2003
Cliniques méditerranéennes
La deuxième personne du verbe : un champ énonciatif
[*]
Jean Giot
[**]
On interroge depuis l’énonciation la langue et son avoir-lieu. Entendre est donné comme expérience de langue. Y apparaît un champ formé des conversions de la personne verbale tel qu’une coupure singulière, figurée par la deuxième personne, y inscrit vacance et impossible. Le système ainsi constitué met en œuvre métaphore, métonymie et négation. Cette énonciation structurale opère entre non-précédence et oubli, soit entre deux failles du présent de l’illocution, donné comme topique du temps. L’acquiescement à la langue s’y présente pour un sujet comme contingence, marquant un croisement entre éthique et logique, susceptible d’éclaircir des fonctionnements de langage dans le social actuel. De l’incomplétude du symbolique sont séparables distinctement la filialité et le pas-tout du féminin.Mots-clés :
Symbolique, langue, métaphore, métonymie, temps présent, pas-tout, entendre, contingence, sujet.
From enunciation, we question language and its utterance. Understanding is posited as experience of language. From this arises a field formed of conversions of the verbal person as a singular divide, figured by the second person, wherein are inscribed vacancy and the impossible. The system thus constituted implements metaphor, metonymy and negation. This structural enunciation operates between non-precedence and forgetting, that is between two faults in the present of illocution, given as topic of time. Acquiescence to language appears here for a subject as contingency, marking a convergence between ethics and logic, likely to elucidate how language operates in the current social context. From the incompleteness of the symbolic we can distinctly separate out filiality and the feminine not-all.Keywords :
Symbolic, language, metaphor, metonymy, present tense, not-all, understanding, contingency, subject.
« – Il y a défaut d’analogie entre la langue et
toute autre chose humaine pour deux raisons :
1° la nullité interne des signes ;
2° la faculté de notre esprit de s’attacher à un terme en soi nul.
(Mais ce n’était pas ce que je voulais dire d’abord. J’ai dévié.)
F. de Saussure, Écrits de linguistique générale. Anciens items.
– Et je lui donnerai un caillou blanc, et sur ce caillou un nom
nouveau est écrit, que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit. »
Apocalypse II, 17.
« Imaginons maintenant […] que l’on transporte le chantier que [Foucault] installa entre la langue et l’ensemble des actes de parole, pour le faire passer sur le plan de la langue […] Non plus entre le dit et l’énonciation qui s’y exerce, mais entre la langue et son avoir-lieu […]. Si l’énonciation se tient d’une certaine façon suspendue entre langue et parole, il s’agira alors d’envisager les énoncés non plus du point de vue du discours en acte, mais de celui de la langue, de regarder depuis le plan de l’énonciation, non plus en direction de l’acte de parole, mais vers la langue comme telle […] Il ne s’agit pas, bien entendu, de revenir au vieux problème que Foucault entendait liquider : “Comment la liberté d’un sujet peut-elle se frayer un chemin dans les règles d’une langue ?”, mais plutôt de demander : “Comment quelque chose comme une énonciation peut-il se produire sur le plan de la langue ?” […] Cette contingence, cette façon dont la langue vient à un sujet, ne se réduit pas à la profération ou non-profération d’un discours en acte, au fait qu’il parle ou bien se tait […] Elle est un événement (contingit) considéré […] comme émergence d’une césure entre un pouvoir-être et un pouvoir-ne-pas-être. Cette émergence, prend, dans la langue, la forme d’une subjectivité. La contingence est le possible à l’épreuve d’un sujet »
(G. Agamben, 1999, p. 189-191) [1].
C’est un fragment d’un tel programme de recherche que je me propose d’ébaucher ici. Ce texte sera donc sensible aux thèmes de la langue, de la césure et de la contingence. Il tentera
in fine d’évoquer un lien intime entre éthique et logique, où est mis en jeu un assentiment du sujet comme lieu de la langue. Ce qui se fera sur l’arrière-fond de quelques références ici privilégiées comme autant de repères par le sentier, dont le lecteur percevra tôt les limites. Entre autres, on ne se préoccupe pas d’un objet communicationnel aujourd’hui censé congédier la « langue » saussurienne et remis à un utilisateur-locuteur polymorphe s’exprimant en des performances gérables et évaluables, essentiellement cognitives ou psychosociales, ou historiques. Bref, un auteur de sens et de communication. Cette fiction aujourd’hui dominante n’est pas ici pratiquée
[2]. Le présent propos paraîtra daté en sa référence à Saussure – cependant ici relu, notamment à la faveur des derniers écrits publiés, non comme réseau de pensées à interpréter mais plutôt comme notations programmatiques d’un système à élaborer. Et sans doute encore pourra-t-on imputer aux présentes notes une référence circonscrite à ce que J.-Cl. Milner (1995) appelle « le premier classicisme lacanien » – encore sera-ce de façon partielle. Quoi qu’il en soit, on soutient le pari qu’il puisse y avoir « un dire vrai sur une
structure » (Lavendhomme, 2001, p. 11). L’épurement du dire que celle-ci implique va de pair avec un élagage dans le sens qu’indiquait Quine, des références éventuelles à ce qui est couramment appelé « réalité ». Mais en privilégiant la structure, c’est aussi un réel, dans un sens proche de celui que repérait J.-Cl. Milner sous le vocable de grammaticalité (1989, p. 50-60, 68-90), qui serait approché.
Un bref rappel d’horizon. « L’énonciation » a longtemps été pensée sur le mode de « l’acte de produire un énoncé » (ex-nuntiare), où un locuteur sujet parlant, « mobilise la langue pour son compte » (Benveniste, 1974, p. 80), d’un acte généralement conçu comme « individuel » (p. 81). Certes, un locuteur ainsi « implante l’autre en face de lui », quel que soit le degré « de présence qu’il attribue à cet autre » (p. 82). C’est là postuler un « allocutaire », celui-ci pensé, dans le cadre d’un dialogue, comme un « moi écouteur » (p. 86). Le plus souvent, cet allocutaire est donné sous la forme d’un tu. Malgré leur inversibilité, je et tu ne sont pas symétriques : « À la deuxième personne, “tu” est nécessairement désigné par “je” et ne peut être posé hors d’une situation posée à partir de “je” […] c’est que “je” est toujours transcendant par rapport à “tu” […] Ces qualités d’intériorité et de transcendance appartiennent en propre au “je” et s’inversent en “tu” » (Benveniste, 1966, p. 228-232) de sorte que tu est qualifié de personne non subjective, en face de la personne subjective que je représente (les deux, comme on sait, s’opposant à la « non-personne », il).
Malgré l’évolution nuancée des formulations, de l’unicité spécifique et du je qui énonce et du tu auquel il s’adresse (1946, p. 230) à la « dialectique » de l’individu et de la société (1958, p. 260), il reste que, dans la construction de la notion d’énonciation, et spécialement de celle de performatif, le je restait privilégié : « Je se réfère à l’acte de discours individuel où il est prononcé et il en désigne le locuteur » (1966, p. 261), si bien que Benveniste distingue je comme indicateur formel et Je, instance énonçante et nom métalinguistique de celle-ci.
Certes, depuis lors, ce Je même s’est instancié. Ainsi, chez J. Authier-Revuz (1995), ce locuteur expose des prises de distance métaénonciative, tandis qu’il se démultiplie dans les représentations que construit la pragmatique d’O. Ducrot.
