2003
Cliniques méditerranéennes
Neurologie, neuropsychologie et neurosciences
Alzheimer, le mal de Léthé. Une hypothèse psychogène de la maladie d’Alzheimer est-elle crédible ?
André Chevance
[*]
Ce travail, à partir du constat que la maladie d’Alzheimer n’a pas à ce jour d’étiologie reconnue, nous invite à explorer une hypothèse psychogène que l’auteur propose de faire cohabiter avec une hypothèse génétique. Cette hypothèse psychogène se réfère à un mythe : le mythe de Léthé. En révélant des intentions défensives inconscientes, ce mythe rend possible une approche originale de l’oubli et ouvre une nouvelle voie de compréhension de l’étrangeté des troubles de la mémoire chez l’alzheimérien. En faisant de Léthé le pendant psychique de la maladie d’Alzheimer, l’auteur donne du sens à cette maladie.Mots-clés :
Alzheimer, Léthé, désir, dépression, mémoire, oubli.
This work, originating from the established fact that the Alzheimer’s disease has had no acknowledged etiology until now, tempts us to inquire into a psychogenic hypothesis which the autor intends to take into account side by side with a genetic hypothesis. That psychogenic hypothesis relates to a myth : Lethe’s myth. As it discloses unconscious defensive purposes, that myth gives birth to an original approach of oblivion and leaves the way open for a better understanding of the queerness typical of the memory trouble the Alzheimer patient suffers from. Considering Lethe as the psychic match for the Alzheimer’s disease, the autor is giving that disease a meaning.Keywords :
Alzheimer, Lethe, wish, depression, memory, oblivion.
Si l’on tient pour acquis que la maladie d’Alzheimer est une maladie dégénérative à étiologie organique, on peut dès lors s’interroger sur l’intérêt de faire une recherche sur une hypothèse psychogène de cette maladie. Cependant les lésions (perte neuronale, plaques séniles, dégénérescence neurofibrillaire) constatées par les neurologues sur les cerveaux des patients atteints de la maladie d’Alzheimer signifient-elles pour autant que cette dernière a une étiologie organique ?
Une réponse possible à cette question est peut-être, si l’on se réfère à Claude Lévi-Strauss, que « le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses. C’est celui qui pose les vraies questions ». L’une des premières questions à se poser ne serait-elle pas : les lésions sont-elles une cause ou un effet de la maladie ? Il est plus aisé pour la médecine d’apporter une réponse au comment de la maladie (pathogénie) qu’au pourquoi de cette dernière (Pédinielli, 1996).
S’interroger sur le passé et le présent du sujet âgé, sur son histoire, sur sa vie, nous semble pouvoir apporter plus d’informations sur l’origine de cette maladie que les réponses que l’on nous propose à partir des effets physiologiques constatés, effets physiologiques dont on ne sait s’ils sont en réalité cause ou effet (Lamour, 1990 ; Aupetit, 1991 ; Ploton, 1986, 1996) et dont la spécificité est d’ailleurs contestée (Ploton, 1996). Dans le meilleur des cas, la spécificité des plaques séniles est considérée comme étant relative (Magne, Thomas, 1997), et les plaques séniles sont estimées plus spécifiques que les dégénérescences neurofibrillaires (Campion, 1997). Or si les dégénérescences neurofibrillaires (dnf) sont moins spécifiques que les plaques séniles alors que ces dernières ont une spécificité déjà toute relative, il devient difficile de les considérer comme agent causal. De plus, si l’on considère que le terme ultime de la dnf est la mort neuronale (Magne, Thomas, 1997), alors la non spécificité de la dnf ne peut que jeter un certain discrédit sur la spécificité de la perte neuronale.
Il ne s’agit pas pour autant de contester ces lésions jugées par tous caractéristiques, mais de dire que si elles sont probablement des vraies réponses, dans ce cas il leur manque leur pendant que sont les vraies questions, celles qui pourraient leur donner du sens.
