Cliniques méditerranéennes
érès

I.S.B.N.2-7492-0155-1
320 pages

p. 293 à 309
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Interview

no 68 2003/2

2003 Cliniques méditerranéennes Interview

La notion d’inceste castré dans Freud face au juge fou  [1] de Mario Cifali

Présentation et interview de l’auteur

Thierry Gaillard  [*]
 
Présentation : L’inceste castré et l’Œdipe dans les analyses de Mario Cifali
 
 
Depuis plus de dix ans, Mario Cifali reprend les références œdipiennes de Freud en tenant compte de l’esprit spécifique à notre culture patriarcale. Cet approfondissement des analyses freudiennes a été rendu nécessaire par la mise en évidence du rôle premier que joue le père (Laïos) dans des intentions trop unilatéralement attribuées au fils (Œdipe). La culpabilité apparente du fils oblitérait celle du père puisque ce qui conditionnait le parricide c’était la tentative première de Laïos d’éliminer Œdipe à sa naissance. Aujourd’hui beaucoup de psychanalystes en ont pris conscience, et quelques auteurs contemporains travaillent à mieux comprendre les tenants et aboutissants impliqués dans la lecture nouvelle de cette clé de voûte de l’édifice freudien.
Diriger l’analyse vers une réalité culturelle, patriarcale, comme le fait Mario Cifali, présente l’avantage de traiter un aspect important de notre quotidien qui, pareillement, concernait Freud il y a cent ans, de même qu’Œdipe face à Laïos.
Comme avec la tentative de « filicide » d’Abraham, l’histoire, mythique, religieuse, militaire et littéraire montre un conflit générationnel ancré au plus profond de l’humanité. Jacques Derrida, lors des États généraux de la psychanalyse en 2000, demanda aux psychanalystes de se saisir de ce symptôme, de la cruauté et du crime de sang, toujours à la une des médias, nous interrogeant sur ce qu’une telle civilisation, malade, peut bien avoir à s’afficher de la sorte.
Mario Cifali avec sa notion d’inceste castré aborde ces questions. Il reprend le constat freudien de la blessure narcissique à l’origine des possibilités de civilisation, c’est-à-dire le renoncement aux pulsions dites œdipiennes pour une sublimation selon le modèle patriarcal. L’obéissance au père, pour soulager la menace de castration qui angoisse l’enfant possédé de désirs pour autrui, la soumission à la loi du père, c’est le sacrifice attendu afin d’admettre l’enfant dans une société patriarcale. De même, les rituels de circoncisions sont l’occasion de démontrer la domination du culturel sur le sexuel.
La violence du refoulement des pulsions enfantines est corrélative de ce que Mario Cifali appelle l’inceste castré.
Il ne faut pas se leurrer, le refoulement des pulsions libidinales de la petite enfance, visant à permettre l’entrée dans la cours des grands, n’est jamais une solution heureuse. C’est un compromis plus ou moins boiteux qui nécessite d’entretenir des résistances face au retour du refoulé ; le conflit est toujours présent, au grand jour parfois (à l’adolescence) ; dans les entrailles il l’est toujours. Nombreuses en sont les conséquences, multiples les symptômes, individuels, sociaux et culturels.
Travailler ce compromis, ré-articuler le rapport aux parents, rendre viable et plus adulte l’expression naturelle de liens charnels contraste avec la solution radicale, transgénérationnelle, de la sublimation par soumission aux lois de la castration.
Cette sublimation des énergies libidinales, selon le style patriarcal, se réalise par l’incorporation d’un corps étranger dans le psychisme, le surmoi, représentant les interdits. La tyrannie plus ou moins supportable qu’exerce le surmoi sur le sujet fixe de manière intra-psychique un conflit rendu de la sorte permanent. Ce conflit résulte d’un tabou concernant les pulsions œdipiennes, d’une absence de langage qui permettrait de médiatiser avec des mots les pulsions de vie et d’amour. Lorsqu’une telle symbolisation est rendue possible, se substitue à la désexualisation des énergies par l’incorporation de l’autre en soi, une introjection de ces énergies avec la perspective de s’émanciper d’un transfert névrotique dans les rapports aux autres. C’est là le travail de la cure analytique lorsque l’analyste s’autorise à offrir au patient le transfert dans l’espace incestueux, pré-œdipien.
L’inceste castré mis en avant par Mario Cifali, se réfère à la perversion que fait subir une culture patriarcale en interdisant l’accès au langage d’un lien éprouvé par tout nouveau-né avec ses parents. Ce lien, que l’on peut justement qualifier d’incestueux, relève d’une réalité enfantine naturelle et libidinale. Au contraire, les passages à l’acte, les viols et autres abus, sont des symptômes, des retours de ce qui, resté en souffrance, n’a pu s’introjecter dans « l’innocence » de la prime enfance. De même, l’option narcissique est à entendre comme une variante symptomatique engendrée par l’inceste castré.
Mario Cifali confronte ses analyses à celles de Freud et Lacan dans plusieurs livres récents. Avec Freud, le petit Hans et Lacan, en 1998, il analyse un cas de phobie enfantine en articulant les perspectives freudienne et lacanienne aux siennes. En 1999, avec Trois rêves freudiens, c’est au tour de rêves, produits et analysés par Freud, de faire l’objet d’un approfondissement. Enfin, avec son dernier livre, Freud face au juge fou, il analyse un autre cas célèbre, de paranoïa, en prolongeant l’interprétation freudienne avec sa notion d’inceste castré. Ici, par l’effet d’un discours en spirale et toujours rivé à l’essentiel, Mario Cifali amène progressivement le lecteur à entrer dans ce qu’une interprétation peut véhiculer de sens. Signalons également un autre de ses écrits ; « Cruauté nucléaire » (dans le Bloc-notes de la psychanalyse, n° 17, 2001) dans lequel il livre des réflexions plus générales sur ces mêmes sujets.
 
