2003
Cliniques méditerranéennes
Le langage comme écriture : théorie et clinique lacaniennes
Roberto Harari
[*]
Le lien entre langage et écriture est compréhensible, voire nécessaire, si on prend le biais d’un axe composé par les vecteurs suivants : lettre – homophonie – son (le fait qu’un mot consonne avec un autre) – absence de sens (ou ab-sens). En effet c’est seulement l’écriture qui permet de découper, distinguer, deux mots qui sonnent de la même manière ou presque.
En introduisant ce type d’écoute, on peut dire, de façon métaphorique, que l’analysant et l’analyste « se donnent des écrits ». Il s’agit du travail fait en fonction du « motérialisme », ainsi nommé par Lacan et exemplifié au moyen d’une paranomase réalisée dans le même mot. C’est le biais réel du langage qui est ici pris en compte et non sa seule considération symbolique. Celle-ci en effet opère en fonction des autres vecteurs bien connus / signifiant – homonymie – résonner – polysémie, et bien sûr, cette exclusivité ne va pas loin en termes d’efficience clinique, le travail analytique venant combler, encore plus, l’imaginaire de l’analysant alors qu’il s’agit dans la conduite de la cure de créer les conditions propices à l’invention de signifiants nouveaux.
Cette approche du biais réel du langage se déroule à partir du cas d’Anna O., du célèbre fétichiste de l’article freudien et du fantasme de la girafe appartenant au cas du petit Hans, dont on localise la méthode de chiffonnage (des papiers mais aussi des lettres).
Mots-clés :
Lettre, homophonie, sonner, écriture, motérialisme, chiffonnage, signifiants nouveaux.
The link between language and writing is comprehensible, and even necessary, if you take the bias of an axis made up of the following vectors : letter – homophony – sound (the fact that a word is consonant with another) – absence of meaning (or ab-sense). Indeed, only writing allows us to set apart and distinguish two words that sound the same or nearly the same. By introducing this type of listening we can state, metaphorically, that the analysand and the analyst « avail themselves of writing ». This concerns the work performed in relation to what Lacan (playing on mot for word) called moterialisme, exemplified through a paranomasis achieved in the very construction of the word. It is the real bias of language that is here taken into account and not its mere symbolic consideration.
Indeed, the latter operates in relation to other well known vectors – signifier – homonymy – resounding – polysemia, and of course, that exclusivity does not take us far in terms of clinical effectiveness, with analytical work again intervening to fill out further the imaginary of the analysand, whereas in treatment we are involved in creating favourable conditions for the invention of new signifiers.
This approach to the real bias of language derives from the case of Anna O., from the famous fetishist of the Freudian article and the phantasy of the giraffe pertaining to the case of Little Hans, whose method of chiffonnage or crumpling (of papers but also of letters) we localise.
Keywords :
Letter, homophony, sounding, writing, moterialisme, chiffonnage, new signifiers.
Je tiens tout d’abord à remercier Roland Gori de m’avoir généreusement invité à parler ici devant vous, et avec vous, en ce mois de juillet où je travaille à l’université de Provence en tant que professeur invité au Laboratoire de recherches en psychopathologie clinique. Je tiens également à remercier Marie-France Bonnet, de son dévouement intelligent pour définir aussi bien la thématique la plus appropriée pour ma Conférence dans le cadre de ce Séminaire.
Pour commencer mon exposé, je vais prendre un point de départ traditionnel en tâchant de donner une perspective différente à la question. Ce qui nous permettra, d’ailleurs, de nous introduire à la thématique de la conférence, par le biais de l’inéluctable référence que nous apporte la clinique.
À ce propos, je tiens à exposer d’ores et déjà la thèse suivante : à la fin de son enseignement, Lacan modifie substantiellement sa conception du langage, au point d’y faire une profonde coupure épistémologique. En effet, quelques concepts se voient reformulés, d’autres s’y avèrent annulés, tandis que certains y sont introduits comme une nouveauté. Tout ceci entraîne, bien évidemment d’importantes modifications relatives à la direction de la cure psychanalytique. Autrement dit : le déplacement clinico-conceptuel a lieu depuis le modèle linguistique centré sur la parole, jusqu’à un mode fort singulier de rendre compte du biais scripturaire présent dans le mot.
Je commencerai donc, tel que je l’ai avancé, par les débuts cliniques mêmes de la psychanalyse : le cas Anna O.
Celui-ci porte une valeur emblématique pour les psychanalystes. Or, la figure de Breuer y apparaît avant celle de Freud, et non seulement du point de vue chronologique. Rappelons, à ce sujet, que ce dernier situa toujours les débuts de la psychanalyse à partir justement de la place de l’Autre – et, notamment, de ce qui survint dans et avec ce cas d’hystérie traité par Breuer.
Penchons-nous à présent sur la ponctuation qui nous permettra de situer la problématique
[1]. Breuer se réfère à la pathologie de la patiente comme suit « […] profonde désorganisation fonctionnelle du langage […] ». Ce qui suit est fort intéressant, car l’on y voit comment une hystérie peut mimer un trouble dont les signes cliniques sont en apparence extrêmement graves, et peut même se confondre avec une perturbation de type schizophrénique.
Il dit ceci : « On observa tout d’abord qu’il lui manquait des mots, et ceci augmenta de plus en plus. Puis, son langage perdit toute grammaire, toute syntaxe, la conjugaison entière du verbe ; à la fin, elle construisait tout mal, la plupart des fois avec un infinitif créé à partir de formes faibles du participe et du passé, sans article. »
Il poursuit : « Plus tard, il lui manqua quasi entièrement tous les mots ; elle les cherchait péniblement dans quatre ou cinq langues et alors, c’est à peine si on la comprenait. Lorsqu’elle essayait d’écrire […], elle le faisait dans ce même dialecte. » Cette affection dans l’hystérie, est cataloguée par Breuer « paraphasie ». Et bien celle-ci cessa, lorsque Anna put accéder à la parole, ce qui eut lieu de la sorte : « […] maintenant elle ne parlait qu’en anglais, sans avoir l’air de savoir ce qu’elle faisait […]. Toutefois, elle comprenait son entourage germano parlant. Mais, lors des moments de grande angoisse, le langage lui était refusé entièrement, ou bien mélangeait-elle les langues les plus variées. »
Si l’on s’en tient à la thématique développée dans le Séminaire 23 – Le Sinthome –, de Lacan, on se souviendra que le mélange idiomatique constitue un des savoir-faire propres à Joyce, ainsi souligné par Lacan. Néanmoins, chez le romancier, cette manière de parler entre-langues ou en différentes langues, était au service de la littérature, et ne surgissait guère, comme chez Anna O, sous la forme d’un trouble « involontaire » du langage. Toujours est-il que la comparaison entre ces deux fonctionnements n’en est, d’un point de vue phénoménique, que suggestive. Suggestive, en effet : n’en précipitons point les conclusions.
Breuer poursuit ses ponctuations : « Après, elle ne parlait que l’anglais et ne comprenait plus ce qu’on lui disait en allemand. » Que peut-on déduire de cette brève référence ? À mon sens, cette allusion au croisement de langues, à une traduction qui semblerait avoir lieu au-delà de sa volonté – il est clair que Anna O. ne se proposait pas cela intentionnellement –, c’est-à-dire, l’avènement d’un certain fait à la manière d’un automatisme mental producteur de ces jeux de mots, de ces mélanges idiomatiques, tout cela mérite d’être légitimement placé comme un indicateur décisif et privilégié des débuts mêmes de la psychanalyse.
J’insisterai sur cette ligne tendue dans l’œuvre de Freud – désormais, la référence implique le créateur de la psychanalyse lui-même, et non plus Breuer – par le biais de son texte datant de 1927 sur le fétichisme
[2]. Il y a lieu de remarquer que la première partie de ce travail ne concerne pas, en fait, la perversion fétichiste, mais ce qui se postule en termes de condition fétichiste pour le choix de l’objet. À savoir, la condition indispensable requise à l’objet érotique, afin de pouvoir éveiller le désir du sujet. Cette condition est justement prise par Freud comme un paramètre indicatif, dans la mesure où c’est à partir de celle-ci que l’on peut rendre compte du fétichisme en tant que perversion.