Yvon Lamour (1990), chercheur qui travaillait sur les mécanismes biologiques du vieillissement, s’interrogeant sur les mécanismes psychiques en jeu dans le vieillissement cérébral et la maladie d’Alzheimer, utilisa pour discuter de cette question la « métaphore de l’ordinateur », idée déjà amorcée par Louis Ploton (1986). Ces deux chercheurs ont établi un parallèle métaphorique entre les deux parties de l’ordinateur – soit le hardware (microprocesseur, disque, etc.) et le software (programme) – et le cerveau humain. Dans cette métaphore le hardware représente les cellules, les faisceaux de fibres, etc., et le software représente les processus mentaux ainsi que le contenu psychique.
« Il est bien évident que les propriétés du hardware, aussi précisément qu’elles puissent être connues, n’expliqueront jamais les propriétés, la nature ou surtout le sens des processus contrôlés par le software. Si l’on admet cette métaphore, alors il devient par principe impossible que les recherches sur le hardware (la neurobiologie) puissent jamais nous révéler quoi que ce soit sur les phénomènes mentaux qui sont du domaine du software. Autrement dit, il est nécessaire d’avoir recours à des sciences spécifiques des opérations mentales, qu’il s’agisse de la psychologie cognitive ou de la psychanalyse.
On voit qu’il s’agit d’un débat fondamental, et qui a des rapports évidents avec les problèmes du vieillissement cérébral, puisque les manifestations cliniques du vieillissement cérébral sont essentiellement des manifestations cognitives, mais que celles-ci sont sous-tendues par des lésions cérébrales, elles-mêmes contestables [1]. »
Toutes ces données, renforcées par la place donnée par ce neurobiologiste qu’est Yvon Lamour à la psychanalyse, associées au fait qu’il n’existe pas à ce jour d’étiologie reconnue de la maladie d’Alzheimer, nous ont amené à travailler sur l’intérêt d’une hypothèse psychogène pour la compréhension de cette démence. Une telle hypothèse est-elle cohérente, a-t-elle le droit de cité ? Dans une perspective de recherche plus ouverte, il s’agit également d’estimer si une telle hypothèse peut cohabiter avec une hypothèse génétique et ainsi donner naissance à un modèle d’étiologie multi-factorielle : psychogène/génétique (association d’une théorie étiologique externe et d’une théorie étiologique interne).
Cadre théorique et démarche de recherche
Pour tenter de répondre à ces diverses questions et interrogations, qui nous semblent complémentaires, nous nous sommes référé du point de vue théorique à la psychanalyse en tant que méthode d’investissement des processus mentaux.
Et fidèle à l’esprit freudien, pour nous y aider nous avons associé aux écrits psychanalytiques, des romans, des films, des poèmes, des réflexions philosophiques, des mythes (Narcisse, Orphée et plus particulièrement Léthé) et des études de cas issues de notre clinique ainsi que l’analyse du vécu de personnes connues mortes de la maladie d’Alzheimer (E. Cioran, W. de Kooning, Rita Hayworth, Allène Roach). Nous nous sommes également appuyé sur les travaux du professeur J.-F. Dartigues. Ce dernier, à partir d’une enquête épidémiologique française – nommé Paquid – portant sur plus de quatre mille personnes âgées de plus de 65 ans, a mis en évidence « qu’il existait une relation entre niveau d’éducation et risque de maladie d’Alzheimer ». Nous avons croisé cette recherche avec une recherche faite par des gérontologues et des neurologues américains sur le risque de développer une démence de type Alzheimer et publiée dans le Journal de l’association médicale américaine (jama) (1996). Cet article développe l’idée qu’une pauvreté d’expression écrite constatée à l’âge de 20 ans serait un facteur de probabilité de développer soixante ans plus tard les altérations cognitives propres aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Cette recherche est basée sur la lecture de notes manuscrites autobiographiques d’environ deux cents à trois cents mots, écrites par les futures sœurs quelques semaines avant de prononcer leurs vœux. Ces notes conservées dans les archives du couvent donnèrent lieu à une sélection de quatre-vingt-treize manuscrits écrits par des nonnes nées avant 1917 et dont la moyenne d’âge était, au moment de la rédaction, de 22 ans.
