2003
Cliniques méditerranéennes
Neurologie, neuropsychologie et neurosciences
La psychanalyse au risque de la démence. Le pari pascalien dans la clinique du dément
André Quadéri
[*]
Notre recherche commence par un « pari pascalien » sur l’existence d’un sujet dans la démence, existence niée dans la plupart des travaux sur la démence ou tout au moins pas assez explicité cliniquement. L’analyse des travaux sur les troubles du langage fait apparaître un refus de reconnaître les possibilités de communication et de relation des déments. Les recherches réduisent les dimensions pragmatiques des discours d’Austin, les analyses du sujet d’énonciation de Benveniste et de Bakthine provoquant une destitution du dément du champ de la parole. Nous proposons une nouvelle analyse du patient dément en soulignant son existence dans la parole. Au travers d’un journal clinique qui cartographie des différents modes de prise en charge des déments nous proposons une méthode de prise en charge de ce type de patient. Nos analysons certaines productions certes réduites des déments comme d’authentique formation de l’inconscient de Freud et de Lacan. Notre propos articulé autour des approches cliniques de Ferenczi et Winnicott, présente des techniques relationnelles à partir d’un soin maternant et d’un flux compassionnel. Une éthique voit le jour, pris dans le référentiel analytique.Mots-clés :
démence, psychanalyse, psychopathologie, sujet, parole, inconscient.
Our research starts with a type of « Pascal’s bet » : the existence of a subject inhabited by speech within dementia. Analysis of various works on speech defects shows a lack of knowledge regarding the communication possibilities of those persons. Research leaves out Austin’s pragmatic dimensions, Benveniste’s overhangs and Bakthine’s analysis, and therefore dismisses the demented person from the field of speech. We offer a new analysis of the demented patient which underlines his existence within the speech area. Helped by Freud and Lacan’s unconscious development and by a clinical diary (which will « map-make » the various caring approaches of the demented person) we offer a clinical method. Developed around Frenczi and Winnicoot’s clinical perspectives our work presents relationship techniques based upon mothering-type care and compassionate flow. An ethical path then appears, not opposed to an analytical referential.Keywords :
dementia, psychoanalisys, psychopatology, subject, speech, unconscious.
Le pari du sujet de la démence
Je présente ici un long travail de recherche universitaire de thèse restituant un processus de mûrissement d’une pensée et d’une démarche clinique auprès de patients déments, opération en perpétuelle évolution. Après de longs errements théoriques (thérapies cognitivo-comportementales, mise hors champ des maladies neurologiques), j’ai risqué la psychanalyse dans la relation au dément. Ce travail avec des patients atteints de pathologies neuro-dégénératives comme la démence de type Alzheimer nécessite un aménagement des concepts et des méthodes de travail, tout en poussant le psychologue clinicien, que je suis, dans des extrêmes de la relation humaine. D’évidence, un à priori s’impose à tout clinicien : le pari sur la présence d’une vie psychique chez le dément. J’ose mettre en parallèle ce pari avec celui du philosophe Pascal qui en supposant l’existence de Dieu, applique (selon moi invente) le principe de précaution actuel. Le risque étant du côté de la non-croyance, Pascal opte, précautionneusement, pour Dieu. Placé dans une situation identique, devant le néant qu’inspire la présence du dément, je parie sur la persistance d’un vie psychique, en dépit des atteintes neurologiques majeures. Ce postulat se présente comme un élément fondamental de ce qui peut faire jouer une interlocution entre le dément et le clinicien.
Un sentiment mêlant effroi et solitude empreint tout clinicien dans un nouveau champ clinique. Sans repère théorique (et donc sans identité au sens de Fédida
[1]), le désert méthodologique
[2] s’ouvre devant le clinicien. Aucune guidance dans l’approche de ces patients dans les productions théoriques essentiellement axées sur un aspect méta-psychologique. Le pari pascalien déploie déjà un premier enjeu en créant une possible découverte d’un nouveau champ praxéologique de la psychanalyse. C’est donc une heuristique en marche à laquelle ce pari fou me porte. Selon Aulagnier
[3] (1975) deux possibilités s’offrent aux praticiens devant un nouveau champ. La première consiste à ne rien changer au modèle analytique rendant compte de cette relation à la personne (ici démente). La deuxième porte à reconnaître ce que le modèle analytique laisse hors champ au niveau de la démence en remettant en chantier les notions de « je » et de la fonction du discours. C’est sur cette voie que je me suis engagé.
L’Organisation mondiale de la santé donne comme définition (quasiment identique à celle du
dsm IV) de la démence : « Altération progressive de la mémoire et de l’idéation suffisamment marquée pour handicaper depuis au moins six mois, et d’un trouble d’au moins une des fonctions suivantes : calcul, jugement, altération de la pensée abstraite, praxies, gnosies ou modification de la personnalité
[4]. »
Le recours préalablement énoncé au pari pascalien s’impose devant tant de pathologies chez le sujet qui en est atteint. Le sujet dément, ne se reconnaît plus ni lui ni ses proches, véritable mort vivant pour les siens qui voient en lui à la fois l’être aimé et un « autre » étranger
[5]. Le dément s’ignore lui-même dément et du fait des troubles de la mémoire oublie lui-même ses troubles. Il ne parle que rarement, atteint d’aphasie et d’agnosie. Pour véritablement entrer en relation avec lui, le clinicien est donc contraint par son transfert à croire en l’humain dans la démence car il semble impossible de croire autre chose. Cette croyance se meut par obligation morale induisant logiquement à penser la parole du dément comme élément de vérité. Parlêtre ne parlant presque plus, le dément représente une frontière, celle de ma compréhension de l’humain et de la théorie analytique.