Survient donc la question logique : Comment cette condition fétichiste se constitue-t-elle ? C’est ici que nous retrouvons des points communs aux ponctuations faites sur le cas Anna O. Voyons comment Freud introduit-il sa casuistique : « Le cas le plus frappant me sembla celui d’un jeune homme qui avait érigé à la condition fétichiste une certaine “brillance du nez”. On eut un éclaircissement surprenant en apprenant que le patient avait été élevé en Angleterre, mais, s’étant établi plus tard en Allemagne, avait pratiquement oublié sa langue maternelle. »
Nous pouvons – nous devons – commencer à cerner la notion de langue maternelle, introduite par Freud de la sorte, au-delà de la naïveté empiriste qui la saisit en termes de synonymie avec la langue initiale parlée par le sujet. La langue maternelle est, littéralement, la langue de la mère envers son bébé, dont elle se sert pour chanter, fredonner, parler et interpeller son fils avec des mots étranges, des surnoms et des noms, fascinée qu’elle est dans cet état amoureux aveugle et bouleversant qu’elle éprouve à son égard. Il est évident que la mère ne parle pas à son enfant comme elle le fait, par exemple, avec le boulanger. C’est que la langue singulière et exclusive en question est faite de paroles vagues, de semi-mots, voire de bruits d’ordre guttural, ou bien de gazouillis, de balbutiements et de bégaiements, connus sous le nom de lallation. D’où vient ce nom ? Du « la, la, la » maternel, proche, en quelque sorte, de la stupidité, mais qui est aussi la matrice de l’intonation, du contrepoint, de la mélodie et du rythme. C’est pourquoi l’on ne peut dire que notre langue maternelle correspond à tel ou tel idiome. Il y a là une confusion entre langue maternelle et idiome. La première est effectivement celle de chacun et c’est ainsi que Freud le signale implicitement dans ce texte, en ponctuant, à l’occasion, son caractère rétroactif. Car, en effet, dans le cas en question, il ne s’agit pas simplement de l’anglais, mais de l’anglais oublié par le sujet, qui retourne – à son insu – par le biais de la constitution du fétiche. La question est donc celle d’une langue maternelle qui avait été apparemment effacée. Rien qu’en apparence car, autrement l’on n’aurait pas eu le témoignage du fétiche.
Freud écrit : « Ce fétiche, qui provenait de sa première enfance ne devait être lu en allemand mais en anglais […] ». C’est-à-dire, Glanz, en allemand, devait être écouté glance, « regard », en passant par la consonance entre les deux langues. Con-sonance : l’une et l’autre sonnent en même temps avec des sons pratiquement similaires, dans une nette liaison d’ordre homophonique. Il y a lieu de dire que ce parcours suppose le passage par ce que ces deux langues ont en commun, outre les légères nuances phonématiques différentes. Dans ce cas, le trajet commence dans le Glanz allemand et s’achève dans l’anglais glance.
Freud utilise, à l’occasion, un recours technique appartenant au domaine des lettres : il s’agit du palimpseste, ainsi nommé par la théorie et la critique littéraires. Présentons-le de la sorte : effacé à la légère, maladroitement, et méprisant sa possible importance, un nouveau texte s’écrit à la place du précédent, le premier n’ayant pas été complètement annulé. Qu’en résulte-t-il ? Une écriture immergée, juxtaposée, et mélangée aux restes épars de la première, au point qu’il n’est plus possible de les distinguer. Malgré cela, une rationalité déterminée par les nœuds phonématiques établis en fonction de la consonance, préside le rapport des lettres respectives.
Or, cette comparaison n’est valable que si nous considérons que la supposée condition fétichiste – le Glanz auf der Nase, la « brillance du nez » – conforme précisément le véhicule apte au retour de ce texte antérieur. Ce texte, n’a sans doute pas été perdu radicalement ; il y a lieu de dire, en effet, qu’il a été victime du déni. C’est pourquoi il retourne subtilement dévié.
Aussi, Freud conclut-il de la sorte : « […] la “brillance (Glanz) du nez” était en fait un “regard du nez” ; par conséquent, le fétiche, c’était le nez, auquel il octroyait à volonté cette singulière lumière brillante que d’autres ne pouvaient percevoir. »
Bref, nous retrouvons de nouveau ce rôle définitoire joué par l’homophonie inter-linguistique dans la détermination de la problématique psychique. Pour être plus précis, dans la mesure où « inter » n’implique qu’une ponctuation de type phénoménique, nous pourrions plutôt nous référer à une homophonie trans-linguistique. Car il s’agit d’un son – ou d’un nœud phonique – traversant les langues en question dans chaque cas.
Dans ce sens, comme on pourra l’apprécier, il ne s’agit pas de postuler un sous-texte ou un texte latent à récupérer. Autrement nous nous retrouverions aux confins mêmes du spiritualisme qui fait toujours appel à l’herméneutique pour tenter de déblayer le sens latent apparent. Nonobstant il ne s’agit guère d’un refus aveugle et immotivé des postulats des théories du sous-texte, les preuves pour soutenir un avis contraire étant à la portée de tous. En effet, le matériel est entièrement présent et en surface. Il est donc disponible à quiconque pourra en rendre compte par un travail spécifique. Il ne s’agit donc pas de faire des inférences ou des conjectures, mais de labourer avec le langage de façon singulière.
Bien entendu, cela nous mène à une première conclusion fondamentale relative à la caractérisation de l’inconscient et à la direction de la cure en découlant : l’inconscient ne se repère pas comme le fond d’un vase ou d’un sac où il faudrait s’introduire pour y extraire une gemme apparemment « décisive » en raison de sa valeur inappréciable. Point, car l’inconscient « est là », dans le seul niveau langagier qui existe, en tant que matérialité déterminée et montrable. Cette saisie rejette donc la mise en acte d’une déduction imaginairement spirituelle. Aussi cette conclusion est-elle un des corollaires logiques de l’aphorisme lacanien « il n’y a pas de métalangage ».
C’est pourquoi, à partir de ces deux antécédents – Breuer et Freud – notre attention est-elle tournée vers l’homophonie trans-linguistique, pour autant que celle-ci comporte une des lignes décisives de l’écoute et l’opératoire psychanalytiques. Cette voie, qu’il faut différencier du versant de l’écoute incidentielle à laquelle nous sommes confortablement conviés de par nos habitudes d’êtres parlants, est en effet, fort présente chez Freud.
À quoi fais-je allusion ? Pour commencer à y répondre, nous donnerons un exemple au moyen d’un sophisme voisin de notre discipline : il s’agit de tous les auteurs qui « parlèrent » de l’inconscient avant Freud. Il su de tous que beaucoup de livres furent écrits à propos des soi-disant précurseurs, ou antécédents de la conception freudienne. Toutefois nous le savons : la construction de la généalogie se fait après-coup. C’est donc le constructeur lui-même de la doctrine qui rétro-fonde ses antécesseurs, les situant en tant que tels. Il en est de même, nous l’avons dit, dans le rapport Freud-Breuer.
Mais revenons aux auteurs qui préconisent la voie d’étude des antécédents. Sur quoi se fondent-ils pour nourrir ce faux lien de parenté ? Sur la simple coïncidence du mot « inconscient », d’où ils déduisent une identité conceptuelle entre les postulats des auteurs en question. Le mot est le même, sans nul doute, mais non le concept. Et bien, ce recours, où l’on confond mot et concept s’appelle homonymie, et ce dernier doit être soigneusement différencié de l’homophonie que nous avons déjà mentionnée.
Précisons à cet égard une première caractéristique fondamentale de l’homonymie : on y dénote, moyennant un seul mot, des sens différents (voire, souvent, opposés).
Faisons la comparaison suivante : d’une part, nous avons Glanz et glance qui consonent, quoique leurs sens n’aient aucun rapport. D’autre part, l’on repère le mot freudien « inconscient » et ses multiples apparitions précédentes en accord à des conceptions n’ayant aucun rapport entre elles. Ou qui sont même incompatibles. Que se passe-t-il ? Dans le premier cas, l’homophonie est conservée à travers les différentes langues – l’allemand et l’anglais –, d’après l’apologue pouvant s’étendre à de nombreux idiomes. Dans le second, le mot demeure immuable, ce qui provoque la prétention d’en déduire deux caractéristiques, à savoir : tout d’abord, sa dénotation supposée invariable et permanente ; ensuite, le soutien de la croyance parallèle selon laquelle il existerait un lien de parenté entre les multiples et dissemblables acceptions. Tel est, enfin, le piège promu et légitimé par l’homonymie.