Répartition de la maladie d’Alzheimer en fonction du sexe
Il a été constaté dans presque toutes les études une prévalence double chez les femmes. Et après un ajustement prenant en compte l’espérance de vie, le risque relatif pour les femmes reste malgré tout supérieur de 1,5 fois à celui des hommes (Magne, Thomas, 1997).
Pourtant une courbe issue des données de l’étude européenne eurodem (Berr, 1997) fait apparaître que pour les hommes il y aurait une période critique se situant entre 60 et 70 ans. Ce serait l’unique période où les hommes auraient une représentation supérieure à celle des femmes. Or ce n’est pas une période anodine, puisqu’elle correspond à la période post-retraite, c’est-à-dire à une période où l’identité sociale du sujet masculin est pour la première fois remise en cause. C’est une période de confrontation à la mort sociale, propice à engendrer une dépression.
La dépression est généralement considérée chez l’alzheimérien comme la résultante de la maladie. Or de très nombreux auteurs – psychiatres, psychologues et psychanalystes – pensent le contraire. Parmi ces derniers, les plus réservés comme C. Montani (1994) pensent au vue de leur clinique que l’entrée en démence est souvent précédée d’un état affectif particulier avec prédominance dépressive. Les autres cliniciens-chercheurs pensent qu’à l’origine de l’Alzheimer, il y aurait toujours un état dépressif lié à la question de la perte. Le sujet âgé se guérirait de la dépression par la démence (Messy, 1985, 1992). Pour Lai cité par Balier (1979), les symptômes psycho-organiques observés chez l’alzheimérien sont une défense contre la dépression sous-jacente. L’apparente indifférence affective du dément ne serait en réalité qu’un masque qui lui servirait à dissimuler sa dépression ; il serait fondamentalement un déprimé. C’est pourquoi l’on peut remarquer que chaque fois qu’il y a amélioration de l’état de conscience, cela se fait toujours à l’intérieur d’un mouvement dépressif (Balier, 1979).
Les études épidémiologiques allant dans le même sens ont conforté notre conviction de l’importance de ces observations. En effet, du point de vue épidémiologique, on observe que jusqu’à 75 ans en moyenne c’est la dépression qui est dominante, alors qu’au-delà c’est la démence qui devient prépondérante (Chevance, 1992). Cette idée d’un continuum entre dépression du sujet âgé et démence est renforcée par plusieurs études qui ont montré qu’il existait dans les deux à quatre ans qui suivent une dépression un risque de développer une démence d’Alzheimer (Clément ; Paulin ; Léger, 1997).
D’autre part, comment expliquer le fait que les trois cas les plus connus de maladie d’Alzheimer « précoce » soient justement trois femmes (Auguste D., qui fut la première patiente du docteur Alzheimer, Rita Hayworth et Allène Roach) ? Il existe un événement de vie spécifiquement féminin antérieur à la retraite et dont nous savons qu’il est source de dépression : il s’agit de la ménopause. La survenue de la maladie à un âge concordant avec la ménopause pourrait alors s’expliquer par l’existence d’un continuum entre dépression (induite par la ménopause) et démence d’Alzheimer.
Ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’une dépression entraîne systématiquement une démence d’Alzheimer, mais donnerait plutôt à penser que toute démence d’Alzheimer passe d’abord par une dépression.
Nous nous sommes posé la question de savoir si un sujet qui aurait un type de personnalité à tendance dépressive serait prédisposé à développer une démence, ce qui ne serait pas antinomique avec l’hypothèse de J. Messy d’une entrée en démence provoquée par une perte quantitativement en trop (Messy, 1992).