Extraits du livre Freud face au juge fou, Eshel, Paris, 2002, p. 73-76
 
 
« Aucune tentative d’explication du cas Schreber ne peut s’avérer juste, écrit Freud, tant qu’elle ne tient pas compte des particularités de l’idée que Schreber se fait de Dieu. Cette idée ne tombe pas des nues. Elle est l’histoire de son Dieu et de l’homme qu’il est devenu, sur fond d’identification et de révolte. De la conduite du père envers le fils qui devient fou, il n’est pas question dans l’interprétation freudienne. C’est un point problématique. Freud s’arrête brièvement sur l’histoire de ce père, homme réputé pour ses ouvrages sur la gymnastique médicale de chambre, mais ne se soucie pas de son influence sur la vie psychique de son enfant.
D’aucune manière cette influence ne peut être banalisée, surtout si l’on pense, en suivant des voies inductives, aux tensions de la haine qu’il a fait subir à son fils. La présence nocive de ce père est incontournable. Curieusement, Freud ne s’en préoccupe guère.
Dieu le père, figure complexe du commerce divin de Schreber, est en vérité une figure qui s’inscrit dans le droit fil des manques affectifs de l’enfant. Attribut projectif de son être, figure née d’une évolution interne, ce Dieu que Schreber invente est l’héritier d’un père bien réel. L’ignorer serait trahir la réalité.
Penser que le père de Schreber n’est pour rien dans le délire de son fils est donc inconcevable. Freud sait d’expérience qu’au sein du conflit œdipien le père est l’obstacle qui représente le tabou sacrificiel, l’obstacle qui dresse dans la réalité l’interdit de l’inceste. Dans le cas de Schreber, il n’en a cure, alors que dans la révolte du délire, cet obstacle dramatise la chose sexuelle, crée la crise intérieure de la castration, et projette la revendication de la jouissance interdite dans un monde surnaturel, homosexuel.
Pourquoi Freud ne se soucie-t-il pas des particularités psychiques du père du président ? Qu’est-ce qu’il évite de dévoiler ou de remettre en question ? C’est l’interrogation que nous ne censurons pas.
Il est pour le moins significatif de constater que Freud ne perçoit qu’amère ironie lorsque Schreber dit de Dieu qu’il n’entend rien aux vivants, car il traite avec des cadavres. Pourquoi ne pas entendre dans cette critique une vérité qui parle de l’attitude du père. Freud met sur le compte de l’ironie du fils une critique qui n’est guère anodine si on la rapproche du meurtre d’âme.
Inévitablement le père participe de l’image que le fils s’en fait et qui le révèle.
Relevons un point significatif. Comme dans la plupart des scénarios de type patriarcal, le père bénéficie d’une clémence, tandis que le fils, inconsciemment accusé, est toujours en passe d’être sacrifié, puni pour son désir incestueux. L’interprétation bâtie en fonction de l’un de ces scénarios, laisse dans l’ombre le désir du père. Or, ce désir est historiquement présent dans le conflit qui oppose le fils au père. Envers son enfant, le père se heurte aux mêmes obstacles du tabou sacrificiel. Il est, comme individu, aliéné par le combat œdipien – meurtrier –, dont il ne s’est le plus souvent pas émancipé en son âme.
Que voyons-nous se produire dans le combat sacré de Schreber ? Pour déjouer l’obstacle paternel qui a pris corps en lui, pour triompher du risque de perdre la raison, pour se tirer d’affaire face au danger qui le rend fou, pour neutraliser l’angoisse de castration qui le précipite dans l’abîme de la néantisation, il invente la solution qui lui permet de parvenir à ses fins.
Qu’advient-il dans cette solution qui tient du transfert, de la mise en acte de soi, de l’activation de l’inceste castré ? Schreber fait subir à l’image de son père une transfiguration divine, afin de le rendre conforme à ses revendications interdites. Son drame œdipien évolue en drame cosmique, et la jouissance réprimée ici-bas est projetée dans les sphères de la béatitude mystique, homosexuelle. »
 
