Cliniques méditerranéennes
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I.S.B.N.2-7492-0155-1
320 pages

p. 257 à 276
doi: en cours

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no 68 2003/2

2003 Cliniques méditerranéennes Autres travaux

Conflits, conflictualité et fonction contenante

De Freud à Bion, une évolution de la psychanalyse de l’intrapsychique vers l’intersubjectivité

Denis Mellier  [*]
Conflits, conflictualité et fonction contenante. De Freud à Bion, une évolution de la psychanalyse de l’intrapsychique vers l’intersubjectivité.
Dans la pratique, une « fonction à contenir » est nécessaire pour passer des conflits à une conflictualité psychique. En étudiant la naissance de la psychanalyse et son évolution anglaise, l’auteur souligne comment l’idée d’une fonction contenante est contemporaine d’un déplacement de la problématique de la conflictualité vers l’intersubjectif. Freud instaure la conflictualité au cœur de l’intrapsychique en déconstruisant/reconstruisant les pratiques hypnotiques (R. Roussillon). Avec Winnicott, cette conflictualité se déplace aux frontières du psychisme, dans son rapport avec l’environnement. Avec Bion, la conflictualité devient celle de liens entre sujets. Un travail psychique de liaison est à réaliser pour et entre les Sujets (R. Kaës), ce qui n’est pas sans conséquence sur la conception des dispositifs et de la position clinique du praticien. Mots-clés : Conflit, conflictualité psychique, fonction contenante, naissance de la psychanalyse, Winnicott, Bion, intersubjectivité.
In the practice, a « containing function » is necessary to go from conflicts to a psychic conflictuality. While studying the birth of the psychoanalysis and his English evolution, the author underlines how the notion of the containing function is contemporary of a movement of the conflictuality problematic towards intersubjectivity. Freud establishes the conflictuality at the heart of the intrapsychic when he disconstructs / constructs again the hypnotic practices (R. Roussillon). According to Winnicott, this conflictuality makes a translation to psychic limits, in his report with environment. According to Bion, the conflictuality becomes the one of links between subjects. A psychic linking work has to be made to and between the Subjects (R. Kaës), this that has real consequences on the conception of the settings and of the practitioner’s clinical position.Keywords : Conflict, psychic conflictuality, containing function, birth of the psychoanalysis, Winnicott, Bion, intersubjectivity.
Nous ferons l’hypothèse que la fonction contenante permet le repérage d’une conflictualité psychique. Elle serait la fonction qui permettrait un tel repérage car, par définition, elle peut contenir, « faire se rencontrer », ce qui autrement s’éviterait, resterait dans l’indifférence ou s’exprimerait dans des champs ou à des niveaux trop différents pour se conflictualiser. Soulignons préalablement qu’il ne faut pas confondre le « conflit » et la « conflictualité ». Le premier renvoie au manifeste, à des manifestations visibles de conflits alors que le second désigne un niveau conceptuel, celui d’une dynamique psychique, d’une conflictualité. Entre l’un et l’autre il y a un rapport de type manifeste/latent, superstructure/infrastructure. Les conflits sont fréquents mais le problème se pose en clinique de pouvoir les traiter, de repérer leur véritable source psychique, pour ensuite être en position d’intervenir. Le repérage ici de la conflictualité psychique sous-jacente est fondamental, mais cette démarche n’est pas évidente, c’est en ce sens que la notion de fonction contenante est précieuse, dans tout conflit se pose la question des paramètres de sa détermination.
Jacques Gagey (1990) rappelle que le conflit est au cœur de la psychologie clinique, Bernard Chouvier (2000) signale que « le conflit suppose déjà une communication possible à l’intérieur d’un champ », l’étymologie latine du mot « conflit » nous renvoie à cette idée [1]. Des conflits manifestes, nous sommes passés ici dans « la catégorie » du conflit, au niveau d’une conflictualité intrinsèque à la constitution même du psychisme, à ce qui fait « réalité psychique ». Ainsi Bernard Duez (2000), en s’appuyant sur la découverte freudienne, prend l’axe de la conflictualité même de la vie psychique pour situer le modèle épistémologique de la psychanalyse par rapport à la démarche expérimentale. Dans cette perspective, il y a un écart entre la manifestation d’un conflit et son origine psychogène ; de même une manifestation a priori non conflictuelle (comme un symptôme psychosomatique) tire son origine d’un type de conflictualité psychique singulière (voir sur cet exemple les travaux de Sami Ali, de l’École de psychosomatique de Paris, de Marie-Claude Célérier etc.). Dans un cas comme dans l’autre, le sujet n’exprime souvent pas une demande de soin psychique. Il peut se plaindre, de douleur, d’un « système » ou d’autres personnes, mais en évitant d’accéder à sa propre souffrance, à ce qui ferait conflit pour lui-même.
Comme psychologue clinicien, nous sommes particulièrement confrontés à ces types de problèmes, notamment en institution et dans le secteur de la prévention ou de l’insertion. En institution, ou entre institutions, les conflits parasitent, dévoient la démarche clinique, voire la rende inopérante, impossible. En prévention il s’agit par contre d’être sans arrêt attentif à ce qui pourrait être une conflictualité pour le sujet, il s’agit de « remonter » à quelque chose de psychique qui pourrait être mis en forme, pensé pour un sujet dans son environnement. Nous l’avons expérimenté notamment dans le domaine de la petite enfance, pour la clinique du bébé, mais aussi dans le domaine de l’échec scolaire, de l’illettrisme, de l’insertion ou de la toxicomanie : avant de pouvoir intervenir dans le début d’un soin tout un travail d’attention est nécessaire pour « faire émerger » la demande, arriver à poser un cadre de rencontre, puis d’élaboration des problèmes selon un point de vue psychique.
Notre hypothèse associe la fonction contenante ou « fonction à contenir » avec le repérage et le travail sur la conflictualité psychique. Nous allons la développer en montrant comment la conflictualité psychique a été cliniquement et théoriquement corrélative, de Freud à Bion, d’une intervention qui s’est progressivement approfondie de l’intrapsychique à l’intersubjectif. La psychanalyse s’est constituée sur la délimitation d’une conflictualité intrapsychique, propre à un sujet, à son appareil psychique. L’évolution ultérieure qui introduit explicitement l’idée d’une fonction à contenir est anglaise, elle est corrélative à la découverte d’un type de conflictualité plus intersubjectif.
