Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-7492-0155-1
320 pages

p. 163 à 173
doi: en cours

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no 68 2003/2

2003 Cliniques méditerranéennes

L’acte de parole : réel et vérité

Roberto Harari  [*]
L’acte de parole s’inscrit dans la catégorie de l’acte. En ce sens il partage les traits de celui-ci : la référence à un début, à une coupure, à la répétition, au manque de conscience pendant le temps de sa réalisation et à l’ignorance des conséquences spécifiques de sa concrétisation, à sa condition en tant qu’inattendu, à sa lecture effective en fonction de l’après-coup. C’est pourquoi, on doit d’une part introduire sa compréhension en termes de Verleugnung (ou déni), non marquante, en tant que telle, de la perversion. D’autre part, en rapprochant la notion d’acte de parole des idées d’Austin au sujet du biais performatif du langage, on doit faire avec le langage – nous, psychanalystes – une sorte d’époché – à la façon de la phénoménologie – du référent « extérieur » (au langage) : il s’agit de travailler avec le langage comme référent du langage lui-même. Ainsi on laisse de côté la question de la vérité – ou non – du référent exogène, extérieur au langage. On quitte la notion de la langue comme système universel pour lui substituer la quasi-boutade lacanienne nommée « lalangue ». On perçoit, évidemment, comment tombe l’universel moyennant l’annulation de l’article déterminant et comment – par le son – prend place la lallation. Une fois encore, il s’agit du réel du langage et non seulement de son appréhension symbolique. C’est en définitive en fonction de la mise en œuvre des actes de parole pendant la séance que se créent les conditions pour que l’analysant puisse relancer sa turbulence pulsionnelle chargée de la nomination inventive.Mots-clés : Acte, parole, répétition, coupure, performatif, vérité, lalangue, nomination inventive. The speech act fits in with the category of the act. In this sense, it shares the features of the act itself : the reference to a start, a break, repetition, to lack of consciousness during the time of its implementation and to the ignorance of the specific consequences of its concretisation, to its condition as being unexpected, and to its effective interpretation in accordance with the deferred action. This explains why we need firstly to introduce its comprehension in terms of non-stigmatic Verleugnung (or denial) as such of perversion. Secondly, by comparing the speech act concept with Austin’s ideas on the subject of performative bias of language, we psychoanalysts need to make with language a sort of époché – as with phenomenology – of the « exterior » referent (to language) : this means working with language as referent of language itself.
We therefore put aside the question of the truth – or otherwise – of the exogenous referent, as being outside language. We quit the concept of the language being a universal system to replace it with the Lacanian near-witticism called « lalangue ». Obviously, we can see how the universal falls down in return for the cancellation of the determinant article and how – through sound – lallation comes into effect. Once again, this involves the real bies of language and not just its symbolic apprehension. Finally, it is in accordance with the implementation of speech acts during the session that the conditions for the analysand being able to trigger its drive turbulence invested with inventive nomination are generated. Keywords : Act, word, repetition, break, performative, truth, lalangue, inventive nomination.
 
