2003
Cliniques méditerranéennes
Autres travaux
Sauvagerie de l’interprétation en psychosomatique
Pascal-Henri Keller
[*]
Les principales théories en psychosomatique ont été le fait de
psychanalystes. Interroger la pertinence de ces constructions au regard de la
logique médicale, dont l’aboutissement est la guérison, est improductif du
point de vue épistémologique. En revanche, l’examen critique des modalités de
leur mise au point autorise le renouvellement des perspectives offertes par le
dispositif d’interlocution qu’elles sont parvenues à imposer dans le champs de
la médecine. Un extrait clinique permettra ici d’envisager le contenu potentiel
d’un tel changement de paradigme, fondé sur le renoncement au modèle
défectologique de l’appareil psychique ainsi qu’à son implication en termes de
causalité.
Mots-clés :
Psychosomatique, Interlocution, défectologie, causalité, maladie de Crohn.
The principal theories in the field of psychosomatics are the
work of psychoanalysts. Questioning the relevance of these constructions to
medical logic – the end result of which is healing – is unproductive from the
epistemological point of view. However, a critical examination of how they have
been developed leads to a renewal of the perspectives offered by the
interlocution devices that they have succeeded in imposing in the field of
medicine. Thanks to a clinical extract, it is possible here to envisage the
potential content of such a paradigm shift, based on the abandonment of the
defectological model of the physical apparatus and of its involvement in terms
of causality.
Keywords :
Psychosomatics, interlocution, defectology, causality, Crohn’s disease.
L’anecdote est connue : au VIe congrès de Psychanalyse de La Haye en
1920, G. Groddeck s’autoproclame ainsi : « Je suis un psychanalyste sauvage. »
À cette période, il est manifestement animé de la volonté de se démarquer des
psychanalystes « domestiqués » qui, en cette occasion, constituent l’entourage
immédiat de Freud. Il est vrai que le domaine où Groddeck s’engage à cette
époque, celui des maladies organiques, est à cette époque assez peu investi par
la psychanalyse officielle. Par ailleurs, les méthodes qu’il utilise pour se
lancer dans une telle exploration sont loin d’avoir reçu l’aval des instances
officielles de la psychanalyse. Ce que l’on va examiner ici, c’est la manière
dont la démarche en psychosomatique, depuis l’initiative groddeckienne
jusqu’aux actuelles théorisations dans ce domaine, est continuellement
traversée par l’impératif d’une tension permanente entre « changement et
permanence
[1] ».
Fondée simultanément sur l’avènement de savoirs nouveaux
concernant le fonctionnement corporel, et dans le même temps tenue par cette
exigence de l’humain malade, aux prises avec l’exigence d’un sens à donner à sa
souffrance, l’approche psychosomatique a sans cesse oscillé entre sa fidélité
aux idéaux de la subjectivation psychanalytique, et sa dépendance à l’égard
d’une efficacité médicale toujours croissante. Comme le souligne M.-J. Del
Volgo, il s’est ainsi créé « une tension entre un courant qui s’éloignait de la
médecine comme paradigme et un courant qui en explorait le champ clinique
traditionnel. Cette tension s’est toujours déployée sans relâche et a sans nul
doute contribué à entretenir le malentendu entre médecine et psychanalyse, les
polémiques les plus vives entre psychogenèse et organogenèse
[2] ». Mais la recherche du sens de la
souffrance se situant aux fondements même de la démarche analytique, les
psychanalystes, de toutes façons, n’auraient pas longtemps pu se tenir à
l’écart du dispositif où sont traitées les personnes malades et leurs
maladies.