Interview de Mario Cifali
 
 
1. En 1989, le psychanalyste genevois, G. Dubal vous cite : « En réponse à Lacan, Mario Cifali a très bien su situer le problème de l’inceste » : « L’Eros incestueux unissant l’enfant à sa mère illumine plutôt qu’il n’éteint l’accès à la parole. » Or, vous aviez déjà analysé le « cas Schreber » dans un article paru dans Le Bloc-Notes de la psychanalyse en 1988. De quelle manière cette interprétation a-t-elle évolué alors même qu’il semble que vous étiez déjà en possession de l’idée développée dans votre dernier livre ?
Assurément, cet éros illumine plutôt qu’il n’éteint l’accès à la parole. Encore faut-il que des conditions parentales suffisamment bonnes soient réunies, ce qui est loin d’être le cas la plupart du temps. En effet, lorsque la relation libidinale entre l’enfant et sa mère est satisfaisante, cet accès manifeste les couleurs d’un émerveillement et comporte une part de séduction bénéfique plutôt qu’une mise à mort du lien libidinal.
Si je ne me trompe pas, la phrase que vous citez est extraite de mon étude du séminaire magnifique de Lacan sur l’éthique. Comme maître à penser la loi œdipienne, il m’est apparu à plus d’un endroit que la pensée de Lacan est bien proche de celle de saint Paul, le fondateur véritable du christianisme et le sauveur, grâce à la glorification du fils sacrifié, du père céleste.
Cela dit, sachez que je relis rarement mes anciennes publications. J’ai plutôt tendance à suivre la voie d’une recherche de la vérité sans trop me soucier de mes anciens écrits. Il est vrai que je me fie à ma mémoire, quitte à reprendre, comme dans une cure interminable, les idées que j’ai antérieurement formulées.
Votre question m’offre, par exemple, l’occasion de dire en deux mots comment je conçois cet éros et le rôle, en grande partie néfaste, qu’y joue le tabou au service de la loi du plus fort, c’est-à-dire le surmoi comme figure du père.
Je reprendrai en pointillé, si vous le voulez bien, une dynamique, valable pour les deux sexes, qui me paraît au centre du rapport libidinal primitif, le rapport sexuel que Lacan considère comme impossible, à juste titre, en raison de la priorité qu’il accorde à la loi du père.
Que se passe-t-il qui a trait à la strate la plus ancienne du transfert, soit créateur, soit destructeur, selon les circonstances psychiques de l’existence ? C’est la question qui fait jaser plus d’un psychanalyste. J’y répondrai en suivant une pente escarpée mais directe.
Dans l’impersonnel où commence par évoluer ce rapport, la mère, telle Jocaste, séduit incestueusement son enfant afin de le réussir selon son désir, tandis que de son côté l’enfant aspire à une satisfaction. De part et d’autre œuvre un lien amoureux qui, dans le meilleur des cas, illumine les échanges sensuels, corporels et verbaux, plutôt qu’il ne les éteint.
En vérité, il en est ainsi dans toute relation où une mère aime son enfant. (Je ne parle pas ici des mères « infanticides » qui génèrent des situations psychotiques.) Or, qu’advient-il dans ce lien qui est de nature à entraîner l’enfant dans un profond dépit accompagné de haine ? Ce lien, parfois très passionnel, est sanctionné par la loi du père castrateur à laquelle la mère s’est identifiée, non sans éprouver de malaise.
À partir de ce conflit basique, fait de heurt et manque, commence le drame de l’inceste castré. D’une part, l’enfant transporté par sa pulsion aimerait bénéficier d’un assouvissement complet dans la rencontre, d’autre part la mère, animée d’ambivalence névrotique, lui oppose une fin de non-recevoir, marquée de culpabilisation et de refoulement, tout en ne cessant de le provoquer, en acte ou en paroles, selon son propre désir inassouvi. À son insu, elle éduque affectivement son enfant selon la loi de ce père, en le contrariant, mais aussi en contrariant son propre désir primordial. En vérité, cette loi est l’instigatrice du premier des meurtres inconscients qui persécute le rapport libidinal originaire.
Ainsi, oserais-je dire, le tour est joué dans le circuit de la relation d’objet. C’est l’impasse œdipienne typique, c’est l’impasse de la répétition que j’ai qualifiée schizo-paranoïde en m’inspirant de la pensée de Melanie Klein. C’est, mieux, la malédiction qui frappe le désir d’amour depuis la naissance, conformément à la lutte traumatique menée à son encontre, comme le donne à entendre très bien Freud dans la lettre circulaire à propos du livre de Rank sur le traumatisme de la naissance –, une lutte, soulignons-le, qui génère le dispositif de la pulsion de mort.
Reste à savoir comment l’enfant devenu adulte pourra s’émanciper d’une telle situation psychique, se libérer de son emprise, si tant est que les moyens lui en soient offerts, étant entendu que le remaniement souhaitable ou, si vous préférez l’émancipation, ne peut procéder que du travail personnel de mise à découvert de la dynamique du refoulé.
2. Le rapport amoureux, « incestueux », du nouveau-né avec son entourage peut être satisfaisant et sans aucun doute indispensable. Mais il paraît difficile de restaurer cet inceste castré et d’analyser les frustrations de la petite enfance. Cette difficulté n’est-elle pas à l’origine d’un repli narcissique ?
Oui, il y a heureusement de bonnes choses qui circulent entre les enfants et leurs parents. C’est, dans le meilleur des cas, le sens profond de ce que l’on appelle humanité. Néanmoins rien n’est simple dans les échanges libidinaux de notre civilisation du malaise.
Il est certain que la grande majorité des parents sont, par exemple déconcertés, voire agacés par les manifestations de la sexualité infantile, la leur comme celles de leur progéniture. Pourquoi cela, quelle en est l’origine ? Ce sont des questions qu’il s’agit de ne pas éviter. Freud, à partir de sa reconnaissance de l’Œdipe-complexe inconscient, a dit des choses très justes à ce propos, en désacralisant l’hypocrisie des moralistes en odeur de sainteté, des choses profondes, aujourd’hui trop désavouées ou simplement ignorées.