I
 
 
Commençons par poser une à une les questions suscitées par la problématique du titre. Nous tiendrons compte, au départ, de l’acte. L’on sait depuis Lacan que celui-ci signale un événement vital des êtres parlants où se manifeste une coupure. C’est-à-dire qu’il indique un avant et un après. Autrement dit, il vise le cernement d’un début. Il connote par conséquent, l’incidence corrélative dérivée de l’irréversibilité. En effet, après l’acte, les choses ne seront plus ce qu’elles étaient, dans la mesure où les coordonnées valables pour revenir à la situation passée n’existent plus.
Or, alléguer de l’irréversibilité n’implique pas de postuler une progression simple et naïve ; bien au contraire, l’acte comprend l’ouverture vers ce que l’on connaît sous le nom de rétroaction, d’une part, et après-coup, de l’autre. Il y a lieu de se demander, alors : quelle différence y a-t-il entre les deux notions, étant donné qu’elles sont généralement considérées identiques ? Voyons.
Dans le cas de la rétroaction, tous les éléments coexistent, quoiqu’il se déploient successivement. L’exemple classique en est la phrase, car à mesure que l’on y ajoute les mots qui en feront partie, le sens – préalablement déterminé – se modifie. Par exemple, une chose c’est dire : « Tu es », et une autre, dire « Tu es obligé », et – soyons brefs –, il est bien différent d’affirmer : « Tu es obligé de m’obéir ». On en déduit que la libéralité pompeuse, fallicisée correspondant au « tu es » initial, s’avère dégradé par la mise en place de l’impératif catégorique final. Aussi, le caractère limitant et esclavagisant de ce dernier n’est-il ostensible et notoire que lorsque j’en viens à mettre le point final à la phrase. Ce qui démontre que tous les termes y sont présents, du fait de se déployer un à un. Il n’y a donc aucun facteur latent ou en souffrance.
Pour sa part, le célèbre après-coup montre que l’élément latent activé – dont on déduit l’existence préalable – dévoile sa force déterminante lorsque advient un élément postérieur auquel il se lie. Ainsi, le préalable implique un agir différé, repoussé de ce que l’on suppose initial. Autrement dit : l’initial ne détermine aucun événement jusqu’à ce qu’il ne soit percuté, activé par le postérieur. C’est ainsi que nous expliquons, avec Lacan, comment le trauma marque-t-il sa présence, son incidence dans, et à travers, le symptôme [1]. Cela revient à dire que le trauma n’est effectif qu’à partir de l’éclosion du symptôme. Ce dernier, pour sa part, se soutient en fonction de la jouissance apportée par l’inscription « silencieuse » du trauma.
Bref, comme on pourra le déduire, il n’est pas, dans le cas de l’après-coup, coexistence ou coprésence manifeste des éléments en jeu. En revanche, il y a co-incidence de ceux-ci moyennant une précipitation commune. Laquelle, bien évidemment, potentialise mutuellement les éléments disposés de la sorte, ce qui fait que les caractérisations en termes temporels deviennent hautement relatives.
S’abritant sous les pivots mentionnés, l’acte s’avère solidaire de la répétition. Pourquoi ? Parce que l’acte renvoie lui aussi à la commémoration d’un début. Certes, cette proposition n’en est pas moins paradoxale, pour autant qu’elle unifie la nouveauté marquée par la coupure avec le renvoi à une origine (laquelle, est, évidemment « préalable » à cette coupure). Cette origine, qu’est-elle outre mythique ? Et si elle était mythique, doit-on pour autant la disqualifier ? Aucunement, puisqu’elle indique comment la force déterminante ne doit être confondue avec aucun réalisme ingénu.
Quoi qu’il en soit, il y a lieu de se poser la question suivante : de quelle répétition s’agit-il ? Dans ce sens, il y a quelques années, j’ai dû différencier la répétition imaginaire de celle symbolique et réelle [2]. Je n’entrerai pas dans les détails – qui nous écarteraient de la thématique centrale de cet article – toutefois, je tiens à réaffirmer que l’acte, dans son marquage, ne cesse de lancer, au-delà de toute capture de la part du symbolique, et comme effet de la répétition, un réel inassimilable. Celui-ci esquive donc le registre du prévisible et de l’anticipable. Je vise par là l’incalculable, en tant que trace inhérente à tout acte. Ceci conditionne, bien sûr, une rencontre inattendue et manquée, face à laquelle il n’y a pas – dirait Freud – de « représentations d’attente ».
Autrement dit : le contrôle total des variables mobilisées par la décision de mener à bout un acte est impossible. C’est-à-dire, d’une façon ou d’une autre, qu’il s’agit d’un pari dont les résultats – ce qui relève de tout pari – ne peuvent être garantis à l’avance. D’où le surplus de réel survenant face à l’acte.
Il faut signaler, néanmoins, une autre circonstance à transcendance notable en ce qui concerne la position subjective en jeu : en de nombreuses occasions, celui qui mène à bien un acte ne s’en aperçoit pas, et n’a pas d’idées précises sur les conséquences qui en découleraient. L’on peut dire aussi, qu’il ignore même avoir « décidé » de décider. À cet égard, nous pouvons dire que l’efficience de l’acte – qu’il faut différencier, signale Lacan, de toute efficacité relative à la motilité [3] – cette efficience, disais-je, ne pourra se définir qu’après, en raison de la non-prévision absolue que nous avons mentionnée. Pour le dire en quelques mots : des actes ont lieu sans que leur agent provocateur ne le sache. Je réitère : il s’agit d’un événement marquant, mais dépourvu de « la prise de conscience » qui – suppose-t-on – devrait l’accompagner. Ainsi, tel que l’avance également Lacan, la position subjective soutenue dans, et par, l’acte, doit être caractérisée en fonction de l’opérateur connu sous le nom de déni. Déni, qui a souvent pour corrélât, une Ichspaltung, car le sujet a beau savoir, en même temps, il ne sait pas [4]. Ce qui indique comment les deux « courants psychiques » – tels que Freud les appelle – cohabitent sans se déranger, dans la mesure où elles se trouvent au-delà du principe de la contradiction. Comment sait-on qu’il sait tout en ne sachant point ? Une fois de plus, à partir des effets postérieurs.
 
