Cliniques méditerranéennes
érès

I.S.B.N.2-7492-0155-1
320 pages

p. 310 à 317
doi: en cours

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Notes de lecture

no 68 2003/2

Hector Yankelevich, Du père à la lettre. Dans la clinique, la littérature, la métapsychologie, Toulouse, érès, 2003.

« La consonne Aleph ne représente en hébreu que le premier mouvement du larynx dans la prononciation, qui précède une voyelle au commencement du mot. » Par cette citation empruntée à G. Scholem, Hector Yankelevich introduit le lecteur, avant même le début de son texte, dans le vif de ses préoccupations théorico-cliniques à propos de l’autisme. Car, malgré vingt ans de pratique auprès d’enfants autistes, le questionnement reste entier pour ce psychanalyste de formation philosophique.
Quelle signification accorder au mutisme de l’enfant autiste ? Qu’est-ce qui fait que certains enfants réussissent à articuler des sons ? Comment l’analyse permet-elle le passage à la parole grâce à la construction d’un lien identificatoire faisant défaut, à partir de quelques lettres en souffrance de phonétisation ? Voilà quelques-unes des énigmes dont Yankelevich tente de déjouer le mystère, à partir d’une conception de l’autisme considéré comme a-structure, pouvant se soustraire à l’effet fondateur du langage.
Tout en restant fidèle aux aléas de la clinique, Yankelevich rend hommage à l’auteur de L’Aleph, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Dans son essai sur Borges, Marguerite Yourcenar remarque que l’histoire de tout peuple est traversée par un mythe archétypique : celui du poète aveugle [1]. Savant en apparence atteint de cécité, défiant par la liberté de son esprit le pouvoir institué, Borges a incarné à merveille ce mythe dont la ville de Buenos Aires s’est nourrie tout au long du siècle dernier, et qu’elle continue d’ériger comme prototype de la créativité, le goût de l’intellectualité et l’irrévérence, « symptômes » d’un peuple qui n’en finit pas de rêver, malgré le discrédit de la classe politique et une économie exsangue. Il n’est donc pas étonnant que la figure mythique de Borges traverse, tel un signifiant-funambule, l’ouvrage d’un psychanalyste d’origine argentine, résidant en France depuis 1975.
Du père à la lettre illustre la manière dont l’autisme rejoint les lois de l’écriture, par le biais de la voix, du regard et de la lettre : autant de signifiants fondateurs du sujet, dont Yankelevich rappelle l’érogénéité et l’empreinte corporelle au cœur de la clinique psychanalytique, mais aussi dans les œuvres de la littérature universelle, de Shakespeare à Borges. Clinique, littérature et métapsychologie nouent leurs voix et leurs rébus : ainsi, le but d’une lecture analytique d’une œuvre littéraire serait-elle de construire des nouages et des articulations en suivant la logique de la lettre, avant même que la clinique en dévoile le sens ?
Des travaux écrits le long d’une décennie sont regroupés dans ce livre sous la forme d’essais cliniques, dont la présentation et l’analyse détaillées permettent au lecteur une communication effective avec la pensée théorique de l’auteur, à de rares moments assombrie par d’obscurs mathèmes. À partir du constat selon lequel les enfants autistes symbolisent, à travers leurs symptômes, la rencontre impossible entre le corps et le langage, Yankelevich explore une hypothèse introduisant une notion en apparence novatrice : la fonction maternelle.
