2004
Cliniques méditerranéennes
Vingt ans après
Roland Gori
[*]
L’homme qui emporte l’évidence sur ses épaules
Garde le souvenir des vagues dans les entrepôts de sel.
René Char
Cliniques méditerranéennes a vingt ans. C’est l’âge de raison et celui des bilans. Notre aventure s’est poursuivie grâce à la confiance des auteurs et des lecteurs, au soutien sans cesse renouvelé des éditions érès et en particulier de l’extrême et délicate attention de Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre, et puis au dévouement militant des artisans de la rédaction.
Le premier numéro de
Cliniques méditerranéennes assurait la publication des actes d’un colloque organisé par le
cirpc
[1] les 22 et 23 octobre 1983 et intitulé « Psychose ? ». Outre nos introductions à ce colloque (Roland Gori et Yves Poinso) figurent les interventions de : José Guey, Philippe Gutton, Michèle Grosclaude, Marie-France Bonnet, Jean-Claude Maleval, Jacques Hochmann, Jacques-Alain Miller et Guy-Claude Bruère-Dawson. Ce premier numéro tiré à 500 exemplaires a été épuisé en quelques mois. La revue s’inscrivait dans une logique de publications des travaux du
cirpc, service de recherches commun aux universités d’Aix-Marseille I, Aix-Marseille II, Montpellier III et Nice, en charge d’un
dea et d’une formation doctorale de psychopathologie clinique (1984-1993) ouverte aux psychologues cliniciens et aux psychiatres. Yves Poinso, professeur de psychiatrie, et moi, professeur de psychologie clinique, nous avions conçu ce centre, le
cirpc, et la revue comme des lieux d’accueil des témoignages cliniques et des élaborations théoriques des praticiens de la psychopathologie clinique. Nous avions dans l’amitié l’intime conviction que la psychiatrie et la psychologie clinique partageaient en commun le référentiel de la psychopathologie clinique et se trouvaient sommées de devoir innover en inventant de nouveaux dispositifs praxéologiques aptes à la fois à se référer à la psychanalyse sans pour autant confondre ces pratiques avec celle de la cure psychanalytique. Bref nous consacrions l’existence d’un champ « psy » actuellement visé dans l’amendement Accoyer par l’encadrement législatif des psychothérapies. Nous étions alors convaincus que les psychologues cliniciens et les psychiatres se trouvaient confrontés à des difficultés analogues dès lors que leurs pratiques se voyaient « éclairées » par l’astre de la psychanalyse, qu’ils étaient eux-mêmes en psychanalyse et en formation analytique, mais que leurs conditions d’exercice et d’actualisation de la méthode freudienne procédaient davantage du
sublunaire que du céleste. Après tout nous étions nous-mêmes bien placés dans cette aventure pour offrir à nos étudiants-praticiens-chercheurs ce qui nous avait
manqué. N’est-ce pas cela l’authentique vérité d’un enseignement que d’offrir à l’enseignant « une session de rattrapage » à même de lui permettre de renouer avec ce qu’il a lui-même raté au cours des épreuves de la transmission ?
Nos convictions s’apparentaient sans nul doute à ces « délires partiels et sectorisés » que constituent, selon Lacan, les discours sur la liberté de l’homme qu’il rapproche de la structure des « psychoses sociales ». Mais sans conviction, que peut-on faire ? Sinon dériver dans l’opportunisme pragmatique au gré des vents de la dérision, cette ironie du désespoir, et de la « soumission librement consentie » conceptualisée par mes amis, Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule. Et puis nos convictions surfaient sur l’air du temps : les fils de Freud et de Lacan venaient de manger les raisins verts et ils ne le savaient pas. Ils ne savaient pas encore qu’après des décennies de vindictes et d’injures à l’adresse du « discours universitaire », de la « psychologisation » et de « l’ordre médical », les fils de Freud
déserteraient tous les champs de labeur et d’origine de la psychanalyse. Ils déserteraient tout ce champ de la psychopathologie clinique qui les avaient nourris, dans tous les sens du terme, et qui avaient constitué le site fondamental de la « connaissance tragique », de ce «
pathei mathos » d’Eschyle dont Pierre Fédida devait parler dans le numéro 3 de
Cliniques méditerranéennes. Les caudataires des Suffisances freudiennes et lacaniennes de l’époque n’avaient pas alors mesuré que cette connaissance tragique de la psychopathologie pourrait constituer un jour une chance de survie et de métamorphose de la psychanalyse. La psychopathologie, c’est l’enseignement
dans et par la souffrance. C’est même en quoi la psychopathologie ne peut être qu’
analytique, à la rigueur phénoménologique, mais ne saurait s’attarder à l’ornière des résultats des expertises de comportements dont relèvent les différentes versions du
