Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-7492-0154-3
288 pages

p. 248 à 267
doi: en cours

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no 67 2003/1

2003 Cliniques méditerranéennes Autres travaux

Actes barbares et clinique d’une situation extrême : à propos de la prise en charge d’une mère et de son enfant né d’un viol

Delphine Scotto di Vettimo  [*]
Le traitement psychothérapeutique des enfants ou des adultes victimes de traumatismes sexuels fait apparaître un sentiment de honte caractéristique. Cet éprouvé de honte, qui empourpre et farde le visage, est d’abord un sentiment social : il apparaît toujours en réaction au regard d’autrui. L’hypothèse ici envisagée est que dans le dispositif psychothérapeutique, l’expression et la reconnaissance de la honte par le sujet, loin d’être des épiphénomènes, constituent un point d’appui essentiel dans l’affirmation et la reconstruction de l’identité. Il s’agit de ne pas réduire la honte à un symptôme mais de l’inclure dans une compréhension plus globale du fonctionnement psychique : se reconnaître et se faire reconnaître sujet honteux, c’est déjà s’affirmer sujet.
L’évocation d’une situation clinique sera proposée pour décrire comment la prise en compte de l’éprouvé de la honte dans une écoute post-traumatique a des effets positifs sur la dynamique psychique du sujet. Mots-clés : sentiment de honte, trauma sexuel, narcissisme, identité, psychothérapie.
The psychotherapeutic treatment of child and adult victims of sexual trauma reveals a characteristic feeling of shame. This sense of shame, this mask or blushing face, is first and foremost a social feeling : it always appears as a reaction to how someone else looks at us. Here we discuss the hypothesis that in psychotherapeutic treatment, the subject’s expression and recognition of shame, far from being epiphenomenona, constitute an essential aid to affirming and reconstructing identity. This means that rather than reducing shame to a symptom, it should be included in a more global understanding of how the psyche functions. Recognising oneself and being recognised as a shameful subject is an affirmation of the self as subject.
A clinical situation will be discussed to show how, in post-traumatic consultation, taking account of the sense of shame has positive effects on the subject’s mental dynamics. Keywords : feeling of shame, sexual trauma, narcissism, identity, psychotherapy.
« La mémoire, c’est l’inconscient. Cette mémoire se formerait à partir de ce qui aurait été oublié ou de ce qui serait en train de s’oublier, ou encore à partir de ce qui n’aurait jamais été conscient tout en étant inscrit dans la réalité psychique comme écho des jouissances à jamais perdues ».
Roland Gori [1]
 