II
 
 
Nous pouvons déduire de ces postulations, que nous ne sommes pas d’accord avec la définition de l’acte qui le conçoit comme une pure variante de l’action, c’est-à-dire, comme une des modalités de la mise en marche de la motilité du sujet. Comment le comprendre alors ? À mon avis, l’acte qui nous implique en tant que psychanalystes – car c’est celui que nous tenons à travailler – n’est autre que celui qui est cerné par la dimension langagière. Et celle-ci, bien entendu, ne vise pas la virtualité constituée par la langue, en tant que système général de signes, mais ce qui est mis en œuvre par ce que nous appelons parole. Il s’agit, en effet, de chaque occasion singulière où un sujet se responsabilise du langage, en tant qu’usager de ce dernier. On dirait d’emblée, du point de vue phénoménique que nous nous en rapportons seulement à l’émission verbale, au fait effectif de parler. Cependant – et pour commencer à dépasser le niveau phénoménique –, je tiens à signaler que la psychanalyse dispose d’une série de notions valables et précieuses par le biais desquelles nous gagnons de la finesse et de la précision quant au savoir linguistique relatif au moi de la conscience et de l’énoncé.
Dans cette voie, nous pouvons nous interroger sur l’expression « acte de parole ». Bien entendu, toutes et chacune des caractéristiques que nous avons définies à propos de la notion d’acte, correspondent congrûment à notre sujet. Ceci limite donc, dans la parole, une modalité dont la portée l’écarte du bavardage quotidien, courant, consensuel, où il ne s’agit que d’émettre des contremarques sémantiques indiquant l’appartenance adaptative à la communauté. Moyennant ce type d’émissions on gagne en appartenance ce que l’on perd en singularité, parce que l’on parle – éprouve, pense – « comme tout le monde ». Parce que le collectif – qui, dirait Lacan, « paratoutise » – calme et tranquillise, mais nous hypnotisant à l’état de veille, nous aliène par le biais de la servitude à l’Idéal, qu’il soit connu ou non. Mieux encore : le fait de toujours dire « oui » au voisin constitue en soi, un trait grandement définitoire de l’Idéal. C’est sans doute un Idéal capable d’atteindre des nuances persécutrices et menaçantes, du fait que la possibilité de s’écarter de la norme linguistique est punie par la ségrégation et la solitude.
Un acte de parole, en accord à ce que nous venons d’exposer, ne cherche pas à dire « oui » au préjugé collectivisant, mais aspire à articuler l’analysant à une méthode inédite de nominer son expérience vitale. Depuis cette perspective, il implique, tout au moins, un début nouveau et inédit. Par rapport à quoi ? À une succession de marques qui laisseront des traces ineffaçables chez celui qui s’introduit dans une analyse. Au moyen de la parlotte – ou de l’association libre –, alors, l’analyste sera en conditions de sceller un pacte – implicite, soit – où l’on privilégie l’importance des actes de parole, en accord au versant signalé.
 