Nous allons considérer à présent, deux circonstances. Nous rendrons compte, en premier lieu, de la façon dont Lacan saisit la tromperie en question. Nous ponctuerons deuxièmement une des manières qu’il mit en œuvre – grâce à sa lucidité habituelle – pour la démasquer et la remettre en cause. Bien évidemment, ce qui suit n’est pas seulement valable dans le domaine de la doctrine, mais a aussitôt des répercussions sur notre manière de travailler la clinique. Centrons-nous pour ce faire, sur l’Écrit : Position de l’inconscient. Lacan y dit : « L’inconscient est un concept forgé sur la trace de ce qui opère pour constituer le sujet. » En tant que concept, alors, prétend-il rendre compte de la trace des événements vécus comme une opération de causation du sujet. Autrement dit : le concept « l’inconscient » est une conséquence, dans l’ordre de la connaissance, de la manière dont s’est constitué le sujet. Mais comment s’est-il constitué ? Par le langage. Ceci n’avait jamais été conçu par personne, avant Freud, ni même montré moyennant une expérience mise en acte au sein d’une praxis spécifique aux résultats récurrents. La notion est donc fondée, travaillée, du moment que l’on y situe rigoureusement le sujet – ainsi divisé – comme un effet du langage. Tel, l’inconscient freudien.
Lacan ajoute aussitôt : « L’inconscient n’est pas une espèce définissant dans la réalité psychique le cercle de ce qui n’a pas l’attribut (ou la vertu) de la conscience. » Dans cet emploi – encore une fois mis en relief par son auteur – du verbe « être » à la forme négative, il y a lieu d’appréhender également sa critique à toute forme d’ontologie comme un soutien métaphysique dévié de l’inconscient freudien.
Si l’inconscient en vient à être défini par son rapport à la conscience, qu’en est-il des approches soulignant soit l’attribut, soit la vertu qu’elle incarne ? Et de répondre : « Il peut y avoir des phénomènes qui relèvent de l’inconscient sous ces deux acceptions : elles n’en restent pas moins l’une à l’autre étrangères. Elles n’ont entre elles de rapport que d’homonymie ». C’est donc là qu’il cerne la question : l’utilisation de l’homonymie conduit souvent à une conception erronée dont on essaye d’amoindrir les conséquences afin de ne pas déraper sous son influence tentatrice. Autrement dit : l’homonymie pousse souvent à stipuler de fausses associations et, dans ce sens, des rapports erronés de causalité ou de corrélation.
Par la suite, raisonnant ironiquement, il insiste en assurant que l’on pourrait définir de la même manière l’« in-noir », où le préfixe « in » équivaut à « non ». Qu’est-ce que l’in-noir ? Il donne les éléments suivants pour tenter d’y répondre : « L’inconscient avant Freud n’est rien de plus consistant que cet in-noir, soit l’ensemble de ce qu’on ordonnerait aux sens divers du mot noir, de ce qu’il refuserait l’attribut (ou la vertu) de la noirceur (physique ou morale)
[3]. » Certes, l’inconscience n’a rien à voir avec l’inconscient. Mais l’on peut se demander ceci : les processus ayant lieu dans notre organisme, tels la circulation ou la digestion, entre autres, ne restent-ils pas dans l’inconscience ? C’est donc la conséquence d’une définition vague à la forme négative qui biologise imperceptiblement le découverte freudienne. On saisit donc la portée de la postulation lacanienne : non seulement il n’y a pas d’inconscient avant Freud, mais en appelant par ce mot sa découverte, il la nomma mal, car c’est ce mauvais nom qui permit l’action du piège homonymique. Ce qui, je le réitère, est un enseignement pour la direction de la cure analytique.
Or, cette tromperie mène tout droit vers un procédé avec lequel elle maintient des rapports d’implication réciproque. En effet, l’homonymie nous conduit, à partir de l’imprécision, de la brume et de l’infinitude qui la caractérisent, vers la pente – essentiellement ludique – appelée polysémie. Et c’est sur ce terrain que l’on situe l’agir excluant de bien des analystes qui prétendent, par surcroît, situer le fondement de cette pratique dans l’enseignement de Lacan. Comment œuvre la polysémie ? Elle est la conséquence de pouvoir évoquer, à partir d’un seul mot, une multiplicité de sens – soi-disant – solidaires. On annule ainsi l’un d’eux et s’ouvre alors, par la voie associative, un champ sémantique immense, mais non pour autant moins « noir », pour reprendre l’apologue lacanien.
À la consistance ainsi effectuée par la polysémie, nous pourrions contrecarrer, afin d’approfondir sa critique, d’autres affirmations de Lacan. Parmi celles-ci nous ponctuerons celle avancée dans l’
Ouverture de la section Clinique, de 1977
[4]. Il y dit : « La langue, à peu près qu’elle soit, c’est du
chewing-gum. » C’est-à-dire : elle s’étire sans limites, puisqu’il n’y aucun problème à le faire. D’autre part, elle est capable d’adopter les formes dessinées au choix par son usager, pouvant même revenir à sa forme originelle et montrant par là qu’aucune modification structurelle n’est survenue, rien qu’un jeu phénoménique. Autrement dit, l’usage du
chewing-gum n’engendre aucune modification transcendante, marquante, mutante de la position subjective de l’analysant.
Freud, pour sa part, dans ce texte exemplaire qu’est Le sens antithétique des mots primitifs, souligna à peu près la même chose : un mot veut aussi bien dire un sens que son opposé, à la manière de grand/petit, sacré/profane, etc. Néanmoins il fit un faux-pas en prétendant situer exclusivement cette valeur dans un passé hypothétique, lointain et constitutif. Car il ne s’agit pas seulement des mots primitifs, étant donné que n’importe quel mot – et c’est à ce propos que Lacan glose l’« œuf » Humpty Dumpty, de la deuxième Alice…, de L. Carroll –, n’importe quel mot, disais-je, peut vouloir dire n’importe quoi ; seulement la balance définitoire est inclinée par celui qui détient, à l’occasion, le pouvoir.
Si Lacan ose faire cette argumentation vers la fin de son enseignement, c’est pour nous avertir également du soin extrême qu’exigent et requièrent, dans notre praxis, ce type de procédés si aisément « associatifs ». Il n’est pas de doute : grâce à ceux-ci, le psychanalyste aura toujours quelque chose à dire à son analysant. Soit, mais, et toujours en accord avec Lacan – lorsqu’il l’avertit en 1977 – une telle méthodologie peut transformer notre praxis en une « escroquerie ».
Bref, la perspective réaffirmée par Lacan définit ceci : avant que Freud délimitât l’inconscient en tant que tel, en commençant à le travailler par le biais des trébuchements et des vacillations de la parole, les confusions et les balbutiements, les oublis, les erreurs – à en tenir compte tout spécialement –, la persistance de souvenirs immotivés, les maladresses, les actes symptomatiques et hasardeux, et bien personne ne l’avait jamais élaboré de la sorte. Cependant Lacan n’est pas d’accord avec l’inconscient freudien pour autant qu’il serait le responsable des effets d’homonymie et de ses conséquences pour la direction de la cure psychanalytique.
En un mot : l’axe homonymie-polysémie dont nous déploierons les composants ci-dessous, travaille tout le temps en fonction de ce « que veulent dire » les signifiants de la parole de l’analysant. Il configure, par conséquent, une clinique fondée sur la recherche de sens multiples, ce qui conduit la psychanalyse vers son absorption dans le domaine de la Sémantique.