Ainsi nous sommes-nous intéressé au passé de quatre personnes dont le vécu est vérifiable pour tout un chacun : il s’agit d’Allène Roach, du philosophe Cioran, de l’actrice Rita Haytworth et du peintre De Kooning. Que ce soit à travers leurs œuvres ou à travers leur vécu, notre recherche a clairement mis en évidence la dimension dépressive qui existait en eux (Chevance, 1999).
Autre fait remarquable : avant l’apparition de la maladie, il y a toujours un événement à même de provoquer une dépression. Notre clinique confirme ce fait, constaté avant nous par Claudine Montani. Cette dernière a fait le constat que les trois principales circonstances de survenue du processus démentiel évoquées par les familles sont par ordre décroissant : 1) les problèmes familiaux (divorce des enfants, mésententes diverses), 2) les deuils, 3) les déménagements.
Dans tous les cas que nous avons observés, nous avons toujours pu constater la présence d’un événement de l’ordre du conflit où l’affectivité et le narcissisme étaient très présents et renvoyaient à la souffrance psychique.
Selon nous, ce vécu douloureux et angoissant auquel le sujet âgé doit faire face renvoie au « désir d’oubli ». Le premier symptôme de la maladie n’est-il pas justement un trouble de la mémoire. De plus l’idée du désir d’oubli donne du sens à l’étrangeté des troubles de mémoire de l’alzheimérien.
En effet, l’alzheimérien dans une situation gratifiante, c’est-à-dire dans une situation qui le renarcissise, récupère sa mémoire. Certes, ce n’est que temporaire, mais plus qu’étrange pour une maladie dont on nous dit que ses symptômes proviennent de la perte neuronale. En effet, si c’est de la perte neuronale que provient la perte de mémoire ou de fonction du moi, il serait logique de constater une irréversibilité dans la perte. Or, l’alzheimérien est capable, lorsqu’il est pris par surprise (dans un moment de rêverie), de répondre à une question à laquelle il était incapable de répondre cinq minutes auparavant. Ceci nous renvoie à l’hypothèse que l’oubli dans la maladie d’Alzheimer peut être un mécanisme défensif. Dans ce genre de situation, on a l’impression que c’est sa non-vigilance qui a été prise en défaut. Nous savons que, généralement, on pense le contraire, et qu’en toute logique lorsqu’une personne oublie une chose on peut penser que c’est sa vigilance, son attention, qui est en cause et justifie la réponse erronée ou l’absence de réponse. Nous sommes d’accord sur ce fait qu’en général c’est d’une distraction (quelle qu’en soit la raison) que proviennent souvent les erreurs, mais dans le cas de l’Alzheimer nous avons le sentiment que c’est tout l’inverse. Ce serait de l’absence de vigilance que proviendrait la bonne réponse. Tout comme le rêve est ce moment où le refoulé peut franchir la censure, la rêverie serait l’un des moments qui donneraient accès à la remémoration. Les défenses mises en place par le sujet ne seraient plus, en cet instant, efficientes.
Ces observations associées à de nombreux autres facteurs tels que « identité narcissique défectueuse », « tendance à la dépression », nous font dire que ce que l’on appelle la maladie d’Alzheimer est en fait la résultante d’un mécanisme défensif ayant pour origine un « désir d’oubli ». Ce serait un choix défensif mortel, véritable suicide psychique pour qui paradoxalement ne peut se donner la mort. Le sujet âgé est celui qui aujourd’hui comme hier se suicide le plus (Chauvel, 1997 ;
Le Monde, 1986), c’est là un fait scotomisé et pourtant bien réel. C’est dans les pays où il y a le plus de « fous » qu’il y a le moins de suicide (Durkheim, 1930). Cette observation faite par Durkheim en 1930 nous donne à penser que l’individu, face à certaines situations particulièrement difficiles du point de vue moral, serait amené à faire un choix. Tout individu face à de l’intolérable va en toute logique chercher à fuir ce qu’il ne peut supporter. Mais toute personne ne va pas forcément y répondre de la même manière, chaque sujet usera d’une stratégie qui lui sera propre. Le suicide en est une, et la démence
[2] en serait une autre. La raison pour laquelle on se suicide ou celle pour laquelle on choisit de quitter le monde du réel est en l’an 2000 la même qu’en 1930 : la souffrance. L’oubli ne serait-il pas chez le sujet qualifié d’alzheimérien un « symptôme-choix » ? Si tel était le cas, cela signifierait que face à une souffrance intolérable d’ordre moral, un sujet pourrait faire le choix d’une mort psychique progressive là où d’autres feraient le choix d’une mort physique immédiate.