Aussi, dans ce propos liminaire, il m’intéresse de retenir que, quel que soit le mode de pensée, il ne s’agit pas de sujets empiriques, dotés d’activité locutoire (parleurs) ou perceptive (auditeurs). Ni de sujets psychosociaux, êtres historiques et d’idéologies, ce ne sont pas des participants à des « théories publiques
[3] ». Il s’agit d’
êtres de discours, institués par l’énonciation, de « personnages de la comédie illocutoire » (O. Ducrot), de « rôles dialogiques » (J. Coursil). D’où la portée de s’attacher à ce que la langue construit comme formes (Lacan, 1981, p. 336). Ainsi, J. Authier-Revuz s’intéresse au
réel de la langue, notamment en ce qu’elle appelle non-coïncidence interlocutive entre coénonciateurs, par exemple dans des formules comme
si vous voyez, comment dites-vous ou
passez-moi ça – où apparaît la deuxième personne : il s’agit là, linguistiquement inscrit, d’un « écart structural, irréductible, qui marque, par le fait de leur inconscient, singulier, la relation de deux sujets […] “dont d’aucun point de vue la différence ne peut être comblée” » (Authier-Revuz, 2001, p. 105).
De ce caractère non symétrisable d’un je et d’un tu J. Milner et J.-Cl. Milner (1975) avaient montré le jeu dans certaines questions de reprises, du type :
« Si je sèche, je suis sûr que mon bégaiement me reprendra. C’est nerveux.
– Mais pourquoi veux-tu que tu sèches ?
– Ça peut toujours arriver. »
où
veux-tu est décrit comme un performatif
[4] de deuxième personne : la locution
pourquoi veux-tu que, citant un terme
(dictum) d’autrui, met ce dernier en position d’avoir pris ce terme en charge, et l’interrogeant sur cela même, accomplit ainsi cet acte qu’elle énonce. « Cette seconde personne est elle-même instituée dans l’ordre de l’être par l’énoncé où elle est citée » (p. 137).
Comme tout performatif, cette forme est au présent – présent à valeur ponctuelle (non itérative, non durative), c’est-à-dire « temps de référence à un événement contemporain du temps d’énonciation », celui-ci entendu comme « temps d’illocution »
entre sujets qui
se parlent. Ce qui n’équivaut pas au temps d’élocution d’un terme unique, ego, qui parle. Ce qui prend en compte ce que les auteurs appellent un « processus d’échange et d’inversion » (p. 138) : le temps d’énonciation – le présent – est défini comme l
’empan temporel de ces conversions, où pourrait se dire un « que dites-vous ? » plutôt qu’un « que disiez-vous ? » (p. 134)
[5].
On se limitera ici à un point de
structure de langue. Ce terme,
structure, ne s’entend pas ici dans l’acception, parfois courante dans la foulée d’un structuralisme français, de « code » (phonologique, morphologique, syntaxique), caractéristique de telle ou telle langue historique, de tel ou tel idiome. En bref, on privilégie, ici, le second terme de la distinction que faisait Saussure entre
les langues et
la langue (Saussure, 2001, p. 306) – soit, dans les termes qui étaient alors les siens, « des opérations possibles de l’instinct humain appliqué à la langue » (p. 146). Autrement dit, l’examen qui suit ne prendra pas en compte, par limite construite du point de vue, la diversité idiomatique de réalisations morphémiques (pronoms, modes, désinences verbales ; par exemple, et même :
moi vs
je en français
[6] ; trace d’une deuxième personne parlant dans un subjonctif comme celui de l’allemand
er sei krank– il serait malade), et s’en tiendra à des catégories de « la langue » comme système de valeurs pures, constitutives d’un acte linguistique, inéluctables en tel point « logique » à solliciter consentement d’un sujet qui parlerait – sans doute une de ces lois primordiales, et structurantes, du langage qu’évoquait J. Lacan quand il écrivait (1998, p. 65-66) : « Propriétés structurales du langage, qui sont antécédentes à toute question que nous pouvons poser au langage sur la légitimité de ce que lui, langage, nous propose comme visée. »
On essaiera ici de le montrer sur un aspect de « l’appareil formel de l’énonciation » : la catégorie de personne verbale, en s’inspirant notamment des travaux du linguiste J. Coursil. On s’en tiendra à des exemples français, et on réduira le formalisme à des linéaments. De l’exemple, le lecteur est invité à élaguer ce qui le fait français (question saussurienne des langues) pour en retenir ce qui le fait structure d’énonciation (question saussurienne de la langue).
Le mode énonciatif est donné comme un champ, c’est-à-dire qu’il ne dépend pas de tel signifiant particulier, même si son exposé impose qu’il soit présenté par le biais d’un élément, celui qu’on appelle traditionnellement « deuxième personne ». Appellation qui a l’inconvénient de véhiculer des représentations sémantiques ou référentielles (allocutaire, personne, surmoi, etc.) desquelles il conviendra de la dépouiller, mais qui offre l’avantage de placer d’emblée dans un cadre systémique où soient coprésents les éléments d’un parcours. Non d’une succession (linéarité, concaténation, ou « contiguïté » dans le vocabulaire jakobsonien), mais un topos tel qu’une coupure singulière, représentée par la deuxième personne, le définit comme non uniforme et hors spécularité.
Entendre comme lieu de la langue, et la langue comme topique du sujet
« Le tout global du langage est inconnaissable parce qu’il n’est pas homogène » (Saussure, clg, 38). La linguistique générale, laissant ce « tout », se forme un objet sur le mode de la soustraction : « La langue est le langage moins la parole » : L = L - P. On ne peut en déduire (L = L + P), puisque ce « tout » se dissout dans l’inconnaissable. On dira seulement : n’étant pas un objet réel, L, en tant que « tout », est un imaginaire construit dans le domaine signifiant de la langue (Coursil, 2003) : [L[L]]. On demandera alors : quel est ce reste, L, de la soustraction ?
« On peut s’accorder sur cette affirmation : la langue est nécessaire pour que la parole soit intelligible » (ibid.). « Élément tacite, la langue court entre les hommes » (Saussure, 2001, p. 94) ; dans l’opacité du « tout » inconnaissable, il y a coupure ; « pour un qui parle, il y en a au moins un autre qui entend et ne parle pas » (Coursil, 2000, p. 13). Si plusieurs parlent ensemble, on ne s’entend plus : sans unicité du parlant, retour à l’inconnaissable.
Cette activité silencieuse d’entendre est expérience de la langue comme « ensemble des habitudes linguistiques qui permettent à un sujet de
comprendre et de se faire
comprendre » (
clg, 112) : le signifiant se forme dans la passibilité de celui qui écoute
[7]. Il y aura donc, dans le temps de l’illocution, « autant d’entendants que de participants » (Coursil, 2001, p. 6) : un système de signes « n’est fait que pour
s’entendre entre plusieurs » (Saussure, 2001, p. 290).
Il s’ensuit :
- la pluralité des entendants n’en fait pas un collectif : nul n’entend pour un autre. Les entendants sont distincts (et non symétrisables : cf. infra) ;
- L n’est pas un modèle d’expression pour un parleur réputé subjectif, à l’adresse d’un auditeur. Mais c’est un système signifiant de valeurs (au sens saussurien : de parcours purement différentiels). L, d’être organon de l’entendement, est inscrite dans chaque sujet : [S[L]]. « Le sujet est la topique de la langue » (Coursil, 1996, p. 82)
[8] ;
- la « parole », activité du parleur, loin d’être externe à la langue, se forme dans la langue comme registre de l’entendant. Il n’est de parole qu’entendue : « Ce n’est que de la signifiance de la langue qu’il y a de la parole » (Coursil, 2001, p. 7) ;
- recevoir la langue comme parcours différentiels, c’est entre autres en recevoir la catégorie de personne verbale, c’est-à-dire un système « de fonctions différentielles et d’opérations de transfert » (Coursil, 1996, p. 83). Ces « personnes du verbe » représentent donc de pures positions catégoriques – au nombre de six
[9].