À cet égard, il y a lieu de reprendre la référence insérée dans L’insu… à propos de ce que l’on peut obtenir grâce à l’aide du signifiant que nous venons de mentionner. Ce dernier, toujours d’après Lacan, ne parvient qu’à faire résonner le sens. Le sens « tamponne » du fait que « […] c’est plutôt mou ». S’avère ainsi posée une différenciation cruciale entre deux opérations cliniques : l’une consiste à résonner, tandis que l’autre à sonner, enseigne-t-il. Il est vrai qu’en évoquant « ce qui résonne », nous convoquons directement la mémoire. Le but clinique résiderait donc dans la mise en acte du célèbre « faire conscient l’inconscient » (qui a été préconscient). Si l’on s’en tient à cette opération – d’ordre symbolique –, celle-ci nous mène à la rencontre des sens apparemment « perdus », oubliés. Ce serait donc le versant dérivé des postulats freudiens. C’est pourquoi, moyennant l’aide du signifiant, le sens résonne, mais ce qui est ainsi « résonné […] ça ne va pas loin ».
Sans doute – en comprenant ce qui suit comme un point nouveau à souligner, mais non exclusif pour autant – l’analyste doit-il faire sonner. Dans ce sens, la « violence » – telle que l’appelle Lacan – exercée par l’analyste contre l’usage habituel du langage – à la manière de la poésie, bien sûr – pousse non pas à la rencontre de signifiants agrafeurs de sens, mais à l’émission inventive – de la part de l’analysant – de signifiants nouveaux, dé-chaînés. Ce qui est accompagné de sa confusion bénéfique, de sa perplexité, voire de sa dépersonnalisation transitoire face à la chute du sens. C’est précisément à cet égard que Lacan homophonise l’absence de sens, afin d’en rendre compte, en inventant un signifiant nouveau : ab-sens. Nous y reviendrons.
La remise en question du travail réalisé exclusivement dans l’axe du Symbolique – ce à quoi nous avons fait allusion – s’avère absolument primordial. Pourquoi donc ? Parce que cet axe peut aisément faire fonction – dirait Bachelard – d’obstacle épistémologique. Dans quel sens ? Celui de nous empêcher l’appréhension clinique de la singularité de la dernière partie de l’enseignement de Lacan. Comment pourrait donc être redéfini cet axe obstaculisateur en fonction de ses termes intégratifs ? Avançons une première approche : homonymie-polysémie. À présent nous pouvons élargir ses caractéristiques de la sorte : signifiant-homonymie-résonner-polysémie. Voyons ses opposés, pour autant qu’ils soutiennent une praxis du, et avec le, Réel du langage : lettre-homophonie-sonner-ab-sens. Suivant ce dernier versant, le célèbre apophtegme selon lequel « l’inconscient est structuré comme un langage », qui se trouve dans l’épistémè définitoire du « premier » Lacan, est implicitement – voire même explicitement – questionné par le « dernier » Lacan, et entre en crise. (Nous reviendrons également sur ce point.)
Néanmoins, avant d’abandonner cette problématique, nous apprécierons un autre angle sous lequel elle peut être cernée, étant donnée sa transcendance. Pour ce faire nous mettrons une fois de plus l’accent sur Joyce, ou bien sur la manière dont Lacan ponctue, avec une valeur d’apologue, une anecdote vécue par l’irlandais.
On pourra remarquer que le récit suivant souligne aussi bien l’humour acide et moqueur de Joyce que son agir lorsqu’il s’adonne au procédé homonymique. Il est clair que j’inclus ceci à cause de sa valeur de paradigme, et non pour le cultiver au nom d’une impossible « psychanalyse appliquée » de Joyce.
Voici l’anecdote : il est question d’un tableau où l’on voit un lieu appartenant à la ville – importante pour Joyce – de Cork. Quelqu’un arrive et lui demande : « Qu’est-ce que c’est ? » et Joyce de répondre : « C’est Cork ». L’interlocuteur poursuit : « Oui, je sais, je le reconnais, c’est un aspect de la grande place, mais qu’est-ce qui l’encadre ? » et Joyce d’insister : « C’est cork ». À quoi se réfère-t-il à présent ? Au liège (cork) du cadre du tableau. Il y a là un travail d’homonymie, dans la mesure où « ce qui l’encadre » veut dire autre chose. Joyce prend ainsi le vocable, au pied de la lettre. Et bien, ce procédé est l’organisateur du travail réalisé dans son Ulysse. Dans cette œuvre, les chapitres constituent une sorte d’encadrement homonymico-corporel référé à des fonctions ou parties du soma. Il y a lieu de signaler, alors, le rapport de similarité en jeu entre le contenu de ces chapitres et ce qui fait office de cadre de ceux-ci. Néanmoins, ceci n’enlève aucune entité au versant métaphorique, voire longuement allégorique du livre.
Nous pouvons donc penser l’homonymie dans son rapport inéluctable à la similarité caractéristique de l’image, la fixité fascinante propre à celle-ci, son cadre limitant, et la subtile moquerie (guère lointaine de l’acharnement agressivisant de l’autre). C’est ce qu’il découle, à mes yeux, de l’apologue joycéen.
Si nous faisons un pas de plus, nous pourrons affirmer que l’homonymie consiste en un procédé imaginarisant du Symbolique : unitif, globalisateur, tributaire de la jouissance phallique sous sa forme de bavardage. Cependant, l’opératoire psychanalytique ainsi mise en acte ne peut ni ne doit être esquivée ou mise tout à fait de côté. Telle la perspective suggérée – mais non développée – lors de la dernière séance du Séminaire 23, dictée le 11/5/1976.
Revenons à présent à la question de l’homophonie trans-linguistique. C’est en fonction de cet organisateur notionnel que Lacan est en mesure de consolider sa proposition relative à la condition poétique de l’interprétation « juste » (et non pas vraie). Ainsi, met-il l’accent sur un aspect apparemment négligé jusqu’alors : celui de la poésie en tant que véhicule d’une conception du langage qui a cessé de privilégier la Linguistique et d’en dépendre.
Un premier éclaircissement à cet égard consiste à souligner que les modalités incidentielles de l’analyste dans les cures à sa charge sont multiples (bien souvent, ces incidences ont lieu de manière inespérée et imprévisible, au-delà de tout calcul ou anticipation). Or, les dires de l’analyste ne pouvant pas tous mordre ou frôler le Réel cherché, allons-nous pour autant nous borner à travailler – à la manière mélancolisante propre au vaincu résigné – seulement avec le sens ? Certainement pas. D’après Lacan, l’orientation du Réel forclot le sens. Bien vaut alors l’inversion : le sens forclot l’orientation du Réel. Malgré ceci, les deux faits incidentiels – tel que je l’ai dit – ont leur raison d’être dans la cure analytique. Revenons donc à considérer pourquoi le « dernier Lacan » s’appuie-t-il sur la Poétique.
Il est important de remarquer tout d’abord, qu’il ne s’agit guère du « rachat » de la Poétique en tant que discipline littéraire, ni de l’usufruit hypothétique de la poésie pour remplacer le rôle joué à un moment donné par la Linguistique. Cette dernière estompe sa présence hiérarchique, en tous cas, pour laisser la place à ce qu’implique (l’acte de) faire de la poésie. Certes, ceci ne dénote pas pour l’analyste, bien évidemment, l’insolite devoir d’être poète. Ni celui de se proposer l’obtention d’une telle sottise de la part de son analysant. Mais ce dont il s’agit, c’est de défendre un autre rapport de l’analyste avec le langage, c’est-à-dire, d’utiliser un procédé capable de se servir du potentiel de celui-ci, en se passant de la dominance quotidienne centrée sur les associations homonymiques. C’est précisément ce que montre Lacan en acte à travers la modalité d’élocution qu’il adopte à la fin de son enseignement.
Sa plainte apparente concernant le fait de ne pas être « assez poète » est illustrative à cet égard : elle fait partie du Séminaire 24 (15/5/1977) et figure sous un double néologisme : une paronomasie, d’abord – point que nous reprendrons –, et deuxièmement, à travers un mot condensateur : « […] je ne suis pas assez “pouate”, je ne suis pas pouatassez ! » Cette exclamation n’indique pas, à mon avis le regret lors de la reconnaissance d’une irréversible incapacité personnelle, mais un mode indirect de préconiser un marquage de frontières, entre les praxis en question : psychanalyse/poésie. Réitérons-le : dans l’exercice du savoir-faire qui le singularise, un analyste n’est pas – ne peut ni de doit être – un poète. Autrement dit : il n’est, ni ne peut, ni ne doit être assez poète.