Des troubles du langage sont fréquemment diagnostiqués dans la démence. Angle d’approche théorique incontournable pour tout clinicien se référant à Freud et à Lacan, je fus très surpris devant le manque de pertinence et la redondance des analyses de ces troubles dans la démence. Ainsi, la reprise à l’identique des recherches, qui ont toutes comme points d’ancrage Seglas et Irigaray
[6], destitue le dément de toute forme de « parlêtre. » Trois déficits de la fonction du langage sont décrits.
Le premier caractère du « langage » démentiel, le plus manifeste et le plus évidemment reconnu, est la pauvreté du discours. Le deuxième est l’incohérence des énoncés
[7] qui résulte d’une inadéquation des réponses du sujet aux questions de l’observateur ou du contenu des énoncés démentiels avec la situation en cause. Le troisième caractère des troubles du langage pointe l’existence de phénomènes de persévération qui entraîne une stéréotypie du discours parlé ou écrit. Cette persévération conduit le dément à répondre de façon automatique, vide de tout contenu, à son interlocuteur, toujours selon Irigaray.
On assisterait, dans le cas de démence, à une « quasi-indifférenciation des pôles d’énonciation. Il n’y aurait plus un “je” et un “tu”, émetteur et récepteur de messages, mais un pôle unique d’énonciation, le langage lui-même, ce qui apparaît comme “l’impossibilité même de toute communication
[8]” ». Selon les chercheurs, l’« indifférence au monde » et le « repli égocentrique » rendraient impossible au dément la décentration et donc une distance par rapport à ses propres énoncés. Le verdict tombe : « L’allocutaire (doit) assurer le jeu de l’énonciation
[9]. »
En cela, la mise hors champ de la démence de la clinique analytique, essentiellement basée sur la parole et les performances langagières est signifiée. Les conclusions de la plupart des chercheurs amènent la négation de toute possibilité de communication avec le dément ou mieux encore la négation même de la possibilité de l’échange linguistique.
Les analyses à la fois du discours du dément et des résultats des recherches permettent de déconstruire cette négation. Ainsi, grâce aux apports d’Austin, de Benveniste, de Bakthine et de Saussure, la persistance de sujet de l’énonciation est prouvée.
La séparation produite par Irigaray paraît d’une radicalité un peu trop tranchée entre le « je » et le « tu ». Benveniste
[10] est beaucoup plus prudent dans cette séparation. Leurs caractéristiques sont à la fois uniques : « Le “je” qui énonce, le “tu” auquel “je” s’adresse sont chaque fois uniques » mais aussi inversibles. La séparation entre « je » et « tu » ne se limite donc pas à la simple verbalisation phonologique des mots mais à une « corrélation de subjectivité » selon Benveniste
[11] qui exclut la non personne par le « il » et non par l’utilisation indifférenciée du « je » et du « tu » des déments comme l’analyse Irigaray.
Présenter des troubles dans l’énonciation de mots ne recouvre pas le statut de sujet du langage dans lequel chacun est assujetti en tant qu’autre de quelqu’un. Le dément au travers du discours de l’autre peut produire un discours même s’il n’en est pas originaire. En cela, il reste locuteur ou plutôt l’autre de quelqu’un au sens de Bakhtine
[12].
Ainsi, le dément tout en ne produisant pas formellement des énoncés, existe (ou tout au moins peut exister) dans l’autre qui lui parle. En ce sens, le pari pascalien, comme obligation éthique de début évolue maintenant dans une construction méthodologique. Du fait de la dépendance du dément aux énoncés de l’autre, ici le clinicien, le pari pascalien constitue l’ossature de la relation discursive.
Austin va fournir une assise supplémentaire dans les effets du dire sur l’autre comme mécanique constitutive du langage. En effet, si le dément est dépendant des énoncés de son locuteur, alors la place du pari pascalien se soutiendra des effets perlocutoires des énoncés du clinicien sur l’autre, ici dément. Le pari pascalien devient le désir procédant à des mutations des énoncés répétitifs du dément. Austin ne va pas introduire formellement et nominativement l’autre dans les énoncés, il va par contre définir les effets des énoncés (en tant qu’acte de langage) qui sont au nombre de trois
[13] :
« Locutoire : production d’une phrase dotée d’un sens et d’une référence (ces deux éléments constituant à peu près une signification).
Illocutoire : informer, commander, avertir, entreprendre c’est-à-dire des énonciations ayant une valeur conventionnelle.
Perlocutoire : actes que nous accomplissons par le fait de dire une chose. »
La relation au dément et sa dépendance aux énoncés de l’autre prend un éclairage nouveau, les effets illocutoires et perlocutoires tracent un passage étroit mais bien réel. Ancrée dans les sciences du langage, une déchirure surgit dans le brouillard de la relation au dément. Des nouvelles variables naissent, permettant de fluidifier les rigidités des analyses déficitaires de la démence.
En conclusion de cette partie sur les troubles du langage, je propose de ne plus dire « troubles du langage » (induisant un risque d’exclusion du sujet) mais plutôt « troubles des énoncés » (rendant compte par contre de la complexité de la communication mais non son impossibilité théorique.) Goldblum
[14] propose quant à elle « le trouble de la communication » et ce dès 1992.
D’un point de vue purement technique, plusieurs aspects de cette recherche attirent notre attention. J’en isolerai deux en lien :
- l’extrême dépendance du dément aux énoncés de l’autre ;
- les capacités phonologiques intactes.
