2003
Cliniques méditerranéennes
Du « double sens » à l’équivoque : l’inconscient sur les chemins de la langue
Marie-Claude Casper
[*]
L’inconscient, dans une parole qui s’énonce, rencontre les propriétés de la langue. À partir du « double sens » comme l’une de ces propriétés, cette rencontre sous la forme d’une équivoque rend compte de la façon dont se nouent, pour un sujet au cœur même de sa parole, l’inconscient et la langue. Lorsque le « double sens » s’incarne dans la parole d’un sujet en terme d’équivoque, celle-ci se repère dans le mouvement d’une interprétation comme un effet de contexte.Mots-clés :
« Double sens », homophonie, équivoque, langue, parole, inconscient.
When worded into speech, the unconscious meets with the properties of language. From « double meaning » as one of these language properties, this meeting in the form of equivocation accounts for the way unconscious and language join together for a subject in the very heart of his speech. When « double meaning » is embodied in the speech of a subject in terms of equivocation, the latter can be interpreted as an effect of context.Keywords :
« Double meaning », homophony, equivocation, language, speech, unconscious.
Aussi bien sur le terrain d’une pratique clinique comme psychologue, que sur celui de la recherche comme enseignant-chercheur en psychologie clinique, notre attention se porte sur les chemins qu’emprunte l’inconscient lorsqu’il se signale à nos oreilles. Sur ces chemins, l’inconscient rencontre la langue ou plus justement ce qui de la langue se trouve mobilisé pour le sujet dans sa parole. Les modalités de cette rencontre présentent une grande diversité mais, toutes, rendent compte de la façon dont se nouent, pour un sujet au cœur même de sa parole, l’inconscient et la langue.
Il en est une pourtant qui retiendra tout particulièrement notre intérêt parce qu’elle trouve ancrage dans un procédé de fonctionnement propre à la langue lorsque celui-ci devient parole. Il s’agit de l’équivoque. C’est ainsi à partir de l’équivoque comme exemple que dans le fil de ce texte sera précisé le support linguistique susceptible d’être saisi pour que s’y inscrive l’expression d’une pensée inconsciente et dessiné, dans le mouvement interprétatif cette fois, ce qui peut en permettre le repérage.
Une des potentialités de la langue au moment de la prise de parole est ce que j’appellerai le « double sens », défini dans le propos de cet article comme une multiplicité de sens possibles pour une même séquence sonore et cela quel que soit son découpage. Propre à son mode de fonctionnement, le « double sens » est en quelque sorte constitutif de la langue. Aussi est-il prêt à l’emploi dans la parole d’un sujet.
L’enfant, dans ce temps de l’exploration des procédés de la langue, en fait l’apprentissage, souvent malgré lui, lorsque dans le mouvement de leur appropriation il est amené à souligner ce qu’il découvre comme un sens inédit. Ainsi, cet enfant de 3 ans par exemple qui, après avoir écouté son grand frère lui parler du halo de la lune, se demande, étonné et un peu inquiet, où la lune a bien pu cacher son téléphone. Ou encore, autre exemple, cet enfant de 4 ans qui, se préparant à « prendre le bus » lui dit-on, refuse tout net car, précise-t-il, pour lui, « il est bien trop lourd ».
Dans ces illustrations, ces deux enfants explorent deux procédés qui, dans le fonctionnement de la langue, confèrent une place de choix au « double sens » : la polysémie et l’homophonie. La langue est éminemment polysémique, la langue française est éminemment homophone. Ces deux procédés répondent, sur le plan sémiologique, à un principe d’économie et entraînent des effets d’ambiguïté dans la parole d’un sujet.