Or que se passe-t-il avec la poésie et ses procédés ? Elle attaque la sémantique habituelle, d’où la difficulté de sa lecture par rapport à celle requise par la prose. Elle exige en effet, de travailler avec un facteur de consonance, la rime, distante de l’explication. Par ailleurs, elle a du rythme, de la musique, de la métaphore. C’est ainsi, que l’on entend en poésie, bien entendu, les échos de la lallation.
Ce qui, aux yeux de Lacan, entraîne la conclusion suivante : si l’interprétation est juste, c’est-à-dire si elle a été capable d’éteindre un symptôme, c’est que la vérité en question est de l’ordre poétique. Cette référence nous situe déjà sur une perspective bien différente que celle impliquée par une intervention pédagogique, explicative, compréhensible de l’analyste, autant que l’éventuelle mise en place d’une association polysémique de sa part. Quel est donc le dessein recteur de l’opératoire de l’analyste ? D’éviter le grossissement du symptôme, ce qui surviendra si on fournit à ce dernier plus de sens que ceux qu’il a déjà. D’autre part, l’agir psychanalytique quasi-poétique nous éloigne aussi de toute quête du beau, où s’inscrit pertinemment l’allure littérairement poétique.
Glosons une idée traditionnelle de Lacan : lorsqu’il assure que l’inconscient est structuré comme un langage, ce qui l’intéresse avant tout, c’est la mise en relief que l’on peut faire du comme un. Qu’argue-t-il ainsi ? Son intérêt prévalent sur la structure. La poésie n’est pas régie par cette structure. Elle vise quelque chose de bien différent. Lacan lui-même le signale dans L’insu… en affirmant qu’il a beau être passé par la linguistique, il n’y est pas resté. Il est allé plus loin : vers la Poétique, vers la poésie.
La linguistique s’occupe, en dernier ressort, de l’élucidation et de l’étude de la matrice phonématique. Une langue ne se définit donc pas par la myriade de vocables contenus dans le dictionnaire, mais par ses propres phonèmes. Telle est la base de l’« identité » d’une langue.
Le « dernier Lacan » commence à privilégier, par-dessus cette matrice phonématique composée, dans le domaine indo-européen, de paires d’opposés, la question de la consonance. Il convient de réitérer à ce propos, qu’il s’agit d’un enseignement dont la souche et la portée lui sont définis plus précisément à partir de son rapprochement systématique à la modalité de l’écriture de Joyce. Ainsi, Joyce a-t-il été maître de Lacan. D’où la pertinence de postuler – tel que nous le faisons – une psychanalyse post-joycéenne.
Cette coupure, tel que nous l’avons avancé, aura de grandes conséquences autant dans la théorie que dans la clinique. D’autre part, celle-ci n’a pas à être considérée nécessairement et exclusivement trans-linguistique, « à la Joyce », tel que nous le vérifierons par la suite.
Toujours est-il que, suivant un critère propédeutique, notre point de départ sera l’agir du romancier irlandais. Situons-le de la sorte : il est question de la phonétisation de la lettre en se glissant d’une langue à l’autre, en jouant entre l’une et l’autre. De toute évidence, cela survient hors du sens. Si nous le transposons de façon corrélative dans notre discipline, tout en respectant les différences évidentes, nous dirons : si la phonétisation a lieu hors du sens, elle parvient à extraire la lettre du symptôme névrotique lequel s’avère déterminé par la langue commune.
Nous savons déjà comment Lacan appelle cette absence de sens : ab-sens. Insistons sur cette caractéristique primordiale : nous avons convoqué deux mots homophones. Alors, comment savoir précisément lequel est effectivement cité ? Est-ce absence ou ab-sens ? Pour ce faire, il est indispensable d’écrire le vocable en question, car autrement, son découpage serait impossible. Mieux encore, ceci nous convie à écrire aussi bien un mot que l’autre afin de produire la différenciation en jeu. Mais qu’indique-t-on de la sorte ? Le rapport insoluble présent entre la répétition et la différence. C’est-à-dire : je répète pratiquement le même son, mais les signifiants obtenus sont différents entre eux. Ou lorsque j’ai besoin de différencier, je répète, quand je crois répéter, je différencie. L’on saisit donc combien l’homophonie est-elle solidaire de l’écriture, telle l’homonymie de la polysémie.
Alors, nous plaçant sur le plan de l’ab-sens, du hors sens, Lacan enlève, extrait le symptôme de sa fixité, de sa stagnation déterminante, pour le conduire où ? À la potentialité inventive propre au langage. Mais nous butons en ce point sur un inconvénient : Lacan parle souvent du langage dénotant ainsi la langue, chaque langue. On se souviendra de la dichotomie présente déjà aux temps de Ferdinand de Saussure différenciant langue et parole. Autrement dit, d’une part, l’émission vocalique, le fait de parler et de l’autre, la langue en tant que système symbolique général. Le langage, quant à lui, conçu depuis la perspective phonique, comprendrait l’ensemble de toutes les langues.
Nous visons, en revanche, une différence qui requiert, tel que nous l’avons signalé, de faire appel à l’écrit dont la fonction ne renvoie pas, bien entendu au fait empirique d’écrire, mais à la postulation d’une nouvelle conception concernant l’inconscient. Quelle est-elle ? Celle qui rend compte de celui-ci en tant que système d’écritures. Mais d’écritures non basées sur ce qui relèverait de l’idiomatique. Il s’agit, en effet, d’une écriture où l’on entend les échos de la langue maternelle avant ceux de l’idiome. Ce virage décisif mis en œuvre par le « dernier Lacan », va puiser, à la lumière d’une lecture avertie, chez Freud. Les unités componentielles ne sont plus la parole, mais les mots. D’autre part, ces mots autorisent, permettent et incitent ce qu’implique la potentialité du langage, tel que nous le vérifierons par la suite, en nous centrant sur un autre aspect convergent à celui en question.
Ainsi, dans la Conférence sur le symptôme dictée par Lacan à Genève en 1975, on remarque un terme conformant une autre de ses innombrables trouvailles. Ce dernier fut obtenu, une fois encore, par la méthode du mot-valise. Qu’est-ce qu’un mot-valise ? Il s’agit d’un mot formé moyennant l’emboîtement de deux mots, ce qui devient possible grâce à leur voisinage phonétique ou, du moins, à celui d’une partie significative de ceux-ci. Ainsi, parvient-on à l’invention d’un mot nouveau, ce qui met en acte une synthèse disjonctive fort précise entre eux, selon la caractérisation de G. Deleuze dans sa Logique du sens. Donnons-en un exemple au moyen d’une invention joycéenne : le mot « chaosmos », obtenu à partir de l’union de chaos et cosmos. Bien entendu, outre la remarque que les deux vocables sont opposés – quoiqu’ils cohabitent sans s’annuler et sans rivaliser – il est important de souligner qu’il s’agit du recours réthorique connu sous le nom de paronomasie : le changement d’une seule lettre – répétition, différence – mue catégoriquement le produit. De plus, dans ce cas, on inclus le « h » muet.