 
La naissance de la psychanalyse et la conflictualité psychique
 
 
La psychanalyse est un modèle à plus d’un titre pour la psychologie clinique, or c’est une évidence d’associer la psychanalyse au « conflit psychique ». Laplanche et Pontalis (1967) définissent ainsi le conflit : « On parle en psychanalyse de conflit psychique lorsque, dans un sujet, s’opposent des exigences internes contraires. » Ils poursuivent en indiquant que le conflit peut être manifeste ou latent. « La psychanalyse considère le conflit comme constitutif de l’être humain […]. Plus largement la dimension du conflit est présente comme en témoignent les concepts de “pulsion”, “d’inconscient”, de “refoulement”, de “résistance” etc. La métapsychologie étudie l’appareil psychique sous un aspect dynamique que Freud a défini à côté des dimensions (coordonnées) topique et économique, voire génétique. »
La psychanalyse s’est constituée en mettant en son centre la conflictualité psychique. C’est l’hypothèse qui peut être soutenue si nous examinons le passage, la rupture, entre hypnose et psychanalyse. Mais cette conflictualité a été de fait centrée sur le patient, sur une personne, sur « l’intrapsychique », comme l’indique la définition ci-dessus. Nous verrons ensuite comment, la pratique s’approfondissant, la prise en compte d’une conflictualité intersubjective s’est accompagnée du développement, de l’idée, puis du concept de « fonction à contenir », notamment en Angleterre.
Pour analyser la naissance de la psychanalyse, nous retiendrons les trois étapes classiquement admises de l’hypnose, de la catharsis puis de la règle analytique (A. de Mijolla, 1998 ; D. Bourdin, 2000), en essayant de percevoir chaque fois la nature du conflit en jeu.
L’hypnose : une pratique dans un « rapport » de soumission
Brièvement, nous savons qu’à Paris Charcot, dans ses « leçons du mardi », faisait des démonstrations : en utilisant l’hypnose il montrait de manière expérimentale que les symptômes qui caractérisaient les hystériques pouvaient être créés ou supprimés. Cela permettait de les différencier des autres malades internés, les épileptiques, sensibles eux à un produit : « Ce que le bromure de potassium produit sur l’épileptique, l’hypnose le produit sur l’hystérie » (Assoun, 1997, p. 102).
A Nancy Bernheim développe une école qui devient rivale. Au lieu de penser comme Charcot que l’hypnose est propre aux hystériques et qu’elle révèle ainsi une base organique pathologique, Bernheim affirme qu’il s’agit d’un processus psychique normal, qui peut concerner tout individu et qui révèle un caractère propre à tout psychisme : la suggestibilité. Jacqueline Carroy (1984) cite d’ailleurs un cas intéressant qui avait retenu l’attention de l’école de Nancy : un médecin indique comment une femme s’était mise elle-même en situation « d’auto-hypnose » pour affronter la douleur d’une intervention de son dentiste. Cette école développe une optique médicale de soin : c’est un médecin de campagne, Liébault, qui avait ainsi mis au point une « psychothérapie suggestive pendant le sommeil provoqué ».
On ne peut qu’être frappé par « le rapport » entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé – c’est ainsi qu’on nommait cette relation (Ellenberger, 1971, p. 184). Il s’agit d’un rapport qui repose, entre autre, sur la domination, la soumission, de l’un par rapport à l’autre. Le médecin donne des ordres, influence ou tente des investigations auprès du malade, dans le premier cas, avec Charcot, pour démonter et développer une sorte de vision scientifique « objectivante » de l’âme hystérique, dans le second cas, à Nancy, pour soigner et guérir par la persuasion.
S’il y a un conflit entre ces deux conceptions de l’hypnose, nous savons qu’elles ont eu un très grand impact sur Freud. Il a été fasciné par le « charisme » de Charcot (en 1885), mais il a été aussi influencé par Bernheim et son école – une visite à Nancy en 1889. Si on a pu montrer à quel point Freud, le neurologue, a été profondément attaché à la démarche scientifique telle que la développait Charcot, son acuité clinique le maintient dans un champ médical de soin (Bolzinger, 1999). Ainsi dans un texte de 1890, « Le traitement psychique », Freud présente l’hypnose comme un procédé de lutte contre la maladie : le médecin a recours à « la magie », mais à une « magie lente ». Comme pour Liébault cette pratique psychique est une pratique médicale, de soin.
La méthode cathartique : une pratique qui désigne un conflit
Avec Breuer la méthode cathartique passe par l’idée d’un conflit : il s’agit « d’épurer », de « purger » à l’image des effets de la tragédie grecque sur les émotions. Citons Laplanche et Pontalis : « Les affects qui n’ont pas réussi à trouver la voie vers la décharge sont “coincés”, exerçant alors des effets pathogènes. » « L’hystérie souffre de réminiscence », de souvenirs qui n’arrivent pas à accéder à la conscience à cause de résistances d’abord internes. La pratique se trouve définie par un problème de conflits. Sur cette base en 1895 « l’hystérie de défense » est distinguée de « l’hystérie hypnoïde » (état de « dissociation » que Breuer a mis en évidence) et de « l’hystérie par rétention ». Plus tard, Freud reconnaîtra cette caractéristique dans toutes les autres hystériques (et distinguera l’hystérie de conversion de l’hystérie d’angoisse). Il se séparera ainsi de Breuer (en tenant bon, on le sait sur l’origine sexuelle du conflit, cf. Anna O.). L’hystérie est définie par un problème conflit/défense.
Le cadre analytique : une pratique fondée sur le conflit psychique
La rupture ne vient pas seulement du passage d’une clinique du regard à une clinique de l’écoute ; dans l’évolution « du baquet de Mesmer » au « baquet de Freud » selon l’expression de Jean Laplanche et René Roussillon (1990) on peut noter un renversement de la polarité de la relation. D’une relation de soumission du patient au médecin (au Maître), d’un cadre où l’un est fortement dirigé, influencé par l’autre, on passe à un cadre où au contraire celui qui devait se soumettre ne doit pas se laisser influencer par le sens critique, la volonté ou le jugement moral. Le patient doit associer librement, pour permettre le surgissement de sa propre conflictualité. Le médecin doit alors passer à travers les risques de la suggestion, celui de « l’amour de transfert », comme lorsque le patient répète sur lui une scène de séduction – ce que Freud décrit d’abord comme « une fausse association », ou en utilisant un mot français, « une mésalliance » (1895, p. 245-246).