Introduction
 
 
« Avoir honte », « Avoir la honte », « être honteux » ou encore « faire honte » : ces formulations, bien que classiques, n’appartiennent pas au vocabulaire spécifique de la psychopathologie ou de la psychanalyse. La honte est d’abord un sentiment social : elle apparaît toujours en réaction au regard d’autrui.
Étymologiquement, « honte » vient du francique haunita, même radical que honnir (1080) qui signifie « mépriser », et revêt une pluralité d’acceptions :
  1. Indignité qui inflige un déshonneur humiliant,
  2. (1273). Sentiment pénible de sa bassesse, de son déshonneur, de sa confusion, de son abaissement devant les autres, ou simplement de son ridicule,
  3. (1611). Sentiment de gêne, de malaise, provoqué par la timidité, la modestie, le manque d’assurance, la crainte,
  4. Avoir du remords, être dégoûté de, être gêné de.
Cette recherche clinique propose un outillage conceptuel référé à la métapsychologie et donc à la psychopathologie freudienne. En effet, la possibilité d’un traitement de ce sentiment nécessite le développement d’hypothèses sur son fondement, soit d’une métapsychologie.
Mobilisant notre expérience intime, essentiellement sur le versant de l’identification imaginaire (avoir honte pour l’autre), la honte se redouble aisément en « honte de la honte » et suspend la parole singulière du sujet. Car c’est la honte elle-même qui interdit sa propre expression.
Oser dire, oser se raconter, en parler ou s’y dérober, c’est dans le contexte psychothérapeutique ou psychanalytique que le sujet pourra se confronter à ce qui fait honte en lui. Toutefois, cette reconnaissance ne met pas un terme au paradoxe de la honte, à savoir qu’il isole le sujet tout en assurant la sauvegarde d’un lien là où il menace d’être rompu. La honte, tout en étant déstructurante, contribue à sauvegarder l’unité du sujet. Elle apparaît comme tentative ultime d’éprouver une identité. Mais la honte engendre aussi et surtout une souffrance qui bouleverse l’individu dans son fonctionnement psychique et social.
Le traitement psychothérapeutique des enfants ou des adultes victimes de traumatismes sexuels fait apparaître un sentiment de honte caractéristique. Cet affect de honte, qui empourpre et farde le visage, est d’abord un sentiment social : il apparaît toujours en réaction au regard d’autrui. L’hypothèse ici envisagée est que dans le dispositif psychothérapeutique, l’expression et la reconnaissance de la honte par le sujet, loin d’être des épiphénomènes, constituent un point d’appui essentiel dans l’affirmation et la reconstruction de l’identité. Il s’agit de ne pas réduire la honte à un symptôme mais de l’inclure dans une compréhension plus globale du fonctionnement psychique : se reconnaître et se faire reconnaître sujet honteux, c’est déjà s’affirmer sujet.
Ici, il faut s’arrêter un instant sur la notion d’affect qui est contemporaine de la naissance même de la psychanalyse, Freud proposant une première classification des névroses selon la manière dont un sujet se comporte au regard des affects. Dans son article sur « L’inconscient » (1915), il définit l’affect de cette façon : « […] les affects et sentiments correspondent à des processus de décharge dont les manifestations finales sont perçues comme sensations [2] ». Plus précisément, l’affect est défini comme la traduction subjective de la quantité d’énergie pulsionnelle et de ses multiples variations. C’est-à-dire que Freud opère une distinction entre l’aspect subjectif de l’affect et les processus énergétiques qui le conditionnent. Ce qui vient interroger et avec quelle force, la dialectique de l’adjectivation et de la subjectivation de la honte. Lorsque le sujet dit « je suis honteux » ne s’agit-il pas d’une adjectivation ? Autrement dit, cette adjectivation irait du côté des attributs du Moi, du côté du narcissisme spéculaire et de l’identification imaginaire. Dans l’œuvre freudienne, le concept d’identification est défini comme une opération par laquelle le sujet humain se constitue : l’identification aspire à « […] rendre le moi propre semblable à l’autre pris comme modèle [3] ». Cette évolution est corrélative du complexe d’Œdipe, dont les effets sur la structuration du sujet sont décrits en termes d’identification, les investissements sur les parents étant abandonnés et remplacés par des processus identificatoires. Cette opération est également marquée du remaniement apporté par la seconde topique de l’appareil psychique, où les instances qui se différencient à partir du ça sont spécifiées par les identifications dont elles dérivent. Ce concept d’identification se trouvera enrichi par différents apports, dont celui de narcissisme, que Freud introduit dans le texte intitulé « Pour introduire le narcissisme » (1914) en envisageant tout particulièrement les investissements libidinaux. Il en fait un processus de structuration fondamental du sujet et le décrit en terme de forme d’investissement pulsionnel. Dans un premier temps, le narcissisme primaire désigne cet état primitif, celui de l’enfant qui se prend lui-même comme objet d’amour. Dans un deuxième temps, Freud décrit la dialectique qui va relier le choix d’objet narcissique, où l’objet est choisi sur le modèle de la personne propre, et l’identification, le sujet se constituant sur le modèle de ses objets antérieurs, notamment parentaux. Le souci majeur de Freud est de mettre en évidence le narcissisme comme une forme d’investissement pulsionnel nécessaire à la vie subjective, comme une donnée structurale du sujet. Il représente « […] une sorte d’état subjectif, relativement fragile et facilement menacé dans son équilibre [4] ». Ce bref rappel du rôle du narcissisme dans la psychogenèse de l’enfant montre que chaque être investit son moi grâce aux investissements dont il a pu être l’objet dans les premières années de sa vie. En un sens large, nous dirons que le défaut d’investissement peut introduire une brèche dans l’édifice narcissique.
Dans le cadre de la théorie psychanalytique, Lacan a mis en rapport ce moment inaugural de la formation du moi avec cette expérience narcissique fondamentale qu’il désigne sous le nom de stade du miroir, qui marque une étape génétique et ontologique fondamentales, dans la mesure où va s’y constituer la première ébauche du moi. Face au miroir, l’enfant va anticiper, dans un leurre spéculaire et imaginaire, l’appréhension et la maîtrise de son unité corporelle. Son comportement face à son image dans le miroir se caractérise par « L’assomption jubilatoire de son image spéculaire par l’être encore plongé dans l’impuissance motrice et la dépendance du nourrissage qu’est le petit homme à ce stade infans […] [5] ». L’enfant perçoit dans l’image du semblable ou dans sa propre image spéculaire une forme (Gestalt) dans laquelle il va anticiper imaginairement l’appréhension et la maîtrise de son unité corporelle [6]. Cette unification va s’effectuer par l’identification de l’enfant à cette image : « Il y suffit de comprendre le stade du miroir comme une identification au sens plein que l’analyse donne à ce terme : à savoir la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image [7] ». C’est donc à partir de l’autre semblable et de sa reconnaissance que l’instance du moi s’ébauche et se constitue. Cette expérience narcissique fondamentale constitue la matrice symbolique de ce qui sera le moi. Elle est au fondement de l’expérience imaginaire du moi, constitué d’emblée comme « je-idéal » et « souche des identifications secondaires [8] ». Le début de cette structuration subjective caractérise le narcissisme primaire, c’est-à-dire l’investissement pulsionnel du sujet sur lui-même, sur cette image de lui à laquelle il s’identifie. En ce sens, la relation intersubjective, qui est marquée des effets du stade du miroir, est d’abord une relation imaginaire et duelle, où le moi est constitué comme un autre et autrui comme alter ego.