III
 
 
Mais laissons brièvement cet angle de l’exposé pour nous glisser vers un autre vecteur non moins important des actes de parole : il s’agit de leur condition performative. L’on sait que ce vocable fut introduit par le philosophe d’Oxford J.L. Austin pour rendre compte des performances langagières dont la mise en place exclue le renvoi à une instance vérificatrice extérieure au langage lui-même. Rappelons certains des exemples traditionnels : « Je te jure », ou « je te promets », ou bien le fait de dire « oui » lorsque l’on répond au maire que l’on accepte de prendre quelqu’un pour époux. Il est clair que la performance langagière semble se suffire à elle-même, parce que l’acte s’avère réalisé, accompli, à travers le processus énonciatif lui-même. Il se trouve, en effet, que ce qui est ainsi assuré n’a pas à être vérifié par la preuve du référent. Il n’y a pas, il ne peut y avoir de vérification nécessaire de l’affirmation avancée, parce que l’on n’a pas d’information ou de description pouvant être ratifiée ou rectifiée. C’est-à-dire qu’il n’y aurait rien à constater, rien à prouver, ni rien à démentir.
Celui qui met en œuvre une affirmation performative peut « manquer à sa parole », mais dans ce cas, ce que l’on pourrait lui reprocher serait précisément cela. En effet, il n’a pas manqué à la vérité vis-à-vis de quelque chose de vérifiable « de la réalité », mais il a nié, dénaturé ou limité ce qu’il avait proféré performativement. Il a manqué, en somme. Et c’est à notre entendement d’analystes que doit parvenir cette circonstance : les faux pas liés au manquement de ce qui a été performé donnent lieu à des conflits, des autoreproches, des accusations, des malentendus et des affrontements de tous genres. Ces disputes dépassent – aussi bien dans leur portée que dans leur grandeur – les différends dérivés des désaccords provenant des énoncés dits « constatifs » par Austin.
Autrement dit, l’énoncé constatif renvoie à un référent qui lui est extérieur et dont il faut élucider sa condition de vrai ou faux. En outre, le langage y est utilisé comme un instrument pour rendre compte d’une réalité qu’il gloserait et avec laquelle il semblerait vouloir se mimer. Dans ce sens, le langage « viendrait après » la réalité évoquée. Le performatif, en revanche, se caractérise par son autoréférentialité. Ainsi, cet acte de parole constitue son propre référent, du fait d’être sui-référential. Soyons plus précis : le performatif détermine la chute du référent.
Or, est-ce vraiment ainsi ? Parce que plus tard, ce fut Austin lui-même qui remit en question sa classification. Pourquoi ? Car la postulation en jeu s’avéra inconséquente avec sa précision. Penchons-nous sur ce point. Ainsi, peut-on assurer que le critère initial du philosophe était que, je l’ai dit, pour les performatifs ce qui valait ce n’étaient pas les tables de vérité, mais le couple « felicity/infelicity », c’est-à-dire, le succès ou l’échec du propos énoncé. D’après Sh. Felman, Austin transcende ainsi la dimension du savoir, pour se glisser, de façon fructifère vers celle de la jouissance [5]. Ce qui s’avère validé lorsque nous nous apercevons que le chercheur d’Oxford affirma qu’en réalité, le fait de faillir est inhérent au fonctionnement du performatif. C’est pourquoi ses travaux sur la promesse et sur l’excuse [6] sont fort précieux pour saisir les contours du performatif.
Mais, n’en est-il pas de même avec les constatifs ? Telle est la conclusion de Austin que nous trouvons d’une énorme incidence pour la direction de la cure analytique : le langage se régit en fonction d’un performatif généralisé. Car, que disons-nous d’autre, les analystes lorsque nous assurons que l’énoncé est dépassé par l’énonciation ? Ou quand nous affirmons que les failles du langage nous importent au-delà – mais « non pas… sans » – des actes manqués ? Car, quelle étrange discipline est-ce la nôtre, qui privilégie les constructions grammaticales mal faites, les vacillations, les bégaiements, les mots et messages inachevés, les souvenirs anodins qui ne disparaissent pas, le fredonnement de chansonnettes toute bêtes mais fort récurrentes, les noms que nous savons incorrects mais qui s’imposent à nous inéluctablement, et ainsi de suite ? La discipline dont le domaine est cerné par ce périmètre a été nommée par Lacan – au moyen d’une boutade impeccable – linguisterie. Cette nomination, c’est clair, emboîte en un mot la linguistique et l’hystérie, déterminant par là leur co-appartenance, leur implication réciproque.
Mais pourquoi l’hystérie ? Parce que celle-ci rend compte de la position de tout analysant dans la cure analytique, au-delà de la pathologie dans laquelle on pourrait l’encadrer. En effet, l’artifice analytique hystérise, parce qu’il induit de façon féconde cette dimension : celle de la question, du questionnement du maître, de la demande d’amour, du désir insatisfait, entre autres. Ce déploiement langagier particulier de l’analysant est cerné par le vocable de cette nouvelle « discipline ».
Or, ceci n’est que partiellement correct. Parce qu’il nous reste à rendre compte de l’articulation de l’analyste, du fait que lui aussi s’avère impliqué par la portée de la linguisterie. Il est évident que nous avons à souligner rigoureusement sa disparité subjective vis-à-vis de l’analysant, car autrement, il envahirait sa place en dérapant vers un rapport erroné d’ordre intersubjectif. Comment s’articule-t-il, alors ?
 