Toutefois, si les tourments liés à l’infortune d’une existence
humaine simultanément relationnelle et psychocorporelle, se disent et
s’entendent le plus souvent à l’aide de mots, Freud n’a jamais omis, on le
sait, d’en rappeler la nature équivoque, inspirant par là même à Lacan et à ses
successeurs l’essentiel de leurs propres découvertes. En s’engageant sur le
terrain de la souffrance physique, et malgré la tentative de Groddeck d’y tenir
un discours aux ambitions monistes, la psychanalyse s’est donc progressivement
trouvée aux prises avec une réalité psychique différente de celle sur laquelle
était forgé son dispositif conceptuel : les mots de la médecine qui désignent
les sources de la souffrance physique quant à eux, prétendent à la désignation
d’un réel non ambigu. Autrement dit, à méconnaître les effets sur elle-même, de
la fréquentation de cette discipline technoscientifique qu’est devenue la
médecine, aux prises avec des réalités établies et tangibles ainsi que de
fulgurants progrès, la psychanalyse a pris le risque de perdre de vue ce qui
fondait la pertinence de son propre dispositif, à savoir qu’elle porte
attention moins au faire qu’aux dires.
Ce que je vais soutenir ici, c’est que les théoriciens en
psychosomatique témoignent, par leurs énoncés mêmes, des conséquences de leur
aveuglement face à cette prise de risque. Afin de développer cette thèse, je me
propose : 1) d’évoquer tout d’abord l’enjeu premier de cette situation : le
discours tenu par le sujet atteint d’une maladie organique ; 2) d’aborder
ensuite les différents aspects que peut revêtir dans ce contexte une approche
psychanalytique, tout en en repérant les principales conséquences ; 3) de faire
enfin valoir l’intérêt d’un dispositif qui placerait comme ressort de son
efficace, non pas un raisonnement posé en termes causaux, mais l’instauration
d’une position du sujet que l’on pourrait désigner du terme de
métasémiotique.
La personne devenue malade : un sujet ?
À l’époque où Groddeck lance donc sa célèbre et provocante
formule aux psychanalystes, ceux-ci, bien que pour la plupart médecins, sont
essentiellement préoccupés par la psychopathologie (névrose, psychose et
perversion, pour s’en tenir à l’essentiel). C’est d’ailleurs une terminologie
médicale qui domine alors sans conteste dans les écrits psychanalytiques, où il
est régulièrement question de « malades », de « symptômes », et bien entendu de
« guérison ». À cette même période, si la nosographie des maladies organiques
ne cesse de s’enrichir, et que la physiologie autorise une connaissance de plus
en plus précise des fonctions et organes corporels, les moyens d’action
thérapeutique en revanche, demeurent assez réduits.
Première remarque : ce décalage – toujours actuel – entre un
savoir sur l’organisme ne cessant de s’accroître et un pouvoir thérapeutique
marquant parfois le pas, serait, pour nombre d’observateurs critiques, la
principale raison d’apparition des théories en psychosomatique comme du succès
qu’elles rencontrent chez les partenaires du soin. Cette analyse, défendue par
des personnalités scientifiques
[3] aussi bien que profanes
[4], soutient que les croyances dans le
domaine dit « psychosomatique » s’expliquerait surtout du fait de l’impuissance
thérapeutique, elle-même liée à l’ignorance persistante de certains processus
physiopathologiques à l’œuvre dans les maladies.
Du côté des scientifiques, Dantzer est l’un de ceux ayant
tenté, afin de valider cette thèse, d’en démontrer le bien fondé en proposant
de répondre expérimentalement à la question : « Pourquoi éprouvons-nous (les
humains) le besoin de recourir à des explications psychiques de la maladie ? »
La démonstration quant à elle, s’appuie tout d’abord sur un postulat : « (on
doit) pouvoir retrouver l’équivalent de cette subjectivité causale chez
l’animal. » Le schéma expérimental proprement dit réside dans le
conditionnement d’un rat ou d’un pigeon incitant cet animal à attribuer
faussement à un aliment (ou même à un événement quelconque) la « cause » d’une
intoxication alimentaire. L’animal qui évite désormais tel aliment ou tel
événement considéré comme « cause » de sa maladie est comparé par le chercheur
au patient humain qui cherche à donner du sens à sa souffrance organique. Ce
dernier se trouve de facto, dans cette démonstration, réduit à un organisme
abusé par sa subjectivité causale, « biologiquement » programmée
[5].