Il ne s’agit pas tant, selon moi, de « restaurer » l’inceste castré que de permettre à l’homme névrosé ou plus gravement psychotique de s’en émanciper. S’émanciper, il ne le peut que s’il entreprend le travail difficile d’une juste reconnaissance de qui il est. Je ne me fais pas trop d’illusion sur ce qui est possible. Je ne sais que trop combien les forces réactionnelles du refoulement sont à l’œuvre, empêchant le dévoilement de la vérité féconde. Même des hommes intelligents peuvent devenir subitement des sots et se conduire comme les premiers des vulgaires lorsqu’ils sont la proie de ces forces.
En un mot comme en cent, je dirai que l’inceste castré – figure psychique qui transforme le vivant du désir d’amour en mort, est le symptôme de la souffrance primaire. Je perçois que cela soit difficile à comprendre pour le plus commun des mortels. Pour le moment je ne sais pas mieux exprimer. Que Schreber vive sous le coup de l’inceste castré, cela me paraît évident.
Quant à la raison du repli narcissique, dans mon chapitre sur le drame de base écrit à la fin du livre, j’en viens à concevoir, en analysant ce que dit Freud du stade narcissique, qu’il s’agit moins d’une réalité naturelle de l’évolution psychique que d’une réaction de défense du moi, c’est-à-dire la réponse née d’une situation où le désir incestueux est confronté à une fin de non-recevoir à la solde du tabou sacrificiel. Je dirai avec Ferenczi, qui en parle très bien dans Thalassa, « psychanalyse des origines de la vie sexuelle », que ce désir est le noyau de tout ce qui tend au développement du sens érotique de la réalité. Reste à savoir par quelles puissances celui-ci est entravé. Si l’on se range du côté du père castrateur, représentant psychique de l’interdit patriarcal, dont l’histoire des hommes ne démontre que trop l’efficience dramatique, la réponse est sans équivoque.
3. L’évolution de l’humanité du régime matriarcal vers le patriarcal n’est-elle pas, malgré tout, une solution aux compulsions, non pas seulement du lien à la mère, mais des complexes transgénérationnels originaires devenus culturels avec le temps ? Une œdipianisation des hommes, comme avec les religions, n’était-elle pas un moindre mal, existe-t-il une alternative ?
Qu’il s’agisse d’une solution névrotique, voire plus gravement psychotique, c’est certain. Quant à dire que l’œdipianisation et son prolongement religieux représentent un moindre mal, c’est une affirmation que je ne m’empresse pas d’approuver et qui réclame des approfondissements.
Pour un homme qui réfléchit, disons psychanalytiquement, l’alternative n’est en tout cas pas du côté de ce que l’on pourrait appeler un système fermé, un système œdipien déjà constitué en fonction de l’interdit de désirer et penser. Il y a mieux à faire que de veiller à la préservation des « Tables de la loi » qui condamnent les forces de vie. C’est, comme vous le savez, l’une des visées majeures de l’approche freudienne que de permettre à ces forces ou ressources d’exister pleinement. En pratique la tâche est difficile.
Dans bien des cas, le religieux, voilant la vérité du désir inconscient et s’emparant de la névrose, triomphe de l’individu à l’aide du dieu de l’enfance.
En réalité, la croyance dans le surnaturel et les superstitions sont irrévocablement mises en échec par le travail psychanalytique. Conjointement, l’on s’aperçoit que le désir mystique d’immortalité, placé dans l’union avec dieu, cache l’inceste inassouvi et recouvre le déni de la différence des sexes. Dans ce domaine, comme dans les autres qui visent à la mise à découvert des processus de l’inconscient, l’abc de la démarche s’inscrit dans une perspective qui transcende le moralisme de la pensée du bien et du mal, ainsi que les limites névrotiques du complexe paternel. En un sens fort, cette démarche se déplace au-delà du bien et du mal décrétés par une autorité suprême, ce qui ne veut pas dire qu’elle refoule la question de l’éthique.
Contrairement aux vérités reçues qui définissent la psychologie courante, positiviste la plupart du temps, la pratique psychanalytique se fonde sur une recherche de la vérité singulière, et non sur l’obéissance ou l’intégration de l’individu à un système.
Pour cerner d’un peu plus près la signification qui gît dans la première partie de votre question, un point, auquel je suis particulièrement sensible, définit l’évolution en jeu.
Deux courants principaux tracent les voies de divers accomplissements historiques et psychiques. L’un est sacrificiel, l’autre est de connaissance.
Sans aucun doute, le deuxième des courants représente l’aspect le plus positif de cette évolution : c’est le courant incarné par la figure du père édifiant que j’oppose à celle du père castrateur, promoteur, lui, d’entreprises funestes.
Il est bon d’avoir à l’esprit cette distinction lorsque l’on parle du père ou de ce qui en tient lieu dans n’importe quelle situation, toujours fragile, comme chacun sait, de l’existence.
À propos de la présence de dieu le père dans les religions monothéistes, et des comportements qui, en son nom, conduisent les croyants, je suis entièrement d’accord avec Freud pour dire (voyez ce qu’il écrit dans L’avenir d’une illusion) que ce dieu, essentiellement fait à l’image de l’inconscient œdipien, est un père exalté, et que dans la nostalgie infantile du père réside la source du besoin religieux.
Qu’est-ce qu’un père ? Qu’est-ce que désirer d’amour un père ? Qu’est-ce désirer être père ou vouloir en être un ? Qu’est-ce qu’avoir peur de lui, le craindre ou le vénérer ? Schreber, fou de dieu le père à sa manière, soulève ces questions. Non sans raison, Freud s’est penché sur ce cas de paranoïa, dominée par l’homosexualité inconsciente, pour traiter du sens qui pousse un homme, hors du commun, à exalter une figure et à délirer en fonction d’un attribut de soi divinisé.
Cela dit, une question complexe doit être soulevée pour saisir la dynamique du déplacement œdipien dans lequel s’inscrivent l’oppression et la servitude du monde patriarcal : de quel triomphe du refoulement du féminin-maternel résulte l’exaltation du père ? Sur quel drame de base, le plus souvent passé sous silence, se fonde le douloureux sacrifice au nom de la loi du père ? Pour commencer de mieux répondre qu’on ne le fait habituellement, il faut retracer le vecteur dominant qui définit le positionnement masculin-paternel où la loi est écrite.