Avec seulement ces deux points, j’ai entamé périlleusement une clinique de la démence, puisque le dément est dépendant de l’énonciation de l’autre, alors preuve est faite qu’il est, comme tout un chacun, dans le langage, avec une problématique sévère au niveau des énoncés. Le pari pascalien prend forme, une preuve à minima se dessine, le dément existe dans mon énoncé, le dire clinique prendra nécessairement une dimension extrême.
Le processus en cours provient du pari introductif situant chez le clinicien son désir comme élément transférentiel inséparable de la rencontre. Si preuve est portée de l’existence d’un sujet de l’énonciation, sujet grammairien dans la démence (fruit de l’imprégnation structurelle de la parole), obscure reste la question du sujet analytique.
La définition analytique d’un sujet pour Lacan est impossible à isoler du langage et de sa structure, renvoyant à l’usage lacanien du signifiant. Ce dernier se définit selon Lacan par : « Notre définition du signifiant (il n’y en a pas d’autre) est un signifiant, c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant
[15]. »
Lacan introduit donc un lien entre le sujet, l’inconscient et le signifiant. Il avance : « Mais la nouveauté de l’analyse, […] c’est justement ceci, que quelque chose peut se sustenter dans la loi du signifiant, non seulement sans que cela comporte un savoir, mais en l’excluant expressément, en se constituant comme inconscient, c’est-à-dire comme nécessitant à son niveau l’éclipse du sujet, pour subsister comme chaîne inconsciente, comme constituant ce qu’il y a irréductible, en son fond dans le rapport du sujet au signifiant
[16]. » Comment alors parler de sujet dans la démence au sens analytique du terme, un sujet de l’inconscient ?
Lacan, à la suite de Freud va utiliser pour délimiter le sujet, la construction du mot « famili onn aire » comme une « condensation accompagnée de la formation d’un substitut », signifiant la vie psychique inconsciente.
Freud (et Lacan le reprend tel quel dans son séminaire sur les formations de l’inconscient
[17]) propose le schéma suivant :
Cette figuration détermine les mécanismes de condensation et de transformation exprimant un sens qui échappe à la conscience. Le « familionnaire » est donc le témoin d’une vie psychique. Lors de nombreuses rencontres, j’ai, à la condition d’ouvrir et de soutenir la demande dans l’entretien avec le dément, participé à l’apparition d’une condensation similaire, signe de la continuité d’une vie psychique dans la démence. Par exemple, une patiente au cours d’un entretien verbalisa : « Je suis une vieille sœurcière, j’ai des choses affreuses dans ma tête. » Selon moi, ce surgissement signe la présence de mécanismes identiques au « familionnaire » permettant de souligner la présence au cours d’un entretien d’une vie psychique, ici inconsciente, au sens de Lacan chez le dément.
Cela conduit légitimement à reproduire le schéma de Freud :
Une autre patiente, au cours d’un entretien me dira : « Je suis pleureuse », voulant exprimer « je ne suis plus heureuse », ce qui peut se signifier de la façon suivante :
Cette élision de la négation, et du phonème « us » souligne la performance du dire dans un acte à la fois de signifier l’absence de bonheur et les pleurs corrélés. Véritable construction de l’inconscient selon moi, ces deux néologismes m’ont rendu la parole du dément plus claire. L’opération de sens naît de mon interprétation et donc d’un transfert inaugural. Intégralement sidéré par ces productions des patients, je me suis perçu comme celui qui fait émerger du sujet et en ce sens, peut-être un autre, trésor de signifiants ? La question reste en suspens mais je souligne que le sujet dans la démence dépend irrévocablement de l’autre pour soutenir ses énoncés, et d’un Autre pour produire des signifiants existentiels. Le pari pascalien de pari initial, acte fondateur de rencontre, devient peu à peu un acte relationnel spécifique d’un inattendu d’étrangeté.
À partir de cette étape essentielle, un journal clinique peut se déployer pour cartographier le champ clinique qui se découvre. Je témoigne ainsi, dans la filiation directe du journal clinique de Ferenczi, de l’expérimentation d’une nouvelle approche de ces personnes. Le journal clinique répertorie plus de trente situations différentes dont il n’est pas possible de restituer ici l’ensemble. Pour illustrer cette zone du champ particulièrement cruel dans le ressenti de néant à l’approche de la démence, je présente un exemple de mes premiers déboires. Cet entretien se repère dans les débuts de mon travail avant toute élaboration du pari pascalien.
Clinicien : Bonjour Madame, comment allez-vous ?
Madame Forge : Bien, très bien.
Clinicien : Où êtes-vous ici ?
Madame Forge : Où j’habite, à St Eugène, c’est là où j’habite. Vous connaissez ?
Clinicien : Non.
Madame Forge : Ah et c’est bien pourtant c’est comme St Eugène, il y a une église, des maisons… J’y vais avec mes petits-enfants (à mi-voix, St Eugène c’est à st Eugène que j’habite).
Clinicien : Vos petits-enfants s’appellent comment ?
Madame Forge : Il y en a une qui est une jeune fille, une 13 ans, un 12 ans. Je les emmène à la mer. À St Eugène il y a la mer, une très belle plage, grande et les enfants vont jouer sur la plage. Et puis j’ai Frédérique.
Clinicien : Elle habite où ?
Madame Forge : Colmar, vous connaissez ?
Clinicien : Non. Vous êtes à la maison de retraite ici.