En fonction de ce contexte implicite, voyons à présent comment Lacan présente ce qui nous intéresse. Il y dit : « Il est tout à fait vrai que quelque chose ressurgira par la suite dans les rêves, dans toutes sortes de trébuchements, dans toutes sortes de manières de dire, en fonction de la manière dont lalangue a été parlée ainsi qu’entendue par un tel ou un tel dans sa particularité. C’est, si vous me permettez de l’employer pour la première fois, dans ce
motérialisme que réside l’appui de l’inconscient
[5][…] »
Il ne dit donc pas « matérialisme », mais en introduisant précisément le terme mot, il indique, souligne, cerne le matérialisme qui le caractérise. Pourquoi mettre ceci en relief ? Parce que la dernière chose que l’on affirme habituellement d’un mot en est sa condition matérielle ; en effet, comme l’on assimile le plus souvent la matière à l’empirie en brut, le mot est censé avoir une existence « spirituelle ». Toutefois, en nommant le motériel, nous ne sommes plus insérés dans la structure, dans les lois du langage, tel qu’il le formulait dans les premières étapes de son enseignement, mais dans une matérialité dont la force incidentielle dérive du mot lui-même. Et nous voici de nouveau convoqués par la question de la langue maternelle du fait que : lorsque l’on dit mot, cela doit connoter le mot morcelé, défait, dépecé, celui ayant perdu des morceaux – des lettres – sur le chemin, celui qui demeure attaché à un autre en vertu d’une liaison inespérée, inouïe d’ordre phonique, et dont la précision ne s’obtient qu’en l’écrivant. Il ne s’agit point du mot dans son unité préservée, tel que le montre en acte la nomination motérialisme elle-même, laquelle réalise en soi la figure même qu’elle prétend transmettre. Mais de la valeur – incalculable, toujours ouverte – de la paronomasie, qui s’avère privilégiée devant les classiques métaphore et métonymie. Comment fait-on cette déduction ? En suivant, à la ligne près, la modalité d’élocution adoptée par Lacan dans ses derniers Séminaires, où il avance les uns après les autres, ses concepts, en fonction de l’opératoire que nous tâchons d’expliquer. Disons qu’il invente délibérément des néologismes, construit pour ce faire des mots-valise, joue sans arrêt avec la paronomasie, fait remarquer comment doit s’écrire tel ou tel mot, car le son qu’il prononce génère une équivoque délibérée non polysémique. Il n’y a donc pas de substitution, ni de connexion remplaçante, tout étant joué à l’unisson, dans une franche coexistence.
À partir de cette prévalence octroyée au phonique, l’appui mathématique perd, dans l’élaboration de Lacan, l’importance qu’il avait auparavant, en ouvrant la voie à l’événement verbal que nous avons traité. Il s’agit de l’éclatement de l’identité componentielle des mots, du « dommage » bénéfique souffert par ceux-ci lorsqu’ils sont déformés inventivement. Dans ce sens, la lettre n’est plus la lettre mathématique inhérente à la tentative de formalisation précédente, pour autant que c’est à elle d’inaugurer et de commander un autre mode d’atteindre le Réel.
Bref, selon cette modalité, il faudrait extraire la lettre incarnée dans la langue à travers cette torsion, cette (in)flexion, cet « abîmement ».
Observons ce déplacement de Lacan depuis une autre perspective. Nous nous installerons à ces fins dans la période immédiatement précédente à celle du Séminaire L’insu… La première séance de celui-ci eut lieu le 16/11/1976 ; or, deux semaines auparavant, Lacan participa aux Journées sur « Les mathèmes de la psychanalyse », organisées par son École Freudienne. C’est donc là qu’il annonça la thématique qui l’occuperait tout au long de ce Séminaire ; cependant celle-ci en fut réduite, dans ce cadre, à l’explication de ce qu’il appelle l’une-bévue. Et bien cette expression, outre le sens évident qu’elle a en français, s’avère homophonique – par la voie trans-linguistique – de l’allemand Unbewusste, qui est le vocable freudien que nous traduisons par « inconscient ». Par conséquent, opère ici le procédé du jeu où nous reconnaissons Anna O., l’analysant à la condition fétichiste, ainsi que, finalement, l’opératoire prototypique du joycéen Finnegans Wake.
Or, nous savons qu’il régit, dans toute traduction, le principe sémantique du « qu’est-ce que ça veut dire ? ». Il s’agit, à l’occasion, de voir comment donner un sens cohérent, par exemple, en français, à l’énonciation de Freud en allemand. Alors que le renvoi de l’inconscient – en tant qu’insu – à « l’une-bévue » n’est absolument pas une traduction, mais – comme je l’ai dit – une homophonie trans-linguistique entre une-bévue et Unbewusste.
Voyons maintenant comment Lacan argumente son choix comme une alternative valable pour exclure le vocable français « l’inconscient ». Rappelons-le : Freud aurait mal nommé sa découverte, donnant lieu ainsi à tous les malentendus d’ordre homonymique générés à son égard. C’est pourquoi Lacan affirma ceci lors du Discours de clôture respectif : « […] l’Unbewusste qu’il (Freud) appelle ça ! Il a ramassé ça dans le cours d’un nommé Hartmann » – le philosophe romantique allemand – « qui ne savait absolument pas ce qu’il disait, et ça l’a mordu, l’Unbewusste ». Et il précise alors qu’il le traduit, pour son compte, par « […] une sorte d’homophonie » ; après tout – poursuit Lacan – « […] c’est une méthode de traduire comme une autre ! » Ce qui est, sans doute assez discutable, voire même franchement questionnable. S’agit-il, en effet, d’une traduction ?
Voyons comment il décrit sa « méthode ». Il dit à ce sujet : « Supposez que quelqu’un entende le mot
Unbewusste répété 66 fois et qu’il ait ce qu’on appelle une oreille française. Si ça lui est seriné bien sûr, pas avant, il traduira ça par
Une bévue. D’où mon titre, où je me sers du “du” partitif, et je dis qu’il y a de l’une-bévue là-dedans
[6]. »
Nous insistons : pourquoi donne-t-il à cette opération le statut de traduction, même s’il le fait sous cet air de plaisanterie, de boutade ? Pourquoi parle-t-il des 66 répétitions au bout desquelles on finirait par entendre le vocable allemand comme il le dit ? Remarquons, par ailleurs, que le nombre 66 implique en lui-même la répétition du 6. Il indique non seulement la question de la répétition nécessaire pour obtenir la différence, mais le caractère tissulaire de l’inconscient, la qualité en vertu de laquelle celui-ci n’est ni homogène ni harmonieux. Autrement dit : il n’est pas identique à lui-même, et ses éléments componentiels ne le sont pas non plus. En outre, cette répétition adopte la forme de ce qui est propre à la lallation. Pourquoi ? Parce que le nombre 6 – comme une allusion au son – revient dans le 66, tel le « la » dans « la, la ».
C’est pourquoi l’une-bévue a lieu et se dissipe sans arrêt, mais toujours à partir de l’écoute. Elle rend donc compte d’une discontinuité contredisant autant la notion de système que celles d’appareil psychique et de structure. Aussi, l’une-bévue est-elle une écoute « non erronée » de l’Unbewusste allemand et bien plus ajustée que le sémantique « inconscient ».
Lorsque Lacan rédige la
Postface à l’édition de son
Séminaire 11 (1/1/1973), il nomme de manière précise cette nouvelle méthode rectrice pour conceptualiser, écouter et opérer cliniquement. Dans ce sens, il assure que celle-ci – c’est-à-dire, celle de l’écrit « […] comme pas-à-lire […] » – a été introduite par Joyce. Mais il éclaircit aussitôt cela par une précision : ce n’est pas que l’irlandais l’ait introduit, mais
intraduit
[7]. Tel est donc le vocable paronomasique nommant le procédé langagier-scripturaire du « dernier Lacan » : intraduction.
À cet égard il n’est pas vain de rappeler comment Lacan mit en acte ce nouveau principe vertébral de son enseignement en le montrant à partir des titres eux-mêmes des Séminaires précédant L’insu… Ainsi, le 19…, ou pire, fonde son nom sur sa proximité au soupir, propre à la plainte névrotique face à la castration. Le 20, Encore, est homophonique – tel que son auteur l’indique – de en-corps, qui constitue une des modalités de la jouissance. Pour sa part, le 21, Les non-dupes errent est homophonique de Les noms du père. Le Séminaire 22, dont le nom est abrégé par le sigle rsi, Réel, Symbolique, Imaginaire, doit être lu, tel que Lacan le ponctue, également : hérésie. Dans le Séminaire 23, le Sinthome, les jeux homophoniques sont nombreux : saint homme, Saint Thomas et ainsi de suite. Certes, le noyau de ce Séminaire tourne autour du voisinage homophonique entre le vocable du titre et le symptôme, en tant que phénomène paradigmatique des névroses. Mais la prévalence de ce principe s’épanouit de tout son éclat dans le Séminaire 24, où il exercera son effet homophonique d’enseignement à partir des énigmes engendrées par son titre de L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre à – entre autres – L’insuccès de l’Unbewusste c’est l’amour.