Du côté des profanes, c’est S. Sontag qui, en tant qu’usager de
la médecine, a choisit de la façon la plus percutante de dénoncer et de
combattre la mystification que représente, selon elle, l’usage métaphorique du
cancer
[6], réitérant
cette dénonciation dix ans plus tard, avec un nouvel ouvrage concernant cette
fois le sida
[7] ; ce
second essai révèle toutefois l’enjeu proprement métaphorique du premier. En
effet, elle y déclare que son premier combat contre les métaphores du cancer
correspondait à cette période, et pour elle, au combat qu’elle menait « avec
rage » contre son propre cancer – ou plus exactement son état de malade
cancéreuse. Le plus remarquable de ce témoignage réside dans la rage avec
laquelle Susan Sontag affirme combattre ces métaphores, du fait que, selon
elle, « la réputation même de cette maladie ajoutait aux souffrances de ceux et
de celles qui en souffraient », déclenchant chez eux « honte » et même « dégoût
» envers leur maladie. Ce sont donc bien des mots qui provoquent chez elle
l’envie de doter les malades (y compris par conséquent elle-même) « (d’)un
instrument susceptible de dissoudre ces métaphores
[8] […] ».
Il n’est pas interdit d’interpréter ces deux sortes de prises
de positions, scientifiques et profanes, comme une véritable croisade – non
concertée – contre l’usage d’un discours autre
que médical à propos des maladies dont s’occupe la
médecine.
Seconde remarque, pour en revenir à Groddeck, pionnier en
psychosomatique et tout à la fois médecin et psychanalyste : l’enjeu
initialement fixé par lui consiste moins à lutter contre le savoir de la
médecine et ses discours qu’à parvenir à restituer leur place à ceux du malade.
Et c’est bien la psychanalyse qui, par la nature de son dispositif
phénoménotechnique fondé sur l’interlocution, offre précisément l’occasion au
malade de se faire entendre sans pour autant être contredit par un discours qui
de facto disqualifierait le sien.
D’ailleurs, les centaines de conférences tenues par Groddeck (plus de cent
conférences dans son « satanorium » entre 1916 et 1919) ainsi que son célèbre «
Livre du ça
[9] » en
témoignent : la psychanalyse en médecine doit parvenir à provoquer un
renversement de perspective dans la façon d’aborder l’état pathologique, du
point de vue du médecin comme de celui du malade. Le premier devant considérer
désormais qu’il n’est pas « maître du malade », le second qu’il n’est pas
maître de la maladie, les deux devant admettre qu’une force est à l’œuvre dans
le déroulement du processus pathologique, qui les dépasse l’un et l’autre, le «
ça
[10] ». On sait
aujourd’hui ce qu’est devenu l’enseignement groddeckien : réduit le plus
souvent à une caricature et ressemblant vers la fin de sa vie à un véritable
délire, il ne parviendra jamais à apparaître autrement que comme les
balbutiements d’une médecine psychosomatique naissante, à qui il reste à
atteindre sa maturité.
Quant aux promoteurs de cette médecine dite « psychosomatique »
qui vont succéder à Groddeck, s’ils sont bien des psychanalystes eux aussi, il
est devenu indispensable de réfléchir à la place qu’ils ont tenté d’occuper
dans le dispositif médical, et de se demander si cette place correspond
toujours aux exigences de l’éthique psychanalytique. Sans développer plus avant
cette question pourtant cruciale, on peut rappeler ici que le souci éthique du
psychanalyste – que Lacan s’est longuement attaché à interroger –, vise en
particulier le désir, y compris celui de guérir : « Nous avons à chaque instant
à savoir quel doit être notre rapport effectif avec le désir de bien faire, le
désir de guérir […], je dirai plus, on pourrait de façon paradoxale, voire
tranchante, désigner notre désir comme un non-désir de guérir
[11]. » L’acte analytique vise
moins, selon lui, le soulagement des symptômes dont se plaint le patient que le
déploiement de la parole lui permettant d’y être représenté. Sa parenté avec
l’acte médical n’en n’est pas moins soulignée par Lacan : « La guérison,
dit-il, c’est une demande qui part de la voix du souffrant, d’un qui souffre de
son corps ou de sa pensée. L’étonnant est qu’il y ait réponse, et que de tout
temps, la médecine a fait mouche par des mots
[12] ». Raison de plus, lors de la sollicitation du
somatique, pour que le désir du psychanalyste – plus que celui de tout autre
intervenant –, face l’objet, de sa part, d’une vigilance toute
particulière.
