Cliniques méditerranéennes 2003/1
Cliniques méditerranéennes
2003/1 (no 67)
288 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7492-0154-3
DOI 10.3917/cm.067.0239
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AuteurDaniel Koren[*] [*] Daniel Koren, psychanalyste, 15 rue des Tournelles, 75004...
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du même auteur



Le sujet que j’aborde dans ce texte n’est pas particulièrement réjouissant, mais plutôt dramatique. Pourtant, dans la mesure où Freud nous a appris la valeur de vérité que recèlent toujours les Witz, les mots d’esprit, je commencerai par une histoire juive connue et que Freud (je me plais à le croire) aurait appréciée dans sa juste valeur :

« Trois rabbins à New York montent dans un taxi conduit, comme il se doit, par un Black. Le taxi commence à rouler. Après quelques instants de silence, un des rabbins déclare sur un ton solennel : “Moi, je suis rien.” Après quelques secondes, le deuxième rabbin répond, sur un ton tout aussi solennel : “Moi, je suis moins que rien.” Quelques secondes encore, et le troisième rabbin intervient sur le même registre : “Moi, je suis moins que moins que rien.” Le chauffeur freine brusquement et se retourne vers ses passagers : “Je ne comprends pas, dit-il ; Messieurs, vous êtes des rabbins, des docteurs de la Loi, alors si vous Monsieur le rabbin vous êtes rien, et vous moins que rien, et vous encore moins que moins que rien, alors moi je suis moins que moins que moins que rien de rien.” Les rabbins se regardent, ahuris, jusqu’au moment où l’un d’eux réagit, indigné : “Mais celui-là – dit-il en signalant de la tête le chauffeur à ses collègues – il se prend pour qui, lui[1] [1] Marc-Alain Ouaknin et Judith Rotnemer, La Bible de l’humour...
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?” »

Je rappelais que tout Witz vise un effet de vérité. Celui-ci en particulier illustre de manière éclatante ce que je vais essayer d’articuler ici concernant la question du « rien » et que je puis résumer de la manière suivante : être rien, c’est tout de même être quelque chose ou, en d’autres termes, ce n’est pas rien que d’être rien !

2 Bien que le rien constitue un sujet de réflexion philosophique privilégié, je ne l’aborderai pas par ce biais. J’entends m’engager dans une réflexion purement psychanalytique, et si celle-ci effleure la réflexion philosophique, c’est dans la mesure où, comme le soulignait Lacan, c’est dans les « derniers problèmes de la philosophie, où la psychanalyse n’a qu’à reprendre son bien[2] [2] J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage...
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. »

3 Je m’attarderais pourtant un instant sur Heidegger, qui me semble avoir introduit de manière remarquable la question[3] [3] M. Heidegger, « Qu’est-ce que la métaphysique », dans...
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. Heidegger indique clairement qu’aucune question (métaphysique en ce qui le concerne, mais en l’occurrence il parle du Rien) « ne peut être questionnée sans que le questionnant ne soit lui-même compris, c’est-à-dire pris dans cette question[4] [4] Ibid. , p. 48. ...
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». C’est exactement le point de vue que, comme psychanalystes nous adoptons. Ce qui suit vaut seulement dans la mesure où je suis impliqué dans ce que le sujet me donne à entendre, seulement parce que je suis pris dans le transfert.

4 Je développerai mon propos à partir de quelques vignettes d’un cas clinique. J’essaierai de montrer comment le rien m’est apparu dans ce cas spécifique comme une « solution » à une impasse dans l’inscription signifiante du sujet, comme une position narcissique singulière, et comme un avatar de la pulsion de mort. Je me limiterai à ces aspects du cas, laissant de côté volontairement d’autres non moins importants, comme par exemple la problématique mélancolique de cette patiente, qui mériterait un tout autre développement.