dsm. Le
dsm n’est qu’un instrument d’expertise des comportements apte à établir un consensus d’experts modulable et compatible avec la définition d’une cible donnée pour une molécule chimique prélevée dans l’arsenal des psychotropes. Point barre. C’est un
compromis idéologique d’experts apte à convenir pour trouver de nouveaux « successeurs » moléculaires à des psychotropes découverts presque par hasard
[2]. Que les psychiatres aient pu par la suite en faire un instrument de diagnostic différentiel auquel ils ont confié le soin de repérer la souffrance psychique ne fait qu’indiquer l’état actuel de désastre et de désertion d’une psychiatrie revenue sous protectorat médical. Seulement, si le désert croît… malheur à celui qui protège le désert, comme disait Zarathoustra. La psychiatrie n’est pas devenue « scientifique », tout bonnement parce qu’elle ne saurait l’être. Du moins tant qu’elle s’inscrit dans une logique de connaissance de ses objets – la folie et la souffrance psychique – en se frayant une voie – la diagnose, disait François Perrier – qui « mène jusqu’aux Mères de l’être, jusqu’au tréfonds le plus intime des choses » pour reprendre l’expression de Nietzsche. Alors bien sûr ce désert-là n’empêchera pas les « invasions barbares » (pour parler comme mon amie Elisabeth Roudinesco) des neurozoologues ou des experts des comportements qui finissent toujours par vous prouver, à la faveur d’un biais rétrospectif, que « le criminel ressemblait déjà à son crime avant même de l’avoir commis » (Michel Foucault). Disons simplement que si à l’heure actuelle nous constatons l’extraordinaire promotion idéologique, de propagande « scientiste » et « affairiste » des expertises de comportements et de leur compatibilité avec la psychiatrie biologique et pharmaceutique, c’est bien parce que
ce désert là de la pensée les psychanalystes et les intellectuels ont pu en partie y participer en
désertant les champs de l’université, des hôpitaux, de la psychologie et du soin. Alors bien sûr Monsieur Michu nous dira que cela n’a pas empêché la psychanalyse de croître dans la culture et le nombre de psychanalystes à l’université d’augmenter (en psychologie surtout). Certes, mais il ne faut pas s’arrêter à l’ornière des résultats : depuis vingt ans nous sommes en petit nombre à cheminer sur une ligne de crête appendue d’une part au versant des exigences de la communauté universitaire et de l’autre à celles spécifiques de la pratique psychanalytique.
On voudra bien me pardonner une passion qui ne se justifie qu’à la mesure des efforts que je lui ai consentie. Au début des années 1980, quand avec mon ami Benjamin Jacobi et quelques grands noms de la psychologie clinique (D. Anzieu, R. Kaës, J. Bergeret, J. Guillaumin, P. Fédida, J. Gagey, etc.), nous avons initié le mouvement dit des « cliniciens », nous avons rencontré sur notre route la force d’inertie de tous les conformismes : conformisme universitaire des psychologues certes, mais aussi et surtout conformisme des divisions sectaires du mouvement freudien qui cultivait le narcissisme des petites différences (sociétales). Ne nous y trompons pas, ce sont les mêmes conformismes que nous verrons surgir dans le traitement des questions posées par l’amendement Accoyer. Or le débat que le vote précipité de cet amendement a suscité constitue une chance extraordinaire pour la psychanalyse, pour sa transmission et ses enseignements, pour la communauté freudienne, pour la psychopathologie à l’université. Sachons nous réunir sur ce qui nous divisait alors même que nous nous sommes si souvent divisés sur ce qui nous réunissait. Comme le lecteur pourra le constater : vingt ans après c’est toujours pour moi l’intranquillité. La situation de la psychanalyse dans la culture est peut-être plus difficile, encore que… Mais l’urgence à devoir traiter la souffrance psychique au quotidien, à devoir accueillir ce reste hétérologique des médecines technoscientifiques sous le motif de l’éthique ou le prétexte du soin psychique, me semble réserver encore à la psychanalyse un bel avenir. À condition que les psychanalystes ne le lui gâchent pas… L’instrumentation de la vie psychique, l’outillage des désordres mentaux, innervent les rapports Cléry-Melin et Allilaire-Pichot lesquels encadrent le Plan de santé mentale. Ici sont nos véritables adversaires qui trouveront bien chez certains psychologues travestis en « officiers de santé mentale » les alliés aptes à consacrer « la condition de l’homme moderne » (H. Arendt) et sa mise sous tutelle par les discours « scientistes » et « religieux ». Là pousse le déshumain : sur les ruines de la singularité du sujet désavoué et sur l’espace politique anéanti.