Or, est-ce que la psychanalyse a besoin de ce « nouveau » concept ? L’auteur devance la question qui s’impose au lecteur de manière inévitable, tout en soulignant la nouveauté et la nécessité d’une telle conceptualisation, eu égard aux avatars de la clinique. Nous restons un peu sceptiques quant à son originalité véritable, dans la mesure où le concept de fonction maternelle se présente davantage comme une re-lecture, à la lumière de l’œuvre de J. Lacan, des considérations théoriques déjà avancées par S. Ferenczi et D.W. Winnicott, reprises et développées par l’école anglo-saxonne.
Il n’en reste pas moins que les hypothèses de Yankelevich sur la fonction maternelle présentent un intérêt incontestable, à la fois clinique et théorique. Et l’auteur de souligner que la reconnaissance de l’existence d’une fonction maternelle impose l’affirmation selon laquelle le Nom-du-Père n’assure pas, de lui-même, les modalités psychiques permettant à la structure de se mettre en place. Il revient à la fonction maternelle de favoriser le positionnement de l’Autre, tout en suscitant, grâce aux échanges sensoriels avec le corps du bébé, une jouissance introduite par le langage.
Pour permettre à l’enfant d’incorporer la voix et de prendre la parole, la mère doit anticiper son identité en faisant un pari inconscient, selon lequel l’objet qu’elle porte en son ventre sera, inévitablement, Sujet. Ce jugement inconscient autorise la mère à parler à son bébé, tout en prenant comme réponse langagière les manifestations corporelles de celui-ci. La capacité anticipatrice, chez la mère, de l’identité de l’enfant favorise un dialogue avec le petit corps en formation, faisant de la parole le soin le plus précieux, la caresse érogène par excellence.
S’interroger sur l’incidence de la fonction maternelle dans l’avènement de la voix et de la parole chez l’enfant autiste s’avère donc primordial. Car une femme peut se trouver dans l’impossibilité de transmettre les enjeux symboliques du Nom-du-Père à son enfant, à cause d’un défaut de maniement du langage qui se laisse entendre dans la façon dont elle parle, ou dont elle ne parle pas, à son bébé. Ainsi, la mutité de l’enfant autiste est-elle en correspondance avec un silence assourdissant dans l’économie libidinale de la féminité, permettant à la mère de faire taire la haine qui a souvent déterminé les rapports avec sa propre mère.
Fin clinicien, Yankelevich illustre de manière saisissante la manière dont certaines mères d’enfants autistes ne peuvent penser leur bébé comme un être parlant introduit dans le langage bien avant l’usage de la parole ; elles ne peuvent reconnaître que l’enfant est parlant dans son être, avant de l’être dans les mots. Le fait de parler au bébé leur semble malvenu, la parole s’avérant incongrue avec un être qui n’articule pas de mots. Ainsi de certaines mères qui parlent à leur bébé de la même manière qu’elles s’adressent à leur chef ou à un ami, à l’image d’une femme qui considère le fait d’employer un ton différent pour parler à son fils comme une singerie. Il en résultera, pour l’enfant, une non-congruence entre la parole et son être, car, pour incorporer la voix, il est nécessaire qu’elle souligne l’altérité de ce qui est dit, la voix n’étant pas simple substance, mais, avant tout, différence.
Ceci revient à affirmer que le propre de la fonction maternelle est de créer l’altérité, le sujet étant nommé par la voix et dans la voix. Et c’est par la voix que nous en venons à évoquer la littérature. Yankelevich nous rappelle, en effet, que Borges avait une peur invalidante de parler en public, avant de devenir un conférencier brillant au fur et à mesure qu’il se consacrait à l’écriture, la lettre lui rendant sa place de sujet. Par sa pratique de la lettre, l’écrivain a réussi à construire son altérité.