Concernant cette question du désir en médecine – qu’il s’agisse
de celui du praticien comme de celui du malade –, il est arrivé que les
médecins eux-mêmes tentent, eux aussi, d’y repérer une priorité. Que l’on
évoque le chirurgien René Leriche ou bien Canguilhem, le souci placé par eux au
centre de la démarche médicale est avant tout celui du respect dû à la personne
du malade, sous la forme de ce qu’ils ont appelé l’un après l’autre, la «
maladie-du-malade », et qui, selon eux, a logiquement la priorité sur la «
maladie-du-médecin ».
Pour l’instant, nous nous contenterons d’examiner brièvement
comment les psychanalystes s’y prennent de leur côté, afin d’inscrire leur
approche et leur désir dans ce cadre du traitement des maladies du corps, dont
l’enjeu éthique n’est pas le leur, puisque
le
souci du bien y prévaut sur celui de vrai
[13].
Le retour du non-théorisé
En effet, ce que je vais aborder maintenant concerne les
répercussions de cette tentative menée par les théoriciens en psychosomatique
qui, dans ces conditions, engagent la démarche psychanalytique dans une voie
différente de celle qui la fondait primitivement. Cette tentative répond en
réalité à deux exigences qui, bien que provenant de deux origines différentes,
vont apparemment dans le même sens.
La première provient des psychanalystes eux-mêmes ; médecins de
formation pour la plupart, certains d’entre eux sont soucieux de faire tenir
ensemble, d’un côté leur logique professionnelle initiale, issue de leur
formation médicale (en relation avec le corpus de connaissances séculaire qui
s’y rattache), et d’un autre côté leur logique psychanalytique, issue à la
fois, et d’un corpus théorique récent (en voie d’édification) et de leur
analyse personnelle (souvent en cours).
La seconde exigence ayant contribué à l’édification de théories
en psychosomatique sous leur forme actuelle, est celle provenant des malades
eux-mêmes. En effet, ce sont eux qui proposent – quand l’occasion s’en présente
–, leur propres schémas ou récits explicatifs concernant les troubles dont ils
sont atteints.
Sous la pression de cette double exigence, nombre d’analystes
se sont mis au travail, afin de s’établir comme théoriciens de la
chose psychosomatique, c’est-à-dire
capable de situer leur nouveau champ de compétence, non plus seulement sur le
plan du fonctionnement psychique mais également sur le plan biologique. Il
n’est bien sûr pas question ici d’énumérer la longue liste de ces
analystes-chercheurs en psychosomatique, dont le plus connu a été sans doute
été ce psychanalyste dit « de la première génération » auquel Freud avait
suggéré de travailler dans une clinique de Berlin, Franz Alexander. Dans le
premier ouvrage explicitement consacré à la « médecine psychosomatique »,
Alexander témoignait en ces termes de la nouvelle alliance théorico-pratique
entre psychanalyse et médecine : « (la) contribution la plus importante que la
psychanalyse ait apportée à la médecine est d’avoir ajouté au microscope
optique un microscope psychologique. Ce nouvel instrument est une technique
psychologique qui permet une investigation minutieuse de la vie émotionnelle du
malade. […] Les soins physiques et psychiques donnés au malade peuvent être
coordonnés dans une thérapie médicale intégrale. C’est là le véritable sens de
la médecine psychosomatique
[14] ».
Sous les formes les plus diverses, et en le nuançant autant
qu’il est possible, c’est en définitive ce schéma – celui de la contribution de
la psychanalyse aux soins médicaux – qui a prévalu dans tous les esprits, celui
des psychanalystes comme celui des médecins, voire des patients eux-mêmes.