Ce bilan éclaire toujours davantage et rétrospectivement encore plus nos convictions : il y a en France une
authentique communauté freudienne qui vit socialement dans la division mais habite dans et par un certain type de rapport éthique à l’inconscient, dans et par la mise en œuvre d’une méthode dans une pratique qui opère par le transfert et son analyse déduit de l’efficacité symbolique de la parole, dans et par une précession de la clinique sur les échafaudages de la théorie. Il faudrait une
reconnaissance politique de cette force dans l’espace public et en particulier universitaire et hospitalier. La médecine la plus sophistiquée, la plus techno-scientifique, sécrète toujours davantage la nécessité d’accueillir et de traiter ce
reste auquel s’adosse son dispositif : l’appel du malade et la mission aléatoire du médecin de prendre en charge la détresse et la souffrance. Je ne sais pas si la psychiatrie reviendra indemne des limbes de la neurozoologie, de la « petite biologie » (P. Pignarre), de la « petite psychologie » dont ont besoin les délégués médicaux pour vendre des psychotropes. Mais je suis certain que la
médecine authentiquement hippocratique, n’aura de cesse dans les années à venir de solliciter la psychanalyse. À nous de ne pas la décevoir, faute de quoi nous laisserions la place et la fonction éthiques à des techniciens de l’éthique, biotechniciens, à même de feindre de combler les vides laissés par les retraits du politique et l’anéantissement des espaces d’intersubjectivité. Sans pouvoir combler ces vides, les techniciens de l’éthique ne feraient qu’imposer aux gens des rituels et des stéréotypes verbaux qui les distrairaient de ces vides : voir le fameux « il est indispensable de faire son deuil », et « voilà comment faire si vous êtes malins
[3] »… C’est aussi rétroactivement ce choix qui nous a conduit à
diversifier les champs où opère la méthode freudienne sans les confondre pour autant : la « psychanalyse hors cure » (n° 62), « la psychanalyse à l’hôpital » (n° 61), la « psychopathologie du travail » (n° 66), « les homosexualités aujourd’hui : un défi pour la psychanalyse ? » (n° 65), etc. Nous continuerons sur cette voie.
La psychopathologie clinique de la vie ordinaire demeure le champ privilégié où se regroupent les cliniciens qui œuvrent par la méthode freudienne au sein de dispositifs nouveaux qui les contraignent à inventer. Cela suppose toujours davantage d’exigence et de rigueur pour pouvoir rendre compte d’une démarche, d’une heuristique qui doit dans le social justifier sa logique et légitimer sa rationalité. Les pères ont mangé le raisin vert et les dents des enfants que nous sommes sont gâtées, il est possible que l’on ne nous fasse plus avaler n’importe quoi dans la magie des incantations et des animismes du sexe ou du signifiant. Et c’est bien ainsi. Une recherche sans clinique est vide mais une clinique sans recherche est aveugle.