Le procédé, l’hypnose, puis l’imposition des mains, l’investigation active, puis les suggestions plus ou moins actives, font petit à petit place à la règle dite fondamentale de « l’association libre » du côté du patient avec son pendant celle de « l’attention également flottante » du côté du médecin. Une étape ici sur l’importance de l’écoute peut être notée : avec la patiente Emmy Von M en 1889 : « Elle lui dit d’un ton très bourru qu’il ne faut pas lui demander toujours d’où provient ceci ou cela mais la laisser raconter ce qu’elle a à dire » (S. Freud, 1895, p. 48). Cette évolution, ce passage, indique corrélativement un déplacement du centre de gravité de la conflictualité : de la périphérie au centre. Du médecin qui lutte, qui entre en conflit avec des forces obscures au regard notamment de la communauté scientifique, des spectateurs ou de son statut, il y a un passage au conflit psychique interne au patient. Ce passage a pour conséquence l’installation d’effets de transfert sur le médecin. À une suggestion centripète, qui allait du médecin au patient, Freud substitue un processus centrifuge qui va du patient au médecin, le transfert. Dans ce renversement, le psychisme est pensé dans les termes d’un conflit, intrapsychique.
Certes, il ne faut pas négliger le fait que Charcot ait montré l’impact du traumatisme sous hypnose, le ressort des forces pathologiques provient d’un tel impact, mais cette dynamique ne prend un plein essor que dans ce renversement des positions, en rompant une sorte de « contention », de « forçage » du « rapport ». Si Freud emprunte à Charcot un certain mode « d’explication » des faits dominant à son époque (ce qui « fait science »), il se situe comme Liébault dans un dispositif de « compréhension » de la vie psychique, dans l’attention à une relation singulière avec un patient. René Roussillon a bien montré comment le cadre analytique est né d’une déconstruction/reconstruction de pratiques qui avaient nom de magnétisme puis d’hypnotisme [2]. Dans son effort « métapsychologique » Freud va ensuite approfondir ce cadre de réception de la conflictualité psychique. Roussillon indique que Freud va lutter pour se départir de cette suggestion héritée de l’hypnose : « Plus Freud commencera à être en mesure de penser les logiques de l’inconscient – et pas seulement les processus primaires – son organisation, et plus il pourra lâcher la bride aux associations des patients et cesser de découper et d’organiser du dehors les thèmes associatifs, pour mieux construire et penser l’organisation interne du patient » (1992, p. 215).
Ce processus schématique demanderait à être poursuivi, nuancé et mis en rapport avec la conceptualisation qui ensuite se développe, mais notons que Freud sera, jusqu’à la fin de sa vie, très critique par rapport à des méthodes plus actives (Ferenzci et la thérapie brève) : elles favorisent la répétition, ce qui s’agit, au détriment de la perlaboration. Ces méthodes menacent l’aspect contenant du cadre et renouent avec des pratiques psychothérapiques suggestives. Freud introduit ainsi de nouvelles conceptions sur la répétition, sur le clivage, et met à jour de nouvelles résistances internes, notamment celle du Surmoi, ou d’une nouvelle polarité pulsionnelle du conflit, celle entre pulsion de vie et pulsion de mort (1937). Nous n’étudierons pas ces différents termes de la conflictualité, la théorisation de la métapsychologie tend à répondre aux difficultés qui surgissent dans la pratique. Notons seulement ce mouvement inaugural, initial, de poser l’existence d’un conflit psychique là où le sens commun déniait son existence, là où l’hypnose montrait au mieux l’impact d’un traumatisme. C’est l’existence de cette conflictualité qui, en retour, suppose, demande un cadre, une pensée, une analyse du transfert pour intervenir dans ce qui fait conflit, pour un Sujet.
 
Une évolution de la psychanalyse vers des modèles définissant la fonction contenante
 
 
Avec l’évolution de la psychanalyse, le problème de la conflictualité va se déplacer vers l’intersubjectivité, notamment en Grande-Bretagne, avec la psychanalyse des enfants et des psychotiques [3]. Parallèlement la conceptualisation du champ théorique de la fonction contenante sera initiée par Winnicott puis proviendra des travaux ultérieurs de Bion.
Une conflictualité plus précoce : Anna Freud et Melanie Klein
Anna Freud (1965) situe surtout le conflit entre l’enfant et l’adulte, car l’enfant n’a pas encore des instances intériorisées pour pouvoir penser de manière intrapsychique ses conflits. Cette position qui se retrouve chez R. Spitz ou M. Malher pourrait être aussi illustrée par John Bowlby (1989) et la théorie de l’attachement. Avec celle-ci un véritable paradigme a pris naissance au niveau d’une problématique conflictuelle entre personnes comme nous le verrons plus loin.
Pour Melanie Klein (1947) au contraire la conflictualité est interne, il s’agit d’une lutte entre pulsion de Mort, pulsion de Vie. Le conflit est celui du monde interne de l’enfant ou de l’adulte. En 1927, les premiers stades du conflit œdipien sont envisagés chez le bébé, puis elle met en relief l’existence de deux positions psychiques conflictuelles (schizoparanoïde, dépressive) à l’origine de la constitution de ce monde interne. Les notions « d’objet partiel » et « d’objet interne » permettent d’envisager d’un point de vue strictement intrapsychique la conflictualité, alors que les conflits s’étendent bien sûr entre les personnes. Une nouvelle conception plus large du transfert en 1952 accompagne cette position : il ne s’agit plus seulement de prendre en compte ce qui est « reproduit » des conflits sur l’analyste mais aussi d’être attentif à ce qui continue à s’actualiser de ces conflits infantiles dans la cure. Dans cette conception l’environnement influence le développement du conflit en accréditant les projections, le sadisme de l’enfant, mais dans la cure, c’est le monde interne de l’enfant qui est directement interprété. Ces travaux très riches annoncent l’évolution ultérieure.