Comme l’a si bien dit la philosophe Simone Weil « La pensée fuit le malheur aussi promptement, aussi irrésistiblement qu’un animal fuit la mort. » Et Cioran (mort de la maladie d’Alzheimer) ne disait-il pas qu’il avait depuis longtemps exorcisé le suicide ?
Face à la souffrance psychique, ne plus penser, oublier est un but fréquemment recherché. Freud a mis l’accent sur le fait que le refus de fonctionnement d’une faculté psychique (la faculté du souvenir) admet une explication qui dépasse de beaucoup par sa portée l’importance généralement attachée à ce phénomène qu’est l’oubli (Freud, 1967, 1988).
C’est pourquoi pour tenter d’en comprendre le sens dans la maladie d’Alzheimer, nous y avons associé un mythe, le mythe de Léthé. Nous avons considéré ce mythe comme « une matrice dont la fonction est de produire du sens », en prenant en compte que le fonctionnement du mythe repose sur la mise en présence d’antagonismes irréductibles (Nathan, 1985). Dans le cas qui nous intéresse, celui de la maladie d’Alzheimer, les antagonistes en présence sont la mémoire et l’oubli. Or dans la mythologie grecque, en un même lieu (près d’un oracle) existaient deux sources : la source de la mémoire (Mnémosyné) et la source de l’oubli (Léthé).
Léthé, la source de l’oubli, se situe aux enfers et c’est son eau que les morts viennent boire, pour oublier leur vie terrestre. Mais Léthé n’a pas seulement fonction de faire oublier aux morts leurs souvenirs de la vie terrestre, mais aussi de faire oublier aux âmes qui remontent vers la vie, le souvenir du monde souterrain et le souvenir du monde céleste. L’oubli ne symbolise plus la mort, mais le retour à la vie (Eliade, 1988).
Ce qui nous fait dire qu’il n’y a, dans ce qui nous est proposé dès lors qu’il est question de descente aux enfers, de possibilité de vivre que dans l’oubli et par l’oubli.
Descendre aux enfers est une métaphore bien connue, chacun y est entraîné à chaque fois que la souffrance, qu’elle soit physique ou psychique, le submerge. Pour tout sujet en proie à une douleur accablante et insupportable, se pose la question : continuer à souffrir, ou bien, par tout moyen, abolir à jamais la souffrance ?
Que peut entraîner comme conséquence une telle interrogation chez un sujet sans réelle raison de vivre ? Nous pensons que cela peut se traduire par : être ou ne plus être ? À cette question : être ou ne plus être, il ne semble pas y avoir de choix possible. Dès lors que vivre est insupportable, c’est la question du choix entre une mort physique et une mort psychique, qui se pose, choix qui se ferait au profit de la mort psychique, puisque la réponse du dément serait, selon la formule de Maisondieu, « être et ne pas être » (Maisondieu, 1989).
Ce choix d’être tout en n’étant plus, « d’un exister qui se fait sans nous, sans sujet, d’un exister sans existant » (Levinas, 1994), est en fait un non choix, non choix de celui qui ne peut continuer à vivre en état de souffrance morale, sans pour autant pouvoir mettre fin à cette souffrance par une mort physique.