5 Il s’agit d’une femme de 37 ans. Elle vient rencontrer un analyste à cause de la souffrance survenue à la suite de la mort de son compagnon. Celui-ci est décédé du sida il y a trois ans. Le lien avec lui a été son unique et véritable histoire d’amour. Le point particulier est que cette relation a débutée alors que cet homme était déjà malade (c’est-à-dire que la maladie était déjà en évolution vers l’issue fatale, il n’était pas simplement séropositif). En d’autres termes, cette femme initie son histoire d’amour avec quelqu’un qui est certes tout aussi condamné à la mort que n’importe lequel entre nous, à la différence près qu’il se sait – et qu’elle le sait – condamné à bref échéance. L’histoire d’amour en question est un cheminement sans espoir vers la mort.

6 Or lorsqu’elle raconte, lorsqu’elle décrit sa vie d’avant cet homme, elle se représente comme étant… rien. Elle se décrit comme une somme de caractéristiques négatives : en effet, selon elle, elle n’est pas belle, n’aime pas son corps, ne se trouve pas intéressante, ne vaut pas grand chose ; en même temps elle n’est (toujours selon elle) ni complètement imbécile, ni complètement ignorante. Puisque elle est ainsi, rien de bon ne lui arrive ni ne peut lui arriver : une grande partie de sa vie est vécue dans un clivage dont la phrase suivante, qu’intervient à différentes reprises dans son analyse, résume parfaitement : « Rien de bon ne peut m’arriver, et lorsque cela arrive, c’est par hasard et ce n’est pas à moi que cela arrive, c’est comme si cela ne me concernait pas, comme si cela arrivait à quelqu’un d’autre. » À d’autres moments elle évoque son sentiment permanent de ne pas exister. Elle ne trouve pas de sens à sa vie, que lorsqu’elle rencontre cet homme… qui n’est pas non plus pour elle – c’est ce qu’elle se dit dans un premier temps –, puisqu’il est homosexuel, ou comme elle me l’apprendra par la suite, bisexuel. Lorsque la relation de couple commence, là elle peut l’accepter effectivement, cette relation merveilleuse est sans doute « la plus belle histoire d’amour de l’univers tout entier »…, mais justement, parce qu’elle sait cette relation aussi condamnée que son compagnon. (Un jour, le souffle entrecoupé de sanglots, elle dira : « Mais pourquoi je ne peux pas vivre autrement que sous la menace ? »).

7 La relation amoureuse se transforme rapidement en relation soignante-soigné. Car elle prend complètement en charge son compagnon : elle l’accompagne à l’hôpital, elle veille sur la prise des médicaments, elle effectue tous les soins nécessaires, de plus en plus lourds. Quelque temps après le début de leur relation, elle assume entièrement la charge financière de leur vie commune, puisque son état à lui ne lui permet plus de travailler. Bref, elle s’efface derrière lui et sa maladie, et elle, qui n’était rien avant lui, qui advient à l’existence grâce à lui, qui se voit reconnue par un homme, aimée par un homme (aimée… mais pas vraiment désirée, détail de poids que nous verrons plus tard), qui se sent vivante et se vit heureuse, elle se devait désormais… de ne compter pour rien : « Je ne comptais pour rien, seul lui devait compter, moi c’était pas important, tout ce que je voulais c’était d’être avec lui, de partager avec lui, de m’occuper de lui, de le soigner. » Aliénation amoureuse du rien.

8 Je passe outre les séances dans lesquels elle raconte la dégradation physique de cet homme, sa longue et douloureuse agonie, et finalement sa mort. Tout ça dans un récit sensible, poignant, sincère dans la jouissance inconsciente qui le préside.

9 Après la mort de son compagnon, débute une longue période où elle se décrit comme une automate, se levant le matin pour aller travailler, remplissant efficacement ses tâches professionnelles, et rentrant chez elle le soir pour s’effondrer en sanglots sur son lit jusqu’au sommeil. Ceci pendant des mois ; elle ne se décrit pas vraiment déprimée… en apparence. Elle dépeint ce clivage comme la suite naturelle de leur relation. Jusqu’au réveil : « Un jour je me suis rendue compte que j’étais vivante parmi les vivants ; je n’ai jamais autant souffert. » Ce qui est insupportable, c’est la vie ; ce qui est insupportable c’est le désir, ce qu’elle dira dans ces termes mêmes. C’est alors qu’elle demande une analyse.