Madame Forge : St Eugène, c’est à St Eugène j’habite, ma fille vient me chercher…
Cet entretien fut l’un des plus douloureux, je me suis senti inutile et désarmé devant la démence. Mes interventions étaient maladroites, inadaptées, déplacées, je ressentais une compassion que je faisais taire. Cette limite que je m’imposais était pour moi directement déterminée par la technique de non-intervention, de cette neutralité propre au clinicien. Searles analyse cette anesthésie des sentiments de la façon suivante : « Fonctionner selon cet esprit de dévouement – la norme pour les médecins d’autres spécialités – représente ici, dans la pratique de la psychothérapie et de la psychanalyse, une défense inconsciente du thérapeute qui lui évite clairement beaucoup d’aspects essentiels de lui-même et du patient
[18]. » Si je ne remets pas en cause cette assertion, tout clinicien a pu en vérifier son opérationnalité dans les cures classiques, une question jaillit : la rencontre est-elle possible avec le dément en dehors d’un investissement différent du clinicien ? Comment expliquer alors ce sentiment d’accablement qui m’a étreint longtemps après cet entretien ? Peut-on même parler d’entretien, devant ce qui semble être un automatisme mental ? Ce sont mes interventions manquant de compassion, de sincérité dont je me sentais coupable. Rarement, je ne me suis senti autant à coté du problème, sans lien avec la patiente, pas même langagier. Je ne comprenais rien, j’en étais désespéré mieux je ne me comprenais pas dans mon identité. Dans cet entretien, je suis sur une rive et le patient sur une autre et rien ne permet de nous rencontrer, pire même la technique au lieu de faciliter l’expression m’empêchait d’agir selon mon impulsion. De ces effets (contre) transférentiels, à partir de cet ancrage, que pouvais-je faire ?
Je me suis pourtant obstiné, obstination directement induite par le pari pascalien mais aussi par cette dette contractée dont le repérage a tenté d’être fait au début de ce travail. Un clinicien se référant à la psychanalyse ne peut se dérober à l’écoute et encore moins aux mots du patient, dément inclus.
D’une clinique impossible aux variables infinies du possible, le pas sémantique est simple mais m’a demandé des années d’efforts, principalement pour désapprendre une praxis analytique de neutralité. En cela, la définition de l’instant de dire selon Del Volgo
[19] qui délimite la rencontre clinique réduite à un ou quelques entretiens, « dans un instant de brève rencontre » me semble efficiente. À la différence des situations décrites dans son livre, ma pratique se définit à partir de ces brèves rencontres que la mémoire déficiente du dément reconduit comme étrangement nouvelle.
Une clinique possible
Elle est restée plusieurs heures avec son fils et son frère, elle tient ensuite serrés dans ses bras un paquet de biscuits et une boite de bonbons.
Je m’approche d’elle, elle est dans le salon. Elle gémit et me demande de rentrer chez elle. Je comprends (faussement) qu’elle désire remonter dans sa chambre. Ce que je fais. Dans sa chambre, elle gémit, je lui ouvre la boîte de bonbons lui en propose un, elle m’en propose un (que je ne prends pas), le saisit et le porte à sa bouche. Elle reste ensuite silencieuse, je ne parle pas elle prend de temps en temps ma main. Je me lève pour partir et lui annonce : « Je m’en vais Mme… » ; elle gémit à ce moment-là et dit : « Vous m’amenez dans une écurie là au milieu des vaches je suis seule, je veux dormir et vous me laissez là… je n’en peux plus, je veux dormir et puis voir ce qui vient me laisser là, vous me laissez seule et puis là, j’ai mal tout le long (me montre son poignet où encore récemment elle a souffert d’une arthrose inflammatoire.) »
Je la calme en lui disant tout près de son visage que je ne la laisse pas seule que je suis là près d’elle et que quand je partirai, je reviendrai… Elle finit par se calmer et rester tranquille comme si j’avais remplacé une absence par mes mots. Elle ne me regarde pas pendant ces moments, elle paraît comme étonnée de ce que je lui dis. Elle arrête de pleurer… Ici, au-delà du savoir sémiologique, je tente d’inventer ou plutôt d’adapter à la démence, les techniques relationnelles de l’autisme. Le calme est précaire, car repassant la voir dans l’après-midi, inquiet de son état, je trouve la patiente en train de hurler, hurlements qui cesseront lorsque je réitérerai mon travail clinique de mise en mots de ses affects. Je me tiens tout près d’elle, la prends dans mes bras, lui caresse les cheveux et lui parle gentiment de la visite de son fils, de sa tendresse pour lui. J’ai l’impression de nouer des liens dans le sens de nouer des mots épars entre eux. Ces mots sont ceux qu’elle hurle et que je mets en phrases. Je me sens bizarre en faisant cela, quelque peu honteux de procéder de la sorte. Je crains effectivement qu’un soignant rentre et me trouve avec une démente dans les bras, en train de lui caresser les cheveux pour tenter de la calmer. Je ne suis pas totalement sûr, de plus, du bien fondé de ma démarche. Toutefois je ne vois rien d’autre à faire, mais ce faire m’interroge longuement et douloureusement. En quoi ce type d’entretien relève d’une clinique et non de la simple compassion telle saint Martin offrant son manteau ? Ne pouvant réduire la démarche à ses simples effets sur la patiente (elle ne crie plus, se calme, produit des néologismes ou des questions problématisant son existence…) je suis contraint à mon corps défendant d’inventer une nouvelle clinique, celle analytique dans la relation au dément. Cela posé, la question reste entière : comment peut-on définir cette démarche clinique comme relevant de la psychanalyse et non de l’entretien d’aide ou de la compassion humaniste ?
Les fondamentaux de la clinique analytique de la démence
Le propre de la clinique analytique de la démence serait de l’approcher en dehors de tout savoir (sémiologique et autres). Tout comme le névrosé, le dément serait placé dans un a priori (Lacan emploie les mots « idée préconçue ») du désir. Le dément trouve alors une place de sujet dans le discours de l’Autre. La modalité méthodologique change par cette articulation subjective rappelant le pari pascalien. Ce dernier, acte éthique et fondamental, devient nous l’avons vu, préliminaire indispensable aux entretiens et moteur du procès de subjectivation de la relation. La praxéologie de la démence se construit ainsi.