Il convient enfin de rappeler que la qualité trans-linguistique ou inter-linguistique de l’homophonie ne constitue pas une condition nécessaire pour réussir son effectuation intraduisible. Ainsi, la plupart des jeux verbaux réalisés par Lacan opèrent au sein de la langue française. C’est pourquoi il n’est plus nécessaire de faire appel à Anna O., ni au patient à la condition fétichiste mentionné par Freud, ni à la tentative de copier le procédé joycéen. Non car cette opératoire est valable à l’intérieur de n’importe quelle langue vis-à-vis d’elle-même, tels un pli ou une courbure lui permettant d’être – au moins – bifide.
Nous allons inclure à présent, afin de mieux préciser notre problématique, une ponctuation relative à un cas de Freud, qui fut possible grâce à une lecture rétro-fondatrice qu’en fit Lacan. J’essaierai par la suite, à mon tour, de formuler un apport supplémentaire, en accord à notre cheminement visant à montrer l’opératoire du scripturaire dans la conception psychanalytique du langage. Ce qui, tel que nous l’avons ponctué, tente de donner sa place à une praxis assise sur le Réel et non sur une pratique qui se borne exclusivement à un Symbolique étendu et généralisé. Et bien, il s’agit du célèbre cas du Petit Hans dont nous relèverons – pour tâcher d’en faire une lecture différente – la fantasmagorie fort connue des deux girafes.
Rappelons-la :
Hans parle à son père et lui dit : « […] Cette nuit il y avait dans la chambre une grande girafe et une girafe chiffonnée […] et je me suis assis sur la girafe chiffonnée
[8]. » Son père, surpris veut savoir de quoi avait l’air cette girafe chiffonnée, alors
Hans prend un bout de papier, le froisse, en fait une sorte de boule et explique : « C’est comme ça qu’elle était chiffonnée. »
Lorsque Lacan se penche sur ce fantasme afin de l’analyser – du fait qu’il ne s’agissait pas d’un rêve – il observe la présence, dans l’original allemand, le mot
zerwutzelte qui est précisément l’adjectif de girafe. À ce sujet, rend-il compte dans le
Séminaire 4 (27/3/1957) que le vocable a été traduit en français « […] comme on a pu ». Cette réflexion, dont la portée est indubitable, a été une fois de plus éliminée dans le dit « établissement » de texte de Lacan
[9]. Ainsi, cette version a-t-elle effacé la vacillation légitime de l’auteur. Pourquoi ? Parce que Lacan semblait préférer traduire le terme allemand au moyen de la locution
roulée en boule, au lieu d’adhérer à la deuxième alternative choisie par la version française du cas, où l’on avait choisi le mot « chiffonnée ». En fait, Lacan transmet un doute et une réflexion se demandant quel vocable serait le plus ajusté pour la traduction.
Toutefois cette précision n’est pas mise en relief ; en revanche la question concernant la difficulté de traduction revêt plus d’importance si l’on croise cette donnée avec son retour dans le Séminaire 9, L’identification. Il y considère (20/12/1961), en effet, le nom utilisé par Hans et le compare au verbe dont il procède comme suit : « Ce verbe, zerwutzeln, qu’on a traduit par chiffonner, n’est pas un verbe tout à fait courant du lexique germanique commun. Si wutzeln s’y trouve, le zerwutzeln n’y est pas. Zerwutzeln veut dire faire une boule. » Quelle est l’importance de cette réflexion apparemment sémantique ou philologique ?
Tout simplement elle rend compte indirectement de la question de l’intraduction, non seulement inter-linguistique – dans sa définition en tant que trans-linguistique –, mais aussi intra-linguistique. Car il est question du démarcage singulier d’un signifiant par rapport à sa présence dans le dictionnaire commun – où, il est important de le remarquer, on ne le trouve point –, démarcage moyennant quoi on parvient à un effet d’enseignement notoire. Il s’agit d’un signifiant nouveau qui ne doit être confondu avec les étranges néologismes des psychotiques, dans la mesure où il est singularisé du fait d’être absent dans le dictionnaire. Mais approfondissons le simili. Qu’est-ce qui métaphorise l’allusion au dictionnaire ? Voyons-le en ces termes : le dictionnaire, c’est l’ensemble des signifiants congelés employés par l’analysant pour nommer sa vie, pour autant qu’ils le représentent. En revanche, un signifiant nouveau – déterminé par un « jeu » de lettres – nomme inventivement, rendant compte de la sorte d’une façon inédite d’expériencier. Mais il s’agit d’une novation qui requiert un travail avec le langage (à être réalisé par l’analyste).
Articulons une autre inflexion découlant du cas Hans : l’enfant s’aperçoit à ce moment-là – lors du récit des girafes – et non pas à un autre moment, que son père prend des notes des dialogues qui s’enfilent dans le journal de l’enfant. Confronté à cette circonstance, le père lui raconte que ce matériel est destiné à un professeur (Freud, bien entendu), qui peut le guérir. Dans ce cas, le passage de « roulée en boule » qui circule de la girafe au papier, n’implique-t-il pas également le trajet vers l’écrit du père, évoqué par Hans comme un troisième élément permettant la circulation de ses dits au-delà de l’endogamie ? L’écriture agit, à cet égard, de façon surprenante et enveloppante. Vérifions-le par les paroles de l’enfant : lorsque son père a l’air perplexe – supposant une réaction similaire du professeur devant l’irréalité impliquée par la girafe chiffonnée –, l’enfant après lui avoir demandé davantage d’explications et de fondements, décide de « s’adresser » à Freud, toujours par le biais de son intermédiaire, et articule ce qui suit : « Dis-lui simplement que je ne sais pas et il ne posera pas de questions ; mais s’il demande ce qu’est la girafe chiffonnée, il peut nous écrire et nous lui écrirons, ou bien nous lui écrivons maintenant, je ne sais pas. » C’est-à-dire que face à la prétention d’appréhender l’insu par la voie de la conscience, Hans affirme de façon contondante, qu’il n’y aura de la sorte aucune question valable (« il ne posera pas de questions »). Il conçoit, en revanche, que le champ de l’écriture facilite un échange capable de combattre l’absence de savoir. Il est clair que l’inter-jeu des trois (à savoir, « il peut nous écrire/nous lui écrirons ») détermine le surgissement de conditions propices à l’apparition d’un signifiant « non sous la main ». En ce point, il n’importe pas de savoir – tel qu’il le précise – qui prend l’initiative, car ce qui intéresse, c’est la réalisation de l’échange en question.
Ce va-et-vient de textes se remarque, en effet, chez Freud moyennant le verbe correspondant : schreiben, « écrire ». Précipitons la conclusion initiale : dans la cure, l’analysant et l’analyste ne font que s’échanger des « écrits ».
L’autre verbe hautement significatif employé par Freud – apparemment ainsi remarqué par Max, le père de
Hans lorsqu’il réfère ce qu’il faisait pour consigner « tous » les faits relatifs à son fils – c’est
notieren, « prendre des notes
[10] ». Il est vrai que le statut de ces deux procédés cliniques diffère complètement. Dans le cas de l’écriture, il s’agit d’une recherche partagée, en aller-retour, accompagnée de la proposition – ouverte – d’invention ; tandis que « prendre des notes » dégrade sa condition en subordonnant sa parole face à celle qui sera prononcée par le Père Idéal-Professeur.
Disons-le ainsi à partir de cet apologue notable : ce qui est enseigné ainsi vise la réussite d’un écrit « chiffonné » dans lequel, bien évidemment, les lettres de l’écrit conventionnel, ont souffert, quant à leur disposition, un sévère déséquilibre, une recomposition évidente… C’est-à-dire que l’on a perdu la linéarité au profit du chiffonnement, du pli, du froissement, enfin, de la courbure ; ce qui donne lieu à une lecture différentielle, novatrice, déconcertante. Il se trouve que le Séminaire 24, sans consigner les chaînons que nous avons tâché d’enfiler ci-dessus, propose carrément à l’analyste un procédé langagier appelé chiffonnage (17/5/1977). Ce procédé implique vis-à-vis de son antécesseur allemand – zerwutzelte – une déviation de la traduction ou plutôt, une emphase sur l’intraduction (rappelons-le : « […] on a traduit comme on a pu »).