La personne verbale : une table de conversion (J. Coursil)
Gardons à l’esprit qu’il s’agit des valeurs portées par ces indices < 1, 2, 3, 4, 5, 6 > dans une analyse en termes d’opérations de transferts entre P (parlant) et E (entendant), dans l’illocution. Une position émise par P n’est pas transmise à E, elle est convertie par E (c’est par quoi P et E sont distincts) selon deux modes – inclusion ou exclusion de E.
Exemple : si P dit « nous les nobles, nous portons l’épée », E convertit nous en ils s’il ne se compte pas parmi les nobles, ou il convertit nous en nous s’il se compte parmi eux. La conversion correspond à un calcul dans le registre de l’entendant, synthétisable dans le graphe suivant (Coursil, 2000, p. 47) :
Tu, fonction de transfert. Parcours différentiel. Négation, métonymie, métaphore
Où il s’observe que tu n’est pas une position pour l’entendant : aucune conversion n’aboutit aux indices 2 et 5 dans le registre de l’entendant. « Il n’y a jamais eu de tu ailleurs que là où on dit tu » (Lacan, 1989, p. 311). Tu est seulement une fonction de transfert, par laquelle P en appelle à E, et il y a, dans les termes de Quine, « indétermination du référent ». L’indétermination est « la qualité foncière de la variable, ce qui en fait une pièce indispensable de l’ordre symbolique » (Le Gaufey, 1994, p. 162).
L’identification des autres positions de personnes verbales se fait au départ de cette place vide (parcours de valeurs, différentielles, dans l’illocution). En effet :
A) Par la règle exposée dans la table ci-dessus, l’entendant convertit tu en je s’il se compte (« tu es à Paris → je suis à Paris »), ou en il s’il ne se compte pas (P s’adresse dans l’illocution à quelqu’un d’autre que ce E-là, pour lequel, alors, « tu es à Paris → il est à Paris »). Ainsi, de tu sont dérivés je ou il, dans le registre de l’entendant.
Prendre la parole en disant je, c’est pouvoir être représenté par il pour un entendant tiers. Dès lors, il appartient au registre de l’entendant de pouvoir aussi convertir un il en un je si cet entendant se reconnaît dans un objet de l’illocution pour un entendant tiers. Soit « la nuit, il est musicien » : si E se compte, il peut convertir en, par exemple : « Ils savent donc que, la nuit, je suis musicien » (Coursil, 2000, p. 50).
– Certes, l’entendant peut feindre de n’avoir pas entendu, ou vouloir ignorer l’illocution. Mais il n’est pas de disposition de langue qui serait élusive de ceci : si tu est dit, il s’ensuit je ou il pour l’entendant. « Il n’y a […] pas d’autre réponse possible pour le sujet que de garder le message dans l’état même où il est envoyé, tout au plus en modifiant la personne » (Lacan, 1981, p. 340).
– Réponse qui met le
je dans la trace de l’appel à un
tu : hors cette conversion, la « première » personne est inaccessible. En tout P qui dit
je, un
tu est « en état de suspension » (
ibid., p. 338). En ce sens peut se comprendre l’énoncé de Benveniste selon lequel «
je énonce quelque chose comme un prédicat de
tu » (1966, p. 228)
[10]. La première personne est
prise en acte, par conversion, d’un indice
tu, effectuée par l’entendant : la fonction d’appel
tu n’est telle que pour autant qu’elle soit recueillie – c’est-à-dire que le signifiant n’est pas tel mot, mais, comme l’indique le participe présent ou le gérondif (signifi
ant) de la forme grammaticale, ce qui est en train d’opérer, d’œuvrer, de décider.
– Cette conversion est hors registre du parlant. Le je de l’autre se dérobe (Lacan, 1981, p. 324). D’où suit que dire tu institue un partage de je, puisque de part et d’autre de tu, il y a un je pour P et un pour E, s’il se compte.
Ainsi, s’il y a virtuellement autant de
je que de présents à une illocution, ils ne peuvent se dire ensemble, et ils sont, du fait des conversions selon l’énonciation structurale indiquée ici, inaccessibles l’un à l’autre
[11]. La disjonction en question marque une exclusion d’incompatibles : appelons cela une
négation.
B) De je, on dérive nous comme indiqué ci-dessus : je + i = nous. Ce qui s’écrit aussi [nous[je]] : l’entendant de la langue inscrit dans un nous sa représentation comme je. Un principe, qu’on dira brièvement de socialité, est formellement inscrit dans la structure de langue (Coursil, 2000, p. 60). Saussure : la langue est formelle, et sociale. Il est impossible d’y énoncer je sans y prendre en compte un nous actuel. « Le site de l’énonciation structurale est tel que “je” ne suis pas un point fixé ici et maintenant, j’habite une multiplicité d’espaces, je vis une multiplicité de temps » (M. Serres, 1972, p. 150) « Le Moi qui donne l’illusion de l’individualité n’est qu’au pluriel » (M. Safouan, 1993, p. 99). Et s’il se trouve à tout je cette multiplicité et cette diversité d’identifiants, alors, en ce sens-là, je se trouve être à chaque fois le seul. Il est impossible que « l’être du sujet, pris comme il est dans le renvoi infini dont se soutient toute signification à une autre signification, puisse se réaliser dans je ne sais quelle plénitude que réfute […] le savoir inconscient : celui dont se constitue un sujet qui ne saurait faire partie d’aucune collectivité » (M. Safouan, 1993, p. 122).
C) de nous lui-même, on dérive encore nous. Par exemple je + eux = nous, et nous + eux = nous. Cette opération formelle (a + b = b), grammaticale, « gère les structures métonymiques » (Coursil, 2000, p. 57). On l’écrira nous + i = nous^, et l’on réécrira donc [nous ^[je]].
La suite de ces opérations, observe Coursil, est stationnaire :
nous^n +1=
nous^n – ce qui correspond à une définition de la finitude : à chaque événement d’illocution, la structure, finie, se forme, se reforme, se transforme. Ce qu’avait noté M. Serres (1972, p. 154), s’essayant à une « simple variation linguistique sur les pronoms personnels » et considérant que
nous « désigne le réseau multicentré, que nos décisions découpent à loisir ». Ce qui peut se dire encore :
nous^n imaginable comme « total » ne correspond jamais qu’à une valeur définie dans un
nous^ local qu’il n’englobe donc pas (Coursil 2000, p. 52
[12]).
D) vous est dérivé par pluralisation : tu + tu. (On se souvient que je + je = nous est mal formé, ou un impossible de langue).
E) de vous, on dérive nous si E se compte, et eux/elles s’il ne se compte pas.
de
il/elle, on dérive
ils/elles par pluralisation
[13].
En résumé : un signifiant inscrit dans la catégorie de la personne verbale une vacance telle que, par la table des conversions (sans réciproque), elle se transporte, dans son défaut de correspondre à quelque objet, à l’ensemble de la structure.