IV
 
 
Faisons un petit détour pour tâcher de mieux préciser la question. Centrons-nous pour ce faire sur la séance initiale de Le savoir du psychanalyste. Le 4 novembre 1971, Lacan essaya de mentionner les auteurs du célèbre Vocabulaire de la Psychanalyse, mais il dit Vocabulaire de la Philosophie, dont le responsable est A. Lalande. C’est à partir de cet acte manqué, que Lacan construit un néologisme homophonique avec la langue – qui, tel qu’on l’entend, est une paronomasie de Lalande – : il dit, donc, lalangue et ajoute : « […] comme l’écris maintenant – j’ai pas de tableau noir… ben, écrivez lalangue en un seul mot ; c’est comme ça que je l’écrirai désormais [7] […] ».
Nous pourrions formuler de nombreuses déductions valables à partir du fondement de ce concept « lalangue », toutefois nous ne retiendrons que celles-ci : 1) un lapsus de l’analyste a un effet d’interprétation ou, plutôt de forçage ; 2) lalangue n’a rien à voir avec aucun dictionnaire, comprenant ce dernier à partir de la perspective métaphorique, tels les signifiants congelés qui nomment le statisme de la jouissance parasitaire de l’analysant ; 3) en abolissant l’autonomie de l’article défini « la », l’universalisation en est cassée, par conséquent l’analysant s’avère stimulé pour continuer dans la voie de la singularité ; 4) Lalande et lalangue convoquent la lallation, qui ne connote pas simplement un stade psychologique de l’apprentissage du langage, mais un savoir-y-faire-avec la langue ; 5) c’est précisément ce qui indique que la langue n’implique aucun « niveau » du langage, mais une indication pour l’analyste dans sa manière de forcer la langue quotidienne, ce à quoi l’on parvient – voir l’insistance de Lacan sur l’écriture de son nouveau vocable – essentiellement à travers l’homophonie qui a besoin de l’écrit pour être découpée ; 6) nous visons l’établissement d’une primauté de l’équivoque, tout en mettant de côté les unités claires et distinctes (qui seraient les monèmes de la Linguistique).
Avons-nous synthétisé ceci abruptement ? Il est question, pour le psychanalyste, de tenter de donner à chaque mot le statut enseigné par l’opération de Lacan lors de l’invention du vocable lalangue [8]. Tel est le forçage de l’analyste dont nous avons parlé, tel est son agir pour « toucher » les bouts du Réel de l’analysant. Et telle est, par conséquent la modalité spécifique par laquelle l’analyste inscrit sa praxis dans la linguisterie. Voilà ce qu’il nous restait à préciser.
 