La
deuxième conviction que nous partagions avec Yves Poinso et quelques autres procède de notre confiance et, pourquoi ne pas le dire, de notre amour pour l’université, l’
alma mater. Nous demeurons convaincus qu’il faut rester et travailler à l’université dont les exigences ne paraissent incompatibles avec la psychanalyse qu’à première vue. Bien sûr ce n’est pas facile. Je me souviendrai toute ma vie de mon désespoir lorsqu’un commando bureaucratique de la « discipline » psychologie est descendu de Paris pour nous « expertiser ». Qu’avaient donc produit ces « braves gens » pour nous « évaluer » ? J’ai pu me rendre compte ultérieurement que nombre d’« experts » n’appliquaient pas toujours à eux-mêmes ce qu’ils exigeaient des autres… Ce jour-là, la lune était noire, le verdict des « petits juges » est tombé : « Votre revue est condamnée, c’est de l’auto-publication, vous ne devez plus publier vos doctorants dans votre propre revue sinon ils sont “foutus”. » Qui étaient-ils ceux-là, certains n’avaient jamais vu de près un malade et d’autres avaient une notoriété qui n’avait pas dû dépasser le cercle restreint de ce que mon ami Jean-Léon Beauvois appelle la
nomenklatura de la psychologie ! Comment ne pas penser à eux en lisant ces propos de Pierre Joliot, professeur au Collège de France et membre de l’Académie des sciences : « L’efficacité de toute structure de recherche repose avant tout sur la qualité de l’évaluation des individus, des équipes et des programmes. Les méthodes d’évaluation doivent s’adapter aux spécificités respectives de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée. […] Cependant, je ne partage pas l’optimisme de mes collègues quant à la capacité de notre communauté d’évaluer ce qui est nouveau. Je ne suis pas opposé à une conception élitiste de la science, mais il faut avoir conscience que ce sont les élites elles-mêmes qui se définissent comme telles. Elles trouvent dans l’évaluation un moyen efficace pour perdurer et conforter leur pouvoir. Les élites peuvent ainsi se reproduire à l’identique, en amplifiant et en pérennisant par là même les effets de mode
[4]. »
Nous venions à peine de signer un contrat d’édition avec érès et voilà qu’une poignée de thuriféraires du scientisme, de tayloriens de la pratique scientifique, nous condamnait à mort. Je venais d’apprendre dans la foulée de cette normalisation, de cette uniformisation, de cette homogénéisation, des supports de publication de la psychologie, que la revue
Adolescence avait été expertisée péjorativement comme « revue de laboratoire » et promise au même sort ! Il nous fallait donc
publier scientifiquement, autrement dit publier comme on le fait lorsqu’on pense selon les normes de l’
apa ou périr. La chose est connue depuis longtemps dans la culture scientifique nord-américaine et l’Europe a parfois incliné à devoir recycler les surplus américains. La psychologie clinique n’a jamais manqué de
carpet-baggers, cliniciens repentis ou psychanalystes renégats, prompts à se faire une nouvelle virginité scientifique sur le dos de ceux qu’ils viennent de trahir
[5].
Nous nous sommes alors mis au travail. Nous avons du revoir nos modes de fonctionnement, d’expertise des articles en double aveugle, d’exigences formelles des publications… Certains amis nous ont quittés, certains lecteurs aussi. Nos adversaires nous ont été indispensables dans cette œuvre du « sauvetage » de la revue. Et je les en remercie sincèrement. Ils ont été pour moi le révélateur d’un changement dans la culture et d’un malaise dans la civilisation psychanalytique. Ils ont été aussi des opérateurs d’un réveil d’une sieste paresseuse de la psychanalyse endormie à l’ombre portée des enchantements qu’elle avait su produire dans l’opinion. Après tout, nous nous trouvions sommés de devoir répondre à la question de savoir ce qui pouvait différencier notre démarche clinique de l’idéologie et devoir ainsi la situer par rapport aux autres modes de connaissance. Reconnaissons-le, le discours psychanalytique s’était parfois dangereusement rapproché de la folk-psychology lorsqu’il inclinait vers cet état paresseux du savoir qu’après Canguilhem on appelle une « idéologie scientifique ».
Depuis plus de douze ans, je travaille avec Marie-José Del Volgo ces questions épistémologiques et
Cliniques méditerranéennes leur a consacré plusieurs numéros
[6]. Disons-le une fois pour toutes, sans le dévouement, l’audace, le travail acharné de Marie-José la revue aurait cessé d’exister. Non seulement par le travail quotidien qu’une revue requiert, mais aussi et encore par la stimulation et l’incitation à devoir
problématiser la place d’une publication située à l’interface des contraintes de la communauté universitaire, des exigences de la psychanalyse et des spécificités de l’écriture. Marie-José m’a permis de
mettre en forme scientifique une revue de psychopathologie clinique et de psychanalyse. Et la forme, c’est le fond en surface. Nous avons pu bénéficier de ses connaissances approfondies des revues de
sciences acquises au cours de ses études de physiologiste (médicales et scientifiques). Le travail n’a pas consisté seulement à
formater pour satisfaire les critères de l’expertise. Une telle opération ne produit que du
conformisme, degré zéro des discours totalitaires, produit de la passion haineuse. Le travail de forme a été un travail de fond : comment tenir notre cap – psychanalyse
et université – alors que les cartes de navigation avaient changé ? Beaucoup de collègues, d’amis nous y ont aidé. Ceux du début de l’aventure bien sûr, Marie-France Bonnet, Benjamin Jacobi et Jean-Jacques Rassial. D’autres sont venus nous rejoindre, Philippe Lévy, Danièle Brun, François Pommier, Christian Hoffmann, Yves Clot, Elisabeth Roudinesco, etc., au premier rang desquels Pierre Fédida qui nous a soutenus. Et puis il y a eu les collègues et les amis du
cnu – au premier rang desquels mon ami Christian Guillevic qui en a assumé la présidence – qui m’ont aidé à comprendre
de l’intérieur comment des critères
formels pouvaient s’imposer au moment de l’expertise. C’est cela le difficile, comment éviter que la nécessaire mise en forme ne se dégrade en conformité ? De cela aussi j’ai fait et traversé l’expérience. Mes discussions avec Jean-Léon Beauvois, Jean-Paul Caverni, Jean-Marc Fabre, Daniel Gaonac’h, Jean-Emile Gombert, André Sirota etc., m’ont aidé.