À partir de l’étude, certes brillante, des nouvelles et des essais de Borges, Yankelevich précise les particularités qui ont fait de la lettre nouée dans l’écriture le support du Nom-du-Père, donc du Sujet. Bien entendu, la fonction paternelle est minutieusement interrogée, le père de Borges étant lui-même aveugle, et « tellement modeste qu’il aurait préféré être invisible » ; avec son nom, Borges a non seulement reçu la cécité héréditaire, mais aussi un sentiment d’inexistence et de vide que la littérature s’acharnera à réparer.
Le père de Borges ne semble pas se positionner comme un Nom-du-Père agent de la castration imaginaire, mais plutôt en tant qu’agent privatif de l’organe. L’expérience de l’écriture tentera donc, de combler le vide laissé par la privation paternelle. Fort de ce constat, le lecteur de Yankelevich se pose alors la question suivante : que s’est-il transmis, ou pas, du côté maternel ? Mais l’auteur n’interroge guère les particularités de la fonction maternelle dans son essai sur Borges, dont la mère était pourtant une figure emblématique, avec laquelle l’écrivain a vécu jusqu’à la mort de celle-ci, à l’âge de 99 ans.
L’idée selon laquelle Borges a tenté de retrouver dans l’écrit le support du Nom-du-Père amène au postulat suivant : tout écrivain fabrique, dans l’acte de l’écriture, une hypothèse de l’inconscient. L’écriture esquisse, avec des lettres, les bordures d’un objet que le phallus n’a pas réussi à écrire, le refoulement originaire l’ayant insuffisamment clôturé.
Ceci revient à interroger le rapport existant entre le symptôme et l’écriture. D’après Yankelevich, la question n’est point de savoir si le premier détermine la seconde, mais plutôt d’analyser la manière dont le symptôme se révèle à partir de l’écrit, le travail de mise en lettres effectuant une épure du sujet, en faisant disparaître certains symptômes, tout en en réaménageant d’autres.
Nous retrouvons autrement ces considérations autour de la lettre et du symptôme dans la dernière partie de l’ouvrage, intitulée « Essais de métapsychologie ». La position de l’analyste y est soigneusement examinée, définie en tant qu’opérateur d’un cadre introduit par le corps de l’analyste, à la fois vivant et produit par les effets du discours. Ce qui semble guider l’analyste dans la direction de la cure est le postulat selon lequel la structure n’existe pas par elle-même, ou en elle-même, mais dans l’invariance, sans cesse à défaire et à reconstruire, de la rencontre analytique avec chaque sujet.
Et Yankelevich de rappeler que la cure analytique d’enfants autistes favorise, lorsque l’accès à la parole est possible, le passage à la psychose ; au commencement du mot apparaissent les effets thérapeutiques de l’analyse. Nous ne pouvons que saluer cette optique contraire à tout renoncement fataliste du traitement de l’autisme, regard clinique et théorique incontestablement engagé, que nous pouvons résumer avec les termes utilisés par l’auteur à propos de l’œuvre Mesure pour mesure : selon Yankelevich, Shakespeare a découvert dans ce drame qu’il y a une issue au tragique, qu’il n’est pas impossible d’infléchir le destin. Tout n’est pas écrit, et ce qui l’est peut être relu.
L’issue à l’autisme suivrait donc les traces de l’Aleph.
Dolorès Albarracin-Manzi