Le registre imaginaire [9] représente, avec le réel et le symbolique, l’un des trois registres fondamentaux du champ psychanalytique lacanien. Dans une dimension intrasubjective, l’imaginaire concerne le rapport fondamentalement narcissique du sujet à lui-même, rapport où « […] l’individu humain se fixe à une image qui l’aliène à lui-même, c’est là l’énergie et c’est là la forme d’où prend origine cette organisation passionnelle qu’il appellera son moi [10] ». À considérer cette expérience fondamentale, du point de vue de la relation intersubjective, il n’y a de semblable, c’est-à-dire un autre qui soit moi, que dans la mesure où le moi est originellement un autre. Le registre moïque procède de cette méconnaissance radicale, de cette aliénation, de cette agressivité et de l’amour dans la relation au semblable, relation duelle qui est initialement fondée et captée par l’image d’un semblable (moi-spéculaire) et « […] l’identification primaire qui structure le sujet comme rivalisant avec soi-même [11] ». Pour Lacan, toute relation imaginaire est vouée à ce leurre : « Je est un autre [12] », écrit-il reprenant le poème de Rimbault. Sur la base de cette identification princeps vont se succéder et s’intercaler les multiples identifications, imaginées et imaginaires, par où le sujet va constituer et enrichir son moi : « Mais fondamentalement ce moi, ou cette image qu’est le moi, est “extérieur” au sujet et ne peut donc avoir la prétention de le représenter complètement à lui-même [13] ». De là va procéder le narcissisme secondaire comme corollaire de cette opération, par où le sujet commence à investir des objets extérieurs à lui, objet différent et distinct de lui et à la fois un objet qui le représente « […] puisque c’est son propre moi, un objet qui est l’image pour “laquelle il se prend”, avec tout ce que ce processus comporte de leurre, d’aveuglement et d’aliénation [14] ». L’édification de l’idéal du moi – à partir de ce leurre – représente l’instance de la personnalité qui, dans une dimension symbolique, a la charge de réguler la structure imaginaire du moi et la panoplie des identifications qui s’y déploient, ainsi que l’ensemble des conflits qui animent et régissent, dans une dynamique intersubjective, les rapports du sujet à ses semblables.
Le registre du réel [15] ne peut être défini que par rapport au symbolique et à l’imaginaire. Il se caractérise d’un défaut fondamental : il est inconnaissable et non symbolisable. La honte participe de ce registre, elle se spécifie de sa rencontre avec le réel. C’est là qu’elle s’éprouve, dans son lien à l’originaire et dans le rapport scopique à l’autre semblable : le réel saisi dans le regard d’autrui. La honte, c’est du pur réel, c’est-à-dire qu’elle surgit de cette réalité qui n’est pas ordonnée par le symbolique. Dans l’expérience de honte, la mise à nu du sujet sous le regard d’autrui invoque ce réel, par où « […] il revient dans la réalité à une place où le sujet ne le rencontre pas, sinon sous la forme d’une rencontre qui réveille le sujet de son état ordinaire [16] ». Les manifestations physiques, corporelles et physiologiques de la honte témoignent de cette effraction qui fait la chute du sujet dans un réel non symbolisable, signant du même coup l’échec de toute symbolisation.
Le registre symbolique [17] marque l’affranchissement, chez l’enfant, de la capture imaginaire dans laquelle il se trouvait, depuis l’origine, inscrit. Au temps pré-spéculaire où l’enfant se vit comme morcelé, succède le stade où la constitution du moi s’unifie dans la dépendance d’une identification aliénante à l’image spéculaire (siège de la méconnaissance). Mais pour que le petit homme puisse s’approprier et intérioriser cette image, l’Autre (incarné par la mère) doit le reconnaître et le confirmer dans son existence de sujet. Ce signe de reconnaissance va fonctionner comme trait unaire [18], c’est-à-dire comme signifiant à partir duquel va pouvoir se constituer l’identification symbolique et l’ébauche de l’idéal du moi : « […] il n’y a d’accession à l’identification de l’idéal du moi qu’une fois le terme du grand Autre entré en ligne de compte [19] ». Le trait unaire est un repère symbolique qui va soutenir l’identification imaginaire, lorsque l’image spéculaire de l’enfant se regardant dans le miroir sera saisie et appréhendée dans le champ de l’Autre. Le grand Autre, c’est « […] le lieu, le siège, le témoin, auquel le sujet se réfère dans son rapport avec un petit a quelconque, comme étant le lieu de la parole [20] ». Ainsi, du fait que le sujet se perçoit à travers une image de lui-même qui est projetée et enrichie d’une pluralité de représentants, le « Moi ne peut prendre sa valeur de représentation imaginaire que par l’autre et au regard de l’autre [21] ». L’image spéculaire à laquelle l’enfant s’identifie est possible dans la mesure où elle passe par la reconnaissance de l’Autre maternel : « L’échange des regards, manifeste à ce que l’enfant se retourne vers celui qui de quelque façon l’assiste, fût-ce seulement de ce qu’il assiste à son jeu [22] ». Ainsi, le jeune enfant ne peut se reconnaître et s’identifier à sa propre image qu’à la condition que l’autre l’identifie et le reconnaisse comme tel. C’est par le moi, instance de l’imaginaire (au sens de l’image) que le sujet se perçoit et s’éprouve : « Le moi, c’est l’image du miroir en sa structure inversée [23] ». Il représente l’instance du registre imaginaire donc des identifications et du narcissisme. Dans les rapports du sujet à ses semblables se déploie une véritable captation imaginaire du double dans la mesure où le sujet se confond avec son image. En effet, originellement, c’est comme un autre – l’autre du miroir en sa structure inversée – que l’enfant se constitue (narcissisme primaire) et c’est la nomination de l’enfant par la mère, une mère dont le regard le regarde, qui permettra l’accès de l’enfant au registre symbolique (narcissisme secondaire). C’est là tout le champ du narcissisme comme fondateur de l’image du corps de l’enfant et de son statut narcissique, à partir de ce qui est d’abord amour de la mère et ordre du regard porté sur l’enfant.
De cette conception structurelle résulte toute une compréhension du concept de honte comme manifestation subjective et comme relevant de l’identification imaginaire et du narcissisme spéculaire. À l’appui de ces considérations et dans une perspective métapsychologique, la honte comme éprouvé narcissique est directement en lien avec l’Idéal du Moi, cette instance s’édifiant, avec le Moi-Idéal, sur le socle narcissique préétabli. Le travail psychothérapeutique auprès de sujets souffrant de honte montrent – j’emprunterai ici une expression de B. Jacobi – « l’état singulier de déficit narcissique [24] ». Dans ce sens, la clinique de la honte concerne directement le narcissisme et plus précisément la honte relève d’un fonctionnement sur le mode narcissique. C’est à partir d’une évocation clinique que va être mis à l’épreuve ce corpus d’hypothèses. Mais au préalable, il est nécessaire de faire un rappel théorique métapsychologique. Comment Freud a-t-il situé la honte dans l’ensemble du fonctionnement psychique ?
 