On en conclura :
- que, contrairement à l’hypothèse benvenistienne, tu n’opère pas la désignation d’un allocutaire, mais est signifiant d’une pure fonction d’appel, « pur portement » ainsi que Lacan (1981, p. 336-338) l’avait noté : « Commençons par nous arrêter d’abord à ce tu, pour faire la remarque, qui l’air d’aller de soi, mais qui n’est pas tellement usitée, que ledit tu n’a aucun sens propre […] il est donc loin de nous permettre d’hypostasier l’autre. Le tu est dans le signifiant une façon de hameçonner l’autre […] Il ne se confond nullement avec l’allocutaire » ;
- que des réserves s’imposent quant à l’hypothèse benvenistienne d’un je auquel appartiendraient en propre une intériorité et une « transcendance » subjective, et qui s’inverserait en un tu censé désigner un allocutaire. Non seulement l’ego qui formule tu « ne peut jamais être tenu pour complètement le soutenir » (p. 323), mais encore, non plus à partir de l’énonciation par un locuteur, mais à partir de conversions dans l’illocution ou énonciation structurale, c’est-à-dire par un parcours strictement différentiel, sans assignation de tel ou tel item à quelque signification que ce soit, on trouve je, divisé, dérivé de la fonction d’appel tu, pur signifiant
[14] ;
- qu’il y a asymétrie radicale entre je et tu. Ce tu auquel je m’adresse ne saurait être, « du tout, mon corrélatif pur et simple », et l’on ne saurait se tenir à l’idée de « deux centres échangeant des signaux » (p. 323-325) : l’altérité dans la figure d’une bipolarité est imaginaire, puisque les indices 2 et 5 n’ont pas de statut pour E. D’autre part, il n’y a pas symétrie entre entendants mêmes, puisque chacun d’eux peut se compter ou non et que, sur ce point non plus, nul n’entend pour un autre. Défaut d’intersubjectivité qui résulte enfin (Coursil, 2000, p. 51) de l’impossibilité pour un entendant de se soustraire à l’illocution : un tel « observateur » prétendu serait nécessairement, par la table des conversions, un entendant qui ne se compte pas. Or, une théorie de l’intersubjectivité suppose une position – imaginaire – d’observateur externe aux actants, i.e. aux parlants, en interaction.
Les couplaisons intersubjectives que représentent les schémas communicationnels ne fonctionnent que sur un concert de parlants identifiables. Il s’ensuit d’ailleurs une théorie de la langue comme objet voyageant en chaînes dans l’espace physique (modèle prégnant dans bien des descriptions de la surdité) ou comme objet projetable en espaces mentaux sémantiques. Dans le premier cas, une appréhension de la langue comme linéaire correspond à cet imaginaire d’interactions consécutives et réciproques entre parlants. Linéarité comme pure concaténation, pure successivité de chaînons – soit la version la plus pauvre possible de la temporalité ; obturant les coupures instauratrices du présent d’illocution (cf.
infra), et déniant des opérations formelles (parenthésages, segmentations, corrélations, effacements) définitoires d’une syntaxe inscrite dans du signifiant
[15].
Cette critique de l’intersubjectivité, inhérente aux développements des thèses de Coursil, me paraît concordante avec celle que formule Lacan (2001a, p. 21 et suiv.) ; – qu’il faille émettre des réserves sur le statut réputé, chez Benveniste, de non-personne pour il, puisque par conversion en langue, il peut participer d’un je, et puisque tu peut être converti en je ou en il.
Cette réserve figure dans le séminaire de Lacan déjà cité (1981, p. 323 et p. 339-340) : « Quel est l’élément qui, exhaussant le tu […] commence à en faire […] quelque chose qui constitue un premier pas vers le tu es celui qui me suivras ? C’est le c’est toi qui me suivra. »
Bref, « être, c’est être dans le champ de référence d’un pronom » (Quine) : l’énonciation structurale ici décrite, qui est exposée diversement dans l’expérience littéraire (l’art de conférer chez Montaigne, la correspondance épistolaire chez Choderlos de Laclos, le théâtre de Marivaux, les « procédures génériques » (Badiou) chez Beckett, etc.), parle de parcours ou de transports, hors linéarité et hors point localisable comme premier. Ainsi peut-on prendre en compte la notion épistémique de champ, fondamentale dans la science moderne.
Cette énonciation structurale rompt avec quelque ordre référentiel que ce soit, pour n’être élaborée que dans un registre formel d’opérations. Elle permet de présenter selon le point de vue du système ce que la non-identité à soi d’un
tu, dans l’illocution, présente au niveau d’un élément. Mais aussitôt, ce qui se dit ainsi au niveau d’un tel élément ne peut être substantifié en ce point-là
[16], puisque, on l’a montré, c’est chaque élément de la personne verbale qui fait défaut à son tour. Autrement dit, on n’a pas ici des « couples d’oppositions » tels que locuteur/allocutaire, subjectif/non subjectif, je/tu, (je + tu)/il, ou quoi que ce soit de binaire : dans le régime de la pure différence, que Saussure (2001) appelait
kénôme (vide), il n’y a pas de bipolarité : « Tout couple de cette espèce – dont raffolent les différentes mantiques – repose sur la même structure formelle où, sous le prétexte de la barre qui les sépare et les oppose, on en vient à ne plus douter que chacun de ces termes est bien un […], qu’en lui nous tenons un microcosme […] lui-même contenu dans le relatif macrocosme de l’unité d’un couple. Il n’en faut pas plus pour, en quelques étapes du même acabit, se donner un monde […] peuplé d’objets dont chacun réduplique l’unité de son contenant » (Le Gaufey, 1991, p. 233) : monde d’adversaires et de communications, hors métaphore. Celle-ci en effet n’est pas réversible
[17], pas plus que les conversions ici représentées ne sont réciproques.
Par contre, dans un champ opératif, une batterie d’opérations ou de parcours différentiels, comme ce qu’illustre ici la personne verbale, il n’y a d’appui que sur une place vide constituée relativement à « toutes » les autres de l’ensemble par rapport auxquelles elle vaut et qui n’a pas d’autre identité
[18]. Alors, « la tenue de chaque élément » est due à l’opération par laquelle il est posé comme « reconnu apte à faire trou dans le « tous » en question au moment même où il y assure son appartenance » (
ibid.). Saisir la structure dans la présentation de cet élément (
tu dans le registre de l’entendant, soit de la langue), c’est montrer son absence dans l’acte qui le singularise. Dans les termes de Le Gaufey (p. 234), « il n’est plus ni l’un ni l’autre d’un couple où chacun serait prêt à accueillir n’importe quelle collection […] Il n’est un (élément) qu’au prix de ne pas s’inclure au lieu de son appartenance […]. Il n’est plus l’
un qui s’agrège à d’autres « un » de même stature, mais seulement l’
un d’un
tous dans le temps où il s’en excepte ».
L’élément défini dans sa seule différence, ou signifiance comme acte de transfert dans un champ : en langue saussurienne, il n’y a que cela. La langue inscrit ainsi, en tout sujet qui entend et prend l’appel en acte, que tout signifiant « porte sur lui le reflet de ce signifiant quelconque qu’est la variable, ou le pronom, au sens où n’importe quelle métaphore met en scène la capacité de tout signifiant à n’être qu’une marque pure flottant sur l’apeiron du signifié » (Le Gaufey, 1994, p. 181). En prenant en compte les opérations de conversion décrites plus haut et le sujet comme entendant (topique de la langue) et en suivant la relecture des formules lacaniennes proposée par Le Gaufey (1994, p. 167 et suiv.) :
– où s’inscrit aussi l’écart signifiant entre je et il en langue, et la possibilité de les lire comme également (non pas équivalemment) purs effets de conversions dans le champ énonciatif, ou illocution.
La définition métaphorique de je ici indiquée n’est pas contradictoire avec sa définition métonymique donnée ci-dessus, puisque, on l’a vu plus haut, cette dernière est inscrite, en langue (dans ce cadre de l’illocution et dans le registre de l’entendant) sur cette nécessité logiquement première de métaphore.