Sylvie le Poulichet, L’informe en psychanalyse, Paris, Aubier, 2003, 120 pages

« L’informe en psychanalyse désigne à la fois des processus inconscients sous-jacents à des vacillements identificatoires et les formations symptomatiques qui en résultent, depuis la perte temporaire de la perception des visages ou des contours du corps jusqu’à des sensations d’auto-absorption ou de cadavérisattion corporelle partielle et différentes formations addicitves » énonce d’emblée l’auteur. Après une telle ouverture, on peut s’attendre à ce que clinique psychanalytique et phénoménologie de l’expérience vécue se croisent et discutent entre elles.
La clinique de l’auteur sera attachée à ces zones de forclusion partielle du miroir spéculaire qui fait qu’en place du reflet attendu, le sujet ne voit de lui-même (et, de lui, ne ressent parfois) qu’une masse informe, une bouillie. Un au-delà du « signe du miroir » si finement repéré par les psychopathologues français de la fin des années 1920 et du début des années 1930, Delmas et Abély (non cités par l’auteur, toutefois). Que reste-t-il, qui insiste, des identifications à l’image plate et délimitée du corps, souvent nommée « image de soi » ? que reste-t-il de nos confrontations à la bi-dimensionnalité du miroir ? Cette question – ou, plus exactement, ce faisceau de questions – abandonnée par la psychologie, ne manque de revenir en psychopathologie et en psychanalyse, pour une raison simple, récurrente, mais dont il ne fut que de sporadiques fois pris la mesure (Pankow, Delaunay…) : elle habite nos patients. Qu’entendre du corps qui se dépose et se récrée dans la parole ? Voilà bien la raison majeure de la cure psychanalytique. Encore faudrait-il reconnaître qu’une définition bien trop linguistique du signifiant (ce qui n’était pas, on est fatigué de le redire, l’unique position doctrinale de Lacan) ne permet aucune compréhension de la situation du corps parlé et imagé – donc non objectivé en tableau – en psychanalyse. Entre chair et fantôme, entre les étranglements de la crypte et l’hémorragie de la mélancolie, entre économie pulsionnelle et calme morbide du désêtre, des états du corps et des visions du corps cherchent le trajet transférentiel des mots, des paroles, cherchent l’habitat des vies du langage que les transferts évoquent, invoquent et mettent en œuvre.
La clinique psychanalytique discutera en ce livre plus avec la littérature qu’avec les classiques de la psychopathologie. L’auteur accomplit aussi un geste qui est d’arracher cette problématique de l’informe des ciels métaphysique où le pessimisme d’un Tertullien et l’éloquence d’un Bossuet l’avait établie (le second, souvenons-nous en, revenant au premier dans « Sermon sur la mort »). Les horizons de dialogue de la clinique seront souvent formés par ce que des littéraires ont pu dire de la rencontre avec l’angoisse propre au surgissement du réel (Rilke, Blanchot). En leur insistante et bénéfique compagnie, Sylvie le Poulichet inscrit une hypothèse psychanalytique importante qui est celle de la possibilité de « nouvelles résidence dans le corps » (Winnicott), possibilité qui se jouera dans l’espace de la situation psychanalytique, dépendante de la façon dont les divers rêves de corps recréent, parfois, un Autre du corps qui renverse le rapport canonique entre sujet et objet. Je cite « c’est peut-être un fantôme qui est en train de rêver du corps condamné, cloué ou décomposé du patient ». Classiquement freudienne, Sylvie le Poulichet relie style de l’identification (à une partie « morte » ou « informe » de l’objet) et nature de l’angoisse corrélative, qu’elle nommera, à la suite de Lacan, à la page 111 de son livre « identification d’angoisse ». Cette dernière, qui est précisément cette angoisse de la jouissance qu’il y a à perdre les limites, renvoie à des impressions de chute ou de perte dans des surfaces sans bords et sans traits de coupures qui les délimitent et les distinguent, et sans orientation qui les mettent en rapport avec le monde d’autrui et le monde intime. On est donc convié à une analyse des troubles de la limite qui, et c’est heureux, ne se réduit pas à la seule mention des troubles du narcissisme ou de l’incorporation. Le psychanalyste étant alors convié à écouter la mouvance des processus inconscients, la fragilité des processus de figuration, et à entendre ce qui pourrait se jouer sous le clivage ; le transfert étant aussi un « donner-forme », par le biais des fantasmatisations et des conflictualisations, à l’informe inconscient. Le clinicien que je suis, souvent en présence du transfert adolescent, trouvera dans les pages de ce livre des points de résonance avec sa pratique.