Ces opposés que sont le céleste et l’enfer, pour antagonismes qu’ils puissent être, n’en sont pas moins complémentaires, car si le vécu de l’enfer se doit d’être oublié, cela suppose aussi d’oublier le céleste, en tant qu’il représente le bonheur. C’est parce que ce dernier, inscrit dans la mémoire, leur fait aujourd’hui défaut dans le réel de leur quotidien, que certains sujets, ne trouvant pas de solution qui les satisfasse, profitent de leur descente aux enfers pour boire à la fontaine de Léthé, aussi bien pour oublier leur souffrance présente que pour effacer tout ce qui serait à même de la raviver. Comme l’a si bien dit Lord Byron « Le souvenir du bonheur n’est plus du bonheur ; le souvenir de la douleur est de la douleur encore. »
Ainsi est-il logique que ce qui soit oublié en premier soit le présent, mais aussi les événements du passé qui touchent au manque du sujet. C’est pourquoi faire référence au mythe de Léthé permet de donner un sens aux comportements du sujet atteint de la maladie dite d’Alzheimer.
Mais nous n’en avons pas encore fini avec le mythe de Léthé, car dans tout mythe il y a un point qui doit être pris en compte car lui aussi porteur de sens : c’est la généalogie. Or Léthé est fille d’Eris et Eris représente dans la mythologie grecque la discorde. Cette référence généalogique rend ce mythe encore plus pertinent, puisqu’il nous renvoie au constat déjà évoqué par nous que ce sont les problèmes familiaux qui sont prioritairement évoqués par les familles comme principal facteur observé avant l’apparition des troubles des processus mentaux chez le sujet (Montani, 1994). Ainsi, non seulement Léthé est la source de l’oubli, mais qui plus est, elle est née d’Eris « la discorde ». C’est pourquoi nous dirons que de la discorde peut naître l’oubli. La discorde peut être la source de l’oubli, la discorde peut, comme dans la mythologie, engendrer l’oubli.
De la généralité à la singularité
« Quand, ivre de larmes ou de rires,
Apaisée par l’oubli de ce qu’il y a de pire,
Je rêve de soleils que la nuit sublime :
Dans leur flamme sans fin
Je m’absorbe et m’abîme
Le cœur noyé dans un océan divin »
(Couturier, 1999)
Ce poème aurait pu s’appeler « Éloge de l’oubli », en réalité il s’appelle « Soleils de nuit ». C’est un titre, à n’en pas douter, très parlant et en parfaite harmonie avec l’idée qu’il véhicule. Ce poème n’a pas été écrit pour rendre compte du mythe de Léthé et du désir d’oubli, non, il fait partie du journal écrit par une femme, Claude Couturier, qui découvrit à 49 ans qu’elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer. Ce qui est plus révélateur encore, ce sont les raisons qui la poussèrent bien avant le début de sa maladie à la rédaction de ce journal : « J’ai commencé à écrire ce journal quand l’accumulation des problèmes de la vie a commencé à me submerger » (Couturier, 1999).
Les problèmes dont elle fait état reposent sur un vécu dépressif et sur l’existence d’une discorde quasi permanente avec son mari. À propos de l’un des sujets de discorde elle écrit : « Enfin, en 1988, cette histoire se termina, mais quelque chose en moi s’était comme cassé. Ma confiance aveugle en mon mari s’était éteinte » (Couturier, 1999).
La discorde et le désir d’oubli se trouvent associés dans une autre partie de son journal, partie qui montre le désir d’oubli perçu par la malade elle-même comme un possible mécanisme défensif nécessaire à sa « survie » : « Il devenait de plus en plus susceptible et rancunier, et me reprochait des choses que j’aurais dites ou faites quelques temps auparavant, et dont je ne me souvenais absolument plus. Alors je me disais que j’avais une “faculté d’oublier les ennuis” grâce à “l’autosuggestion”, qui me permettait peut-être de survivre à tous les coups durs de la vie… » (Couturier, 1999).