10 Une des questions essentielles qui se posent, celle que je veux aborder ici est : qu’est-ce qui pousse cette femme à se positionner en permanence comme étant « rien » ? Un rien très particulier puisque, de manière symétrique au Witz du début, c’est en étant rien qu’elle est quelqu’un pour l’autre (et pour l’Autre). Parmi toutes les pistes possibles, j’en soulignerai une seule pour l’instant : la resignification après-coup des circonstances de sa naissance. Elle est l’aînée d’une fratrie de trois, deux garçons étant nés quand elle avait deux et cinq ans. À la naissance du premier frère elle réagit par des accès de jalousie dont la violence extrême se retourne vers elle-même (elle s’arrache littéralement les cheveux à poignées ; ces accès ne s’arrêtent qu’avec la prescription de comprimés « pour que les cheveux repoussent », en réalité il s’agit des calmants). Pour la naissance du second elle garde le souvenir de la joie familiale et d’un sentiment de culpabilité à l’égard du premier frère qui doit être compensé, réparé par l’attention qu’elle porte désormais au plus jeune. Dans ce contexte lui revient le récit que sa mère lui aurait fait du moment de sa naissance : son père était militaire et se trouvait à l’époque à l’étranger. Dès l’entrée de sa femme en clinique, il prit l’avion pour la métropole. Or au moment de l’accouchement le père n’était pas encore arrivé ; en fait un des moteurs de l’avion avait pris feu et aurait dû atterrir d’émergence. La mère lui dit alors qu’elle était plus inquiète de son mari qui n’était pas arrivé, que par son arrivée à elle, sa naissance. Elle se pose la question : « Si mon père n’était pas là et si ma mère se fichait de moi puisque son mari n’était pas l, jusqu’au point de me mettre de côté (elle a en effet été séparée de sa mère les premiers jours), où étais-je pour les autres et qui étais-je pour les autres alors ? »

11 Le roman familial de cette patiente (que plusieurs autres aspects de son histoire viennent compléter), dans laquelle elle s’assigne (ou se voit assigné) à une position subjective d’être rien, de ne compter pour rien ou seulement comme quantité négligeable (et qui pose la question de comment être quelque chose et compter pour l’autre), me semble pouvoir être articulé à partir de trois éléments susceptibles de rendre compte de sa position narcissique particulière :

  • d’une part, cela me semble témoigner d’une difficulté inhérente au mode de son inscription signifiante, que Lacan illustre dans son séminaire sur « L’identification ». Ce que j’appellerai « la dialectique Peut-être rien – Rien peut-être ? », dialectique intimement liée à l’introduction du trait unaire et de l’Idéal du moi ;
  • d’autre part, nous pouvons considérer être en face d’une manifestation « épurée » de la pulsion de mort, dont on pourrait par ailleurs faire l’hypothèse que le rien constitue en quelque sorte son objet privilégié[5] [5] Voir le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux...
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    ;
  • finalement, le caractère masochiste de son « anéantisation » en tant que sujet pour devenir objet de l’Autre et « exister » en quelque sorte par, pour et dans l’autre[6] [6] « … cet extrême singulier… de la phantasmagorie masochiste,...
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    .