La clinique de l’informe proposée par l’auteure est tout à fait tributaire de ce que chaque psychanalyste peut situer aujourd’hui de ces difficiles désappropriations et réappropriations du corporel si importantes dans les malaises et les symptomatologies actuelles : addiction, troubles autour des conduites d’incorporation ou de réjection d’aliments, errances. Les nouvelles formes du symptôme ne font pas que relier par la répétition un désir à un interdit, elles mettent en place une économie psychique vouée à des satisfactions pulsionnelles déliées. Ce qui entraîne des difficultés limites de l’identification, et la réactivation de moments fantasmatiques d’auto-engendrement. Certains processus doivent alors se trouver étudier en eux-mêmes sans être réduits à des mécanismes de défense névrotiques atrophiés ou déviés. Sylvie le Poulichet reprend ce qu’elle avait déjà proposé de trois modélisations de ces processus-limites :
  • l’opération de pharmakon, discernable dans les addictions ;
  • l’instant catastrophique, prélude aux actings ;
  • la passion de l’effacement, prélude à de nouvelles formes de sublimation (je pensais là que cette passion est reliée chez certains créateurs, au nombre desquels je rangerais volontiers K. Schwitters, à la passion de la cueillette de l’objet déchu, rejeté, « brut », humble vestige des productions industrielles).
Ce qui m’a semblé tout à fait décisif pour la démonstration proposée est de considérer que ces processus ont à êtres analysés en tant que tel, sans les faire rentre de force dans une catégorie qui les subsumerait et les classerait sur le mode d’un repérage psychogénétique, comme la notion incertaine d’« état-limite ».
L’infantile revient cependant, dans une autre exploration du miroir que celle, conventionnelle et épuisée, qui relie identification idéale et conquête parlée des repérages spéculaires. C’est, bien entendu, la phénoménologie du visage qui est convoquée, non sans envols vers une ontologie idéalisante, mais c’est aussi une saisissante retrouvaille de ce que Freud dit du « complexe d’autrui » dans l’Esquisse (non citée en bibliographie, cependant). Autrui, comme le Poulichet en parle, avec une sensibilité extrême, étant un peu de cet autrui freudien et un peu de l’autrui de l’angoisse de « l’étranger » chez Spitz. La construction proposée est ample qui va relier sumontement de la terreur de l’informe et mise en place de la capacité d’anticipation. Une fois distinguée la terreur de l’informe (surface en creux sans extension dirigée, et sans bordure) de la théorie de l’informe (exercice de l’anticipation et de la coupure, puisque théorie il y a) une respiration théorique et clinique est donnée. Car c’est bien aussi dans ses rapports avec une clinique de la topologie et du temps que cet essai de psychanalyse pose sa marche et impose ses vues, avec tact et conviction.
Si une des grandes discussions qui reste à entretenir avec la phénoménologie est bien celle de comprendre par quel processus se jouent, dans l’insistance et le précaire aussi, la démultiplication et la retrouvaille du corps dans les actes de parole, alors on aura compris que ce livre profondément élégant, juste, sensible, nous transporte bien au cœur de notre pratique dans son actualité. De même que s’entrecroisent, s’enchevêtrent, s’emmêlent et se dénouent la création de la sépulture et le deuil, de même forme et informe se cherchent, se parasitent, s’étayent et se traduisent, pour des métaphoricités, des désirs de paroles pleines, et, parfois, d’œuvre, en ouverture.
Olivier Douville