À peu de choses près, la situation psychique, chronologique et logique, est la suivante : la création patriarcale se développe sur fond de meurtre du féminin-maternel –, un féminin qui, en raison du tabou qui le frappe, est ressenti chaotique ou monstrueux. Or, ce féminin – le matriciel de l’être, le royaume des mères obscures selon Goethe –, fait précisément l’objet des plus violentes attaques, du plus violent des refoulements autant chez les femmes que chez les hommes. En un sens, il équivaut à l’énigme de la vie du désir qui inquiète, à la sphinge que l’être humain ne cesse d’interroger afin de la terrasser.
Imprégné par l’esprit de la découverte freudienne et en fonction de ma propre expérience, j’en viens à concevoir l’hypothèse que ce meurtre originaire, radical – ce meurtre inavouable en raison de notre culpabilité –, agit, refoulé, derrière l’obsession symbolique des créations paternelles. De ce meurtre, on peut prendre la mesure en analysant, par exemple, l’envers de l’amour divinisé chez bon nombre de mystiques – un amour qui se substitue, comme chez Schreber, à l’inceste castré par la loi du père.
Ces mystiques ou saints aspirent à se perdre dans le sein paternel, à vivre en lui éternellement, à s’unir incestueusement en lui, à défaut de pouvoir, ou d’avoir pu, s’accomplir dans une satisfaction avec la femme mère. Leur dieu prend, oui, la place de l’autre féminin-maternel vers lequel ils tendent et dont, dans l’inconscient refoulé, ils conservent la mémoire. Si l’on étudie de près l’impulsion sexuelle qui les transporte dans les sphères surnaturelles, on s’aperçoit qu’ils se meuvent psychiquement dans un don d’amour blessé ou, en d’autres termes, dans le circuit fermé de l’inceste castré.
Autrement dit, en quoi le meurtre du père dévoilé et théorisé par Freud, tant au plan du fantasme de désir du névrosé qu’au plan du crime ancestral des fils, dissimule-t-il le meurtre autrement plus profond, premier, qui porte sur la femme mère, et qui n’épargne aucun des deux sexes ? Ce meurtre, qui fait figure de mythe tragique dans la pensée freudienne, n’est-il pas depuis les lointains commencements du patriarcat, une réaction œdipienne au manque d’inceste, au manque de développement fécond ? En quoi n’est-il donc pas le symptôme central de la castration, faite de haine, qui débilite le rapport envers la nature et interrompt la marche véritable de l’entendement vers le dedans des choses réelles et psychiques ? Ces questions ne cessent d’apparaître vaines qu’à l’instant où l’on sort de l’échiquier qui fixe les règles du drame patriarcal et triomphe du refoulement qui nous plonge dans l’ignorance.
4. De quelle manière en êtes-vous arrivé à distinguer ces deux courants, l’un de connaissance et l’autre sacrificiel, d’un père édifiant ou d’un père castrateur ?
C’est mon expérience et l’analyse du sens de la vie psychique inconsciente à travers l’histoire tragique des hommes qui m’ont conduit à établir cette distinction. Celle-ci mériterait une longue explication. Pour l’instant disons sans plus que le sacrificiel implique une cruauté, une haine et une perte qui sont la conséquence d’un acte psychique barbare ; la connaissance participe, elle, de la naissance, de la découverte et de l’intelligence sensible qui triomphent du refoulement.
Dans L’homme Moïse et la religion monothéiste – œuvre capitale qui représente en quelque sorte le testament spirituel de Freud, œuvre et ses prolongements que j’étudie de près dans le séminaire de cette année –, les deux courants sont repérables, l’un en fonction de la répétition du meurtre primitif de Moïse au Christ, l’autre dans l’œuvre de dévoilement du processus psychanalytique. Les fils savent, déclare Freud, fermement convaincu de la valeur de son interprétation, savent d’un savoir sacrificiel dont ils conservent le souvenir impérissable dans le refoulé, qu’un jour ils ont possédé et assassiné le père pour se venger de son mauvais traitement.
Particularité significative : la reconnaissance de ce fait crucial n’est déjà plus le meurtre, le sacrifice de l’homme par l’homme, mais une inscription symbolique, une connaissance, qui identifie et transcende quelque peu la répétition de la réalité traumatique qui satisfait la loi du père.
5. Nombreux sont ceux qui confondent autorité avec discours surmoïque. Ils pensent que le choix se limite à une attitude répressive ou à une attitude permissive. Comment concevez-vous l’autorité d’un père édifiant et, de quelle manière permet-il de s’émanciper autrement du lien à la mère ? Dans une culture patriarcale, l’incorporation du surmoi ne permet-elle pas de sublimer le rapport à la mère ?
J’ai trop souvent vu des hommes courir après une femme de longues années, comme le petit enfant après sa mère – les bras tendus –, pour ne pas penser que cette sublimation puisse être autre chose que la farce d’un déplacement névrotique.
Mieux vaut reconnaître le lien incestueux qui survit dans le désir inconscient, plutôt que prétendre l’éliminer ou le sublimer au nom d’un principe supérieur. Ce lien archaïque est invariant, indélébile dans les couches profondes. En vérité seul l’objet change dans la métamorphose des projections et les différents choix. Tout homme n’est à l’aise avec une femme, ne cesse d’avoir peur des femmes, que si ce lien lui est devenu familier.
Une réalité psychique est fréquemment reconnaissable dans la cure, le désir de fusion avec la mère, fait de crainte d’abandon et d’appel du vide, ne cesse de produire des effets traumatiques tant que la culpabilisation du lien incestueux n’est pas levée, tant que la sexualité qui a rapport à la femme mère est sanctionnée par l’interdit.
J’ajouterais que la femme pas toute, dont parle Lacan, n’est qu’une représentation de la femme phallique castrée qui, parce qu’elle est frappée par la malédiction du tabou, adopte une attitude ambivalente de rejet, refus et déni envers le besoin d’amour, attitude dont les conséquences psychiques se signalent dans toute la gamme des symptômes névrotiques. C’est, à y regarder de près, la femme inconsciemment conditionnée par la loi du père, celle qui refoule le féminin maternel, celle qui se vit comme un homme castré. À cette figure de femme, le couple est confronté lors des impasses en amour.