L’introduction d’une conflictualité du sujet dans son rapport à l’environnement : D. W. Winnicott
Winnicott a travaillé à partir de la conceptualisation kleinienne – l’existence de conflits infantiles, précoces est un fait acquis – mais il est amené à déplacer cette zone conflictuelle sur la frontière du psychisme, entre le dedans et le dehors. On peut penser que sa très longue pratique de pédiatre, ses consultations à l’hôpital avec des nourrissons, lui a permis de soutenir un regard analytique qu’il a pu transposer dans une situation de soin. Examinons l’exemple d’un de ses dispositifs cliniques avant d’envisager sa conceptualisation.
Sa clinique indique la présence très tôt d’un certain type de regard contenant, d’un « tact » permettant d’être en lien. Ceci est par exemple perceptible quand il décrit « l’observation de jeunes enfants dans une situation établie », le « jeu de la spatule » (1941). Attardons-nous ici sur la manière dont il pense la consultation et les conditions même de l’observation. Un cadre est minutieusement établi :
  • une grande pièce, « pour avoir le temps de voir venir la mère à son arrivée et de prendre contact au moins par l’expression de son visage avec l’enfant, la mère assise en face de lui, l’angle de la table entre eux, un abaisse-langue brillant déposé au bord de la table de manière à ce que l’enfant puisse le prendre… » ;
  • une sorte d’alliance tacite avec la mère se crée « pendant un laps de temps, elle et moi contribuons aussi peu que possible à la situation de sorte que ce qui se passe peut à juste titre être mis sur le compte de l’enfant ».
Il précise d’ailleurs : « Je dois ajouter que s’il y a des visiteurs présents, il me faut les préparer souvent avec plus de soin que la mère, car ils ont tendance à vouloir sourire et à prendre une attitude active par rapport à l’enfant, à lui faire des grâces, ou tout au moins à le rassurer, à se montrer bienveillant » (1941, p. 270).
On voit qu’une attention partagée est nécessaire entre adultes en direction du bébé et entre eux deux. Dans la consultation de Margaret il montre comment ce regard permet d’être attentif à l’enfant et à sa « parole » : « La mère pouvait voir aussi bien que moi quand l’enfant avait de l’asthme. L’asthme apparut pendant la période où l’enfant hésitait à prendre la spatule. » L’observation ne peut être pensée sans l’attention de l’observateur, sans la relation intime, primitive à l’environnement. Ce qui peut être vu, ici la crise d’asthme, dépend d’une sorte de construction, d’un regard attentif autour de l’enfant, d’un regard contenant. Un sens peut surgir dans l’espace contenant de « l’observation ». L’exemple qu’il prend ensuite d’Alice, qui lui mord à deux reprises le doigt, datait de 1933, manifestement il est depuis longtemps sensible à ce problème.
La problématique clinique de la conflictualité change car l’objet n’est plus l’intrapsychique, la conflictualité interne d’un patient, comme pour Freud, ou même Melanie Klein, mais la frontière entre le sujet et son environnement.
D.W. Winnicott (1952) explique que chez le nourrisson « le centre de gravité est d’abord logé dans la dyade, la relation à deux, avant que l’enfant par “de bons soins maternels” puisse le loger dans son corps » : « Je dirais aujourd’hui plus calmement que la situation qui précède les relations à l’objet se présente de la façon suivante : ce n’est pas l’individu qui est la cellule, mais une structure constituée par l’environnement et l’individu. Le centre de gravité de l’être ne se constitue pas à partir de l’individu : il se trouve dans ce tout formé par ce couple. Une bonne technique de soins appropriés à l’enfant, y compris un maintien et des interventions efficaces, se substituera peu à peu à la coquille, et le noyau – qui, pour nous, n’a pas cessé de ressembler à un petit enfant d’homme – pourra commencer à devenir un individu. » (p. 128).
Du point de vue conceptuel, Jeu et Réalité (1971) constitue son travail le plus synthétique. On y trouve l’opposition entre « mode de relation à l’objet » et « utilisation de l’objet » qui permet de penser le passage d’un centre de gravité à un autre, d’un sujet-dans-un-environnement au rapport de ce sujet avec un objet-environnement. :
  • le mode de relation à l’objet est une expérience du sujet que l’on peut décrire par référence au sujet en tant qu’être isolé, ne faisant qu’un avec son environnement. Il fait référence à « La capacité d’être seul » (1958) et à « La communication et la non-communication » (1963). Cet état est également celui de l’objet « trouvé-créé » ou d’une illusion partagée ;
  • l’utilisation de l’objet comporte la prise en considération de la nature de l’objet, de sa résistance, de sa « sortie » de l’environnement, de sa survivance et donc de la création du fantasme. Cette émergence passe par l’épreuve de la destructivité de l’objet (R. Roussillon, 1991, 1999).
Sans conteste, la découverte d’une « aire intermédiaire d’expérience », de la transitionnalité, indique le lieu de la conflictualité que D.W. Winnicott a mis en relief. Zone « d’illusion partagée », frontière entre « moi » et « non-moi », l’article princeps est celui sur l’objet transitionnel qui date de 1951. Il est intéressant de constater que Marion Milner (1952), venue à la psychanalyse après un parcours de psychologue et d’artiste, développe à la même époque l’idée de ce rôle de l’illusion pour penser les processus thérapeutiques d’un enfant en supervision avec Melanie Klein [4].
En termes logiques cette conflictualité peut être ici décrite comme « paradoxale » : la question entre le moi et le non-moi n’a pas à être posée, René Roussillon a largement insisté sur la richesse de cette approche, qui permet de penser les situations « limites », les nouvelles pathologies et troubles identitaires.
Le champ conceptuel de la fonction à contenir ou la problématique du lien contenant-contenu : W. R. Bion
Travaillant dans la même société psychanalytique, Bion prolonge de manière plus radicale l’ouverture de Winnicott sur l’environnement [5]. Il n’est pas impossible de penser ici à l’influence de ce qu’il a appris dans sa pratique initiale de psychiatre militaire, puis des groupes.