La polysémie est définie très classiquement dans le registre lexical puisqu’elle désigne l’existence de significations différentes pour un même mot (pour exemple : la grande majorité des mots dans un dictionnaire de langue, mots qui acceptent plusieurs emplois différents). Un mot est polysémique dès lors que les diverses significations qu’il peut prendre dans un contexte donné, sont issues dans l’histoire de la langue d’une même origine. La polysémie se distingue ainsi de l’homonymie homographique
[1], laquelle renvoie à la présence dans la langue de deux mots différenciés sur le plan de la signification mais identiques du point de vue de leur forme écrite et orale. Cette distinction est marquée dans un dictionnaire par une entrée autonome pour chaque mot. Parmi les homonymes, il est important de différencier ceux dont les chemins se croisent dans leur parcours historique, et ceux qui suivent des itinéraires bien séparés. Pour exemple
[2], le mot canon (1), désignant une pièce d’artillerie et qui nous vient de l’italien
cannone : le tube, n’a rien de commun avec le mot canon (2), désignant un chant à plusieurs voix, qui nous vient du grec
kanôn : la règle. Ce n’est pas le même cas de figure d’autres homonymes comme, par exemple, les mots grève (1) : terrain plat situé au bord de mer ou de rivière et grève (2) : cessation volontaire et collective du travail. Dans ce cas, la grève (1) du latin
grava a donné son nom à une place parisienne pour être située au bord de la Seine. Sur cette place, des personnes attendaient de l’ouvrage ce que traduisaient dès 1805 des expressions comme « faire grève », « être en grève ». De ce lien, à l’occasion d’un événement historique, entre la grève comme type de sol et le nom d’une place parisienne est né dans la langue un homonyme.
Pour l’usager, qu’il s’agisse dans le jargon linguistique de polysémie ou d’homonymie homographique, l’ambiguïté naît d’une équivalence de forme acoustique. Ce trait formel dans lequel est susceptible de se loger l’ambiguïté est désigné par le terme d’homophonie.
Cependant, si, comme nous venons de l’évoquer, l’homophonie est à l’œuvre dans la polysémie ou l’homonymie, elle se fait entendre également hors des frontières du mot. Deux séquences verbales, indépendamment des frontières lexicales, peuvent en effet être homophones dans leur composition syntactique : je veux l’avoir/je veux la voir, on est sans voix/on naît sans voix ou encore on s’aime/on sème.
L’homophonie, importante propriété de la langue française, désigne ainsi une identité de forme acoustique pour des séquences susceptibles de se voir attribuer des significations différentes. Le « double sens » est donc très étroitement lié à l’homophonie. L’un avec l’autre relèvent de la langue en ce sens qu’ils en sont des propriétés intrinsèques.
Comment alors dans la parole d’un sujet les modalités du « double sens » et de l’homophonie sont-elles mises à l’ouvrage ? Quels destins ou quels desseins peuvent-elles soutenir dès lors qu’elles sont mobilisées dans la parole d’un sujet ?
Sur le plan de la communication, le double-sens porté par l’homophonie peut, entre autres, provoquer une situation de malentendu, dans laquelle une signification est attribuée à la place d’une autre, à la place plus précisément de celle qui est attendue dans l’échange. Le terme de
quiproquo et ce qu’il laisse apparaître dans son origine étymologique
[3] pourrait venir à désigner cette situation. Une signification est donnée pour une autre, un mot est pris pour un autre. Le double-sens, dans le malentendu ou le quiproquo, se déploie dans deux directions interprétatives qui s’excluent l’une l’autre. Le « double sens » fait surgir deux significations possibles dans un
ou exclusif.
L’équivoque quant à elle, est un effet du « double sens » dans le maintien à part égale de deux interprétations différentes. Dans l’équivoque, le « double sens » ne se signale pas par un ou exclusif mais bien par un et de simultanéité. C’est bien dans cette modalité particulière qu’est le maintien des deux voies interprétatives que l’équivoque trouve sa pertinence. Ainsi peut-elle aussi bien servir une visée discursive dans les champs rhétorique ou poétique par exemple que se faire entendre dans la parole d’un sujet : le mot d’esprit en est une illustration.
Pour avoir, contrairement au rêve, quelque chose « à communiquer à un autre
[4] » et pour « accéder ainsi de façon secondaire à des fonctions non dépourvues d’importance et tournées vers le monde extérieur
[5] », Freud considère le mot d’esprit comme « la plus sociale de toutes les activités psychiques
[6] ». La fulgurance de son trait – « le mot d’esprit a, d’une façon tout à fait remarquable, le caractère d’une « idée qui vient » involontaire
[7] » –, sa concision, ses moyens techniques sont autant d’éléments appuyant l’hypothèse de « l’élaboration inconsciente que la pensée du mot d’esprit a subie
[8] ». « Ces mots sont un matériau plastique avec lequel on peut faire toutes sortes de choses
[9] ». Ainsi donc la langue s’offre à Freud au moment même où il se livre à ce travail de réduction du mot d’esprit pour en dégager la « technique
[10] » dont il note l’étendue, comme le terrain privilégié d’expression d’une pensée inconsciente. Un travail de réduction fastidieux mais néanmoins nécessaire car ces procédés se découvrant au fil de son analyse fondent l’essence même du mot d’esprit qui « se trouve invariablement annulé dès que nous éliminons de sa formulation tout ce que ces techniques ont produit
[11] ». À l’occasion d’un mot d’esprit, s’articulent, dans une parole adressée, des modalités de fonctionnement de la langue et une pensée inconsciente.