Lorsque Freud parle du surmoi, plus menaçant que les parents réels, il en parle comme de l’héritier du conflit œdipien qui, dans les couches profondes de la psyché, mène une lutte mortelle. Or, si l’on ne veut pas en rester au même point qu’Œdipe, il importe de bien saisir les ressorts de ce conflit qui touchent de près et la sexualité naturelle et l’agressivité réactionnelle. Reconnaître, oui, les forces psychiques en jeu, non pour renforcer une culpabilité ou entretenir une persécution morbide, mais pour ouvrir les voies qui favorisent l’accès à plus de liberté intérieure, c’est la tâche de la psychanalyse.
L’interprétation du conflit œdipien m’a conduit à différencier, en regard de la fonction oppressive du surmoi, les deux figures de père que vous questionnez.
L’une, celle du père édifiant, caractérise la présence d’un père capable d’aimer son enfant pour ce qu’il est, l’autre, celle du père castrateur, haineux, définit la présence du père incapable d’aimer normalement à cause de la culpabilité et du refoulé sexuel qui le tourmentent.
Vous remarquerez que l’éducation patriarcale ne se prive pas de revendiquer que l’enfant a besoin de la menace de l’autorité pour croître psychiquement. Néanmoins, ce que celle-ci ne dit pas, c’est que cette menace, fondée sur une relation de crainte et de soumission, est source d’angoisse et d’inhibition névrotiques, voire plus douloureusement psychotiques, qui pervertissent le plaisir d’exister.
Contre les partisans d’une éducation répressive et irresponsable, d’une éducation psychique qui prône les valeurs anciennes du père castrateur et du retour à l’ordre moral – valeurs de l’anti-vie aurait dit Nietzsche, et qui ne manquent d’ailleurs pas de défenseurs parmi les psychanalystes –, je n’hésite pas à soutenir que pour évoluer sainement un enfant a surtout besoin d’un climat de sécurité affective, de confiance relationnelle favorable à l’expression plutôt qu’à la répression. Dans ce climat, dans cette confiance prend place la présence du père édifiant. Avançant cela, je n’oublie pas le bien précieux que sont les échanges culturels qui, comme vous le savez, sont les vitamines de l’intelligence pour tous les âges.
6. Votre concept de l’inceste castré permet-il de remettre l’homme au milieu du village, c’est-à-dire de renouer avec ce qui, dans la nature de l’homme, a fait l’objet d’une condamnation (sous prétexte d’acculturation), tout en contribuant à instituer ainsi qu’à pérenniser un modèle patriarcal ?
Argumentons de manière succincte (dans les livres que vous citez je suis plus explicite) : la notion d’inceste castré dérive de l’analyse, que je souhaite radicale, de l’Œdipe, le complexe psychique au cœur de la découverte freudienne de l’inconscient. Comme figure nodale de la haine, sourde ou fracassante, et de l’aspiration d’amour entravée, l’inceste castré par le surmoi – pure culture de la mort –, s’avère inconscient. De sa dynamique nous ne percevons que les projections qui masquent le réel et engendrent la méprise dans les rapports, nous ne reconnaissons que les rejetons fantasmatiques, les traits affectifs déjà aliénés par le sacrifice dont l’origine, proche et lointaine, est œdipo-patriarcale.
Au point où j’en suis de l’approfondissement de la vie intérieure de l’enfant à l’adulte, je n’hésite pas à formuler que cet inceste, lorsqu’il est l’objet de castration par la loi toute-puissante du père, contient le potentiel de la violence primaire, meurtrière, qui fait dire à Freud que les hommes vulgaires sont une bande d’assassins. En un sens, cette loi, ainsi nommée en raison de son histoire, est identique à la pulsion de mort psychique.
Au sein des conduites de la puissance compensant l’impuissance, cet inceste castré est actif. C’est le cas, par exemple, dans le délire paranoïaque du président Schreber, le juge fou, que j’ai étudié. Actif, il ne l’est pas moins, mais parfois à un moindre degré d’intensité, dans les symptômes névrotiques impliquant les émois énigmatiques, les passions de la souffrance, les ressentiments haineux.
7. De quelle manière les femmes et les mères se trouvent-elles, elles aussi, partie prenante d’une culture patriarcale qui pourtant les dénigre ?
Les mères qui s’identifient à la loi du père castrateur s’associent à la haine au lieu de privilégier les valeurs du partage libidinal et de la pacification.
Est-il besoin de rappeler que les terreurs intérieures et extérieures commencent déjà dans les vécus primaires de l’enfance et perdurent dans la vie psychique de l’adulte. La haine de l’autre, qui devient dans certaines circonstances impulsion destructrice, est identique à la haine de soi dans le creuset de l’inceste castré.
Il n’y a rien de plus assuré psychanalytiquement : au commencement, le désir de la mère, servante de la loi du père, agit pour une part au sein du désir de l’enfant qui aura à prendre la parole pour détruire ou aimer. L’identification au surmoi parental de caractère oppressif joue un rôle primordial dans toutes les conduites de la haine qui engendrent les disgrâces de l’existence. Plus la fonction castrante du tabou patriarcal aura été observée, plus les revendications agressives, dominées par la rage de détruire ou de se détruire, se manifesteront. Je vous rappelle un aspect crucial que la pratique vérifie : le passé de notre constitution psychique ne cesse d’animer, par la voie de la répétition et le retour du refoulé, le présent de ce que nous sommes, jusque dans les conduites qui nous paraissent les plus dérisoires.
Il n’est pas vrai que nous nous serions libérés des méfaits du phallocratisme patriarcal dans nos conduites comme dans nos croyances. L’ordinaire du quotidien ne cesse d’en donner la preuve. Je m’étonne que des psychanalystes femmes puissent prétendre que ce phallocratisme est révolu. Leur identification à la loi, censée les protéger de la mauvaise mère, leur joue de mauvais tours.