On peut parler avec lui d’un modèle profondément intersubjectif de la conflictualité. W.R. Bion n’emploie pas à ma connaissance l’expression de « fonction contenante [6] », mais c’est sans nul doute grâce à la profondeur de ses travaux sur la fonction alpha et la relation (le lien) contenant-contenu que nous pouvons actuellement approfondir cette notion qui s’est imposée dans le langage clinique.
Bion a créé en 1962 le concept de fonction alpha pour désigner une inconnue : « La théorie des fonctions et de la fonction alpha ne font pas partie de la théorie psychanalytique. Ce sont des outils de travail conçus pour aider l’analyste praticien à penser quelque chose qui lui est inconnu » (1962, p. 109). Prolongeant ce mouvement, il mettra l’accent plus tard sur la discipline de l’attention « être sans mémoire, sans désir, sans compréhension ».
Reprenons ici la manière dont il introduit ce concept en 1962 pour penser la cure de schizophrènes :
  • Bion suppose d’abord qu’il est dépositaire de la partie saine du patient, il fait l’hypothèse qu’il contenait la partie non psychotique, « J’étais (je contenais) son “conscient” (p. 37). Puis il fait l’hypothèse qu’il contient une fonction inconnue de sa personnalité, “Je supposais que j’étais sa conscience” » ;
  • au début l’interprétation en terme d’attaque des liens était entendue par le patient sans que le psychanalyste perçoive de changement, W.R. Bion prend conscience de cela : « Je m’aperçus alors qu’il faisait précisément ce que j’ai appelé plus haut “rêver” les événements immédiats de l’analyse, à savoir traduire les impressions des sens en éléments alpha. Cette idée sembla jeter un jour nouveau sur la situation mais s’avéra véritablement dynamique lorsque je la rattachais à une fonction alpha défectueuse, c’est-à-dire lorsqu’il me vint à l’esprit que j’étais témoin d’une inaptitude à rêver due à un manque d’élément alpha, donc à une inaptitude à dormir ou à s’éveiller, à être conscient ou inconscient (p. 39). » Il précise après : « Cela pouvait expliquer pourquoi j’étais un conscient incapable des fonctions de la conscience et lui un inconscient incapable des fonctions de l’inconscience. (Je suppose, pour simplifier, que cette division demeurait stationnaire ; en réalité, les rôles étaient interchangeables) » (p. 40) ;
  • il décrit alors la situation entre psychanalyste et patient comme une division « n’offrant aucune résistance au passage des éléments d’une zone à l’autre », l’état du patient se caractérise par l’écran-ß, ce qui entraîne des confusions entre l’un et l’autre, et un renversement de la fonction alpha (d’où sont issus les objets bizarres). La fonction du psychanalyste serait de développer une barrière de contact composée d’éléments alpha « jouant le rôle d’une membrane », de manière à ce qu’il y ait ce maintien de « la distinction entre conscient et inconscient que le processus destructeur de l’envie attaque » (1962, p. 44).
La fonction contenante appartient au double registre intra- et interpsychique car elle est un outil pour sortir de la confusion psychotique. De manière métaphorique, la fonction du psychanalyste est d’établir une membrane dans son-patient-et-lui, membrane dynamique, fonction, qui se trouve ainsi entre eux et pour le patient. Cette limite est celle constituée dans l’appareil psychique du fait même que nous rêvons. C’est une « double limite » pour reprendre la conceptualisation ensuite avancée par A. Green (1982), la limite entre le dehors et le dedans de l’appareil psychique est celle-là même qui sépare intérieurement conscient et inconscient. La « capacité de rêverie » métaphorise le travail d’attention que l’analyste a à réaliser. Elle ne se confond pas avec une fonction maternelle [7].
Avec Didier Houzel (1994) on peut prendre ainsi comme définition celle qui reste au plus près de la conceptualisation de W.R. Bion : la fonction contenante correspond à la tenue d’une fonction alpha pour qu’il puisse y avoir l’établissement d’une « relation contenant-contenu » (container-contained), d’un lien [8], il faudrait préciser de « type symbiotique ». Il s’agit d’une relation, d’un lien, qui se définit au niveau de ce qu’il a appelé le lien de Connaissance (par opposition aux liens pulsionnels Amour et Haine) avec la fonction alpha. La fonction contenante se manifeste par l’émergence d’une véritable « activité de pensée », d’un « appareil à penser » les pensées, il ne s’agit pas du simple fonctionnement de la pensée.
Bion nous a donné des éléments pour aller plus loin (D. Mellier, 1998). Dans l’attention et l’interprétation, en 1970, il développe un modèle groupal et institutionnel de la fonction contenante. Elle aurait alors pour condition l’établissement d’une relation contenant-contenu entre l’Establishment et l’idée nouvelle : le paradoxe est le suivant, l’appareil à penser est en lui-même un frein, une contrainte voire une antinomie à la pensée. Cette dialectique qui est marquées par les angoisses catastrophiques s’accompagne d’une définition nouvelle de l’attention comme capacité négative, ouverture sur l’inconnu. La capacité de rêverie, l’état d’esprit réceptif ouvert à l’inconnu de 1962, devient pour Bion dans les années 1970, synonyme « du point O », d’une attention à l’inconnu. Bion la définit comme une « capacité négative ». Il l’illustre par cette citation de J. Keats : « La capacité d’être dans l’incertitude, le mystère, le doute, sans s’irriter à quêter des faits et une raison » (p. 209). Il s’agit en quelque sorte d’une « attention de l’attention », une attention dépouillée de l’appareillage des sens (du visuel notamment) et de l’expérience, que seul permet l’intuition, « l’intuit ». Il ne s’agit pas de supprimer la mémoire quand elle surgit, mais d’être le plus possible dans une pensée négative, réceptive en début de séance, devant un patient, comme s’il était « vu pour la première fois ».
La fonction à contenir, développements
Avec Bion, la fonction contenante est ainsi directement issue d’une théorie de la pratique. Il conviendrait d’ailleurs plus de parler de « fonction de contenant », ce concept permettant surtout de rendre compte du travail de la capacité à contenir du clinicien [9]. Différents développements peuvent ensuite être notés, certains très directement lié à cette théorisation, d’autres le sont de manière plus indirecte.