Reprenant le mot d’esprit d’un de ses confrères « Cette jeune fille me fait penser à Dreyfus. Les militaires ne croient pas à son
innocence
[12] », Freud introduit l’équivoque comme une des techniques du mot d’esprit. Dans la catégorie qui fait appel au « double sens », l’équivoque se distingue des autres procédés par son sens sexuel, et sur le plan de la formulation, celui qui nous intéresse ici, elle a pour particularité que « ce qui nous vient à l’idée, c’est tout autant l’un des sens du mot que l’autre
[13] ». C’est comme terme polysémique dans la langue que le mot d’esprit dans son élaboration inconsciente peut se saisir du « double sens » du mot «
innocence » pour créer l’équivoque de laquelle surgit l’effet comique. Ce n’est pas la polysémie du mot «
innocence » qui fait l’équivoque mais bien sa mise en œuvre en terme équivoque dans la parole d’un sujet.
Si donc on ne peut parler d’équivoque qu’à partir du moment où elle est entendue, interprétée comme telle dans un dire, ce qui peut en permettre le repérage est à chercher dans ce qui constitue le contexte de ce dire.
L’équivoque : un effet de contexte
« Mon fils a une maîtresse »
Deux hommes, qui ne s’étaient pas revus depuis quelques années, se rencontrent à la sortie de l’école où ils venaient chercher tous deux leur enfant âgé d’une dizaine d’années. Des souvenirs de jeunesse sont échangés, est rappelé ce temps passé où, jeunes hommes, ils rivalisaient auprès des filles. Dans la conversation qui s’engage par la suite à propos des institutrices, l’un d’entre eux au sujet de son fils s’exclame « mon fils a une maîtresse, je te dis que ça », à quoi l’autre lui répond « à son âge ? ».
C’est à la manière d’un mot d’esprit que l’équivoque surgit comme un effet de contexte, contexte d’un lien qui unie ces deux hommes dans une référence à leurs jeunes années, contexte de ce qui au moment de la rencontre s’est trouvé mobilisé de ce lien.
Dans cet exemple la portée comique est ouverte dans un commentaire de l’équivoque. C’est plus précisément ce commentaire qui donne au « double sens » du mot maîtresse valeur d’équivoque. L’équivoque est créée par ce commentaire, elle en est l’effet. Ce commentaire, inattendu par rapport à la première direction interprétative maîtresse/institutrice, sans pour autant dévoiler les deux sens à l’œuvre dans l’équivoque du mot maîtresse, ouvre par allusion une deuxième voie interprétative : maîtresse/amante.
L’hypothèse d’une détermination inconsciente dans l’exemple qui précède se repère aussi bien dans le surgissement d’une formulation « mon fils a une maîtresse, je te dis que ça » que dans le commentaire qui, intentionnellement, relève l’équivoque dans le rappel d’une complicité passée, retrouvée à l’occasion de cet échange.
Si l’équivoque peut faire l’objet d’un mot d’esprit, elle peut également se faire entendre dans un échange de parole à l’insu des interlocuteurs. C’est ainsi dans une interprétation, dans une écoute clinique, propre à se décaler d’une logique de communication et de compréhension linguistique, qu’elle peut être découverte.
Un enfant de 5 ans passe ses vacances dans une vieille demeure et pour rejoindre sa chambre doit gravir un escalier de pierre à propos duquel des paroles de prudence lui sont adressées : « Attention, tiens-toi à la rampe », « ne monte pas trop vite, fais doucement. » Un jour, entre les convives et les hôtes de la demeure, une conversation à laquelle assiste de loin l’enfant, s’anime au sujet de Pierre, un fantôme qui hanterait l’étage de la maison. Se trouve à cet étage la chambre qu’occupe l’enfant, une chambre que l’on dit avoir été autrefois celle de Pierre.
C’est dans ce contexte précisément que l’enfant, à l’heure du coucher, s’apprêtant à regagner son lit, monte prudemment les marches de l’escalier en disant « je monte l’escalier de pierre/Pierre ».