Argument théorique
 
 
L’évolution des vues de Freud sur la question de la honte m’a conduite à une méthode d’investigation rigoureuse, permettant le recueil d’un corpus théorique qui respecte la chronologie des apports conceptuels freudiens.
En un sens large, le mot allemand Scham désigne dans l’usage freudien, aussi bien la honte comme formation réactionnelle dans la névrose obsessionnelle, comme « digue psychique » avec le dégoût et l’exigence d’idéal esthétique et moral, et dont la mission est de faire rempart à l’envahissement pulsionnel, notamment des pulsions sexuelles de voyeurisme et d’exhibitionnisme au début de la période de latence. Enfin, dans le cadre de la seconde théorie de l’appareil psychique, le dégagement de la notion de sentiment de culpabilité devait conduire Freud à opérer une distinction théorique avec le sentiment de honte, et à spécifier le rapport dialectique entre ces deux notions. L’histoire de la pensée freudienne est complexe et l’étude des textes ne permet pas de localiser une acception du concept de honte précise et déterminée, dans la mesure où le terme allemand est tantôt traduit par « honte » et tantôt par « pudeur », deux équivalents sémantiques qui ne permettent pas de conclure à un usage absolument univoque.
Dès ses premiers écrits, Freud assimile la honte à l’action des forces refoulantes (répressives) qui ont pour visée de lutter contre le surgissement des pulsions. Dans plusieurs textes, l’auteur cite simultanément « le dégoût, la honte, la moralité [25] ». Ce qui était initialement objet de plaisir (plaisir directement lié à la dimension sexuelle sous-jacente) devient, sous l’effet du refoulement et des formations réactionnelles, objet de pudeur, de dégoût ou de honte. Dans son article intitulé « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense » (1896), Freud écrit : « Alors un reproche s’attache au souvenir de ces actions génératrices de plaisir ; la relation avec l’expérience initiale de passivité permet – souvent, seulement après des efforts conscients dont le sujet se souvient – de refouler ce reproche et de le remplacer par un symptôme primaire de défense. Scrupulosité, honte, méfiance de soi-même, sont les symptômes qui ouvrent la […] période de santé apparente mais en fait de défense réussie [26] ».
Mais c’est surtout avec la seconde topique que s’élabore le positionnement métapsychologique de la genèse du sentiment de honte. Dans « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), Freud reconnaît au Surmoi les fonctions suivantes : « L’auto-observation, la conscience morale, la censure onirique et l’exercice de l’influence essentielle lors du refoulement [27] ». D’un point de vue métapsychologique, la honte est subordonnée à l’Idéal du Moi : elle est le reflet du conflit intra-psychique entre le Surmoi et le Moi, conflit entre les instances psychiques qui est déterminant pour le sujet. Dans « Le Moi et le Ça » (1923), l’auteur nous propose la formule suivante : « Tandis que le moi est essentiellement représentant du monde extérieur, de la réalité, le sur-moi se pose en face de lui comme mandataire du monde intérieur, du ça [28] ». C’est ainsi que l’éclosion des conflits entre l’instance moïque et l’Idéal du Moi vont inaugurer l’opposition entre monde extérieur et monde intérieur, entre réel et psychique dans un conflit inter-instances où les exigences du Surmoi despotique vont tyranniser le Moi, surévalué négativement par rapport à l’Idéal du Moi coercitif. Dans le vécu de honte se produirait ainsi une coalescence entre monde intérieur et monde extérieur : le Moi se trouve pris dans un double mouvement identificatoire entre d’une part le Surmoi qui juge et auquel il se réduit et d’autre part l’identification imaginaire de sujet « honteux » imputée au regard d’autrui, témoin de ses insuffisances et de la mise en échec de sa confirmation narcissique. Une dialectique conflictuelle dynamique s’instaure entre le Surmoi et l’Idéal du Moi (comme figure surmoïque) qui s’effondre, pris dans les rets de cette instance « cruelle » qui le critique et par ailleurs point de mire du regard d’autrui, témoin de la fragmentation et du ratage de sa confirmation narcissique : « Le ça est totalement amoral, le moi s’efforce d’être moral, le sur-moi peut devenir hyper-moral et alors aussi cruel que seul le ça peut l’être [29] » écrit l’auteur au sujet de la moralité et de la répression pulsionnelle.
La culpabilité, contrairement à la honte, implique la transgression de la loi et concerne le Surmoi. Alors que la honte, en tant qu’éprouvé narcissique, est directement liée à l’Idéal du Moi. Elle implique une mise en défaut de soi, devant témoin. Toute défaillance au regard de l’Idéal du Moi va déterminer la honte. Dans la terminologie freudienne, « il se crée toujours une sensation de triomphe quand quelque chose dans le moi coïncide avec l’idéal du moi. De même, le sentiment de culpabilité (et le sentiment d’infériorité) peut être compris comme expression de la tension entre moi et idéal [30] ».
Dans le vécu de honte, l’Idéal du Moi défaille en regard des énoncés impératifs surmoïques et en regard d’autrui, témoin de ces turpitudes et de sa déchéance. C’est ainsi que la honte manifeste la mise en défaut narcissique du sujet, en tant qu’il se repère et se détermine à partir de ce qu’il perçoit de lui-même dans le regard des autres. Lacan l’a exprimé dans une formule très éloquente : « […] si dans cette course à la vérité, on n’est que seul, si l’on n’est tous, à toucher au vrai, aucun n’y touche pourtant sinon par les autres [31] ». En tant qu’affect, la honte ne nous laisse pas d’autre alternative que de reconnaître la primauté du regard des autres porté sur soi.
La métapsychologie de la honte dans l’œuvre freudienne rend compte de la différence du Surmoi comme instance critique et punitive à l’égard du Moi et introduit la honte comme relation entre les différentes instances psychiques (MoiSurmoiIdéal du Moi) au sein de l’appareil psychique.
Je vais à présent vous présenter quelques séquences d’un suivi en consultation, celui d’une jeune femme, Madame K. âgée de 35 ans et de son enfant, Tony, âgé de 4 ans, né d’un viol. Cette évocation clinique me permettra d’une part de revenir sur l’hypothèse de travail indiquée au début de cet article, et d’autre part de montrer comment la prise en compte de l’éprouvé de la honte dans une écoute post-traumatique a des effets positifs sur la dynamique psychique du sujet.
 
Vignette clinique
 
 
Données biographiques
Il aura fallu une dizaine de rendez-vous « manqués » pour pouvoir rencontrer Tony et sa mère. Jusque-là, Madame K. n’avait pas pu faire la démarche de venir.
Plusieurs signalements d’enfant en danger avaient été faits (notamment par l’une de ses sœurs) pour cause « de fuite de la mère avec son enfant et suspicion de mauvais traitements » mais à ce jour, aucune décision judiciaire et sociale n’avaient été mises en application. C’est précisément dans cette occurrence que furent transmis par L’apea des données anamnestiques précises. La symptomatologie présentée par l’enfant se déclinait en une succession de troubles énumérés ainsi : « Enfant coprophage qui présente une prévalence de troubles alimentaires, troubles du comportement, troubles du sommeil et du langage (enfant qui ne parle pas), ainsi que des troubles liés à une suspicion de maltraitances maternelles ».
Deux phrases dans le compte-rendu du médecin de pmi (Protection maternelle et infantile) avaient tout particulièrement retenu mon attention : « C’est un enfant extrêmement inquiétant, décrit comme “non humanisé” » et « c’est la pire situation que nous n’ayons jamais rencontrée ».
L’indication initiale de consultation avait pour motif la réalisation d’un bilan psychologique de cet enfant. Cette évaluation – demandée par le psychiatre – devait être réalisée dans les plus brefs délais, compte tenu du caractère d’urgence de cette situation.
 