En Angleterre Donald Meltzer a prolongé les travaux de Bion en décrivant les qualités du contenant et en l’opposant notamment au « claustrum » (D. Meltzer, 1984 ; G. Gimenez, 2000). Pour Esther Bick, le problème est différent car elle a élaboré une méthodologie et une théorie de la fonction contenante dans le même temps où Bion travaillait. La pratique de formation par l’observation des bébés selon la méthode d’Esther Bick (1964) permet de travailler de manière soutenue l’attention à la vie psychique du bébé dans son entourage (M. Harris, C. Athanassiou, A. Comby, G. et M. Haag, D. Houzel etc.). Elle implique ainsi un réel travail de la fonction contenante de l’observateur, travail qui peut être défini comme recevoir, contenir, penser ou transformer les anxiétés et les émotions du bébé et de sa famille pour soutenir ses liens avec cet environnement. Dans le travail que doit fournir l’observateur d’un bébé dans sa famille, ces éléments bruts, dispersés, sont les résistances les plus difficiles à penser, les points de butée que seul le dispositif complet de cette démarche permet de contenir. De nombreux dispositifs de soins sont inspirés de cette méthodologie [10]. De manière plus générale l’idée de « containement » et d’un objet « contenant » qui a à assurer cette fonction est un acquis du courant post-kleinien, et au-delà (Ciccone, Lhopital, 1991 ; Sayers, 2002 ; Brunet, 1999).
La réalité de l’histoire des idées est cependant toujours plus complexe que les tentatives schématiques d’en rendre compte. Il nous faut ici mentionner un point de vue qui finalement pourrait rejoindre cette problématique. Bowlby (1989) est le fondateur d’un courant de pensée autour de la théorie de l’attachement. Cette théorie qui étudie les interactions entre mère et enfants développe un enjeu qui est d’abord « interpersonnel » : comment le très jeune enfant peut-il acquérir une base de sécurité interne à partir de son attachement à une (ou des) figure(s) d’attachement, la (les) personne(s) qui élève(nt) l’enfant (caregiver) ? Sa théorisation qui s’appuie autant sur l’éthologie que sur les sciences cognitives a donné naissance à une conception cognitive de ces processus, la notion de « Modèles Internes Opérants » décrit la situation intrapsychique du bébé alors que se développe une réflexion sur « le système de caregiving », sur le soin apporté à l’enfant pour le protéger (N. et A. Guedeney, 2002).
De nombreux cliniciens qui se réfèrent plus ou moins explicitement à la théorie de l’attachement comme Selma Fraiberg, Daniel Stern ou Peter Fonagy développent une perspective intersubjective. Il y a ainsi une sorte de passage implicite dans cette conception de l’interpersonnel à l’intersubjectif. Citons ici en Angleterre, au Centre Anna Freud, Peter Fonagy qui développe avec l’idée d’une « fonction réflexive » un point de vue qui pourrait correspondre au côté « cognitif » d’une fonction contenante. Dans la théorie de l’attachement, la fonction réflexive désigne la capacité de l’enfant d’identifier ses propres expériences et de leur donner un sens. Il s’agit ainsi « d’une prédisposition à comprendre son propre comportement et celui d’autrui en terme d’états psychiques » (1999, p. 7-8). Cette conception s’inspire de la théorie de l’esprit, mais se trouve tout à fait en congruence avec la conception du « containement » de Bion ou avec celle du bébé qui se reconnaît dans les yeux de sa mère, comme Winnicott l’a établit (1971) [11]. Notons que pour décrire ce processus Fonagy a pris au début le terme de « mentalisation » en faisant des rapprochements avec Marty et l’école psychosomatique de Paris [12], mais plus récemment il préfère regrouper ces phénomènes sous l’expression plus exacte de « Mécanisme Interprétatif Interpersonnel » (2001, p. 356).
En France, Didier Anzieu a introduit au début cette idée de contenance. En s’appuyant sur les travaux de Bowlby et de Winnicott, il a développé l’idée d’un Moi-peau (1974) et d’une psychanalyse transitionnelle (1979). Pour des patients qui ne peuvent pas fonctionner autour des associations libres de mots, le cadre doit être aménagé pour qu’il puisse permettre une symbolisation de traumatismes archaïques (1986). Si, au niveau théorique « la fonction contenante » va devenir l’une des neuf fonctions du Moi puis du travail de penser (1993), notons que c’est autour de questions issues de la pratique qu’elle a pris tout son sens. Cette conceptualisation a pu féconder toute une réflexion sur le cadre (R. Roussillon, 1991) et son exportation dans d’autres domaines comme celui des entretiens familiaux (M. Berger, 1990), des groupes d’enfants (P. Privat, F. Sacco, 1995) ou des dispositifs de soin pour les bébés en prévention ou en institution (D. Mellier, 2002).
Plus largement la conception de Bion d’une « fonction à contenir » se retrouve en psychanalyse groupale ou institutionnelle avec René Kaës (1993) et l’idée d’une « fonction conteneur », avec Claudio Neri (1995) et celle d’une « fonction gamma », l’équivalent pour le groupe de la fonction alpha [13].
 
De la conflictualité à l’intersubjectivité
 
 
Dans la pratique, une « fonction à contenir » est nécessaire pour passer du conflit, des conflits, à « une conflictualité » psychique. Elle est nécessaire pour se positionner du point de vue de la réalité psychique dans les situations cliniques intersubjectives. En étudiant la naissance de la psychanalyse et son évolution anglaise nous avons essayé de montrer comment la fonction contenante ou plutôt « la fonction de contenant » était contemporaine d’un déplacement de la problématique de la conflictualité vers l’intersubjectivité.
La conflictualité tire son origine de l’instauration avec Freud du cadre analytique, d’une pratique qui rompt avec les psychothérapies par suggestion et qui s’accompagne ainsi d’une « métapsychologie ». Elle a permis de circonscrire une réalité, par essence conflictuelle, celle de l’inconscient.
Par la suite cette problématique de la conflictualité a évolué. Elle s’est d’abord déplacée avec D.W. Winnicott de l’intrapsychique du sujet à sa relation avec son environnement psychique. La clinique s’est ainsi ouverte aux « frontières » du psychisme, à ses limites tant corporelles qu’intersubjectives. La conflictualité ne peut penser l’assise narcissique du sujet sans prendre en compte la place qu’a eu l’objet dans cette construction, dans l’établissement du self. Avec Bion un nouveau pas est réalisé, la conflictualité devient celle des liens. Il est alors nécessaire de postuler une « fonction de contenant » pour l’approcher. Cette problématique pourrait être mise en confrontation avec les théories plus « objectivantes » d’une psychanalyse développementale qui après Bowlby et Fonagy s’intéresse aux processus « auto » de la pensée et aux régulations émotionnelles.