On voit du même coup que l’opération ici décrite l’est comme structure de langue, ayant pour site l’entendre, « acte de création de métaphore » (Fédida, 1977, p. 151). L’opération laisse en suspens les significations (on n’évoque ni ressemblance ni imitation, lesquelles ne résultent par ailleurs que comme effets sémantiques seconds : cette faucille d’or dans le champ des étoiles) ; on n’y évoque non plus aucune espèce d’approbation publique d’un scénario cognitif usuel (le soir de la vie) : ce n’est pas affaire de doxa, de ce qui est couramment reçu en telle société pour tel état d’une langue historique (question saussurienne des langues) ; on n’y suppose pas non plus une manière d’agent, un opérateur extérieur qui pratiquerait dans la langue des substitutions (justifiées, forcément alors, par des signifiés) – version alors de la langue comme œuvre de ses « acteurs ». Ni signification, ni sociologie historisante, ni représentation d’un Moi délibérant de son intervention (Saussure : la langue, « institution sans analogue », n’est support d’aucune maîtrise, ni quant à son origine (la source du Rhône : vaine question) ni quant à ses fins).
Et précisément, l’illocution donnée ici comme cadre de conversions s’inscrit, comme telle, hors ces imaginaires usuels des langues, de leurs acteurs et d’une connaturalité avec ce qui serait un monde désigné (même, pour d’aucuns, iconiquement). Elle marque, symboliquement, « l’intervalle disjonctif de l’entendre » (Fédida, 1977, p. 141).
L’illocution comme intervalle
Aucun avènement d’énoncé n’est prédictible. L’activité de langue se
présente, et se déploie. Sans cette position imaginaire que serait un « avant l’énonciation » (façon de dire par effet de représentation projetant après coup, dans une image du temps simplement linéaire, un espace présumé pré-énonciatif). Pas d’esprit ou de pensée qui précéderait la langue où elle s’exprimerait. Dans la perspective de Quine : on ne partira pas du principe qu’une expression n’aurait de sens que s’il existe un sens qu’elle se trouverait avoir. Si des énoncés signifient, nul besoin de dire qu’ils signifient quelque chose : « Commençons donc avec le verbe “signifier” en tant qu’intransitif. Une expression signifie ;
signifier, c’est ce qu’elle fait, ou ce que font certaines expressions […] Il est significatif que, lorsque nous demandons la signification d’une expression, nous nous contentons d’une autre expression qui vaut la première – qui signifie de même. Nous ne demandons pas
quelque chose que ces deux expressions signifient. L’expression française convient mieux
: cela veut dire » (
Theories and Things, 1981, p. 45). Cette indétermination du point de savoir si deux énoncés ont même contenu propositionnel, ou
mythe de la signification, s’accompagne d’une indétermination de la référence ou dénotation : on ne prendra en considération aucun supposé « état de choses ontologique », mais seulement les « engagements ontologiques d’un discours » : « Ce qui existe ne dépend pas en général de l’usage qu’on fait du langage, mais ce qu’on dit exister en dépend » (
From a Logical Point of View, 1953). Bref, la langue n’a pas de fonction représentationnelle (de pensées ou de choses
[19]). Par là, affirmer un énoncé, c’est affirmer la vérité de cet énoncé ; et le poser comme véridique, c’est aussi solliciter une croyance en sa vérité – dans une fracture en ce supposé « partage » de croyances, que la langue portugaise nomme
desencontro (Ducrot, 1987).
Si rien ne précède cet avènement, un parlant se trouve être aussi un entendant, lieu de la langue, qui parle.
Cette borne initiale est effective : c’est l’événement énonciatif, synchrone pour tous les sujets de l’illocution. Ne s’y trouve pas de partition par le temps (Coursil, 2000, p. 100).
D’autre part, le cours de la parole ne peut être consigné : non conservé, il disparaît. La borne finale d’effacement est non marquée. Comment en effet pourrait être marqué l’oubli comme tel ? Il ne s’ensuit pas que ce qui est oublié se perde : ça peut laisser trace – éclat déposé ; ainsi, ce qui est revécu ne se confond pas avec ce dont il est ressouvenu. L’événement ici est la création de la trace.
On s’en tient donc seulement ici « au minimal de ce qui est supposé comme réel à l’oubli » : la forme de l’événement (J.-Cl. Milner, 1988, p. 45). De qui oublie, on suppose seulement que c’est un sujet, et de l’évanescence oublieuse que « c’est un réel, qui a la forme d’une singularité » (ibid.).
Dans la mesure où cette oblitération s’effectue hors marque, on dira la borne finale in absentia. Non actuelle en ce sens, elle est asynchrone pour les sujets de l’illocution (Coursil, 2000, p. 36). Y est advenue une partition des temps : ceux-ci ne sont pas, pour les divers entendants, lestés des mêmes traces, et ce ne sont pas les mêmes dispositions de la parole à ses propres suites éventuelles qui y sont impliquées pour les uns et pour les autres.
Ce qui se résume ainsi : un effet de langue se
présente entre « deux places vides » (Coursil) : sa non-précédence et sa non-consignation
[20]. Entre-deux-failles où se donne un présent, qu’expose la forme au présent du performatif. En ce « point d’intervalle » où il « se pare du signifiant » (Lacan, 1966, p. 843), le sujet de la langue est en illocution
[21]. « L’intervalle est pour la métaphore le temps de son espace de transport » (Fédida, 1977, p. 150).
Le présent performatif, topique du temps
Mais quel est le présent de ce « présent performatif » ? On ne l’imagine pas, comme une idée rapide des shifters parfois peut y pousser, comme un « maintenant tête d’épingle sous-atomique de l’instant » ou un ici ponctuel (Serres, 1972, p. 151). Ce temps d’illocution où s’effectuent
(to perform) les transferts de personnes verbales est un présent « opératif » au sens où il est la topique du temps : [P[T]]
[22]. Lequel temps n’est concevable (datable, mesurable, orientable, etc. :
il n’est que 10 h [c’est tôt],
Jean n’arrive qu’à 10 h [c’est tard]
[23]) que depuis ce déploiement performatif de l’illocution. Ce présent est, dans la conversion performative des personnes verbales où se disjoignent les temps des entendants (de la langue), la version en déterminations positives (les aspects, les modes, les « temps » de conjugaison s’il échet
[24]) de ce qui n’est pas « là », mais qui se produit depuis l’intimation représentée ici comme fonction d’appel de
tu.
Lacan (1981, p. 322 et 336) a perçu comment le « temps » du verbe « est intéressé d’une toute autre façon là où il y a la deuxième personne » – explicitant en ses exemples plus exactement la valeur d’aspect (l’action « considérée dans l’acte de s’accomplir », ou comme parfait). Il mentionne que, loin d’avoir « la valeur subjective d’une réalité quelconque de l’autre »,
tu peut être équivalent « à un point » introduisant « la temporalité ». À l’instar d’autres usages linguistiques
[25], ce sont là traces dans la langue, attestations – d’« avant », si l’on peut dire, les répartitions simples et secondes en « passé, présent, futur » – de l’ébauche de temporalité constitutive de la situation actuelle d’illocution.
Pour le comprendre, il faut, de même qu’on répudiait signification et référentialité à propos des personnes verbales, « se déprendre de cette « erreur » qui fait du temps un milieu de représentation […] un temps extérieur où[les choses] prennent place (à titre seulement d’objets) » (Maldiney, 1975, p. 40) ; un milieu vide où seraient des choses, par exemple des paroles censées transiter en séquences prétendues linéaires, ou une fiction dite historique censée refléter de la « réalité » présumée antérieure à un « point du temps ». Ce sont là des élaborations secondes. Le présent ici « en cause » implique en strates transpassibles et déplie cette (simple) séquence passé-présent-futur. Le « maintenant » coïncide avec l’entre-deux-événements qu’est la situation illocutive, mais « son
avénement reste nécessairement non dit dans ce qui se dit » (Agamben, 1991, p. 137) : il s’accomplit comme se perdant
[26].