Rencontres cliniques
 
 
L’apprivoisement de la honte
Le premier entretien ne fut facile ni pour elle ni pour moi. Pour elle car j’étais soit jugée indifférente à ses demandes, soit incompétente à l’aider et à la comprendre. À une intervention de ma part comme quoi elle pouvait être aidée, elle m’accusa d’avoir un optimisme mal placé dans mes efforts pour faire avancer la compréhension de son vécu très douloureux. Pour moi, cet entretien fut éprouvant, sans doute du fait de cette situation particulièrement difficile, celle de la rencontre d’une mère – qui a été séquestrée et violée – et de son enfant, né à la suite de ces actes barbares.
Tony est un petit garçon d’apparence chétive, qui émet simplement des sons pour exprimer ses demandes ou son mécontentement. Il manifeste une grande détresse lorsque sa mère lui pose un interdit. Les échanges entre la mère et son enfant sont empreints de violence, verbale et physique. Assise face à moi, la mère se tient entièrement de profil (face à la porte) et ne me regarde pas durant l’entretien.
Peu à peu, elle commence à parler de son enfant, alors qu’il joue seul dans un coin de la pièce tout en émettant des petits cris. Ainsi, cette mère put confier, à un moment donné : « Ce qui m’énerve, c’est que l’on me dise à l’école qu’il n’est pas normal. Tout se passe bien, sauf pour la parole… il ne lui manque que la parole » dit-elle. Cette évocation des difficultés scolaires et surtout, de manière implicite, du rejet dont Tony fait l’objet, vont l’amener à faire une allusion au géniteur de l’enfant. Elle est alors prise d’une honte fulgurante et commence à bégayer. S’ensuivra un flot d’injures et d’insultes sur cet homme avant que Mme K., sollicitée par son enfant, ne s’interrompt pour aller lui chercher un jouet. Alors que cette première rencontre s’achève, elle dira : « J’ai trop honte pour vous parler de ce qui m’est arrivé… ».
Quelques jours plus tard, la mère me téléphone : « Je pète les plombs, je n’en peux plus ! » dit-elle. Je lui suggère de venir en parler. Elle ne viendra pas au rendez-vous fixé. Plusieurs appels seront nécessaires pour pouvoir se rencontrer de nouveau.
La mise en mots de l’événement traumatique
Un mois plus tard, je revois Madame K. pour la deuxième fois. Assise en face de moi, toujours de profil, se manifeste la récurrence de l’évitement de la rencontre de nos regards. Elle commence l’entretien ainsi : « Je n’en peux plus, à l’école, on ne veut plus de lui ». Et elle enchaîne rapidement : « Je ne peux pas me passer de lui. Quand je le laisse à ma sœur, j’appelle au moins cinq fois dans la journée pour savoir si tout se passe bien et pour lui parler. C’est plus fort que moi ».
Madame K. a le visage tendu. Elle tord ses mains, parle avec difficulté d’une petite voix étranglée. Enfin, elle finit par dire, toujours les yeux baissés : « Je ne peux plus me regarder en face… j’ai tellement honte de ce qui m’est arrivé… je me sens dégradée et salie. Ma vie est gâchée… ».
C’est à partir de là que Mme K. put enfin commencer à parler d’elle. Elle commença à livrer, à demi-mot, les fragments traumatiques de son histoire. Effraction du corps et de l’être, le viol est une atteinte irréversible au désir, au féminin et à la sexualité. À des bribes de phrases succéderont des silences ponctués de soupirs. Je note qu’au fur et à mesure où elle va mettre en récit les actes barbares subis, des modifications de la posture corporelle se dessinent progressivement mais nettement. En effet, Madame K. se redresse peu à peu sur sa chaise et se tourne à présent vers moi. Elle ne se tient plus de profil mais de face et commencera d’abord par me jeter des regards furtifs.
Alors que l’entretien se poursuit, Tony, très affairé auprès des jouets qu’il a déniché dans la malle, vient nous solliciter pour participer à ses jeux. Il fait des allers et venues entre sa mère et moi, émettant des petit cris et semblant vouloir nous impliquer à son activité favorite, lancer une balle contre un mur : « À la maison, c’est pareil… il peut faire ça pendant des heures » souligne la mère. Tony vient plus tard sur les genoux de sa mère réclamer de la tendresse. Madame K. sourit. C’est la première fois que je la vois esquisser un sourire. Tous deux sont dans un échange de tendresse et d’affection. La mère me regarde à présent et sollicite mon regard. Au moment de nous séparer et alors que tous deux se dirigent vers la porte, Tony se retourne et revient vers moi pour m’embrasser. La mère est surprise de l’initiative de son enfant. Elle dira : « Il est venu vers vous, il vous a adopté. Ce n’est pas un monstre… pour vous, il n’est pas monstrueux… ».
 