Pourquoi mettons-nous l’accent sur ce procédé ? Du fait que celui-ci vise la gestation d’un signifiant « […] qui n’aurait, comme le Réel, aucune espèce de sens ». Ainsi – avance-t-il prudemment dans L’insu… – « […] ça serait peut-être fécond […] ça serait peut-être un moyen, un moyen de sidération, en tout cas ». Il met alors sur le même plan deux modalités opératoires congruentes, à savoir : le fait de se servir d’un mot pour lui donner un usage différent, autre que celui pour lequel il a été fait, et le chiffonnage en question. Il faut préciser, il est vrai, que ce n’est pas parce que ce dernier a lieu sur un écrit qu’il détermine pour autant un produit dont la lecture s’avérera impossible. Bien au contraire, c’est moyennant le chiffonnage que l’on peut obtenir ce que Lacan appelle « effet opératoire » du mot.
Avant de poursuivre dans les considérations relatives au chiffonnage des lettres, j’aimerais inclure une nouvelle ponctuation. Celle-ci cherche à souligner comment la précision lacanienne référée à l’écrit dénivelant, déphasé, anéantissant, sidérant, s’enracine à une figure décisive qui reconnaît au moins une double inscription disciplinaire (ou triple, si l’on inclut la psychanalyse). De quoi s’agit-il ? Du
pli étudié par G. Deleuze pour rendre compte, initialement, de Leibniz et du baroque. Ceci du côté de la philosophie et de l’invention artistique. Mais il y a lieu d’ajouter à cela – depuis le versant de la science, cette fois – la postulation du pli comme une des dites « catastrophes élémentaires ». Cette idée fut avancée par le topologue – ami de Lacan – René Thom, dans le cadre de sa théorie morphogénétique baptisée « des catastrophes ». Le pli – qui est la catastrophe élémentaire la plus simple – écrit la manière dont, sous certaines conditions, un système initialement en équilibre, subit un effet de forte déstabilisation dû à l’action de fortes fluctuations. Par conséquent, celles-ci le poussent à une brusque modification de sa condition, mais ne déterminent pas sa disparition, sa destruction. Il s’agit, bien sûr d’une discontinuité, où même si l’on repère des états intermédiaires entre les points de départ et d’arrivée, aucun de ceux-ci ne s’avère stable. Il est tout de même possible de faire un graphique pour rendre compte de la catastrophe en question
[11].
Nous incorporons donc une nouvelle variable clinique afin d’éviter la prégnance du sens, du résonner, de la mollesse. Ainsi, sur le chemin de la sidération, de l’ab-sens, de l’invention de signifiants nouveaux, s’inscrit la « sonnante » opératoire consistant à chiffonner, ou plier les mots.
Nous nous introduirons à présent dans la dernière des considérations confluentes que nous tenons à développer aujourd’hui.
On peut repérer dans la dixième séance du Séminaire L’insu… – 19/4/1977 – encore une référence implicite de Lacan, qui revêt une importance telle qu’elle nous invite non seulement à l’expliciter mais aussi à l’approfondir. Pourquoi ? Parce qu’il en découle des concepts capables d’enrichir – voire de définir – notre praxis. Voici le paragraphe en question : « Si vous êtes psychanalyste, vous verrez que ces forçages par où un psychanalyste peut faire sonner autre chose que le sens […] ». Le terme approprié est précisément le forçage, puisqu’il représente – selon Lacan – le recours instrumental valable pour l’obtention du sonner en question. Réitérons-le : le point à dépasser cliniquement – mais non pas à dédaigner complètement – est circonscrit par le quatuor signifiant-homonymie-résonner-polysémie. S’y opposent lettre-homophonie-sonner-ab-sens. Et, dans cette seconde tessiture, le forçage est la nomination précise pour rendre compte de l’« opérance effective » de l’analyste.
Mais faisons un bref détour pour contextualiser cette postulation. À ce propos, il y a lieu de remarquer que certains termes ou expressions – l’« intervention de l’analyste », par exemple – deviennent excessivement vagues et omni-compréhensifs. L’expression mentionnée fut proposée, je crois, afin d’élargir le champ circonscrit par le domaine de ce qu’on appelle interprétation, celle-ci étant postulée le plus souvent comme ne cernant que le symbolique. Mais il se trouve que, une fois de plus, non seulement le remède est pire que le mal, mais l’approfondit davantage. Parce qu’il attribue un statut quasiment idéalisé à une opératoire mélangée où habitent, dans des limites imprécises, les conseils, les interdictions, les indications ou les actes (?) insensés – relevant parfois du domaine théâtral – menés à bout par l’analyste au nom de ses « interventions ». Sans doute la ponctuation de Badiou sur les réserves qu’avait Lacan à la fin de son enseignement, à accueillir le vocable « interprétation », est-elle pertinente, ainsi que sa conjecture sur la cause : ce serait dû – par la voie de P. Ricœur – à la manière dont le vocable ouvre les portes à « […] des formes rénovées du discours pieux
[12] ». C’est pourquoi, l’œcuménisme référé à l’herméneutique dont nous avons parlé – qui vise, précisément la quête du sens – situe la psychanalyse – de façon distorsive – comme une des voies disciplinaires aptes à la recherche du sens. Non seulement apte, mais particulièrement « intégrable », sans coupures, discontinuités, ni spécificités propres vis-à-vis de branches du savoir soi-disant proches.
Il faut tenir compte du fait qu’une discipline novatrice se découpe en inventant des termes nouveaux. Toutefois, si elle ne parvient pas à les définir plus ou moins rigoureusement, cette discipline sera forcée d’éclaircir, dans chaque circonstance, depuis quelle perspective elle les situe et considère. Il est vrai que mettre notre efficience – soulignée en tant que praxis du Réel – en termes de forçage, oui : langagier – n’exclut pas l’éventualité de faire appel, pour la direction de la cure, à des opératoires de différente teneur. Soyons donc précis : il s’agit de tâcher de savoir, dans chaque circonstance, pourquoi l’analyste a mis en œuvre une opératoire et non pas une autre. Pourquoi et pourquoi faire.
Bref, il n’est pas question d’adopter une position terroriste ou surmoïque à ce sujet, mais de mettre en relief de façon privilégiée l’orientation marquée par l’enseignement des derniers Séminaires de Lacan quant à la réduction de la houle de sens et l’approche paradoxale en découlant : celle de l’impossible par le biais de l’incidence langagière de l’analyste.
[*]
Roberto Harari, psychanalyste, Argentine.
[1]
J. Breuer, « Estudios sobre la histeria » (co-écrit avec S. Freud), dans S. Freud,
Obras Completas (
O.C.), Amorrortu, Buenos Aires, 1980, t. II, p. 50/52, traduction modifiée.
[2]
S. Freud, « Fetichismo », dans
O.C. (cit.), t. XXI, p. 147.
[3]
J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 830.
[4]
J. Lacan, « Ouverture de la section clinique », dans
Ornicar, 9, Lyse, Paris, 1977, p. 9.
[5]
J. Lacan, « Conférence à Genève sur le symptôme », dans
Le bloc-notes de la psychanalyse, 5, Bruxelles, 1985, p. 5-23.
[6]
J. Lacan, « Discours de clôture », dans
Lettres de l’École freudienne, 21, 1977, p. 507-508.
[7]
J. Lacan,
Le Séminaire, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Livre XI, Paris, Le Seuil, 1973, p. 252.
[8]
S. Freud, « Análisis de la fobia de un niño de cinco años » (El pequeño Hans) », dans
O.C. (cit.), t. X, p. 32.
[9]
J. Lacan, Le Séminaire,
La relation d’objet, Livre IV, Paris, Le Seuil, 1994, p. 263.
[10]
S. Freud,
Analyse der phobie eines fünfjährigen Knaben (« Der kleine Hans »), dans
Studienausgabe, Fischer Verlag, Frankfurt, 1980, Bd. VIII, p. 38.
[11]
R. Thom,
Estabilidad estructural y morfogénesis, Gedisa, Barcelona, 1987, p. 125 et s.
[12]
A. Badiou, « La vérité : forçage et innommable », dans
Conditions, Paris, Le Seuil, 1992, p. 208.