartement. Elle se levait avant moi et disparaissait tout le jour. […] Elle refusait de me parler et même de me croiser : elle se réfugiait soit dans sa chambre, soit dans la cuisine, claquait les portes et m’en interdisait l’entrée.
[31]Ibid., p. 33 : « [ma mère] ne pouvait pas ne pas vouloir ma mort, comme ce Louis, qu’elle aimait, était mort. »
[32]Par exemple, lors de la scène du verre de vin à 12 ans (cf. p. 74). Ou alors, lors de la période post-opératoire pour une hernie hiatale, où Althusser ne contrôle plus ses perceptions et affirme carrément avoir « vécu à l’état de veille » et avoir eu une confusion crépusculaire avec d’atroces cauchemars (p. 242-243). Et il n’est pas exclu qu’accompagnant l’état de confusion mentale, lors de l’acte meurtrier, il y ait eu également des hallucinations, notamment celles dites négatives.
[33]D. Laurent, « Les autobiographies de Louis Althusser ou la Lettre absente », La Lettre mensuelle, n° 114, Paris, ecf, 1992, p. 27-30.
[34]Y. Moulier Boutang, Louis Althusser. Une biographie, op. cit., p. 75-76.
[35]L. Althusser, « Lettre à J. Lacan, du 10 décembre 1963 », Écrits sur la psychanalyse, op. cit., p. 288.
[36]L. Althusser, L’avenir dure longtemps, op. cit., p. 243 : « Condamné à mort et menacé d’exécution, je n’avais qu’une ressource : devancer la mort infligée en me tuant préventivement. »
[37]Ibid., p. 245 : « Le comble advint un jour où elle me demanda tout simplement de la tuer moi-même, et ce mot, impensable et intolérable dans son horreur, me fit longtemps frémir de tout mon être. » Cf. aussi p. 244.
[38]F. Sauvagnat, « La question de la temporalité dans les psychoses maniaco-dépressives », L’Inconscient ignore-t-il le temps, peru, pur, Rennes, 1997, p. 173-190.
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