Une trace en demeure : quand la langue expose rimes, métriques, musicalité ; quand, dans ce qui a, parfois, forme de
vers (
versus : acte de faire retour) ou dans l’art formulaire des altérations et répétitions cycliques d’un conte, à travers lesquelles se recompte chaque pas supplémentaire qui se fait à reprendre le conte, la langue commémore, de cet acte même, « son propre inaccessible lieu originaire et exprime le caractère indicible de l’événement de langage » (Agamben, 1991, p. 139) : elle le
trouve, selon le mot de l’art des troubadours, mais comme introuvable. Elle veut dire son pur avoir-lieu
[27]. Dans le « temps » que dure le poème ou le conte, c’est-à-dire dans le déploiement de ses mètres, rimes, formules, allitérations, elle a son propre temps, c’est-à-dire le temps se renouvelant de ses reprises et transformations, que le poème, de ses propres ressources, met à finir (Agamben, 2000, p. 134 ; Fédida, 1977, p. 150). Pourrait-on dire que l’un des traits de Freud serait d’avoir instauré un dispositif créant de « ce temps en reste », tel que, en son déploiement spécifique, le perfectif se reverse en inachevé et l’imperfectif en accomplissement (ou ainsi pour quelque autre aspect que l’on voudra) ?
Éthique et logique. Entendre comme lieu de la langue. Contingence
Le graphe de conversion de la personne verbale caractéristique de l’illocution fait donc apparaître ce qui s’y présente comme un point de dehors, retranché de la personne, ou site de vacance ou de défaut – et d’impossible : une singularité comme impossibilité de parcours. Cet impossible et cette vacance sont formels : cela n’est discernable qu’à n’assurer ni signifié ni référent, de sorte que soit distingué « ce qui se dit de ce qui, peut-être, existe » (Le Gaufey, 1994, p. 181).
Cependant, le signifiant
tu, qui figure ici à cette place vide dans la langue, l’absence inscrite dans la structure au sens précisé, n’est, on l’a vu, que par son appartenance sans inclusion – c’est-à-dire que ce qui se montre au niveau de l’élément se joue au niveau du système : il ne vaut pas seul, mais dans l’ensemble des opérations de conversion, de sorte que de chaque « élément » on peut dire qu’il fait défaut dans le temps de sa définition (Saussure : pas de termes positifs : aucun n’est « identique à soi »). Autrement dit, la trouée représentée par la place vide de
tu n’en fait pas un manque « local ». Le système des conversions décrit ci-dessus fait apparaître des termes pour lesquels est vraie la propriété « être différents d’eux-mêmes », soit l’ensemble vide
[28].
On postule qu’il en va ainsi du présent qui se donne avec le cadre de l’illocution (et où se constituent relativement aspects et « temps » selon les configurations habituelles) : il est introuvable comme acte, mais figurable en œuvres de langue comme le poème, c’est-à-dire en topos donnant à un temps en reste de se présenter.
Cela ne peut donc être dit, à peine écrit, seulement exposé dans un dire pour son effet en langue (i.e. dans le registre de l’entendant). L’événement qu’est l’énonciation n’est que dans la forme de sa disparition.
À l’intimation de « cette vocalise, tu » (Lacan, 19814, 311) correspond sans doute une nomination comme telle, ne cherchant nul sens. « Il n’existe nul autre début pour une vérité que ce qui accorde un nom poétique, un nom sans signification, à un supplément séparable qui, si obscur qu’il soit, si mal vu qu’on le dise, n’en est pas moins […] “brillant de clarté formelle” » (Badiou, 1992, p. 351).
Mais si « ce qui peut-être existe » est saisi à travers cette fonction d’un tu en ses conversions, cela ne confère au je qui répond aucune garantie d’existence. Quelle détermination opère chez l’entendant dans cette prise en acte de tu, qui le convertit en je ? Cette question s’écarte de ce qu’il est possible de dire en fonction du symbolique. En fonction de ce qui précède, on peut penser toutefois qu’il y faut une possibilité d’être entendu, d’être pour un sujet de langue censé recueillir trace de l’opération. Et, note Agamben (1991, p. 151), consentir à l’avoir-lieu de la langue engage dans une « perte » de la voix (avec minuscule) – ce qu’il appelle le « fondement négatif original du langage », ou « la Voix » (avec majuscule). Il représente cela dans l’(insoluble) question du « lieu du phonème » – purement négatif et non significatif, et non-(son-naturel). Consentir, écrit-il, à la langue, lui dire oui, signifierait alors, non point parler ou se taire, mais laisser s’accomplir cette perte et cette ouverture – « époque inénarrable, destinée à l’intermittence d’un langage déchargé de parole, désapproprié, et qui est l’arrêt silencieux de ce à quoi sans obligation il faut cependant répondre » (Blanchot, 1980, p. 58).
Si l’on suit ce décours, alors, à travers cette « incomplétude » du symbolique – soustraction et trouée, de soi logique –, il s’exposerait un lien, qu’Agamben qualifie d’intime (et pour lui d’essentiel à la métaphysique occidentale) entre éthique et logique : la question de ce qui ferait assentiment, pour qui se trouve être sujet de la langue, à une nécessité de langue au cœur même du déploiement de la langue.
S’il est vrai que, du moins en Europe occidentale, sont en voie d’obsolescence le thème et la critique de l’aliénation, s’il est vrai même que devient caduque l’idée d’authenticité qui en était corrélative, alors une question point : qu’est-ce qui peut être contingent et nécessaire, qui n’est pas construit (n’est pas pris dans l’impression imaginaire d’un « tout possible ») et n’est pas transformable ? Saussure attribuait ces qualités à ce qu’il appelait « signe ».
Diverses pratiques traversant aujourd’hui les classes sociales n’attestent pas qu’il soit encore admissible que le signifiant fasse trouée ou coupure, que soient tolérables les structures césurales mêmes de la langue. À titre indicatif : une manière de parler qui dissout la syllabicité dans une sorte de continuum oral relativement indistinct ; un usage public du walkman ou de la « sono » obturant l’écoute d’un extérieur, en même temps qu’indifféremment expansif, à toute autre place, de leurs sonorités clôturantes ; des usages graphiques dans les groupes de conversation sur Internet où sont abolis (chez les premiers usagers par jeu, donc référencié encore à l’écriture ; mais, semble-t-il (Pierozak, 2000), désormais hors jeu, dans une connivence supposée) les registres différemment articulés d’un système d’écriture (phonographie, sémiographie, marquage d’accords syntaxiques ou de séries lexicales, etc.) : immédiateté indifférenciante du graphe, de son nom, de la prononciation de celui-ci, de la figuration (automaticon ou smileys), etc.
Faudrait-il se débarrasser de ce qui, sous les figures de séparation, de numéricité et de négativation que recèle et fait jouer la langue, passe pour une violence : il ne saurait être question d’être empêché (ce qui est bien différent d’une désaliénation
[29]).
Autrement que du symbolique
Dans les conclusions de son ouvrage intitulé L’incomplétude du symbolique (p. 232), G. Le Gaufey écrit : « Quand on se trouve avoir défini avec précision le domaine où il y a du rapport jusqu’à plus soif, à savoir la dimension symbolique peuplée de signifiants ; le fait qu’un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant implique en effet que tout signifiant peut être rapporté à n’importe quel autre en entraînant un“ effet sujet”, que donc il peut toujours y avoir du rapport entre deux signifiants quelconques (définition du rapport bien plus large que celle autorisée par l’ordre des raisons). Dire alors qu’“il n’y a pas de rapport sexuel”, c’est aussi bien dire que “homme” ou “femme” ne sont pas pris l’un et l’autre également au titre de signifiant quand il arrive qu’un sujet se détermine sexuellement, se range dans un camp plutôt que dans l’autre ; qu’en tant que signifiants, ils diffèrent, certes, mais ne s’opposent pas pour autant.