C’est au moment même où, dans la parole de l’enfant, le signifiant [pierre] frappe l’oreille de celui qui l’écoute que « l’escalier de pierre/Pierre » peut être interprété comme une équivoque et cela à la seule condition d’une mise en lien d’éléments contextuels. Car c’est bien dans l’association du danger à gravir l’escalier qui a été signifié à l’enfant, de la conversation des adultes au sujet du fantôme et de la peur que l’enfant peut en avoir que se manifeste par l’équivoque la façon dont inconsciemment se nouent pour l’enfant l’idée d’un danger, un escalier et un fantôme.
Envisager l’équivoque comme un effet de contexte suppose alors son interprétation comme attention portée au contexte dans une mise en lien de certains de ses éléments.
Directeur d’une petite école de village, un homme engage en début d’année scolaire une conversation cordiale et banale avec la mère d’une jeune élève qui fait dans cet établissement sa première rentrée. Cet homme est marié à l’une des deux institutrices de son école et entretient une liaison extra-conjugale avec la seconde. Parlant du personnel, le directeur de l’école, séduit par cette femme, lui dit « j’ai deux maîtresses dans mon école ». L’équivoque, créée dans la parole de cet homme à partir de la polysémie du mot maîtresse, associe dans un mouvement inconscient sa femme, son amante et l’intérêt qu’il porte à son interlocutrice.
Dans cet exemple le contexte laisse apparaître l’importance des personnes présentes qui, au moment où s’énonce l’équivoque, sont susceptibles de l’entendre. Ce que nous appellerons l’adresse peut faire repère, dans le contexte, d’une équivoque.
C’est en suivant « à la trace » ces chemins par lesquels l’inconscient se manifeste dans une écoute prête à l’entendre, qu’il est possible de penser la façon dont s’articulent dans une approche clinique les notions de langue et de parole.
Partir du « double sens » comme possibilité dans la langue pour aller, à l’occasion de sa mise en œuvre dans la parole d’un sujet, vers l’équivoque, nous entraîne à sortir d’une opposition qui depuis Saussure
[14] sépare langue et parole. L’extériorité de la langue comme système de signes se situe du côté du code et d’un ensemble de propriétés qui s’en dégagent. Aussitôt qu’une personne mobilise ce code en parlant, les potentialités qu’il implique s’actualisent sous la forme d’un dire. Benveniste en introduisant la notion d’énonciation la définit comme « un procès d’appropriation » par lequel le « locuteur s’approprie l’appareil formel de la langue
[15] ».
Parole et langue sont alors inséparables, inextricablement liées. C’est dans un rapport au code de la langue, dans sa mobilisation, que peut être soulignée la façon dont une parole dans son élaboration est traversée par une autre logique, celle de l’inconscient. La parole support de cette élaboration en porte l’empreinte. De sorte que c’est bien sur le versant de la parole et sur ce versant uniquement que cette empreinte peut faire signe pour celui ou celle qui y est attentif. Dès lors c’est dans l’arrimage d’une parole à tout ce qui peut constituer son contexte que l’interprétation de ces signes trouve sa pertinence.
[*]
Marie-Claude Casper, maître de conférences de psychologie clinique, psychologue clinicienne, faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, université Louis Pasteur, 12, rue Goethe, 67000 Strasbourg, Laboratoire de recherche en psychologie clinique : Famille et filiation, dir. Serge Lesourd (E.A. 3071).
[1]
Des mots homophones soit se distinguent sur le plan orthographique
(sceau,
sot,
saut), soit s’écrivent de la même façon (
cor de chasse,
cor au pied), ils sont alors homographes.
[2]
Paul Robert,
Le petit Robert. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française,
snl, 1976.
[3]
D’une locution latine
qui pro quod signifiant une confusion qui consiste à prendre une chose pour une autre.
[4]
Sigmund Freud (1905),
Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Gallimard, 1988, p. 320.
[5]
Ibid., p. 322.
[6]
Ibid., p. 321.
[7]
Ibid., p. 302.
[8]
Ibid., p. 304.
[9]
Ibid., p. 87.
[10]
Freud y consacre dans son ouvrage un important chapitre intitulé « La technique du mot d’esprit »,
Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Gallimard, 1988, p. 56-175.
[14]
Ferdinand de Saussure,
Cours de linguistique générale, Payot, 1976.
[15]
Emile Benveniste, « L’appareil formel de l’énonciation »,
Problèmes de linguistique générale, 2, Gallimard, 1974, p. 82.