Trauma sexuel et subjectivation de la honte dans le transfert
 
 
L’analyse de ce fragment clinique me permet à présent de revenir sur l’affirmation indiquée au début de cet article, à savoir que l’une des fonctions de la honte, c’est de permettre au sujet de s’éprouver comme tel. Dans ce parcours à partir, autour de la honte, dans cette approche du champ de la honte, vont être développés à présent les trois temps subjectifs aptes à conceptualiser le traitement psychothérapeutique de la honte :
  • dans un premier temps, « la honte de la honte » ne permet pas au sujet d’en parler, dans la mesure où c’est la honte elle-même qui interdit sa propre expression : c’est le temps de l’inhibition,
  • dans un deuxième temps, après avoir apprivoisé la honte dans un cadre approprié à l’accueillir, la mise en mots de la honte par le sujet sera effective : c’est le temps du regard,
  • l’expression et la reconnaissance de la honte par le sujet vont lui permettre l’accès à une expérience subjective : c’est le temps de l’identité.
Le premier temps : l’inhibition
D’un point de vue métapsychologique, l’inhibition correspond à un processus physiologique actif et réversible, de suspension temporaire d’une fonction par une autre. Le mouvement rétrograde imprimé au sujet par l’importance de l’inhibition s’étend à la sphère somatique et psychique. Les perturbations fonctionnelles se définissent de façon négative par le fait qu’une activité ne peut avoir lieu : « Ces perturbations fonctionnelles, expression d’une limitation du moi, constituent ce que l’on appelle des “inhibitions” [32] ». Le Moi renonce à certaines fonctions pour ne pas avoir à entreprendre un nouveau refoulement, pour ne pas entrer en conflit avec le ça. Mais, écrit Freud, « relié intimement au ça lui-même, il ne peut écarter défensivement le danger de pulsion qu’en restreignant sa propre organisation et en s’accommodant de la formation de symptôme comme substitut du préjudice porté par lui à la pulsion [33] ». Le Moi, lorsqu’il est confronté à une épreuve psychique difficile, ici une énorme répression d’affect, connaît un appauvrissement en énergie qui manifeste la restriction fonctionnelle moïque et que caractérise l’expression de l’inhibition.
L’inhibition comme manifestation symptomatique de la honte était manifeste dès le premier entretien. Cette inhibition était à la mesure de la forte mobilisation défensive sous-jacente. Mme K. exprimait le désir d’une rencontre mais la surenchère défensive visible témoignait de la forte angoisse mobilisée dans cette rencontre. L’évitement de la rencontre de nos regards traduisait à mon sens la dimension de « honte de la honte » mais d’agressivité aussi. La manifestation corporelle d’évitement (elle se tenait de profil) rendait nos échanges difficiles. Dans la relation transférentielle, les conditions de notre rencontre étaient parsemées de contraintes multiples. Se conjuguaient les injonctions de l’éducatrice spécialisée de L’apea concernant la rencontre de la psychologue dans une perspective de bilan psychologique, l’obligation de soins, et les menaces de placement de l’enfant en famille d’accueil en cas de non observance de ces indications.
Lorsque Mme K. essaie de nommer son agresseur, la manifestation physiologique de rougissement et le bégaiement comme expression de la confusion émotionnelle attestent de cette (ré)actualisation de la honte dans la relation transférentielle. Émergence de cet affect sur fond de déplaisir, la honte vient parler pour elle et témoigner de cette horreur du réel qui l’a brutalement arrachée à sa dignité de femme et de sujet. L’état de confusion psychique et le bégaiement manifesté témoignent de cette impossibilité actuelle à inscrire le traumatisme dans le registre des mots. Je citerais ici R. Gori lorsqu’il dit, au sujet du traumatisme : « Dans ces conditions lorsque le maillage psychique n’a pas été réalisé dans les traces du rêve, du transfert ou d’une parole pleine, ne subsistent que le réel et l’affect d’effroi qui l’accompagne [34] ». L’impossibilité de nommer le nom du violeur renvoie fondamentalement à l’impossibilité de nommer l’irruption traumatique et l’horreur du viol comme épreuve innommable. La honte manifestée témoigne de cette mise à nu de l’effet traumatique, trauma exclu de toute symbolisation, sans médiation de mots. Le bégaiement en tant que manifestation langagière de la honte exprime l’état de confusion psychique propre à la réminiscence de la scène du viol et de la honte éprouvée. Mais plus. Elle traduit, au-delà, l’enfermement de Mme K. dans la survie de cet événement inoubliable et dans cette épreuve de déréliction incommensurable de ce qu’elle ne peut encore mettre en mots, en rêves, en affects et qui prend, lors de cet entretien, la forme d’un silence lourd qui la submerge. Comment faire partager cet indicible, cet impensable de la souffrance au cœur même de la subjectivité ? La situation traumatique est paradoxale puisqu’elle génère une souffrance à la fois impensable, non « historicisée » et en même temps incontournable, inévitable. La dimension d’effroi et d’horreur des réminiscences de cet événement traumatique qui a fait brutalement effraction dans la vie psychique du sujet, le fige et l’hypostasie à cette expérience désubjectivante ; elle l’amène aussi, dans le spectre du souvenir traumatique et de sa force de contrainte et de répétition, à reproduire, dans l’actuel de la thérapie, l’impensable de cette situation, le non-élaborable du souvenir qui lui est attaché.
Un auteur a joué un rôle essentiel dans la mise en place de repères analytiques propres à permettre de comprendre la notion de traumatisme. Il s’agit de Ferenczi qui a ouvert la voie à une étude approfondie des mécanismes en jeu, expliquant que suite « […] à la découverte et la reconstruction du trauma supposé, suit une série quasi infinie de répétitions dans les séances d’analyse, avec toutes les explosions d’affects inimaginables [35] », comme des réactions de colère, de révolte, d’effroi, de terreur, d’angoisse, de vengeance. Or, et c’est là un point essentiel, le viol imprime chez la victime des sentiments de culpabilité et de honte, culpabilité de ne pas avoir pu empêcher cela, honte « d’avoir fait cela » comme le confiera la patiente en cours d’entretien. La culpabilité est alimentée par les ruminations incessantes qui prennent allure d’obsessions, celles de ne pas avoir pu éviter le viol, celle de l’effraction et de la passivité manifestée. Précipité dans l’horreur d’une épreuve innommable, le sujet violé se sent coupable et honteux de ce dont il est victime. Culpabilité d’avoir commis une faute, d’avoir transgressé, manquement dans le fait de ne pas avoir pu empêcher ce viol. Honte de la souillure sexuelle, de la pénétration forcée, honte d’avoir été l’objet de la jouissance de l’autre. En tant que femme violée, honte d’avoir été le témoin forcé de cette jouissance prise par l’autre dans une proximité sexuelle et corporelle insoutenables et subies. Effraction indélébile de l’être même, dans son psychisme et sa chair, le viol est une atteinte à la sexualité, à la féminité, à l’identité.