Au moment de conclure, je pense à un travail de Pierre Le Coz
[7] sur l’information dans lequel il rappelle que le verbe « in-former » apparaît pour la première fois sous la plume d’Aristote avec le sens d’un
acte qui donne forme à une «
matière » – le bois de l’ébéniste – qui est déjà là, présence et puissance à la fois. Laissons pour une fois de côté les problèmes épistémologiques et ontologiques que posent cette analogie définissant un être-là avant son dire et attardons-nous seulement sur la promotion qu’elle induit
de la parole et de l’écrit élevé à la dignité d’un objet d’artisan ou d’artiste. La mise en forme « scientifique » de la revue n’a pas seulement modifié son apparence, elle nous a contraint à travailler en profondeur sa structure et celle des articles qui la composent. On parle très justement de « littérature scientifique » et les chercheurs méconnaissent leur dette à l’endroit de la lettre. On oublie trop souvent le critère esthétique des théories (Schrödinger).
N’ai-je pas déjà dit que nos adversaires avaient été irremplaçables ? Mais pour que leur action ne puisse faire œuvre de mort, encore fallait-il qu’elle soit contenue par l’amour et l’amitié. Mais qui a dit que nous en manquions ? Vingt ans après je feuillette le panorama des 68 numéros parus et j’éprouve une indéniable satisfaction à la lecture des grands noms de la psychopathologie et de la psychanalyse et des articles qu’ils nous ont confiés. On y trouve dés le début non seulement les « valeurs sûres » (les fondateurs de la psychologie clinique et les « grands » psychanalystes) mais aussi des noms encore obscurs à l’époque qui allaient dans la décennie suivante « éclairer » la discipline. Fait troublant : avant ou après la mise sous expertise de la revue, les textes me paraissent de qualité et j’éprouve une profonde gratitude envers tous ceux qui nous ont fait confiance. Eros toujours contre Thanatos.
On voudra bien excuser le ton passionné de ce prologue en considérant qu’il appartient de pied en cap au thème de ce numéro 69 de Cliniques méditerranéennes intitulé « amour, passion, transfert ». Pour ceux qui revendiqueraient une logique des faits – ignorants que pour les faits il n’y a pas de représentants possibles aux dires mêmes de Wittgenstein – rappelons avec Nietzsche que : « Le problème n’est pas de savoir comment l’erreur est possible, mais comment une vérité quelconque est possible, malgré la fausseté foncière de toute connaissance. »
[*]
Roland Gori, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille I.
[1]
Centre inter-régional de recherche en psychopathologie clinique.
[2]
Cf. Edouard Zarifian,
Les jardiniers de la folie, Paris, Odile Jacob, 1990 ; Philippe Pignarre,
Le grand secret de l’industrie pharmaceutique, Paris, La Découverte, 2003.
[3]
Cf. Jean-Léon Beauvois, Robert-Vincent Joule,
La soumission librement consentie, Paris,
puf, 1998.
[4]
Pierre Joliot,
La recherche passionnément, Paris, Odile Jacob, 2001, p. 61-63.
[5]
Selon mon ami Jean-Léon Beauvois, on gagnerait à distinguer ici épistémologie et professionnalité imposée par les thuriféraires des normes de pratiques scientifiques qui nous soumettent au modèle américain.
[6]
« Popper, la science et la psychanalyse » (n° 41/42) ; « Transmettre, enseigner la psychanalyse » (n° 45/46) ; « Psychanalyse et langage » (n° 68), etc.
[7]
Pierre Le Coz, « L’information médicale et le point de vue philosophique »,
Archives de pédiatrie, à paraître 2004.