L’ensemble n’est pas sans conséquences techniques et ni sans poser de nouveaux problèmes. Certes cela peut fonctionner mais sous condition, celle du « savoir fou » du clinicien qui sait ce qui est bon pour le patient dément. Ce dernier étant dans l’incapacité de nommer son désir, de s’y reconnaître, c’est le clinicien en proposant un ou pour être plus précis plusieurs possibilités de nominations, lui permet alors de s’en saisir. Le désir sera ici compris comme de laisser advenir un discours où le dément peut s’y reconnaître comme de lui-même.
La visée de l’éros, pour autant qu’elle échappe, ne se fait pas selon la décision du clinicien et moins par un dispositif technique que par la position intra personnelle, que Lacan nomme désir de l’analyste. Ce dernier permet de laisser se déployer le transfert au travers du sujet désirant. Ce dispositif vise l’analyse de ce qui est poursuivi par ces entretiens avec le dément, à savoir questionner le désir du clinicien dans son pari pascalien. Notre propos, maintenant arrivé à ce stade du parcours, sera d’identifier dans ce concept de désir de l’analyste ce qui est opérationnel dans la clinique du dément.
Lacan positionne le désir de l’analyste hors dispositif intersubjectif (« intra personnel
[20] »). Ceci est confirmé partiellement dans « Variantes de la cure-type » où Lacan est encore nuancé dans le tranchant du hors intersubjectif avec la notion de l’analyste qui porte la parole, même si l’acte n’est que de l’accueillir, dans le silence de l’auditeur. « Car ce silence comporte la parole, comme on le voit à l’expression de garder le silence, qui, pour parler du silence de l’analyste, ne veut pas dire seulement qu’il ne fait pas de bruit, mais qu’il se tait au lieu de répondre » et plus loin : « T’est donc un acte, et comme tel, supposant un sujet. Mais ce n’est pas assez de dire que, dans cet acte, le sujet suppose un autre sujet, car bien plutôt il s’y fonde comme étant l’autre, mais dans cette unité paradoxale de l’un et de l’autre […] L’un s’en remet à l’autre pour devenir identique à lui-même
[21]. » Dans le séminaire sur le transfert Lacan affine son propos : « C’est seulement en tant, certes, qu’il sait ce que c’est que le désir, mais qu’il ne sait ce que le sujet, avec lequel il est embarqué dans l’aventure analytique, désire, qu’il est en position d’en avoir en lui, de ce désir, l’objet
[22]. »
Ces moments du développement théorique de Lacan permettent un double repérage :
- l’acte analytique du désir de l’analyste est identifié par le « lieu » de là où il se tait intriqué dans une intersubjectivité ;
- la localisation « intra personnelle » du désir de l’analyste permet « au désir du patient pour qu’il se réalise comme désir de l’Autre
[23] » et donc en dehors d’une intersubjectivité.
Ce qui se joue dans le désir de l’analyste se différencie d’un objectif de guérison, mais ne se sépare pas d’une relation transférentielle et par-là même à l’intérieur d’un dispositif praxéologique. La terminologie « désir » dans « désir de l’analyste » ne permet pas d’évacuer totalement l’intersubjectivité mais au contraire de montrer que ce désir fait fonctionner un discours où un sujet et non un objet peut advenir. À partir de ce point précis, il semble possible d’affirmer que ce qui fait fonctionner l’interlocution avec le dément, provient bien de ce pari fou, pari pascalien qui crée, dans le même temps où il s’énonce, le sujet. Notre conviction maintenant se déploie autour du pari pascalien comme d’une authentique règle praxéologique dans la clinique de la démence. Autrement dit, le pari pascalien fonctionne identiquement au processus de la règle fondamentale de la clinique du névrosé. Ce pari éthique apparaît comme une authentique et première règle de la clinique du dément, lieu de naissance d’un désir du clinicien au sens de Lacan mais intriqué à la pathologie démentielle des troubles des énoncés.
Flexibilité de la technique et enjeux
La figure de Ferenczi s’impose comme à tout chercheur et expérimentateur. Son exemple alliant polyvalence et préoccupation éthique n’avait d’écho que dans son rapport transférentiel à Freud (Gori
[24], 1996). Granoff (1958) dialectise le travail de recherche de Ferenczi par la particularité de ses patients : « Ferenczi n’hésitait pas à prendre les plus grands risques sur le plan clinique car il acceptait de traiter des cas où d’autres avaient échoué. Chacun ses risques. Et ce risque pris dans son acception globale, va creuser un abîme dans la problématique du rapport de la pratique à la théorie
[25]. »
De même, dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Freud (1937) estime que le travail de Ferenczi sur l’article intitulé « Le problème de la terminaison des analyses » a « malgré tout la valeur d’une exhortation à s’assigner comme but non le raccourcissement, mais l’approfondissement de l’analyse
[26] ». La position freudienne, qui va au-delà des « errements et erreurs » de Ferenczi, intègre son travail comme une contribution essentielle à la psychanalyse. C’est d’ailleurs cette citation qui amène à analyser finement les expérimentations de Ferenczi non pas comme une dérive mais comme une volonté d’exploration des abîmes des techniques.