Quant aux différentes théories élaborées par la suite, édifiées sur ce même
principe, elles ont, à peu de choses près, produit les mêmes effets. Et de ces
différents effets, j’en retiendrai deux ici, qui apparaissent invariablement,
quelle que soit l’orientation théorique de ces courants en
psychosomatique.
Le premier est la perspective défectologique de l’appareil
psychique, notion que j’ai longuement développé par ailleurs
[15]. Dans cette perspective,
il apparaît que chacun de ces courants théoriques emprunte au raisonnement
médical la notion d’un appareil – psychique en l’occurrence – présentant
diverses défaillances. En envisageant les concepts psychanalytiques sous cet
angle, ce qui est par conséquent en cause, ce sont des défaillances de
l’appareil psychique qui, dûment constatées, participent (différemment selon
les auteurs) à l’instauration des troubles corporels observés.
Le second de ces invariants théoriques est la participation «
thérapeutique » du psychanalyste à l’évolution (favorable de préférence) de ces
troubles. Encore une fois indépendamment de la position théorique défendue par
l’analyste impliqué dans ce champ dit « psychosomatique », il est remarquable
de constater qu’il s’attribue systématiquement une responsabilité effective
dans la résolution (ou simplement l’évolution) du symptôme corporel, tel que la
médecine en rend compte.
À partir de ce double constat, il faut bien admettre que
l’intervention psychanalytique, lorsqu’elle est envisagée dans une perspective
psychosomatique, est entraînée comme malgré
elle, à se dérouler selon la logique de l’intervention médicale.
Autrement dit, l’activité psychique du patient y est considérée pour autant
qu’elle explique, ou contribue à expliquer, l’apparition du désordre organique
; quant à l’activité psychique du psychanalyste, elle vise à ce que ses modes
d’intervention contribuent à la disparition du désordre en question, ou en tous
cas à son évolution favorable.
Pour que cette attitude contributive du psychanalyste au soin
médical soit possible, on peut faire l’hypothèse qu’une seule condition suffit
: que le psychanalyste dispose en la circonstance d’une représentation quasi «
naturaliste » de l’appareil psychique, celui-ci pouvant alors être envisagé
comme partie intégrante de l’organisme humain. C’est d’ailleurs cette «
insertion » du psychique dans l’organique qui rend logique d’admettre que les
perturbations du premier ont un retentissement sur le second, dont il se révèle
finalement faire intrinsèquement partie. Les exemples de cette conception
presque « organique » de l’appareil psychique sont légion.
Pour l’instant, je me contenterai ici de citer l’un des plus
récents ouvrages en psychosomatique, émanant de l’école de Paris, volontiers
considérée comme la plus représentative dans ce domaine, et dans lequel on peut
lire : « […] on le sait, le travail psychique peut
protéger le corps (souligné par moi)
contre un éventuel mouvement de désorganisation somatique […], l’étude sur les
patientes suspectes de cancer du sein le démontre » ; ou plus loin : « […] les
sujets à l’organisation psychique fragile, voire
défaillante (souligné par moi), peuvent
néanmoins bénéficier d’une psychothérapie psychanalytique aménagée qui
entraînera […]
l’amélioration
(souligné par moi) de leur symptomatologie somatique
[16] ».
Dans l’actuel contexte de « biologisation » de l’activité
psychique, dominé par les travaux de neurophysiologistes en vue comme J.-P.
Changeux
[17], on peut
se demander s’il est en réalité possible de résister à ce type dominant de
représentation ? Ce ne sont pourtant pas les mises en garde qui manquent, ni du
côté de la psychanalyse, avec les travaux de M.-J. Del Volgo, recommandant
inlassablement de ne pas confondre « événement de chose et avènement de
mot
[18] », ou ceux de
Gori, pour qui l’entendement analytique impose de n’avoir à se soucier que de
la parole, quelques soient les événements qu’elle s’emploie à décrire
[19], ni même du côté du discours social qui
dénonce régulièrement « l’illusion scientiste » de ces conceptions
biologisantes de la pensée, autant que la « psychologie bétaillère » qu’elles
recèlent et les « renoncements à la pensée » qu’elles impliquent à terme
[20].