Le deuxième temps : la mise en mots de l’événement traumatique
La réification de sujet victime d’actes barbares assignait à Mme K. une place particulière, celle de femme violée, de victime. Comme l’a noté Ferenczi au sujet de l’expérience traumatique, « une personne ainsi devenue paralysée dans son activité de pensée doit être incitée au travail de pensée en renouant avec les images mnésiques vagues, faibles – ou avec des fragments de celle-ci [36] ». La verbalisation de la situation traumatique, la remise en circulation de cet indicible jusque là hypostasié par la honte à dire et honte de la honte, témoignent, dans l’espace transférentiel, d’une réintroduction du traumatisme et de la honte à la temporalité de la thérapie. À la mise en mots des violences sexuelles va se déployer une série de manifestations corporelles et physiques qui attestent de l’émergence d’une (ré)appropriation subjective par la parole. Le dépassement de « la honte de la honte » permet de nommer la barbarie et d’ouvrir la voie psychique à une ébauche d’élaboration. Mme K. va déployer, dans la pénombre des mots et des silences, les bribes de la scène traumatique, la séquestration, les violences physiques, sexuelles, dans une tentative de liaison des impressions sensorielles, émotions et représentations. L’accès à une expérience subjective commence ici, dans la réintroduction du traumatisme dans la temporalité de la thérapie, dans sa restitution au sein de l’histoire individuelle et de son économie psychique.
Dans la dynamique intersubjective, la mise en mots du trauma par la patiente va entraîner une modification très perceptible de sa posture corporelle. En effet, au fur et à mesure que Mme K. évoque, à demi-mot, l’événement traumatique, elle va progressivement modifier sa posture physique et corporelle. De profil en début d’entretien, elle va se redresser sur sa chaise et se tenir face à moi à la fin de la séance. Nous sommes alors dans un véritable échange des regards.
La mise en mots du traumatisme contenue dans la révélation « j’ai été violée » va permettre au sujet de se faire reconnaître comme sujet victime, sujet violenté, mais sujet d’abord. Le passage par la parole va briser la morbidité silencieuse, la loi du silence et la dimension d’asymbolisation. Quelque chose de la honte transpirait dans les manifestations corporelles, émotionnelles, posturales et physiologiques notées au cours des entretiens. En particulier, l’évitement de la rencontre de nos regards traduisait de manière très explicite la dimension de honte comme cause de cet évitement.
Le troisième temps : le processus de (ré)appropriation subjective de l’événement traumatique par le sujet
À partir de cette vignette clinique, nous voyons comment, dans le cadre d’une consultation thérapeutique, la reconnaissance de l’éprouvé de la honte par Madame K. a fonctionné comme (ré)amorçage d’un lien dans une situation d’isolement et de souffrance. Se reconnaître et se faire reconnaître sujet honteux, c’est déjà s’affirmer sujet. Comme le dit C. Miollan, « pouvoir montrer sa honte, c’est obtenir un regard de l’autre qui servira de contenant provisoire [37] ». Ainsi, cette demande de (ré)instauration de liens se nourrit et se maintient dans l’échange des regards, regard ayant à la fois une fonction de contenant et une dimension sociale.
La honte suspend la parole singulière du sujet, dans la mesure où c’est la honte elle-même qui interdit sa propre expression : « J’ai trop honte pour vous parler de ce qui m’est arrivé… » avait indiqué Madame K. lors de notre première rencontre. Par conséquent, la mise en mots de l’éprouvé de la honte fut impossible dans un premier temps, du fait d’une part de la forte honte qui avait accompagné le traumatisme sexuel (qu’elle abordera plus tard), et d’autre part du fait du redoublement de cette honte à la remémoration et/ou la tentative de verbalisation de ces souvenirs. C’est dire que la honte peut envahir l’ensemble de la personnalité et s’opposer ainsi à sa mise en mots. Elle condamne au silence et au secret puisqu’elle est vécue comme étant irrévocable, le sujet considérant qu’il ne peut que la subir et se cacher. Or, refuser de parler de sa honte, c’est se vivre comme prisonnier de la situation qui l’a engendrée. C’est aussi la renforcer, voire la pérenniser.
Cette évocation clinique amène à constater que ce n’est qu’après un apprivoisement de la honte dans un cadre approprié à l’accueillir, que Mme K. est passée de l’expression simultanée de « ne pas pouvoir guérir de sa honte » et de « ne plus pouvoir se regarder en face » à une verbalisation de plus en plus détaillée de son vécu de honte, qui atteste d’une première mise à distance. Elle passe, dans ce travail, d’une adjectivation à une subjectivation. Elle est sujet de son discours et ce discours fait disparaître sa honte en tant que caractéristique de son image.
C’est dire que la prise en compte de l’éprouvé de la honte dans une écoute post-traumatique a des effets positifs sur la dynamique psychique du sujet. Lorsque l’expression de la honte devient effective, c’est d’abord à l’adresse du thérapeute : il s’agit pour le patient de verbaliser son vécu de honte, en lui donnant un sens. C’est-à-dire que lorsque le patient met en discours sa honte, celle-ci devient, dès lors, un objet de discours, un concept mentalisé, ce qui va permettre au sujet de prendre de la distance. Lorsqu’il dit « j’ai honte », il a déjà conscience de sa honte et il change le statut de la honte qui, d’attribut, devient objet. Il affirme, dans cette mise en mots, qu’il espère s’en libérer. Tant que cette honte n’est pas dite, elle envahit le sujet et « colle » littéralement à son moi.
Dans le processus thérapeutique, la honte mise en mots par le patient et/ou éventuellement introduite par le thérapeute va lui permettre de la repenser et de l’historiciser, c’est-à-dire de la réintroduire à la temporalité, dans l’actuel, ce qui la rendra « travaillable ». C’est une condition essentielle pour qu’il y ait effet thérapeutique, c’est-à-dire dégagement de la situation vécue avec honte. Pour le sujet, il s’agit de témoigner (voire de dénoncer) les situations de honte auxquelles il a été confronté ; pour le clinicien, il s’agit de mettre le patient en face de ce qui ne peut être gardé en soi… et de l’aider à y faire face. Ainsi, Mme K. confiera, lors de notre dernière rencontre : « J’ai longtemps refusé de parler, à cause d’une certaine honte de ce que j’ai vécu, à cause surtout d’une certaine honte de moi-même. Aujourd’hui, je parle de ma honte et je me sens mieux… disons qu’elle n’occupe plus le devant de la scène. Je peux désormais me regarder en face dans le miroir, me maquiller et me convaincre que je ne suis pas un monstre mais un être humain. »
 