V
 
 
Je tiens à signaler que cette introduction de lalangue par Lacan survient à peine trois mois avant l’introduction de la chaîne borroméenne à trois éléments qui eut lieu le 9 février 1972, lors du Séminaire… ou pire. S’agit-il d’un simple hasard ? Je ne le crois pas, puisque le travail avec les chaînes et ses chaînons, de par son écriture, permet précisément un maniement tel de, et avec, l’espace, qu’il facilite de concevoir le dépeçage, la mobilité, le nouage et le dénouage des lettres des mots. Par exemple, le vocable lalangue réalise en lui-même, ce que la topologie nodale désigne comme une de ses opératoires spécifiques, appelée mise en continuité. En effet deux consistances s’y nouent – s’embranchent –, et en font une seule. On considère également l’opération inverse : la mise en discontinuité, où à partir d’une consistance, et moyennant la coupure, on en obtient deux. C’est donc à partir des opératoires précipitées, que Lacan conçoit, dans la dernière étape de son enseignement – notamment les Séminaires 23 et 24 – la continuitéet l’homogénéitéparmi les registres Réel et Imaginaire.
Cette continuité – qui implique, certes une revalorisation de l’Imaginaire qui était auparavant quasiment méprisé – déplace l’ancienne primauté du Symbolique. C’est que le mensonge est une pratique ayant beaucoup de points en commun avec ce registre, lequel ne semble pas s’entendre fort bien avec la vérité.
 
VI
 
 
Nous voici donc sur le point crucial de notre travail, que nous pourrions formuler comme suit : les actes de parole, rétro-fondés en tant que tels à partir de l’opératoire langagière de l’analyste inséré dans la linguisterie, sont-ils tributaires de la vérité ou du Réel ?
Pour commencer l’analyse finale de notre question, il y a lieu d’introduire une précision de Lacan incluse dans L’étourdit. Il y soutient ceci : le rapport qu’entretient la vérité avec le Réel peut être métaphorisé par le biais de l’inceste, car il est impossible de dire la vérité sur le Réel. Et dérivant vers l’adjectif « vrai », il affirme que ce n’est pas le mot qui convient au Réel [9]. En effet, la question oscille de l’interdit à l’impossible. Ainsi, vérité et réel ne copulent-ils pas, puisqu’il n’y a pas de rapport sexuel entre eux.
Jusqu’ici, nous avons exposé les énoncés – disjonctifs – qui peuvent constituer notre point de départ. Bien évidemment, les assumer directement implique un risque important : celui de considérer – et fort abstraitement – cette ponctuation de Lacan comme un fait acquis. Tâchons donc de l’interroger, de la préciser.
Il y a lieu d’assurer, alors, que le Symbolique – à la manière du constatif initial de Austin – tend à poser une correspondance entre le mot et le référent. Il s’agit, comme on le sait, de la théorie adéquationniste selon laquelle le nom et la chose nommée entretiennent entre eux un lien solide. Conscient, bien entendu, de l’importance de ce fantasme étendu, Lacan revendiqua l’enseignement dérivé de Heidegger quant à la conception de la recherche de la vérité comme opératoire de dévoilement. C’est donc là que s’inscrit, la célèbre aletheia, ou désoccultation, qui permettrait d’accéder à la vérité au-delà de toute adéquation. Au moyen de cette proposition, Lacan tentait d’esquiver également le caractère tautologique inhérent aux tables de vérité, selon lesquelles on affirme que le vrai est vrai et que le faux est faux [10].
Cela dit, le dé-voilement – tel que le mot lui-même l’indique –, re-voile, ce qui lance la cure vers la voie de l’infinitude, de l’interminabilité. Congrûment à cela – dans L’étourdit, également – Lacan rapproche la aletheia du vocable allemand Verborgenheit, qui dénote ce qui est caché, éloigné et solitaire, car « […] rien ne cache autant que ce qui dévoile [11] […] ». À mon avis, cette assimilation implique une manière indirecte de formuler une autocritique à sa proposition initiale.
Somme toute, soutient-il dans L’insu… : « Le vrai, c’est ce qu’on croit tel : la foi, et même la foi religieuse, voilà le vrai qui n’a rien à faire avec le Réel [12] ». Voyons donc ce qui est assuré vis-à-vis de la vérité : correspondance, tautologie, dé-voilement incessant, occultation, mensonge, croyance fidéiste au monde religieux. Il est clair que ce que nous prétendons qu’il se passe dans une analyse ne peut s’exprimer en ces termes. Certes, s’il s’agit de faire des accords, il n’est aucune objection quant à la vérité. C’est ainsi que le démontre indiscutablement la religion en tant que donneuse d’un sens préexistant et totalisateur. Mais notre praxis vise la génération inventive de signifiants nouveaux capables de définir, d’« écrire » en faisant acte – c’est-à-dire, la façon singulière et inédite – des expériences de la vie de l’analysant, moyennant une réorganisation des lettres. Et bien, ceci ne peut arriver que dans une cure où l’analyste met en acte son articulation à la linguisterie.
 