Mohamed Ham, L’immigré et l’autochtone face à leur exil, Presses universitaires de Grenoble, 2003, 220 pages

Mohamed Ham, intervenant à Migrations-santé Vaucluse, est maître de conférences à l’université de Nice Sophia-Antipolis. Ses recherches rejoignent le champ dit « des cliniques de l’exil », champ ouvert autour de la revue Intersignes et de son directeur Fethi Benslama.
Le livre de Mohamed Ham est constamment aisé à lire et il est riche d’enseignements de terrain. Des moments d’entretien cliniques y sont retranscrits. Ce bon travail présente les réflexions d’un clinicien (qui est aussi arabophone) devant les demandes d’écoute et de soin émises par quelques patients maghrébins. Trois moments forts, qui ne renvoient pas aux mêmes corpus théoriques, composent l’ensemble :
  • un retour sur la sinistrose, et la place du corps dans la névrose traumatique ;
  • une critique (nécessaire sans doute, mais assez convenue, sinon désuète aujourd’hui) des dispositifs ethnopsychiatriques (ce qui est dit d’un des centres d’ethnopsy – le Centre G. Devereux – pouvant s’adresser à quelques autres, toutefois) ;
  • une méditation ambitieuse sur le rapport de l’exilé à la lettre de la langue maternelle perdue. Ce point est la vraie originalité du livre, il lui donne toute son ampleur et toute sa dignité métapsychologique. Des pistes s’en suivent qui précisent la conception psychanalytique de la culture et du travail de la culture, Roland Gori venant ici comme un des auteurs de référence.
Afin de discuter de ce travail, précisons quelques cheminements théoriques et quelques enjeux cliniques. Deux termes : souffrance et exil doivent toujours être employés avec tact, et, sans doute des confusions sont aussi à éviter entre exil et transplantation, de même que des raccourcis entre exilé et étranger. D’un point de vue psychanalytique, nous ne pouvons que distinguer l’étrangeté et l’étranger. Ce que l’auteur réussit avec brio et qui campe bien son livre dans le domaine exigeant de l’anthropologie clinique. Je rajoute encore : la psychanalyse subvertit les frontières du dehors et du dedans. Elle boude cette topologie sommaire, car, dès son départ – Le complexe d’autrui, Freud, 1895 – elle ne fait pas de l’étranger un dehors absolu, mais un intime énigmatique. L’autre touche ce point névralgique où l’identité est produite comme lien et montage entre le sujet et l’absolu qu’il se donne.
Exil, exclusion et recherche de refuge dans l’ailleurs sont des formes de ce que nous désignerons comme des moments de traversée des altérités. En tant qu’expérience vécue elles reconfigurent les dispositifs d’étayage de l’identité à travers le point de souffrance qu’elles dévoilent. Un point de souffrance, cela peut vouloir dire au moins deux choses :
  • d’une part, et de façon universelle, ce qui fait la relation d’incomplétude entre l’homme et sa culture, du fait de la question de la détermination œdipienne, et de la division subjective entre altérité et objectalité ;
  • d’autre part – et c’est ce que nous allons ici développer – ce qui, historiquement fait trauma, ce d’autant plus que la violence historique s’exacerbe en guerre de représentations et de culture (génocide, colonialisme…).
Eloigné de la fiction sociale qui fait tenir les refoulements, l’exilé peut souffrir d’être confronté à un point déshumanisant : celui qui se cristallise dans la souffrance du bannissement et qui aussi et de plus en plus fréquemment se développe en résonance aux malaises de l’identité et de l’autochtonie, semblant saisir une part importante du lien social contemporain. Avec la mise en exclusion de plus en plus rapide et importante de population autochtone, nous nous demandons si le modèle de l’exil ne doit pas être généralisé. La mise hors-lien de l’autochtone brutalement désocialisé, coupé des références et des transmissions, est une réalité anthropologique non exotique, concernant des hommes et des femmes mis « hors-lieu » chez eux et pour lesquels le dehors devient brutalement énigmatique et hostile.
Voilà bien une des dimensions cardinales d’une clinique des exilés. Parfois, hommes et femmes sont pris dans le ressassement d’une mélancolisation, c’est-à-dire une privation d’exil psychique.
Mohamed Ham nous guide avec intelligence et un vrai sens de l’éthique dans cette clinique. J’ajoute que ce qu’il dit, pour relancer bien davantage que pour clore son livre, de la dimension de la lettre ouvre un débat considérable. Certes le modèle de l’incorporation de la lettre (annoncé page 12) est quasiment un décalque des modes de fabrication des talismans sacrés, et la définition reste en ce point un peu courte ; mais aussi c’est occasion, en allant plus loin dans ce livre, de retrouver ce qui de la Lettre fait bord à la représentation et appel au souffle, donnant lieu et orientation au corps. Au moment de son triomphe, la lettre se distingue de l’objet (elle n’est pas cause du désir et rappel du déchet) et du signifiant (comme telle elle insiste et n’a pas de valeur que dans un jeu de permutation).
La bibliographie est assez précise, et actuelle, y manque toutefois compte tenu de l’ambition du dernier chapitre, des références précises aux textes de Corbin ou Massignon. On aurait aimé que des cliniciens européens qui ont écrit sur des prises en charge de sujets que l’exil a marqué soient cités, je pense ici à Jaak Le Roy. Une coquille aussi, Laurent Ottavi devenant Laurent Ottani (page 203).
Au total, un livre engagé, sincère, érudit et intelligent riche d’une vraie dimension éthique. À connaître.
Olivier Douville
 
NOTES
 
[1]M. Yourcenar, En pèlerin et en étranger, Paris, Gallimard, 1989.
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