Lacan lors de 5 séances de son séminaire « L’identification[7] [7] Les 7, 14, 21 et 28 mars, ainsi que le 30 mai 1962. ...
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» articule un certain nombre d’éléments essentiels qui ont trait à la constitution du sujet à partir de la rencontre avec le signifiant. Lacan inscrit cela de manière extraordinairement serrée sur le graphe du désir. Il indique la manière dont le sujet est « happé » par le signifiant qui vient de l’Autre et qui constitue dans sa rétroaction et dans un double mouvement le trait unaire sur lequel se constitue pour le sujet son identification primordiale[8] [8] « Le dit premier décrète, légifère, aphorise, est oracle. ...
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, de même que la réponse que le sujet attend quant au désir de cet Autre (s(A)), et notamment de la part de cet Autre primordial qu’est la mère. Dans cette articulation s’ouvre pour le sujet la « significantisation » de son désir, dans l’attente de signification du message qui lui vient de l’Autre. Et dans cette attente, s’ouvre un écart entre la chaîne de l’énoncé et la chaîne de l’énonciation, où la demande adressée à l’Autre de répondre… « alterne, se balance en une suite de retours entre le “rien peut-être” et le “peut-être rien”[9] [9] J. Lacan, L’identification, séance du 21 mars 1962. ...
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». Le rien joue en contrepoint de l’ouverture de la possibilité : peut-être. Mais le rien, du même coup, prend valeur de « substitut de la positivité[10] [10] Ibid. ...
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». Le surgissement du trait unaire intervient dans cette béance. Or dans le cas de cette patiente, il semblerait que le rien comme « substitut de la positivité » ait joué à plein. C’est-à-dire que l’ancrage de sa position subjective s’est produit sous la forme de ce que l’on pourrait appeler une « ruse de la fonction phallique[11] [11] « … il y a bien quelque médium, et pour mieux dire,...
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» et qui se traduirait dans la formule suivante : je peux être désirée par l’Autre comme rien. D’où la suite d’événements dans son histoire dans lesquels elle assume à proprement parler la position de déchet, mais un déchet très particulier puisqu’il s’agit du déchet dont l’autre aurait absolument besoin, dont l’autre ne pourrait en aucun cas se passer, que ce soit dans la relation de couple que nous avons évoquée, que ce soit dans sa position à l’égard des personnages de sa constellation familiale, position marquée systématiquement par l’empreinte du sacrifice. D’où aussi la position masochiste que nous avons évoqué : se faire pur objet de la demande et du désir de l’Autre. Inversement, tout ce qui pourrait apparaître du côté de son désir à elle – dans le sens de ne pas être « médiatisée » par la demande de l’Autre ou comme réponse imaginaire au désir de l’Autre – lui est littéralement insupportable. D’où aussi le caractère paradoxale – en apparence – de sa position : en étant « rien », elle devient « tout » pour l’autre. Dès lors, l’autre ne peut plus se passer d’elle… au risque de se anéantir lui-même à son tour, et elle avec. C’est le ressort dernier de sa jouissance, dont la violence se déguise derrière le semblant du dévouement extrême, dévouement extraordinairement mortifère. Ainsi par exemple dans le rêve suivant : elle arrive dans une contrée éloignée, une espèce d’île. Z., son compagnon est là. Il est vivant, alors qu’elle le croyait mort. Elle entre dans un bâtiment qui est une espèce d’hôpital. Elle rentre dans la chambre où Z. est allongé, la tête aux pieds du lit ; il parle au téléphone, elle pense que c’est avec Y., son ami britannique, probablement celui qui serait à l’origine de la contamination. Elle s’assoit par terre à côté du lit, et pose sa tête tout près de la tête de Z., cheveux contre cheveux. Z. se retourne, la voit, l’appelle par son nom, puis continue à parler au téléphone. Elle se met à pleurer, et lui demande pardon, parce qu’elle ne savait pas qu’il était vivant. Lui continue à parler, jusqu’au moment où il commence à étouffer, s’asphyxie. Elle ne sait pas quoi faire, quand apparaît une personne qui lui explique qu’il n’y a rien à faire, que ce n’est pas un hôpital, qu’il n’y a pas de médecin, pas d’infirmière, pas d’appareils, et elle désespère à l’idée qu’on ne puisse pas aider Z… à mourir. La chute du récit du rêve (« aider… à mourir ») sidère le sujet, dans la mesure où le « lapsus » laisse apparaître le désir sous-jacent à la dévotion amoureuse.