L’apport de Ferenczi à la clinique du dément ne se réduit pas à une activité du clinicien dans l’entretien mais bien plutôt à son apport le plus original et le plus courageux, celui de l’analyse mutuelle. Freud lui-même en 1919 préconise de nouvelles techniques dès que l’on sort de la cure de la névrose hystérique
[27] : « Notre technique a été créée en vue du traitement de l’hystérie et continue à bien s’appliquer à cette affection. Mais les phobies nous ont contraints à aller au-delà de cette limite… Jamais en pareil cas la maladie n’apporte à l’analyse les matériaux indispensables capables d’entraîner une solution convaincante. Il faut donc procéder autrement. » C’est de cet autrement que s’est chargé Ferenczi, en digne élève de Freud comme l’a si bien analysé Granoff. Ferenczi (et avec lui Gori
[28]), suspecte la technique comme pouvant jouer un rôle « qui paralyse l’analyse
[29]. » En ce sens, il oriente bien le hiatus entre la technique et la praxis. Par ailleurs, le contexte transférentiel prend toute sa dimension dans le rapport entre le patient et son analyste par la dépendance qui s’y inscrit dans la production de parole. L’autre qui écoute détermine le ressenti de celui qui parle. Ferenczi table qu’en étant sincèrement présent et compatissant, une limitation des effets dévastateurs du rappel mnésique et la guérison peuvent advenir
[30]. En l’absence de compassion, le rappel du traumatisme et son absence de secours à ce moment-là se trouve doublé par l’absence de secours de l’analyste. Ferenczi pour les cliniques difficiles pense l’analyse des traumatismes non plus comme une épreuve du manque mais comme une souffrance inutile. Le clinicien dans la démence doit donc au lieu (au sens topologique) de travailler sur les manques (compris ici comme les pertes cognitives) subjectiver les restes fonctionnant dans la démence. En ce sens, le clinicien au contraire du premier exemple, devient inoffensif. Innocuité du clinicien désiré par Ferenczi : l’analyste doit être « comme un livre ouvert » et « comme une mère
[31] ».
Ferenczi termine ses analyses du flux compassionnel par « l’antipathie c’est l’impuissance
[32] », la réussite de la cure passe par l’amour du patient
[33] et « seule la sympathie guérit
[34] ». Ce flux compassionnel est une technique de soin à part entière qui peut aider à travailler avec le dément. Si la question se pose sur son opportunité (tout comme Ferenczi) dans une clinique classique, il semble que dans les situations cliniques extrêmes cette technique (au sens de la praxis) puisse avoir une utilité. Le désir de l’analyste n’est pas à comprendre dans son acception courante de non désir mais comme une forme élaborée de compassion, de holding, permettant l’apparition d’un autre supposé faisant fonctionner la relation. Là encore, le pari pascalien est pour partie l’expression de cette compassion.
Winnicott, holding, flux compassionnel
Winnicott
[35] n’a pas hésité à travailler avec des patients difficiles dans une clinique dense et rude. C’est le témoignage d’une de ses analysante qui montre la générosité, la richesse et l’extrême ingéniosité de ce clinicien et surtout la similarité de sa pratique avec Ferenczi. Dans « Un témoignage
[36] » une analyste anglaise, I.M. Little (1986), raconte son expérience analytique avec le docteur W. Par exemple, devant la peur panique et les angoisses de sa patiente, Winnicott passera des heures à lui prendre la main
[37], interprétera des peurs comme une nouvelle naissance
[38], veillera sur ses vacances pour éviter des risques suicidaires (pratique pas très éloignée de la disponibilité de Lacan qui donnait un numéro de téléphone pour être joignable
[39]), l’hospitalisera et ira la visiter régulièrement. Little articule la pratique de son analyste autour des travaux sur la holding pris « métaphoriquement et littéralement
[40] », tenant la situation clinique en main et gardant les deux mains de sa patiente. Toujours selon Little, Winnicott au niveau du soutien assumait toute la responsabilité pour donner au patient la force du moi que ce dernier ne pouvait trouver en lui-même. Plus loin, Winnicott laissait entrevoir à sa patiente ce que l’analyse « exigeait de lui […] il devait supporter l’angoisse, la culpabilité, la douleur et la souffrance, l’incertitude et la faiblesse, l’impuissance, il devait supporter l’insupportable
[41] ». La convergence avec Ferenczi est ici éclatante dans sa perception de la compassion et de la sympathie qui guérit. Winnicott, que Little exemplifie dans son rapport de « maternage
[42] » symboliserait-il le clinicien que Ferenczi espérait voir advenir ? Comme le hongrois, Winnicott
[43] se rendait au domicile de sa patiente lorsque celle-ci était trop malade. Nous assistons, à la lecture de ce récit, à la création d’une praxéologie d’un clinicien qui invente l’analyse avec sa patiente. Ne devons-nous pas le laisser nous guider sur cette voie certes angoissante, où la technique fait corps avec le clinicien comme Gori l’entend au sens de la méthode ?
Clinique de la démence et flux compassionnel
Voici maintenant un exemple clinique où, enfin débarrassé de mes oripeaux techniques habituels, je me laissais aller aux conséquences de mon pari pascalien. Dans cet entretien, était présente une jeune stagiaire psychologue. Mme Porte est seule, couchée en travers de son fauteuil, les mains sur sa tête, plongées dans ses cheveux. Lorsque nous rentrons, elle ne réagit pas, elle ne relèvera la tête que lorsque nous nous approchons assez d’elle pour qu’elle sente notre présence par nos voix.
Clinicien : Bonjour Mme Porte, comment allez-vous aujourd’hui ?
Mme Porte : Bonjour, Monsieur.
Je lui serre la main (je désigne et fait tendre la main à la stagiaire)
Mme Porte : bonjour Madame oh ! vous avez les mains froides, ça va me réchauffer.