S’il est inutile ici de rappeler à quel point le psychisme est
indiscutablement enraciné corporellement – voire biologiquement –, il n’est pas
moins inutile de souligner à quel point, s’il se manifeste, c’est à travers une
parole qui, comme le formule Lacan, « est une parole dans la mesure ou
quelqu’un y croit ». Dans une approche qui se dit « psychosomatique » plus
encore sans doute que dans n’importe quel autre domaine, il semble nécessaire
aujourd’hui de rappeler incessamment à quel point, pour le psychanalyste, c’est
moins le réel du corps qui importe que la parole du sujet, celui qui en souffre
et s’en plaint (pour autant, bien sûr, que le psychanalyste est assuré par
ailleurs des soins que reçoit le malade, compte tenu de l’état de ce
corps).
Peut-on remplacer le modèle défectologique en psychosomatique
?
Aborder le malade atteint de maladie somatique à partir de
l’hypothèse de l’inconscient pose, on l’a vu, cette question :
l’inconscient du malade participe-t-il
effectivement au désordre corporel pathologique ? Si, dans
l’ensemble, la réponse implicite à cette question est affirmative pour toutes
les théories en psychosomatique, la clinique psychanalytique en revanche,
impose de s’en tenir exclusivement à ce qui s’énonce entre le malade et son
interlocuteur, indépendamment de toute vérification dans le réel biologique du
désordre corporel concerné. Sur ce point, le constat est le suivant : à la «
sauvagerie » du symptôme organique, dans sa survenue comme dans son évolution –
au sens ou le mot « sauvage » implique, sans intervention humaine, l’apparition
brutale d’un phénomène –, on trouve bel et bien deux sortes de réponses. Si,
d’une part, la médecine témoigne du souci de la « domestication » du phénomène,
le patient d’autre part entreprend ce que je propose d’appeler une tentative
d’« apprivoisement » de son symptôme. À travers ces deux termes, s’agit-il
simplement ici de filer la métaphore de la lutte entre nature et culture
?
En fait, le mot « domestiquer » permet de rappeler que la
médecine dispose d’objectifs très précis concernant le corps, la physiologie
lui permettant d’énoncer à son propos de véritables normes de fonctionnement.
Et d’autre part, le terme « apprivoiser » décrivant le malade aux prises avec
son symptôme organique permet d’évoquer la manière dont celui-ci tente de lui
faire une place dans sa propre existence. À la différence de la médecine pour
qui les représentations de la maladie préexistent, il s’agit pour le patient de
s’en construire qui soient susceptibles de s’intégrer à celles qu’il a par
ailleurs de lui-même sur d’autres plans (familial, social, etc.). Auprès de
cette personne malade, le psychanalyste peut-il avoir d’autre ambition que
celle d’être l’auditeur privilégié de l’élaboration et de la mobilisation de
ces représentations, pour l’essentiel inconscientes ?
La réalité du corps malade est, pour reprendre une expression
de Clément Rosset, une réalité qui, comme telle, est cruelle
[21]. Non pas seulement parce
qu’elle est (ou peut être) douloureuse, intrinsèquement douloureuse, mais parce
que précisément, elle est réelle, et que rien ne peut faire qu’elle ne soit pas
réelle… « Cruel », rappelle Rosset, vient du latin
crudus qui signifie « cru », et désigne la chair
écorchée et sanglante, saignante et indigeste ; c’est de cette réalité là dont
s’occupent la médecine et les médecins. Dans ce contexte particulier de la «
terre médicale » où évolue le psychanalyste, il semble bien s’imposer à lui un
rappel qui paraîtrait superflu en d’autres circonstances : il est tenu de se
préoccuper des seules représentations que le patient se forge à partir de sa
réalité corporelle malade ; quant aux seuls outils dont il dispose, ce sont les
concepts théoriques qui peuvent rendre intelligible la manière dont se
façonnent et évoluent ces représentations inconscientes.