« Il faut donc aller jusqu’à dire que le symbolique, le domaine du signifiant, là où il n’y a que du rapport, ne connaît pas l’opposition sexuelle, n’est pas à lui seul à même de la soutenir. De même se révèle-t-il inapte à soutenir l’opposition vie/mort, qui ne lui fait ni chaud ni froid. De façon plus générale d’ailleurs, là où il n’y a que de la différence, il n’y a pas d’opposition – sauf à la construire secondairement avec les moyens du bord, mais cette opposition ne sera en rien une propriété de ce symbolique-là : seulement le résultat de son travail. »
Mais il ne s’agit pas d’oppositions, fussent-elles secondes au sens de chaud/froid, sec/humide, animus/anima, être en vie/être mort. Mais ce point excéderait le présent propos.
En guise de finale : quelque chose en serait écrit en deux fragments de dialogue, le premier est de M. Blanchot (1983, p. 22), le second d’A. Badiou (1982, p. 269).
Dans l’entretien – s’il a lieu – poursuivi avec celui qui, la mort venant, de part et d’autre s’absente pour l’autre et cède le pas à un
temps qui bientôt
aura été : « À quoi il y a cette réponse : “Dans l’illusion qui te fait vivre tandis que je meurs”. » À quoi il y a cette réponse : “Dans l’illusion qui te fait mourir tandis que tu meurs
[30]”. »
Le pas-tout du féminin ne suit pas du quelconque caractéristique de la structure symbolique, du pas-tout du signifiant. Autrement séparées les raisons énonciatives ainsi chiffrées respectivement comme masculine et féminine : « Ce qui aura été vrai est que nous étions deux et pas du tout un » et « ce qui aura été vrai est que deux nous étions, et qu’autrement nous n’étions pas. »
·
Agamben, G. 1997. Le langage et la mort, Paris, Christian Bourgois.
·
Agamben, G. 1999. Ce qui reste d’Auschwitz, Paris, Rivages-Payot.
·
Agamben, G. 2002. Le temps qui reste, Paris, Payot-Rivages.
·
Authier-Revuz, J. 2001. « Psychanalyse et champ linguistique de l’énonciation ; parcours de la méta-énonciation » dans Arrivé et Normand 2001, Linguistique et psychanalyse, Actes du colloque de Cerisy de sept. 1998, Paris, Ed. In-Press, 91-108.
·
Badiou, A. 1990. Le Nombre et les nombres, Paris, Le Seuil.
·
Badiou, A. 1992, Conditions, Paris, Le Seuil.
·
Bayard, P. 1993. Le paradoxe du menteur. Sur Laclos, Paris, Ed. Minuit.
·
Beauvois, J.-L. 1999. « Détermination et signification des événements psychologiques. Un point de vue de psychologie sociale expérimentale », dans Transhumances I, Construction de savoirs en situations cliniques : dialogues sur le langage en acte, Pr. Univ. de Namur, 33-48.
·
Benveniste, E. 1966. Problèmes de linguistique générale I, Paris, Gallimard.
·
Benveniste, E. 1974. Problèmes de linguistique générale II, Paris, Gallimard.
·
Blanchot, M. 1983. La communauté inavouable, Paris, Ed. de Minuit.
·
Blanchot, M. 1990. L’écriture du désastre, Paris, Gallimard.
·
Bordas, E. 1994. Les détournements de l’écriture du Je dans Les Misérables, dans L’information grammaticale, 63, 35-38.
·
Coursil, J. 1996. « La topique du dialogue, ou comment assigner au sujet son lieu », dans Le discours psychanalytique, n° 16, 81-122.
·
Coursil, J. 2000. La fonction muette du langage. Essai de linguistique générale contemporaine, Ibis rouge, Presses universitaires créoles, cerec, Guadeloupe.
·
Coursil, J. 2003. « Architecture de la communication : lecture systémique du corpus saussurien », Cahiers de l’Herne, Saussure, p. 178-197.
·
Ducrot, O. 1987. « Sémantique et vérité. Un deuxième type de rencontre », dans Recherches linguistiques, 16, 53-63.
·
Ducrot, O. 1995. « Les modificateurs déréalisants » dans Journal of Pragmatics, 24, 145-165.
·
Fédida, P. 1977. Corps du vide et espace de séance, P., Ed. univ., J.P. Delarge.
·
Gadamer, M. 1987. « Qui suis-je et qui es-tu ? », Commentaire de Cristaux de souffle de Paul Celan, Actes Sud.
·
Genette, G. 1972. Figures III, Paris, Le Seuil.
·
Gori, R. 1994-1995. « Si Moïse était un enfant… », dans Bloc-Notes de la psychanalyse, 13, 41-63.
·
Gori, R. 2000. « La visée ontologique de la haine » dans Transhumances II. Discours, organisation et souffrance au travail, Pr. Univ. de Namur, 13-22.
·
Hatzfeld, M. 2001. « Le signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant », dans Arrivé et Normand, 341-350.
·
Lacan, J. 1966. Écrits, Paris, Le Seuil.
·
Lacan, J. 1981. Le Séminaire, livre III (1955-56), Paris, Le Seuil.
·
Lacan, J. 2001a. Le séminaire, livre VIII (1960-64), Paris, Le Seuil.
·
Lavendhomme, R. 2001. Lieux du sujet. Psychanalyse et mathématiques, Paris, Le Seuil.
·
Le Gaufey, G. 1991. L’incomplétude du symbolique, Paris, epel.
·
Le Gaufey, G. 1994. L’éviction de l’origine, Paris, epel.
·
Masson, A. 2001. « Penser la clinique de l’événement adolescent à partir des œuvres de Hölderlin, Celan et du Bouchet », dans Transhumances III, Du non encore advenu, Pr. Univ. de Namur, 169-208.
·
Milner, J. et Milner J.-Cl. 1975. « Interrogations, reprises, dialogues », dans J. Kristeva, J.-Cl. Milner, N. Ruwet (sous la direction de), Langue, discours, société, Paris, Le Seuil.
·
Milner, J.-Cl. 1988. « Le matériel de l’oubli », in Collectif, Usages de l’oubli, Paris, Le Seuil.
·
Milner, J.-Cl. 1989. Introduction à une science du langage, Paris, Le Seuil.
·
Milner, J.-Cl. 1995. L’œuvre claire. Lacan, la science, la philosophie, Paris, Le Seuil.
·
Normand, Cl. 2002. Bouts, brins, bribes. Petite grammaire du quotidien, Orléans, Ed. Le Pli.
·
Parrau, A. 1995. Écrire les camps, Paris, Belin.
·
Pierozak, I. 2000. « Les pratiques discursives des internautes » dans Le français moderne, LXVIII/1, 109-129.
·
Safouan, M. 1993. La parole ou la mort, Paris, Le Seuil.
·
Saussure, F. de 1980, Cours de linguistique générale, Paris, Payot (éd. critique Tullio de Mauro).
·
Saussure, F. de 2001. Écrits de linguistique générale, Paris, Gallimard (éd. Bouquet-Engler).
·
Serres, M. 1972. Hermès II. L’interférence, Paris, Ed. Minuit.
[*]
Ce texte est la version remaniée d’une intervention faite à une journée d’études sur l’énonciation, dans le cadre du laboratoire de psychologie clinique de l’université d’Aix-Marseille. L’auteur remercie R. Gori et M.-Fr. Bonnet, qui l’organisaient, et les participants, qui ont bien voulu prêter leur écoute.
[**]
Jean Giot, professeur à l’université de Namur, Département de langues et littératures romanes, linguistique générale et française, 61, rue de Bruxelles, 5000 Namur, Belgique.
[1]
Même décision de consulter « non l’expression mais la langue » chez H. Maldiney (1975, p. 16), à propos de la chronogenèse.