12 Bien évidemment cette dialectique se présente articulée dans le transfert. D’où les moments de bascule dans l’analyse : soit la patiente se situe comme n’étant rien et en conséquence niant toute valeur à sa parole, ce qui la conduit à se demander pour quoi continuer l’analyse. Car en effet, si sa parole ne vaut rien, à quoi bon parler ? À cette supposée futilité de la parole, sa présence régulière à ses séances et le matériel produit apporte en acte le démenti. Passons donc sur cette position de la belle-âme hystérique… vers l’autre versant, celui où elle se fera « rien » sur l’autel de la psychanalyse… ou du psychanalyste. Dans une configuration comme dans l’autre, la question reste pour l’analyste d’éviter l’emprise imaginaire du transfert afin de renvoyer au sujet la question de son désir et de sa position subjective telle qu’elle est prise dans la mise en acte signifiante qu’elle répète.

13 Reste à savoir quelle issue on peut attendre d’une pareille constellation. Elle est, comme toujours, incertaine. Cependant, je ne crois pas excessif de pointer comme pivot essentiel la question de la jouissance narcissique liée à cette identification où à l’alternative « tout-rien » devrait pouvoir s’opposer la question de la perte : la castration[12] [12] « La castration veut dire qu’il faut que la jouissance...
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. Seule voie, me semble-t-il, pour que le rien inscrit au fondement du sujet puisse trouver une issue dans laquelle le désir puisse avoir enfin une place.

14 Puisque j’ai commencé par un Witz, j’aimerais terminer par une autre histoire qui permettrait de situer autrement la question du rien, mais cette fois-ci dans ce qui serait le versant « positif », dans le sens d’être débarrassé de la puissance mortifère du masochisme.

15 Après une bataille victorieuse, un général se repose avec son armée au pied d’une colline. Lorsqu’il lève le regard, il découvre, à sa grande surprise un homme assis au-dessus de lui sur la colline. Fou de rage, il monte et interpelle l’homme :

16 – Qui êtes-vous pour oser être assis au-dessus de moi ?

17 – Sire, répond l’homme, me demandez-vous qui je suis sans me dire qui vous êtes.

18 – Je suis le chef de cette armée que vous voyez là-bas !, lui répond le général, toujours furieux.

19 – Et qui est au-dessus de vous ?

20 – Le Maréchal, bien entendu !

21 – Et au-dessus du maréchal ?

22 – Seul le Roi est au-dessus du Maréchal !

23 – Et au dessus du Roi ?, questionne encore l’homme.

24 – Rien n’est au-dessus du Roi !, hurle le général.

25 – Eh bien, je suis ce rien, lui répond l’homme… en indiquant par là le point où nous sommes tous égaux[13] [13] Histoire évoquée par Moustapha Safouan dans une conférence...
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.

Bibliographie

Bibliographie

Freud, S. 1905. Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Gallimard, Paris, 1996.

Freud, S. 1914. « Pour introduire le narcissisme », La vie sexuelle, puf, Paris, 1984.

Freud, S. 1917. « Deuil et mélancolie », Œuvres complètes, vol. XIII, puf, Paris, 1988.

Freud, S. 1920. « Au-delà du principe du plaisir », Œuvres complètes, vol. XV, puf, Paris, 1994.

Freud, S. 1924. « Le problème économique du masochisme », Œuvres complètes, vol. XVII, puf, Paris, 1992.

Heidegger, M. 1993. « Qu’est-ce que la métaphysique ? », Questions I et II, Paris, Gallimard, Tel.

Lacan, J. 1966. Écrits, Paris, Le Seuil.

Lacan, J. 1953. « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse ».

Lacan, J. 1962. « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien ».

Lacan, J. 1960-1964. « Position de l’inconscient ».

Lacan, J. 1961-1962. Le Séminaire, Livre IX, L’identification, (inédit).

Lacan, J. 1964. Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973.

Ouaknin, M-A., Rotnemer, J. 1997. La Bible de l’humour juif, Paris, Ed. Ramsay.

Safouan, M. 1996. « Is there anything universal in culture », dans La palabra o la muerte, Ediciones de la Flor, Buenos Aires.