Le bref extrait qui suit va permettre d’examiner la dynamique
propre à un tel travail, mené par un psychologue clinicien de formation
analytique ; celui-ci intervient dans un service de gastroentérologie, et Mme
C. est une patiente atteinte de maladie de Crohn qui y a été hospitalisée. Au
cours de l’une des séances de ce travail qui s’est poursuivi plusieurs mois, la
patiente évoque d’elle-même et pour la première fois les examens médicaux
qu’elle a subi au cours de sa longue hospitalisation.
Mme C. : Avec la
fibroscopie, on voit tout…
Psy. : [Tout
?]
Mme C. : Oui… les
intestins. On avait l’impression… d’être dans les fonds marins… c’est comme des
images de fonds marins…
Psy. : [Pensez-vous
à des fonds marins en particulier ?]
Mme C. : Non,
enfin, si, à L. (sa ville natale), on voyait plus rien… la pollution…
Psy. : [Alors, ces
images ?]
Mme C. : Pour moi
ces images c’est intéressant : voir comment on est fait ! Ça m’a toujours
intéressée… À partir de la classe de 6e, les diapos, c’était plus intéressant
que les livres…
Sans aller plus loin, on constate tout d’abord que l’imagerie
médicale suscite la mise en œuvre d’une pensée réaliste, qui se laisse prendre
au jeu de la ressemblance. En s’appuyant sur les données de la linguistique,
disons que la situation est celle où le signe imagé peut prendre la place du
référent ; en l’occurrence, ce sont les images des intestins qui peuvent
prendre la place des intestins réels. Mais Mme C. va se dégager de ce rapport
réaliste à l’image : sollicitée par l’intervention du psychologue, elle va en
effet transformer la fonction informative de l’image médicale, et en faire le
support de la création d’un lien analogique faisant intervenir son imaginaire.
De plus, son discours témoigne d’un
comme
si, («
on avait l’impression…
»), mettant en œuvre la transgression qu’autorise l’analogie, au
sens où Secrétan l’entend, c’est-à-dire ce qui autorise la pensée à franchir
les frontières de l’irreprésentable
[22]. L’invitation du psychologue à associer librement
est suscitée par la formulation dans le discours de Mme C. d’une analogie
véritable : « C’est comme des images de fonds marins. » Autrement dit, à partir
du contenu de pensée permettant de considérer que pour Mme C., ces images
étaient et
n’étaient pas des fonds marins, le
psychologue prend l’initiative de déclencher une chaîne associative ; la
réaction dénégative ainsi provoquée est aussitôt suivie d’une perception en
pensée qui à son tour, peut être prise dans le discours tenu par Mme C. sur
elle-même dans cette situation. Quant aux affects pourrait-on dire, ils
participent à la création du lien de ressemblance, et fondent en quelque sorte
l’analogie ; du même coup, au lieu de faire tourner court le processus créateur
de sens de l’analogie, les affects trouvent à s’exprimer à travers lui. Notons
enfin que d’une rencontre à l’autre la patiente ne retrouvera pas
nécessairement ce même travail de pensée, et qu’il ne peut s’agir de reproduire
à l’identique la sollicitation qu’induit l’analogisation. Soulignons enfin que
si l’on peut considérer l’hypothèse de l’inconscient comme un support pertinent
pour de telles sollicitations, c’est par l’inédit qu’elle présume en ce qui
concerne les productions psychiques du patient.