Ce déplacement du foyer psychique de la conflictualité mis en relief par la psychanalyse anglaise gagne à être mis en rapport avec une étude des conditions qui permettent le développement de la pratique analytique, notamment les travaux sur le cadre développés en France sous l’impulsion d’Anzieu et de Roussillon. Le champ de la clinique devient celui de situations intersubjectives. Il s’est approfondi aussi bien en « compréhension » avec la psychanalyse de processus très archaïques, proches de la sensorialité, qu’en « extension » avec la prise en charge de la psychose, de l’enfant ou des nourrissons, de la famille, des groupes ou des institutions. Il ne pourra se développer qu’en approfondissant les bases d’une véritable métapsychologie intersubjective (R. Kaës, 1993) à laquelle se réfère la « fonction de contenant ».
Notons que cette évolution s’appuie sur une analyse de l’évolution de la pensée de Freud sur la Pulsion de Mort. Celle-ci est moins considérée comme une pulsion de destruction (opposée à la Pulsion de Vie) comme dans le « système » kleinien, que comme une tendance à la déliaison radicale. Ce qui ne peut ainsi se mettre « en conflit » doit pouvoir être perçu, repéré, pensé pour « converger », se conflictualiser et entrer dans une dynamique intrapsychique ou tout au moins intersubjective. Dominique Scarfone (1995) note très précisément ce registre nouveau d’une conflictualité plus large que celui du conflit névrotique car ce registre prend en compte l’ensemble des processus de liaison et de déliaison. Chez Bion d’ailleurs l’émergence d’un lien (relation contenant-contenu) s’accompagne d’une oscillation pulsionnelle du côté du « rassemblement », de la « dépression », l’autre pôle étant celui de la « dispersion » (1963). La fonction contenante, au sens d’assurer « une fonction de contenant », serait dans cette optique essentiellement un concept pour théoriser une pratique aux prises avec la déliaison.
Une remarque terminale. Une question peut se poser ici sur le mot « intersubjectivité », la résurgence de ce terme philosophique n’a peut-être plus le même sens que par le passé, du fait même de l’introduction en son sein d’enjeux conflictuels pour le processus de subjectivation du sujet. Ce concept appartient manifestement à la tradition philosophique de la phénoménologie [14] et Samacher (1998) rappelle comment Favez-Boutonier [15], à la suite de Lagache, l’a utilisé pour définir la psychologie clinique, en intégrant notamment les apports de Merleau-Ponty. Il explique ensuite comment Lacan récuse « cette relation à l’autre semblable, cette « relation symétrique en son principe », qui ne tient pas compte d’un rapport à l’altérité, de la mise en place d’emblée, d’un tiers Autre constituant » (p. 142). Il n’y aurait pas de réelle conflictualité dans une relation marquée par l’imaginaire. Ne retrouve-t-on pas ici l’écart entre Freud et Binswanger, le reproche de ne pas tenir compte de la dynamique de l’inconscient ? Pourtant, on l’aura compris, le modèle d’une métapsychologie intersubjective sous-jacent aux travaux de Bion implique l’approche de processus inconscients en deçà du langage, du côté de la création des représentations de chose, du côté d’un inconscient que l’on pourrait qualifier de « primaire » et qui serait plus le lieu du clivage que du refoulement (Roussillon, 1999). Pour René Kaës, il s’agit bien de prendre en compte les effets de l’inconscient chez un autre et plus d’un autre, il définit le travail de l’intersubjectivité comme « le travail psychique de l’Autre et de plus d’un autre dans la psyché du sujet de l’inconscient » (1993, p. 293). L’intersubjectivité indique pour nous le travail psychique à réaliser avec des Sujets, elle repose sur une position éthique qu’il convient de maintenir dans toute situation clinique de thérapie, de soin ou de prévention. L’exploration de nouveaux types de conflictualité psychique laissés en friche dans le sillage de la découverte freudienne passe par une réévaluation de la question intersubjective qui se pose avec les nouvelles situations d’accueil de la réalité psychique que nous rencontrons.
 
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NOTES
 
[*]Denis Mellier, psychologue clinicien, maître de conférences, Centre de recherche en psychologie et psychopathologie clinique, Institut de psychologie, université Lumière Lyon 2, C.P. 11, F-69676 Bron cedex, France.
[1]Confligo, ere, conflectum, 1. (forme transitive) heurter ensemble, faire se rencontrer ; 2. (forme intransitif) se heurter, se choquer (dictionnaire Gaffiot).
[2]Avec Mesmer et l’idée d’un « fluide universel » qu’il peut capter dans son « baquet », avec le marquis de Puységur et le somnambulisme artificiel, avec l’abbé Faria et la concentration mentale, avec le médecin Liébault et le détournement d’attention, avec enfin Breuer et l’hypnose cathartique (R. Roussillon, 1992).
[3]Dans le cadre limité de cet article, nous laisserons délibérément de côté l’évolution plus générale de la psychanalyse, notamment l’exemple français marqué par les travaux de Jacques Lacan. Cette option peut apparaître comme discutable. En faisant radicalement la distinction entre le Sujet et le Moi, en promouvant la place du langage et de la parole dans la psychanalyse, Lacan n’est-il pas en France à l’origine de l’orientation intersubjective de la psychanalyse ? Du point de vue du conflit de nombreux travaux devraient être aussi cités, ceux de Racamier autour de la conflictualité du schizophrène, ceux de Bergeret (1972) qui décline les enjeux de la psychopathologie entre psychose, névrose et états-limites à partir du type de conflit en jeu, ceux de l’écolepsychosomatique de Paris, de Sami-Ali ou de C. Desjours qui introduisent une conflictualité particulière autour du somatique et du mental, avec notamment la question du pare-excitation, ceux de René Kaës (1993) qui fondent une conflictualité entre l’individu et le groupe, la groupalité interne d’un sujet et le groupe externe etc. Nous garderons cependant le fil restreint d’une histoire entre quelques auteurs anglais. Il ne s’agit pas ici d’une histoire exhaustive, mais de la construction d’une logique explicative.