La patiente a le nez qui coule, je prends un mouchoir et je lui essuie. J’en profite pour lui prendre les mains et lui caresser le visage. Je lui tends aussi un mouchoir. Tout en lui parlant des gestes que j’exécute.
Mme Porte : Oh ! ça c’est bien merci je vais le mettre là dans ma poche.
Elle hésite, je la guide pour mettre le paquet dans sa poche. Je lui saisis la main, la pose sur ma joue et lui parle de façon douce mais d’une assez forte intensité en lui demandant comment elle va.
Mme Porte : J’y vois pas, j’y vois rien depuis hier, une semaine… Oh ! j’en ai marre je suis une vieille charrette
Clinicien : je lui dit en riant : Et qui tire la charrette ?
Mme Porte : Oh ! si ça tire c’est pas moi, c’est la jeunesse, qui est là comme vous elle est là (désigne la stagiaire) et là (me désigne.)
À ce moment-là, elle reprend les mains de la stagiaire et dit :
Mme Porte : La jeunesse a les mains froides… alors le travail comment ça va ?
La stagiaire et moi-même répondant : Oui tout va bien.
Mme Porte : C’est important ça par ce que quand le travail va ça va.
Elle me montre sa bouche pour manger.
Mme Porte : Oh ! et puis ça va pas, j’ai mal aux yeux, je veux partir ça fait deux ans que je suis là, je veux partir. Oh ! moi j’en ai marre, je veux partir les pieds devant (elle mime en faisant le geste des pieds devant).
Clinicien : C’est quoi je comprends pas ?
Mme Porte : C’est dans le cercueil on vous place les pieds devant la tête derrière (elle mime avec ses mains) je crois il est possible de mettre la tête aussi devant enfin je sais pas. J’y vois pas j’ai mangé là le petit déjeuné, le café au lait, le café. On a changé les lits mais on n’a pas changé les draps. Elle désigne son lit.
J’ai massé la patiente car elle commençait à répéter de façon identique son propos. Elle refuse toujours au début le massage et l’accepte à la fin. Elle me remercie maintenant au terme de l’entretien, plusieurs fois, et me demande de revenir ce qui est totalement nouveau.
Ses « merci pour votre visite, cela fait passer le temps », sa demande à ce que nous revenions me questionnent. Inutile de penser cette expression comme une simple formule de politesse. Ce qui est adressé au clinicien, doit être compris, depuis Ferenczi, au travers du cadre transférentiel. Cette femme m‘enseigne le but de ma visite, en me remerciant elle introduit qu’il y a eu un avant et un après. Compte tenu de ce que l’on sait de la démence et de leur perception désorientée, le merci de la visite a un effet transférentiel sur moi. Enfin, l’usage de la métaphore « les pieds devant » témoigne à mes yeux du « parlêtre » existant malgré la démence. Le sujet persiste à la condition de la signature de l’Autre.
Le projet est donc bien de produire des effets de parole par la position subjective du clinicien (maternante, désirante fondée sur une dynamique d’amour.) Dans l’article « Psychose et soins maternels », Winnicott articule le rôle de la mère non pas dans des gestes précis mais dans l’environnement qui compense les aspects psychotiques de tout développement de l’enfant. Cette approche semble complémentaire avec la démarche technique de Ferenczi dans sa recherche de soin maternel qu’il oppose à la froideur de la position de l’analyste classique. Le soin maternel n’est pas exclusivement dans le geste technique de consolation (relaxation, gestes affectueux, donner à manger etc.) de notre clinique (identique en cela à celle de Ferenczi). Le soin maternel est aussi et peut être surtout dans la création d’un environnement langagier.
L’environnement signifiant : un soin maternel
C’est Jacques Hochmann
[44] (1994) avec son recueil « La consolation » qui m’amena à reconsidérer l’environnement pour la prise en charge de la démence autrement que sur le seul aspect de l’architecture et des stimulations cognitives. Les études sur la prise en charge de la démence parlent d’architectures « prophétiques », c’est-à-dire porteuses d’intention mais omettant un point essentiel : l’environnement signifiant, l’institution mentale pour reprendre la dénomination d’Hochmann
[45].
Le propos, pour le rendre plus clair, est donc une nouvelle approche relationnelle de la démence certes duelle dans la discursivité mais aussi potentiellement étendue aux autres acteurs du soins d’une maison de retraite « classique » et bien sûr des unités d’Alzheimer. L’équipe pourrait créer un environnement verbal permettant au dément de vivre et d’exister dans le discours de signifiants environnementaux. Le propos ne se limite aucunement à une systématisation autoritaire mais plutôt un environnement tel qu’Hochmann le définit pour les enfants autistes au travers du concept de la consolation.
Si la psychanalyse n’est pas porteuse de ce discours métonymique et métaphorique pour la démence alors personne ne le fera, en cela demeure sa responsabilité.
La psychanalyse base sa théorie sur le langage et ses avatars métonymiques et métaphoriques induisant notamment les formations de l’inconscient, le fantasme et la castration. Tout praticien est donc logiquement conduit à se proposer comme un clinicien produisant de la métaphore et de la métonymie en espérant produire des effets de parole.
Cette herméneutique considère le dément en perpétuel état de demande, complexe et difficilement intelligible, demande non pas de soin, mais demande à être dans l’autre. Exister autrement que pour des soins vétérinaires, exister dans le désir de l’autre, le temps de la virgule du mot, espace pusillanime s’il en est mais dont parfois l’être s’en repaît.
Ne pas méconnaître ma propre humanité en reconnaissant celle de mon frère dément, j’en repère l’action d’un désir et ses enjeux inconscients produisant à minima un nouvel espace à vivre, fragile et parcellaire, réduit dans ces instants de paroles, acte fondateur de l’existence.