VII
 
 
Telle est, à mes yeux, l’origine de la coalescence qui, se soutenant sur la disparité subjective, définit le devenir et l’efficience de la cure analytique. Caractérisons-la de la sorte : quelqu’un – l’analysant – ose parler de bêtises, voire de conneries, en acceptant l’invitation à s’introduire dans une convention langagière éloignée de tout faux pragmatisme (courant dans la psychothérapie, il faut le préciser). L’analyste, quant à lui, ose traiter chaque mot en accord au principe que chacun d’eux est un « […] sac à malices, où règne l’équivoque de l’homophonie », d’après une affirmation précise de J.-J. Lecercle [13].
Bref, l’acte de parole implique la nomination d’un signifiant nouveau qui permettra à l’analysant, à partir de la turbulence pulsionnelle, de réaliser des chaînes inédites de lettres. Ce qui est, sans nul doute, tributaire des bouts appréhensibles du Réel dans la cure analytique.
 
NOTES
 
[*]Roberto Harari, psychanalyste, Argentine.
[1]J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans Écrits, Le Seuil, Paris, 1966, p. 839.
[2]R. Harari, La repetición del fracaso, Nueva Visión, Coll. Freud ◊ Lacan, Buenos Aires, 1988, p. 133-160.
[3]J. Lacan, Séminaire « L’acte psychanalytique », 15, séance du 15/11/1967, inédite.
[4]S. Freud, « La escisión del yo en el proceso defensivo », dans Obras Completas, Amorrortu, Buenos Aires, 1980, t. XXIII, p. 275-278.
[5]Sh. Felman, Le scandale du corps parlant, Paris, Le Seuil, 1980, p. 84.
[6]J.L. Austin, « Alegato en pro de las excusas », dans V.C. Chappell (sous la direction de), El lenguaje común. Ensayos de filosofía analítica, Tecnos, Madrid, 1971, p. 57-83.
[7]J. Lacan, Le savoir du psychanalyste. Entretiens de Sainte-Anne, séance du 4/11/1971, inédite.
[8]J.-J. Lecercle, La violence du langage, Paris, puf, 1996, p. 47.
[9]J. Lacan, « L’étourdit », dans Scilicet, 4, Paris, Le Seuil, 1973, p. 9, 37 et 33.
[10]J. Lacan, Séminaire « L’objet de la psychanalyse », 13, séance du 12 janvier 1966, inédite.
[11]J. Lacan, « L’étourdit », op. cit., p. 8.
[12]J. Lacan, Séminaire « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », 24, séance du 14/12/1976, inédite.
[13]J.-J. Lecercle, op. cit. (Les italiques sont à moi).
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[2]
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[4]
S. Freud, « La escisión del yo en el proceso defensivo », d...
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[5]
Sh. Felman, Le scandale du corps parlant, Paris, Le Seuil, ...
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[6]
J.L. Austin, « Alegato en pro de las excusas », dans V.C. C...
[suite] Suite de la note...
[7]
J. Lacan, Le savoir du psychanalyste. Entretiens de Sainte-...
[suite] Suite de la note...
[8]
J.-J. Lecercle, La violence du langage, Paris, puf, 1996, p...
[suite] Suite de la note...
[9]
J. Lacan, « L’étourdit », dans Scilicet, 4, Paris, Le Seuil...
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[10]
J. Lacan, Séminaire « L’objet de la psychanalyse », 13, séa...
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[11]
J. Lacan, « L’étourdit », op. cit., p. 8. Suite de la note...
[12]
J. Lacan, Séminaire « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile...
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[13]
J.-J. Lecercle, op. cit. (Les italiques sont à moi). Suite de la note...