Nous terminerons ce paragraphe en redonnant par un poème la parole à Claude Couturier :
« Le souffle de l’oubli
Semble comme une danse
Changeant le jour en nuit
Afin que je ne pense.
…
Il est là, dans mon cœur
Où mon esprit s’enfouit
Pour garder les bonheurs
Des jours qui s’enfuient…
Et noyer la terreur
De tout ce que j’oublie. »
Implosion (Couturier, 1999)
Un possible modèle d’étiologie multifactorielle : psychogène/génétique
Existe-t-il un lien possible entre le corps et le psychisme, entre une hypothèse génétique de la maladie d’Alzheimer et notre hypothèse psychogène, lien pouvant rendre compte de la perte cellulaire et de l’oubli ?
Cette proposition devra faire l’objet d’une nouvelle recherche, mais interdisciplinaire, puisque portant sur les travaux d’Ameisen (1996, 1999) sur le suicide des cellules, travaux qui s’harmonisent parfaitement avec notre hypothèse.
Ainsi à la question « est-ce que la perte neuronale pourrait être le fait du désir d’oublier ? », une réponse possible serait qu’à ce que nous avons appelé le suicide psychique réponde un suicide cellulaire. Or, il existe un programme génétique de suicide cellulaire inscrit dans les gènes des neurones, gènes que J.-C. Ameisen appelle « les gènes du suicide cellulaire ». Ce programme reste inactif tant que les cellules reçoivent à intervalles réguliers des signaux de survie.
Pour être plus précis, il existe des gènes liés à la question de la survie ou de la mort des cellules. La distinction faite entre survie et mort provient du fait que parmi ces gènes, il y a ceux qui ont pour fonction – en l’absence de signaux – de provoquer la mort cellulaire, et ceux dont le rôle est d’empêcher la mise en action du programme de suicide cellulaire, donc de permettre la survie des cellules. Ce chercheur relate que les gènes qui ont pour fonction d’empêcher la mise en action du suicide cellulaire jouent un rôle essentiel dans le cancer.
Il a aussi estimé que des maladies neuro-dégénératives, telles que la maladie d’Alzheimer, étaient probablement aussi concernées par ces gènes. Mais dans ce type de maladie, ce serait les gènes activateurs de la mort cellulaire qui seraient en cause.
À la lecture de ces derniers points, il est vrai qu’il est tout à fait possible de penser que la perte neuronale soit liée à des facteurs génétiques, mais ce résultat et le mécanisme physio-génétique qui le concrétiserait pourraient en fait s’avérer être la conséquence d’un processus qui initialement serait d’ordre psychique.
L’originalité d’une telle recherche reposerait sur une réelle prise en compte corps-psyché par deux sciences qui ensemble sont peut-être capables d’apporter des réponses là où aujourd’hui il n’en n’existe pas.
Paradoxalement, de par le mythe de Léthé, nous voulons démystifier la maladie d’Alzheimer en lui donnant du sens. Faire de Léthé le pendant psychique de la maladie d’Alzheimer, nous oblige – au-delà de la maladie – à prendre en compte chez le sujet âgé sa souffrance psychique et son désir d’oubli.
En révélant des intentions inconscientes, ce mythe permet de donner du sens à cette maladie. L’étiologie de cette maladie s’avère être l’un des sujets d’études les plus importants de cette fin de siècle et du siècle prochain.
Ce regard sur l’oubli que nous proposons à partir du mythe et de la psychanalyse ouvre une nouvelle voie à la compréhension de l’étrangeté des troubles de la mémoire chez l’alzheimérien.
Pour conclure, nous nous autoriserons cette pensée prétentieuse – prétentieuse dans le sens positif du terme – pensée que nous considérons fondamentale à l’approche clinique que nous venons d’exposer : Léthé ne serait-il pas à la maladie d’Alzheimer, ce qu’Œdipe est à la névrose ?