[2]
Je rejoindrai là-dessus les perspectives décrites par J. Authier-Revuz (2001) et les réflexions de Cl. Normand (2002, p. 130).
[3]
Cf. J.-L. Beauvois (1999). Ce participant à des théories publiques en fait n’est pas absent de « l’analyse de discours » à laquelle se réfère aussi J. Authier-Revuz lorsqu’elle évoque la mise en place, en tout discours, d’une interdiscursivité représentée. Ni absent de la théorie, chez O. Ducrot, du champ lexical comme réseau de « topoï » socialement accrédités.
[4]
La démonstration des propriétés sémantiques et syntaxiques qui le caractérisent comme performatif figure dans le texte en cause.
[5]
En théorie littéraire, une telle fonction de deuxième personne dans le(s) temps d’une œuvre a été significativement étudiée par exemple par G. Genette (1972) à propos du « statut vertigineux du narrataire proustien » ; ou encore par P. Bayard à propos de la façon dont Choderlos de Laclos met en place une « indécidabilité freudienne [portant] sur des énoncés critiques dont le point de vérité serait fonction de celui qui la lit », de telle sorte que « l’objet des
Liaisons est l’acte de leur lecture » (1993, p. 183). Cf.
Semen, 14, 2002.
[6]
Ou d’autres formules encore pour la 1
re personne, cf. par exemple E. Bordas (1994).
[7]
Passibilité : ce n’est pas passivité. Mais non plus simple activité. Ce thème saussurien me paraît proche des développements de P. Fédida sur entendre comme acte de langage, et (on le reprend ci-après) sur cette faille du temps par laquelle se désigne le présent.
[8]
C’est l’inverse de ce que notait Benveniste, pour qui le sujet est inscrit dans la langue : [L[S]]. Coursil (1996) propose une version intégrative des deux perspectives, mais je privilégie ici la version saussurienne, pour qui la langue n’existe en tout cas pas « comme une sphère particulière, un quatrième règne de la nature » (
clg, 19) dans lequel se trouverait l’être humain.
[9]
C’est l’usage de rectifier les grammaires scolaires sur ce point : le nombre grammatical (trois du singulier, trois du pluriel) n’est pas une base de répartition, puisque la « première du pluriel »
nous n’est pas une somme de « premières du singulier »
je. Nous est fait par exemple de
je + il, je + tu, je + vous, etc. – soit
je + i = nous.
[10]
Par là, on ne saurait retenir sans nuances la thèse benvenistienne (1966, p. 230) de l’unicité de
je.
[11]
Sur ce point, je m’écarte des conclusions de Coursil, 1996, p. 99.
[12]
En outre, on ne peut totaliser
nous^n et son complémentaire. Ce qui signifie que l’unicité « Univers » n’est pas calculable dans la grammaire. Incomplétude qui est condition nécessaire à la définition différentielle d’un sujet (Coursil, 2000, p. 54-65).
[13]
Si l’usage est de donner les formes des deux genres à la 3
e personne, il ne s’ensuit pas qu’il n’y ait pas de différence de genre aux deux autres personnes, sous l’uniformité phonologique de leurs morphèmes (en français). En témoignent les accords de l’attribut, de l’apposé et du participe : tu es grande/grand ; tu es partie/parti.
[14]
La place vide ainsi évoquée serait comparable à ce que J.-Cl. Milner (
Action poétique, 72, p. 91) appelait chez R. Jakobson le « point de poésie » : « Instance qui se définit de n’avoir aucune signification [en l’espèce, c’était le phonème] […] à un point tel que c’est par l’évanouissement des significations qu’on arrivait au sens. »
[15]
Ce point ne peut être ici développé. Disons seulement que, en ce sens et par-delà les avatars de ses progressions pédagogiques, Saussure construisait, par
ses raisonnements, loin de l’image réaliste de la séquence, la langue comme
espace de valeurs.
[16]
« [ce] serait une erreur comparable au rabattement de la signification du symbole sur la portion où il se matérialise, au mépris de son sens de reconnaissance entre les sujets » (M. Safouan, 1993, 122).
[17]
Ex. « L’édifice immense du souvenir » (Proust) : « Le souvenir est un édifice » et « l’édifice est un souvenir » sont des énoncés fondamentalement différents. Où il s’observe que la métaphore ne repose pas sur une similarité (laquelle serait réversible).
[18]
En ce sens, il est toujours faux en langue que
A = A (tu = tu ; je = je, etc.). Pareille écriture qualifie un « objet » (le premier A) par une mesure (le second) : c’est une prédication. Saussure écrivait : A = A
modulo un parcours différentiel.
[19]
Cette thèse rejoint notamment celle d’Anscombre et Ducrot dite de la délocutivité généralisée : la valeur sémantique d’un énoncé se déduit de la valeur performative de son énonciation. Quine n’en excepte pas les théories scientifiques.
[20]
Ce qui représente une critique d’hypothèses cognitivistes ; exposés critiques et historiques dans divers travaux de Fr. Rastier.
[21]
Expression qu’on préfère à celle d’« espace du dialogue », pour ce que l’association de ces deux mots au singulier peut véhiculer de représentations conversationnelles et communicationnelles, qu’on écarte.
[22]
Ce n’est pas l’inverse : le présent ne vient pas « se loger dans le temps ».
[23]
Cf. Ducrot 1995 pour ce type d’exemples.
[24]
Déterminations positives variables selon les langues. Ainsi, l’hébreu est fondamentalement aspectuel, et modal. Le grec connaît l’aspect et le mode plus que le temps — sauf pour le futur, lequel est en grec afférent au présent (il en est reçu, comme advenant), tandis que le futur est efférent du présent (en départ de celui-ci) en français. Etc. Sur ce point, l’œuvre de G. Guillaume, et ses développements par H. Maldiney, et pour le français par M. Wilmet, reste fondatrice.
[25]
Par exemple le présent « indéterminé » qu’on a dans « qu’est-ce qu’il fait ? – Il enseigne » ou « de l’enseignement » (Maldiney, 1975, p. 16).
[26]
De cette épreuve du présent, A. Masson rend compte à l’adolescence.
[27]
Il est aussi arrivé qu’un poème, ou une musique, ou un temps nocturne de rêve, voire le bref suspens d’un météore (un ciel, par exemple), aient mis en œuvre, concisément – présent incisif dans le cours ordinaire des choses –, un enjeu d’humanité dans des circonstances concentrationnaires, y inscrivant l’insistance d’un rythme originant pour celui qui, ainsi réouvert au présent de cette œuvre de langue, de musique ou d’image, a là résidé comme humain, dans l’entente de l’énonciation provisoire et précaire qui lui venait, dans l’entente de l’adresse qui la soutenait. Le récit de P. Lévi commence par un poème dont le titre original est « Ecoute ». Parmi d’autres, cf. par exemple, A. Parrau (1995).
[28]
En ce sens, si l’être « consiste d’une théorie du vide qui ouvre la pensée à la saisie soustractive de la vérité du sujet », alors écrit R. Gori (2000, p. 13-17) renvoyant aux travaux d’A. Badiou, c’est « cette part de l’être qui échappe à l’appropriation » qui « s’avère consubstantielle au langage et [qui] constitue le véritable objet de la haine ».
[29]
Voir les travaux du sociologue J. De Munck et du psychanalyste J.-P. Lebrun. En ce sens, cf. A. Finkielkraut,
L’imparfait du présent, Gallimard, 2002.
[30]
Ici aussi, une passibilité s’expose. Et être mortel, c’est être fils de mortel : la mortalité suit de la filialité (Feron, 1999). Sur les formes correspondantes dans le système verbal indo-européen, cf. Benveniste, 1966, chapitre 14.