 

Notes

[ *] Daniel Koren, psychanalyste, 15 rue des Tournelles, 75004 Paris.Retour

[ 1] Marc-Alain Ouaknin et Judith Rotnemer, La Bible de l’humour juif, Paris, Éditions Ramsay, 1997.Retour

[ 2] J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 240.Retour

[ 3] M. Heidegger, « Qu’est-ce que la métaphysique », dans Questions I et II, Paris, Gallimard, coll. « Tel ».Retour

[ 4] Ibid., p. 48.Retour

[ 5] Voir le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p. 177-178 : à la suite de l’énumération faite par Lacan (se faire voir, se faire entendre, se faire boulotter, se faire sucer, se faire chier) on pourrait ajouter sans difficulté « se faire rien ». Et cela d’autant plus que Lacan introduit lui-même le rien comme objet partiel de la pulsion dans son texte « Subversion du sujet… » (Écrits, p. 817) : « Observons que le trait de la coupure n’est pas moins évidemment prévalent dans l’objet qui décrit la théorie analytique : mamelon, scybale, phallus (objet imaginaire), flot urinaire. (liste impensable si l’on n’y ajoute avec nous le phonème, le regard, la voix – le rien). »Retour

[ 6] « … cet extrême singulier… de la phantasmagorie masochiste, cette annulation à proprement parler du sujet en tant qu’il se fait pur objet. » J. Lacan, L’identification, séminaire du 28 mars 1962.Retour

[ 7] Les 7, 14, 21 et 28 mars, ainsi que le 30 mai 1962.Retour

[ 8] « Le dit premier décrète, légifère, aphorise, est oracle. Il confère à l’autre réel son obscure autorité. Prenez seulement un signifiant pour insigne de cette toute-puissance, ce qui veut dire de ce pouvoir tout en puissance, de cette naissance de la possibilité, et vous avez le trait unaire qui, de combler la marque invisible que le sujet tient du signifiant, aliène ce sujet dans l’identification première qui forme l’Idéal du moi », Écrits, p. 808.Retour

[ 9] J. Lacan, L’identification, séance du 21 mars 1962.Retour

[ 10] Ibid.Retour

[ 11] « … il y a bien quelque médium, et pour mieux dire, quelque instrument à cette incroyable transmutation de l’objet du désir à l’existence du sujet, et que c’est justement le phallus. » L’identification, séminaire du 21 mars 1962. Soulignons simplement qu’elle se pose comme phallus « négatif ».Retour

[ 12] « La castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit refusée, pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle renversée de la Loi du désir. » J. Lacan, « Subversion du sujet… », Écrits, op. cit., p. 827.Retour

[ 13] Histoire évoquée par Moustapha Safouan dans une conférence intitulée « Is there anything universal in culture ? » et reprise dans la version espagnole de son ouvrage La parole ou la mort. Cf. M. Safouan, La palabra o la muerte, Buenos Aires, Ed. de la Flor, 1996.Retour

Résumé

Sous des allures de déchéance et contrairement aux apparences, « n’être rien » peut se révéler être, dans certaines circonstances, une position narcissique qui apporte une certaine consistance au sujet.
À partir de quelques vignettes cliniques, nous essayons de montrer comment le fait de « compter pour rien » peut en même temps : a) être une « solution » à une impasse dans l’inscription signifiante du sujet ; b) définir une position narcissique particulière, et c) se montrer comme un avatar de la pulsion de mort.

Mots-clés

rien, narcissisme, masochisme, pulsion de mort, identification



While portraying oneself like a failure, and despite of appearances, being « good for nothing » can reveal itself in some cases to be a narcissistic position which gives to the subject a certain substance.
Based on a few clinical vignettes, we have tried to show how the fact of being « good for nothing » could represent at once : a) a solution to an impasse in the inscription of the signifier of the subject ; b) a specific narcissistic position, and c) a manifestation of the Death drive.

Key words

nothing, narcissism, masochism, death drive, identification


POUR CITER CET ARTICLE

Daniel Koren « Compter pour rien », Cliniques méditerranéennes 1/2003 (no 67), p. 239-247.
URL :
www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2003-1-page-239.htm.
DOI : 10.3917/cm.067.0239.