Conclusion
 
 
La rencontre de Mme K., femme violée et séquestrée, à jamais traumatisée, et de son enfant né à la suite de ces actes barbares, représente probablement la situation la plus difficile à laquelle j’ai été confrontée. La forte mobilisation des affects, la communication verbale rendue particulièrement difficile ont largement contribué à la difficulté d’aménager le cadre thérapeutique. Dans ce domaine de la maltraitance, les manifestations affectives et émotionnelles des victimes témoignent des répercussions traumatiques pathologiques. Comment le clinicien, face à une telle situation, assume-t-il la confrontation aux atteintes simultanées de l’enfant et de l’adulte ? Comment peut-il répondre, de sa place, à de tels processus destructifs coupés de toute symbolisation, au point de mettre en défaut ce qui le spécifie, lui, clinicien ?
Dans la prise en compte concrète de l’expression symptomatique, la mère apparaissait très fragile et fragilisée voire même défiante à l’égard du soin psychique. Jouer avec l’enfant (qui me sollicitait régulièrement) en présence de sa mère a introduit un espace tiers, médiatisé, support potentiel de l’identification et de la mobilisation maternelles. Le support thérapeutique a permis d’aider la mère en difficulté à percevoir son enfant comme étant doué d’un potentiel de communication, d’expression et d’émotions personnelles. La circularité des échanges émotionnels a favorisé chez la mère des processus d’identification au thérapeute mais aussi à son enfant.
La rencontre d’une mère et de son enfant nous montre qu’une alliance ne peut se construire et s’élaborer que dans un accueil et un « apprivoisement » des deux protagonistes, dont il faudra sans cesse stabiliser les excès et les manques après analyse des processus en jeu. La présence de l’enfant dans la consultation induit un climat émotionnel particulier, où les affects et les sentiments du clinicien sont fortement mobilisés, en écho de ceux de la mère. En ce qui concerne Mme K., l’accueil de l’histoire maternelle dans une écoute et une formulation a permis l’ébauche et le tissage d’un lien thérapeutique.
Le recours à la consultation thérapeutique a permis la verbalisation, la mise en paroles du traumatisme subi ; cette énonciation du viol subi, de la violence liée à la séquestration, bref, la révélation de ces actes exprime une tentative de subjectivation, de (ré)appropriation de sa subjectivité. La honte a une valeur structurante dans le maintien et la reconstruction subjective du sujet. Reconnaître sa honte permet de retrouver l’aptitude à penser et à symboliser. La honte témoigne que même réduit à être l’instrument de jouissance de l’autre dans une violence sans nom, le sujet n’est pas totalement assujetti à cet autre, agresseur, violeur, bourreau. L’expression et la reconnaissance de la honte témoignent d’une reconquête de la subjectivité, jusque-là annexée et tenue en lisière par l’enclave de honte. En effet, la honte envahit l’espace subjectif et sa répétition dans le transfert est à la mesure de « la déshérence narcissique [38] » ressentie, pour reprendre une expression de B. Jacobi.
La honte reste « honteuse » tant qu’elle n’est pas dite et mise en récit devant un tiers, en l’occurrence le clinicien dans le cadre thérapeutique. Cette honte, une fois mise en mots, sort de son enclave intrapsychique et vient s’intercaler dans la sphère intersubjective comme objet à travailler, symptôme, attribut, etc. C’est à partir du moment où elle sera introduite dans le dispositif intersubjectif qu’elle pourra être travaillée.
En conclusion, la honte et son expression scandent une problématique de subjectivation, elles indiquent et amènent une réinscription dans la temporalité. Elles permettent un changement de registre entre l’identification spéculaire et l’identification symbolique, et une capacité nouvelle à s’adresser à l’autre, le petit autre et le grand Autre.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Laplanche, J. ; Pontalis, J.-B. (1967). Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, puf, 1992.
·  Miollan, C. 1998. « Inceste, une écoute post-traumatique », dans Cliniques Méditerranéennes : Exil et migrations dans la langue, Toulouse, érès, numéro 55/56.
 
NOTES
 
[*]Delphine Scotto di Vettimo, psychologue clinicienne.
[1]R. Gori (2002), Logique des passions, Paris, Denoël, p. 163.
[2]S. Freud (1915), « L’inconscient », dans Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 84.
[3]S. Freud (1921), « Psychologie des foules et analyse du moi », dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 169.
[4]R. Chemama (1993), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Larousse, 1995, p. 200.
[5]J. Lacan (1945), « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 94.
[6]J. Laplanche, et J.B. Pontalis (1967), Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, puf, 1992, p. 452.
[7]J. Lacan (1945), « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 94.
[8]J. Lacan (1945), « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 94.
[9]L’imaginaire va résulter de la jonction entre le réel et le symbolique. C’est lors du stade du miroir, précisément au moment de l’assomption jubilatoire de l’enfant au miroir que l’imaginaire connaît son moment inaugural. C’est dans cette dialectique que Lacan (1975-1976) écrit : « Il faut un minimum d’imaginaire pour symboliser le réel ». J. Lacan (1975-1976), Séminaire XXIII. Le sinthome. Séminaire pirate inédit.
[10]J. Lacan (1948), « L’agressivité en psychanalyse », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 113.
[11]Ibid., p. 117.
[12]Ibid., p. 118.
[13]R. Chemama (1993), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Larousse, 1995, p. 201.
[14]Ibid.
[15]Le réel incarne et représente la sphère somatique du sujet, la « chair ».
[16]Ibid., p. 278.
[17]Le symbolique représente la nomination, par l’Autre, du fonctionnement biologique.
[18]Le trait unaire est « un concept introduit par J. Lacan, à partir de S. Freud, pour désigner le signifiant sous sa forme élémentaire et pour rendre compte de l’identification symbolique du sujet », ibid., p. 334.
[19]J. Lacan (1957-1958), « Le Séminaire », livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 312.
[20]Ibid., p. 312.
[21]J. Dor (1995), Introduction à la lecture de Lacan, 1. L’inconscient est structuré comme un langage, Paris, Denoël, p. 156.
[22]J. Lacan (1966), « De nos antécédents », dans Écrits, Paris, Le Seuil, p. 70.
[23]Ibid., p. 278.
[24]B. Jacobi (1998), Les mots et la plainte, Toulouse, érès, p. 25.
[25]S. Freud (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p. 101.
[26]S. Freud (1896), « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense », dans Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1973, p. 67.
[27]S. Freud (1921), « Psychologie des foules et analyse du moi », dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 173.
[28]S. Freud (1923), « Le Moi et le Ça », dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 249.
[29]Ibid., p. 269.
[30]S. Freud (1921), « Psychologie des foules et analyse du moi », dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 201.
[31]J. Lacan (1945), « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Un nouveau sophisme », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 212.
[32]R. Chemama (1993), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Larousse, 1995, p. 147.
[33]S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, Quadrige/puf, 1993, p. 68.
[34]R. Gori (2000), Le traumatisme de l’ordinaire. Colloque national de victimologie clinique. « Le traumatisme sexuel et ses devenirs », Montpellier, 23 et 24 juin 2000, Communication orale.
[35]S. Ferenczi, 1932, Journal clinique, Paris, Payot, 1985, p. 162.
[36]S. Ferenczi, 1932, Journal clinique, Paris, Payot, 1985, p. 72.
[37]C. Miollan (1998), « Inceste, une écoute post-traumatique », dans Cliniques méditerranéennes : Exil et migrations dans la langue, Toulouse, érès, numéro 55/56, p. 164.
[38]B. Jacobi (2000), De la honte à la plainte. Colloque national de victimologie clinique - « Le traumatisme sexuel et ses devenirs », Montpellier, 23 et 24 juin 2000, Communication orale.
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