8. Vous le dites, et nombre de psychanalystes s’en rendent compte aujourd’hui, Freud a manqué d’analyser quelque chose du rapport au père. De quoi s’agit-il et pourquoi cela ne remet-il pas radicalement en cause le courant psychanalytique ?
Je me garde bien d’intenter un quelconque procès à l’encontre de l’œuvre de Freud. Ma démarche veut être toute autre. Il s’agit de continuer à entendre, à partir d’elle, la réalité de l’inconscient refoulé et d’approfondir, en fonction d’un travail d’appropriation, les points obscurs d’une expérience et ses formulations.
Homme de génie, Freud n’a analysé que ce qu’il pouvait analyser. De notre côté nous avons la chance de pouvoir le lire et l’interpréter comme lui-même ne pouvait pas le faire : c’est, comme vous le savez, le fécond déca- lage dans le temps d’une compréhension et l’inscription dans la suite des générations.
L’œuvre de Freud est si extraordinaire, si révolutionnaire, que nous sommes loin, je crois, d’en avoir saisi l’entière portée. Jusqu’à ce jour, ses plus brillants élèves n’ont fait qu’élargir le champ de son entendement en y incluant leur propre originalité. Dans le climat idéologique actuel, où les forces d’un abêtissement réactionnaire sont très actives, il importe avant tout, sans pour autant pécher d’idéalisme, de défendre cette œuvre contre ses détracteurs, non pour en faire un dogme ou un système philosophique, mais pour persévérer dans la subversion qu’elle contient.
Vous me posez la question de savoir ce que Freud aurait manqué d’analyser dans le rapport à son père. Plus d’un psychanalyste a essayé de répondre, et je serais mal inspiré de prétendre détenir l’unique et bonne interprétation. J’ai quelques idées qui sont en prise avec ce que Freud a cru bon de formuler à propos du meurtre de père qui habite le fantasme du névrosé, et à propos du crime ancestral qui hante les religions du salut.
Votre question inclut la problématique du rapport au père depuis l’enfance de l’individu. Non sans raison il m’a paru souhaitable de la reprendre dans mon livre Freud face au juge fou. Je ne vais pas vous résumer ce que j’ai déjà écrit, mais m’arrêter un instant sur un point auquel je suis particulièrement sensible, ayant trait au désir de Freud comme homme, ayant trait aussi à ce qui reste pour une part voilé dans sa création. Il s’agit du courant de pensée qui traite du désir, de l’acte et de la culpabilité se rattachant au meurtre du père dans le conflit œdipien.
Si l’on étudie, par exemple, la lettre que Freud adresse à Romain Rolland à l’occasion de son 70e anniversaire, intitulée Trouble de mémoire sur l’Acropole, l’on constate que dans ce fragment d’auto-analyse, écrit sous forme de souvenir et d’aveu, il communique à terme quelque chose d’essentiel du rapport à son père ou à ce qui tient lieu en lui de figure de père. Il donne à entendre à Romain Rolland qu’en lui, bien qu’il sache qu’il est devenu un grand homme grâce à son œuvre, survit un enfant coupable de son désir incestueux. En effet, il se perçoit coupable, non sans éprouver un sentiment de piété, d’avoir mieux réussi que son père, de l’avoir en quelque sorte dépassé, malgré l’interdit, sur la voie de la conquête. Mais il y a plus que cette lettre ne dit pas, et qu’une reconnaissance assez fine de l’homme Freud, présent dans les rêves, permet d’inférer, comme j’ai essayé de le faire dans mon livre Les trois rêves freudiens. C’est que, dès lors qu’il se fixe au surmoi après avoir été le fils rebelle, après avoir vu s’ouvrir devant lui la voie royale de l’inconscient – suite à la mort de son père et en réaction à celle-ci –, il veut protéger sa mère de son désir d’inceste et accuse en retour l’enfant tout en innocentant le père. Ce positionnement est aussi repérable dans sa théorie. Nous devons le reconnaître pour comprendre l’homme qu’il est et comment « ça » pense en lui.
Dire cela de Freud, n’est bien entendu pas fait pour remettre en cause l’œuvre qui soutient le mouvement psychanalytique ; au contraire, la force que véhicule cette œuvre n’a de valeur que si elle réussit à ébranler les certitudes de la pensée ordinaire. Ce que l’une ou l’autre société ou école psychanalytique font de cette œuvre pour assurer leur pouvoir, souvent au détriment du respect de la personne, n’est déjà plus de la psychanalyse. L’œuvre psychanalytique définie par le réel de l’analyse, c’est le véritable levier. Sur ce point, je suis entièrement d’accord avec Jacques Derrida, lorsqu’il affirme qu’il n’y a rien dans les statuts des sociétés psychanalytiques qui prouve qu’il s’agit de psychanalyse. C’est tout à fait juste, car ce n’est que dans le réel d’un travail analytique que se dévoile la vérité toujours difficile et scandaleuse pour les belles âmes.
9. D’après vous un psychanalyste doit-il réécrire la psychanalyse, l’introjecter, c’est-à-dire la faire sienne, contrairement à une logique d’institution dont la tendance est de n’admettre que des individus acquis à ses idées. Ces deux options ne relèvent-elles pas également d’une pratique soit libératrice soit, au contraire, instituant l’inceste castré ? Peut-on distinguer radicalement les orthodoxes des autres psychanalystes ?
Il n’y a pas, selon mon expérience, une psychanalyse orthodoxe et une autre qui ne le serait pas. Il n’y a qu’une psychanalyse classique, celle inventée par Freud, distincte de toute forme de pratique hypnotique ou secouriste. Fonctionner comme psychanalyste implique l’abandon de la pratique médicale ou religieuse, afin d’entendre, au mieux, ce qu’il en est de la vérité d’une histoire consciente et inconsciente qu’un analysant exprime. Parce que cette vérité n’apparaît que déformée dans une parole, l’épreuve du temps d’une compréhension est requise pour que soient reconnues les ombres de l’Odyssée.
Je suis de l’avis que la psychanalyse doit être inventée dans chaque cas, et que l’on n’entre pas dans la psychanalyse comme on entrerait en religion. Je vous rappellerai que les recherches psychanalytiques amènent à conclure que la religion n’est qu’une névrose de l’humanité, et que la formidable puissance de celle-ci s’explique de la même manière que l’obsession névrotique.