[4]Cet enfant est lui-même le petit-fils de M. Klein … Ce texte de M. Milner montre comment elle essaie de se dégager d’une conception trop a priori centrée sur le monde interne de l’enfant et ses fantasmes pour penser la valeur du jeu comme étant une production de l’enfant qui témoigne de son effort pour créer la réalité. La découverte de la réalité passe ainsi chez elle et Winnicott par un temps préalable de croyance aux capacités créatrices du sujet. La destruction de l’objet étant le temps second de ce processus (D. Mellier, 1999, « Marion Milner ou la magie des associations non-verbales, présentation du texte « Le rôle de l’illusion dans la formation des symboles », dans Chouvier B. ed., Matières à symbolisation. Art, création et psychanalyse, Lausanne, Suisse, Delachaux et Niestlé, 23-27).
[5]Winnicott apprécie son travail sur la pensée comme l’indique ces extraits de lettres qu’il lui a adressés (1987) : « Comme je vous l’ai dit hier soir en sortant, j’ai bien aimé ce qu’il y a de provocant pour la pensée dans votre exposé » (lettres du 17 novembre 1960, p. 183). « Je tiens à vous dire combien j’apprécie le travail que vous faites et que vous nous présentez dans vos écrits sur la pensée. Comme beaucoup d’autres gens je les trouve difficiles, mais extrêmement importants. […] Je sais que votre abord contient quelque chose de nouveau pour moi et d’une importance vitale, et j’essaye d’y travailler. Je m’y prends naturellement en partant de mon propre langage, et vous en faites de même, avec le vôtre » (lettres du 16 novembre 1961, p. 185).
[6]Esther Bick (1968) l’utilise par contre.
[7]A. Green souligne avec justesse à mon sens la place du père dans cette rêverie, et par là le lien : « Qu’est-ce que rêver au père ? C’est rêver au lien existant entre les parents et entre le bébé et le père dont la mère est, si j’ose dire, le lieu commun » (1989, p. 1303). La capacité de rêverie est une « ouverture de la relation au tiers », elle n’est pas assimilable à une rêverie, une imagination qui permet d’être ailleurs ou qui introduit une pensée rêveuse, imaginative.
[8]La psychanalyse anglaise est souvent décrite comme plus centrée sur « les relations d’objets » que sur les pulsions. Le terme de « lien » ici est préférable car il est plus spécifiquement caractéristique de ce qui fait « lien » (link) ou « liaison » dans l’identification projective, un processus particulièrement actif lorsque les différences sujet-objet sont encore peu établies.
[9]Le lecteur désireux de faire le point sur la fonction contenante peut se reporter à « la fonction contenante, une approche théorique » (Mellier, 2000, 235-244) ou consulter : D. Mellier, 1994. De l’emploi du concept de fonction contenante pour l’institution à la notion d’appareil psychique d’équipe, le cas de la crèche, thèse doctorat, université Lumière-Lyon 2.
[10]Ces dernières années plusieurs colloques internationaux se sont centrés sur cette méthode et ses applications. En 2002 à Cracovie, en 1998 à Lisbonne, en 1996 à Barcelone, à Toulouse en 1994, à Bruxelles en 1991. Pour une réflexion épistémologique sur le dispositif de l’observation, à consulter D. Houzel, 2002. L’aube de la vie psychique, Paris, esf, éditeur et D. Mellier (2002), « Médiation, temporalité et méthodes d’observation du bébé en psychanalyse et en clinique », dans Chouvier B. (sous la direction de), Processus psychiques de la médiation, Paris, Dunod, 151-175.
[11]Fonagy s’appuie notamment sur les travaux de György Gergely qui décrivent comment le reflet parental des émotions constituent un « biofeedback naturel » pour le développement émotionnel du bébé (P. Fonagy, G. Gergely, E.L. Jurist, M. Target, 2002. Affect regulation, mentalization and the development of the Self, New York, Other Press). Dans un point de vue plus psychanalytique, R. Roussillon (2002) préfère développer l’idée d’une « homosexualité primaire » entre le bébé et sa mère (« L’homosexualité primaire et le partage de l’affect », dans D. Mellier éd., 2002. Vie émotionnelle et souffrance du bébé, Paris, Dunod, 73-89).
[12]Claude De Tychey (2002, p. 470) indique que cette théorisation apparaît comme une interprétation très « bionnienne » du processus de mentalisation. Il signale que ce concept de mentalisation est proche de la problématique de la fonction contenante si l’on suit par exemple la définition qu’en donne Rosine Debray (1991, p. 42) : « La capacité qu’a le sujet de tolérer, voire de traiter ou même de négocier l’angoisse intrapsychique et les conflits interpersonnels ou intrapsychique. » Effectivement la fonction contenante pose la question du « devenir mental » pour des processus pris encore dans l’ambiguïté d’une existence somatopsychique.
[13]À consulter : P. Bion Talamo, F. Borgognio, S.A. Merciai, 1998, Bion’s legacy to groups, London, Karnacks Books, 128 p.
[14]Avec le projet d’une philosophie scientifique qu’a conduit Edmund Husserl. Aux États-Unis, c’est d’abord avec Carl Rogers, la non-directivité et la psychologie humaniste, que l’intersubjectivité prend place avec les notions d’empathie et d’authenticité, c’est ensuite avec la psychologie du Soi de Kohut et sa valorisation de l’empathie, c’est enfin avec René Schafer et un courant de psychanalyse influencé aussi par la philosophie analytique qui utilise le concept d’enaction ou langage d’action. Effectivement, ces conceptions tendent à instrumentaliser cette notion, à la réduire à son aspect descriptif ou humaniste.
[15]« Pour elle ce qui constitue l’expérience essentielle du sujet, c’est de se trouver en relation avec autrui, car il n’y a pas de sujet qui ne se découvre sans la relation qu’il soutient avec les autres » ; « Ce n’est que dans sa relation avec d’autres sujets que le sujet se saisit comme sujet, ainsi la subjectivité n’a de sens en dehors de l’intersubjectivité », cité par Samacher (p. 140).
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