Au risque d’abuser ici de la figure de l’analogie, je propose
ironiquement de conclure en sollicitant à nouveau ses effets
transgressifs
[23]. Les
théories en psychosomatique sont ensemble d’accord sur un point : l’expérience
de la mort d’un proche ainsi que le deuil qui devrait s’ensuivre est, lorsque
ces deux épreuves ne sont pas efficacement traversées, une séquence
potentiellement génératrice de troubles dits « psychosomatiques ». Au-delà de
désaccords notables sur d’autres points importants, ces théoriciens seraient
donc unanimes sur celui-là : un deuil qui ne peut être correctement accompli
peut provoquer des désordres organiques. Je propose donc ici l’hypothèse d’une
projection : ne parvenant pas à renoncer définitivement à ce que leur procurait
l’action directe et matérielle qu’en tant que médecins, ils avaient sur le
corps de leurs malades, ces médecins devenus psychanalystes attribuent, à ceux
de leurs patients qui présentent des manifestations somatiques, leur propre
impossibilité d’entreprendre efficacement… un travail de deuil.
·
Alexander, F. 1962.
La médecine psychosomatique,
Payot.
·
Changeux, J.P. 2002.
L’homme de vérité, Odile
Jacob.
·
Changeux, J.P. 1983.
L’homme neuronal, Fayard.
·
Del Volgo, M.J. 1999.
« Complémentarité ou causalité psychosomatique ? »,
Cliniques méditerranéennes, n°
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·
Dantzer, R. 1989.
L’illusion psychosomatique, Odile
Jacob.
·
Debray, R. 2001.
Épître à ceux qui somatisent,
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·
Gori, R. 1996.
La preuve par la parole,
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Groddeck, G. 1923.
Le livre du ça, Gallimard,
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·
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Keller, P.-H. 1997.
La médecine psychosomatique en
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L’éthique de la psychanalyse, Le
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La maladie comme métaphore, Le
Seuil.
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Sontag, S. 1989.
Le sida
et ses métaphores, Christian Bourgois.
[*]
Pascal-Henri Keller, maître de
conférences, psychanalyste, université Victor Segalen, Bordeaux
2.
[1]
Thème de la journée scientifique du
siuerpp, organisée à l’université
Bordeaux 2 et au cours de laquelle a été présentée cette
communication.
[2]
M.-J. Del Volgo, « La psychanalyse à l’hôpital »,
Cliniques méditerranéennes, 61, 1999,
p. 6.
[3]
R. Dantzer,
L’illusion
psychosomatique, O. Jacob, 1989.
[4]
S. Sontag,
La maladie comme
métaphore, Le Seuil, 1979.
[5]
R. Dantzer,
op. cit.,
1989, p. 37.
[6]
S. Sontag, 1979,
op.
cit.
[7]
S. Sontag,
Le sida et ses
métaphores, Christian Bourgois, 1989.
[8]
S. Sontag,
op. cit.,
1989, p. 18-21.
[9]
G. Groddeck, 1923,
Le livre du
ça, Gallimard, 1973.
[10]
G. Groddeck, 1923,
op.
cit., p. 308.
[11]
J. Lacan,
L’éthique de la
psychanalyse, Le Seuil, 1986, p. 258.
[12]
J. Lacan,
Télévision,
Le Seuil, 1974, p. 17.
[13]
Del Volgo,
L’instant de
dire, Erès, 1997.
[14]
F. Alexander,
La médecine
psychosomatique, Payot, 1962, p. 37.
[15]
P.-H. Keller,
La médecine
psychosomatique en question, Odile Jacob, 1997.
[16]
R. Debray,
Épître à ceux qui
somatisent,
puf, 2001, p.
103, p. 185.
[17]
J.-P. Changeux,
L’homme de
vérité, Odile Jacob, 2002 (précédé, vingt ans auparavant, de
L’homme neuronal, Fayard,
1983).
[18]
M.-J. Del Volgo, Complémentarité ou causalité psychosomatique
?,
Cliniques méditerranéennes, n° 61,
1999.
[19]
R. Gori,
La preuve par la
parole,
puf,
2002.
[20]
J.C. Guillebaud,
Le principe
d’humanité, Le Seuil, 2002.
[21]
C. Rosset,
Le principe de
cruauté, Les Éditions de Minuit, 1988.
[22]
P. Secrétan,
L’analogie,
puf, 1984.
[23]
A. Laflaquière, « Les signes analogiques et les systèmes
analogiques chez le jeune enfant »,
Enfance, n° 1, 1984, p. 108.