Jusqu’à quel point les logiques de fonctionnement des institutions psychanalytiques reproduisent-elles celles religieuses ou celles des partis politiques, c’est une question qui mérite d’être posée. Je suis de l’avis que les psychanalystes ont mieux à faire qu’à devenir les nouveaux prêtres de l’inconscient.
Les critiques de Freud à l’adresse de Jung concernant la sexualité, n’ont rien perdu de leur actualité. Je vous dis cela en pensant à ce psychanalyste qui fut titularisé membre d’une honorable société psychanalytique sans jamais avoir eu besoin d’aborder en profondeur la question de son désir sexuel, ou encore à cet autre qui, pour éviter de compromettre sa titularisation, a éprouvé le besoin de parler de lui-même à un psychanalyste extérieur à la société qui le formait.
Ce sont les symptômes d’une psychanalyse qui fonctionne selon le modèle religieux. Sur ce plan, la formation est un véritable échec. Les dés sont pipés par les mots de passe institutionnels qui constituent le consensus d’une méconnaissance. Se maintenir sur la brèche du refoulement qui donne accès à une saisie du refoulé de soi, c’est la grande difficulté de la pratique analytique qui fait dire à Freud que bien peu d’individus en sont aptes. La transmission de la psychanalyse implique, j’en conviens, une introjection et une réécriture psychiques à partir d’une expérience personnelle. N’oublions pas que la théorie psychanalytique peut se mettre à fonctionner comme résistance, ainsi que le disait très bien Serge Leclaire, dès lors que le supposé psychanalyste cesse de parler en son nom. Or, c’est souvent le cas. On s’en rend compte avec les individus qui sont devenus les administrateurs de la « chose psychanalytique » au détriment de la défense de l’œuvre freudienne et de son expérience.
10. À votre avis, pourquoi s’en trouvent-t-il tant qui éprouvent le besoin d’instituer la psychanalyse ? Est-ce en quelque sorte Freud lui-même, lorsqu’il créa l’ipa (International Psychoanalytical Association) et surtout avec son fameux « comité secret », qui aurait glissé un vers dans la pomme ?
Le besoin d’institutionnaliser la psychanalyse satisfait les nécessités du lien communautaire. Reste à savoir, dans chaque cas, si ce lien joue en faveur ou en défaveur de la transmission de l’expérience et sa recherche de la vérité qui manque au savoir. L’histoire montre que les mariages psychanalytiques ne sont pas des plus heureux. L’histoire de la psychanalyse est un formidable champ de bataille parfois fécond parfois stérile, sans oublier certaines prises de positions politiques qui font froid dans le dos.
Je pense à ces psychanalystes franchement réactionnaires, ennemis de la femme ou homophobes. Pour eux, c’est comme si la psychanalyse n’était qu’une bonne à tout faire de leur névrose. Heureusement, il y a des psychanalystes, et ils sont nombreux, qui fonctionnent selon une ouverture d’esprit qui implique une remise en question permanente, difficile mais nécessaire, représentant le fil rouge de l’aventure freudienne.
Pourquoi Freud a-t-il créé l’ipa et eut-il besoin de baguer un comité secret ?
La réponse humaine, trop humaine, est simple. L’angoisse de castration étant réactivée par l’échec pressenti de sa relation à Jung, son premier fils spirituel, il eut besoin de créer un organisme qui veilla sur son œuvre. C’est, me semble-t-il, le fin mot de la première institutionnalisation. Pour le comprendre, il suffit de lire sa correspondance avec le Zurichois. Quant au comité, ça m’a tout l’air d’une pratique d’initiés. Pourquoi Freud a-t-il éprouvé le désir de le créer ? Probablement pour défendre la psychanalyse des attaques internes au mouvement. En 1912, il confie à Jones que la vie et la mort lui seraient rendues plus faciles s’il savait qu’une association pût veiller sur son œuvre.
11. Les institutions se plaignent d’avoir des patients de plus en plus « narcissiques », mais n’est-ce pas là la conséquence d’un traitement administré sur le modèle de l’inceste castré ? Le début de la spirale infernale que le lobby pharmaco-médical fait subir à notre « système de santé » n’illustre-t-il pas une même tendance ?
Les patients ne sont ni plus ni moins narcissiques qu’il y a vingt-cinq ans. Les névroses qui se forment au cours de la préhistoire de l’enfance sont les mêmes que celles du temps de Freud. Ce qui en revanche est vrai, c’est que bien des psychanalystes deviennent terriblement narcissiques pour se défendre d’une menace de castration. On les voit prendre des allures grotesques, sans doute pour se protéger d’une pratique qu’ils ressentent comme une agression ou réactive une sourde haine.
Dans mes interprétations concernant l’inceste castré, en particulier à propos de Schreber, fou de dieu le père, je parle en effet du refuge dans le positionnement narcissique comme moyen de défense contre le désir primitif insatisfait. Cela dit, soyons compréhensif sans être dupe, toute conduite d’un être humain n’est jamais que la meilleure des réponses qu’il puisse adopter, ou créer, pour survivre aux attaques intérieures ou extérieures.
Quant aux psychotropes qui prendraient la place d’un travail analytique, vous n’avez pas de peine à imaginer quelle est mon opinion. La chance du psychanalyste, c’est de ne pas prescrire de médicaments. Sa fonction, son engagement, c’est de réussir à traiter avec le refoulé inconscient. Dans la cure, il n’y a qu’un inconscient, celui de la compulsion transférentielle que l’on réussit à entendre ou pas. Entendre ce qui est en cause dans le désir inconscient qui détermine la parole d’un individu, n’est jamais de la rigolade. Il importe que le psychanalyste soit rompu à ce que veut dire parler selon la haine ou l’amour.
 
NOTES
 
[*]Thierry Gaillard, psychothérapeute, formateur, Genève, Suisse (www. infopsy. ch/ gaillard).
[1]Paru aux éditions Eshel-Médecine et Hygiène, Paris, Genève, 2002.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Thierry Gaillard, psychothérapeute, formateur, Genève, Suis...
[suite] Suite de la note...
[1]
Paru aux éditions Eshel-Médecine et Hygiène, Paris, Genève,...
[suite] Suite de la note...