Écouter les déments et leurs crises existentielles dans l’immédiateté de leur vécu, certes supposé par nous (la preuve fait défaut) est un acte éthique au sens analytique du terme : je ne déroge pas de la place où je me tiens, celui de l’endetté perpétuel du clinicien (au sens d’Aulagnier) devant son patient dont il ignore le comment de la relation. Le pari pascalien a donc bien évolué depuis le début de ce long travail clinique. De la simple hypothèse fondée sur une notion morale, sa pertinence tant au niveau de la grammaire que du sujet de l’inconscient éclate. Ce pari m’a contraint à mon corps défendant à débarquer sur une terre clinique totalement en friche, dure, aride, extrême, mais non désertique de concepts. Pour finir, le pari pascalien se referme sur moi-même, comme une éthique qui me dépasse, celle de la psychanalyse, celle universelle et indépassable.
Pour conclure, je reprends à mon compte une citation de Jean Luc Godard à propos de son dernier film traitant de l’amour. Godard explicite son projet d’analyser l’amour, projet ambitieux et obscur (similaire en cela à notre projet d’expliciter une nouvelle praxéologie) de la façon suivante : « Si je me suis fait comprendre, c’est que je me suis mal exprimé. »
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[*]
André Quaderi, psychologue clinicien, maison de retraite de La Fare les oliviers, docteur en psychologie.
[1]
P. Fédida,
Crise et contre-transfert, Paris,
puf, 1992, p. 174-175.
[2]
Des théories explicatives de la démence existent (Ploton, Maisondieu, Le Goués…) mais pas de méthode clinique.
[3]
P. Aulagnier,
La violence de l’interprétation, Paris,
puf, 1975.
[4]
Hazif-Thomas, T. Arroyo-Anllo, « Histoire du concept de démence », dans
Gérontologie et société, n° 88, 1999, 49-78.
[5]
Marie Trintignant dans son livre
Ton chapeau vestiaire décrit cet état de façon poignante. Je n’en citerai que quelques lignes : « On ne comprend pas ton étrange maladie. Lui non plus, d’ailleurs […] Lilou ne voit pas l’Autre, elle. Ou bien elle t’a oublié, toi. Je ne sais pas. » M. Trintignant,
Ton chapeau au vestiaire Fayard, 1997, p. 105.
[6]
L. Irigray,
Le langage des déments, Paris, Mouton, 1973.
[7]
Ibid., p. 8.
[8]
Ibid., p. 350 et 46.
[9]
Ibid., p. 351.
[10]
E. Benveniste (1946), « Structure des relations de personne dans le verbe », dans
Problèmes de linguistique générale, t. 1, Paris, Gallimard, 1966, p. 230.
[12]
M. Bakhtine (1952-1953), « Les genres de discours », dans
Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard,
nrf, 1984, 263-308.
[13]
J.L. Austin (1962),
Quand dire c’est faire, Le Seuil, 1970, p. 119.
[14]
M.C. Goldblum, « Les troubles du langage et démences d’Alzheimer », dans
Glossa, n° 28, 1992, p. 22.
[15]
J. Lacan (1960) « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », dans
Écrits, Le Seuil, 1966, p. 819.
[16]
J. Lacan (1959-1960), Le séminaire, Livre VII,
L’éthique en psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 143.
[17]
J. Lacan (1957-1958) Le séminaire, Livre V,
Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998.
[18]
H. Searles (1981) « Le “médecin dévoué” dans la psychothérapie et la psychanalyse », dans
L’amour de la haine, publié sous la direction de J.B. Pontalis, p. 399.
[19]
M.J. Del Volgo,
L’instant de dire, le mythe individuel du malade dans la médecine moderne, Toulouse, érès, 1997, p. 27.
[20]
J. Lacan, Séminaire, Livre VIII,
Le transfert (1960-1961), Paris, Le Seuil, 1999, p. 128.
[21]
J. Lacan, « Variantes de la cure type » (1955), dans
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 350.
[22]
J. Lacan (1960-1961),
op. cit., p. 230.
[24]
R. Gori,
La preuve par la parole, chapitre sur « Pensées de transfert ou transfert de pensées », Paris,
puf, 1996.
[25]
W. Granoff (1958), « Ferenczi : faux problème ou vrai malentendu ? », dans
Lacan, Ferenczi et Freud, Paris, Gallimard, coll.
nrf, 2001, p. 122.
[26]
S. Freud (1937) « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », dans
Résultats, idées, problèmes, vol. II, 1921-1938, Paris,
puf, 1985, p. 262.
[27]
S. Freud (1919), « Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique », dans
La technique psychanalytique, Paris,
puf, 1953, p. 139.
[28]
R. Gori, C. Hofmann,
La science au risque de la psychanalyse, Toulouse, érès, 1999, p. 291.
[30]
S. Ferenczi (1932),
Journal clinique janvier-octobre 1932, Paris, Payot, Sciences de L’homme, 1985, p. 72.
[35]
D.W. Winnicott (1952) « Psychose et soin maternels », dans
De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, Sciences de L’homme, 1969.
[36]
I.M. Little, « Un témoignage, en analyse avec Winnicott », dans
L’amour de la haine, publié sous la direction de J.B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1986, p. 447.
[39]
E. Roudinesco,
Jacques Lacan, Paris, Fayard, 1993.
[43]
Winnicott témoigne de ce type de pratique dans un autre article sur la haine, D.W. Winnicott (1947), « La haine dans le contre-transfert », dans
De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, Sciences de L’homme, 1969.
[44]
J. Hochmann,
La consolation, essai sur le soin psychique, Paris, Odile Jacob, 1994, p. 305.