Néanmoins nous pensons que pour comprendre la maladie d’Alzheimer dans sa globalité il est sans doute nécessaire de faire cohabiter notre hypothèse avec une hypothèse génétique et ainsi donner naissance à un modèle d’étiologie multi-factorielle : psychogène/génétique, la compréhension de cette maladie reposant vraisemblablement sur l’association d’une théorie étiologique externe et d’une théorie étiologique interne.
·
Ameisen, J.-C. 1996. « Le suicide des cellules », dans Pour la science, n° 224, juin.
·
Ameisen, J.-C. 1999. La sculpture du vivant, le suicide cellulaire ou la mort créatrice, Paris, Le Seuil.
·
Aupetit, H. 1991. La maladie d’Alzheimer au quotidien, Paris, Odile Jacob.
·
Balier, C. 1979. « Pour une théorie narcissique du vieillissement », dans L’information psychiatrique, vol. 55, n° 6.
·
Berr, C. 1997. « 100 000 nouveaux cas de démence par an », dans La recherche, n° 303, novembre.
·
Campion, D. 1997. « Le cerveau est endommagé », dans La recherche, n° 303, novembre.
·
Chauvel, L. 1997. « Le suicide un siècle après Durkheim », dans Revue française de sociologie, XXXVIII-4, oct-déc.
·
Chevance, A. 1992. Psychopathologie et psychothérapie des personnes âgées, Mémoire de dess de psychologie clinique et pathologique, Université Paris VIII.
·
Chevance, A. 1999. Psychopathologie de la vie quotidienne du sujet âgé. Alzheimer, le mal de Léthé, thèse de doctorat de psychopathologie fondamentale et psychanalyse, Université Paris 7-Denis Diderot.
·
Clément, J.P. ; Paulin, S. ; Léger, J.-M. 1997. « Le risque démentiel de la dépression du sujet âgé », dans L’année gérontologique, V. 4.
·
Couturier, C. 1999. Puzzle, journal d’une Alzheimer, Paris, Josette Lyon.
·
Durkheim, E. 1930. Le suicide, Paris, puf, 1986.
·
Eliade, M. 1988. Aspect du mythe, Paris, Gallimard.
·
Freud, S. 1967. Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot.
·
Freud, S. 1988. « Sur le mécanisme psychique de l’oubli », dans Résultats, idées, problèmes, t. 1, Paris, puf.
·
JAMA. 1996. Journal de l’association médicale américaine, février.
·
Lamour, Y. 1990. L’âge de déraison, Paris, Plon (scientifique).
·
Le Monde, « Évolution des taux de suicides en France de 1950 à 1982 par sexe et par âge », 18-10-1986.
·
Levinas, E. 1994. Le temps et l’autre, Paris, puf.
·
Magne, M.-N. ; Thomas, P. 1997. Maladie d’Alzheimer, Paris, Masson.
·
Maisondieu, J. 1989. Le crépuscule de la raison, Paris, Centurion.
·
Messy, J. 1985. « Le temps du miroir brisé », dans Le journal des psychologues, n° 26, avril.
·
Messy, J. 1992. La personne âgée n’existe pas, Paris, Rivages.
·
Montani, C. 1994. La maladie d’Alzheimer (Quand la psyché s’égare), Paris, L’Harmattan.
·
Nathan, T. 1985. « Le conquérant, le prophète et le fanatique », dans Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie, n° 3.
·
Pédinielli, J.L. 1996. « Les théories étiologiques des malades », dans Psychologie française, n° 41-2.
·
Ploton, L. 1986. « Évolution des conceptions concernant la démence sénile », dans Gérontologie, n° 58, août.
·
Ploton, L. 1996. Maladie d’Alzheimer (À l’écoute d’un langage), Lyon, Chronique Sociale.
[*]
André Chevance, psychologue clinicien, psychanalyste, formateur en psychogérontologie.
[1]
Y. Lamour,
L’âge de déraison, Paris, Plon (scientifique), 1990, p. 23.
[2]
Rappelons que le mot démence provient du mot latin
dementia, qui signifie la folie en général.