2004
Cliniques méditerranéennes
Sarah et les camps : approches du masochisme
[*]
Prado de Oliveira
[**]
Les études de Freud au sujet du masochisme sont peu fiables, car elles ont toujours été prises dans ses rapports compliqués avec ses enfants et, notamment, avec sa « fille-Anna », comme il écrit à Lou Andréas-Salomé. Cette fille signe son nom, pour sa part, « Annafreud », d’un « freud » qui devient objet « a », alors qu’il l’a, lui-même, assimilée à ses cigares.
Que nous soyons nés avec une grande capacité à la souffrance est une évidence rendue plus poignante du fait que nous survivons à beaucoup de situations intolérables.
Mais la douleur, elle aussi, a une histoire : en tant que douleur des peuples et douleur individuelle, transmise par la famille ou les groupes humains. C’est ce que je montre ici, à travers l’histoire d’une analyse singulière.
Nous pouvons très vite acquérir une prédilection envers la souffrance, à défaut de pouvoir survivre autrement avec l’histoire de nos ancêtres.
Mots-clés :
douleur, masochisme, transmission, survivre, nazisme.
Freud’s studies on masochism are dubious, for they were too much entangled with the complicated history he had with his children and mainly with his « daughter-Anna », as he writes to Lou Andréas-Salomé. This daughter signed her name, in private, « Annafreud », turning the name of Freud into her own part object, whereas her father assimilates her with his cigars.
It is evident that we are born with a great capacity for suffering, which is underlined by the fact that we survive many unbearable conditions and situations.
But pain has a history : as pain suffered by nations and in an individual way, transmitted by families and human groups. This is what I set forth here, through the history of a particular analysis.
We may very quickly develop a taste for suffering if we cannot survive in other ways the history of our ancestors.
Keywords :
pain, masochism, transmission, surviving, nazism.
Parmi les domaines où il est difficile de suivre Freud, il y en a un de particulier : celui du masochisme. Outre les difficultés qui lui sont propres, Freud y est impliqué personnellement au plus profond de son être à trois titres : sa relation au tabac, sa relation à sa fille, sa relation à sa mort, qu’il lui arrive de confondre.
« Ma “fille-Anna” me manque beaucoup aussi… Il y a longtemps que je la plains d’être encore chez ses vieux… Mais, d’autre part, si elle devait vraiment s’en aller, je me sentirais aussi appauvri que je le suis en ce moment, par exemple, ou qu’il fallait renoncer à fumer. […] À cause de tous ces conflits insolubles, il est bon que la vie prenne fin quelque jour [1]. »
À cause de toutes ces assimilations, il est difficile de suivre Freud dans ses propos sur le sadisme et le masochisme à partir de 1918, année où il commence l’analyse de sa fille, qui dure trois ans et qui est reprise en 1924
[2]. Il l’est d’autant plus à la lumière du mémoire d’Anna Freud pour devenir membre de la Société psychanalytique de Vienne, qui porte sur ses fantasmes sadomasochistes, en dernière instance par rapport à son père.
Par exemple, l’incroyable pirouette de Freud dans son texte sur le problème économique du masochisme, quand, après avoir affirmé qu’il s’appuie exclusivement sur des sujets masculins pour avancer ses thèses, il finit par considérer le masochisme comme féminin et infantile,
par définition
[3].
Reik, l’un des analystes les plus créatifs qui fût, se démarque très tôt : « La théorie de Freud et mon opinion personnelle ». Qu’il développe : « La passivité peut être aisément associée à la sexualité féminine, mais la souffrance, le désir d’être ligoté ou battu, humilié, n’appartiennent pas à la sexualité normale de la femme. » Et, plus loin, après critiquer sévèrement Nacht et les analystes femmes qui soutiennent que le masochisme est inhérent à la féminité : « […] la question de savoir si la femme est plus ou moins masochiste que l’homme peut être décidée rapidement. Dans ce sens-là [celui de la perversion] la femme est certainement moins masochiste
[4]. »
Lacan reprend les thèses de Reik et les élargit de manière constante dans sa critique de Freud sur ce point : ni l’enfant ni la femme n’ont de fantasmes masochiques en tant que tels du simple fait de leur qualité (1958) ; le masochisme féminin est un fantasme masculin (1964)
[5], bien que dans le premier de ces séminaires, le fait qu’il ne s’agit pas de la ou des filles, mais d’Anna, semble assez négligé.
Il n’y a pas d’étude des articulations théoriques proposées par Freud dans ses textes sur le masochisme qui puisse ignorer qu’
On bat un enfant est un texte isomorphe à celui de la « fille-Anna » sur les fantasmes de fustigation et les rêves diurnes
[6]. Les textes de la fille et celui du père sont si proches que de vouloir les séparer équivaut à séparer Freud du tabac ou le nom du prénom quand Anna signe « annafreud ». Par exemple, Assoun, un des rares auteurs attentifs à la présence d’Anna sur la scène de l’élaboration de la théorie du masochisme, lui attribue une place dans la « posthistoire du fantasme masochiste », alors que, tout au contraire, Anna se trouve bien dans la préhistoire des thèses de son père à ce sujet
[7]. C’est son analyse personnelle qui inspire Freud dans la rédaction de son texte sur les enfants battus.
Cependant, peu d’éléments existent portant sur des propositions d’approche métapsychologique du masochisme. L’effort de Freud pour établir une division entre masochisme primaire et secondaire, et, ensuite, pour relier masochisme et pulsion de mort, constituent, certes, des tentatives d’application de la métapsychologie, mais assez discutables.
Un aspect de mon expérience auprès des patients masochistes est que la violence faite aux femmes et aux hommes, au-delà du mal actualisé, retentit sur les générations suivantes. La souffrance des uns, à défaut d’être racontée et partagée, peut devenir masochisme et destruction. Les parcours des signifiants, ici ceux liés à la violence, au mal et à la douleur, leurs transformations, les mouvements qui les animent, viennent fonder le masochisme, bien au-delà de son aspect érogène.
J’expose un cas clinique avec la visée de discuter ces dernières propositions.
Sarah demande une reprise d’analyse, ayant déjà fait deux expériences psychanalytiques. Cette situation ne me réjouit pas. Je lui dis que je ne vois pas de raison pour laquelle je réussirais là où d’autres avaient fait moins bien. Je lui demande si elle, pour sa part, en voit. Elle dit qu’elle en a le sentiment, qu’elle a lu par hasard des articles que j’ai écrits, elle sait que je parle différentes langues, elle peut avoir envie de changer de langues. Pour sa part, elle me demande si j’ai quelque chose contre le fait de la laisser suivre son intuition. Après tout, elle est une patiente comme une autre et, pour moi, c’est mon travail.
Pour les séances, c’est compliqué. Elle peut garantir être présente à deux, mais les deux autres ? Nous convenons de trois séances par semaine, dont une avec un horaire mobile. Elle s’engage à m’appeler pour me communiquer ses horaires de la semaine. Sans que ce soit une pratique généralisée, j’ai suivi quelques patients aux horaires mobiles : des journalistes internationaux, des informaticiens de haut niveau, des gens qui n’habitent pas Paris et qui y viennent pour leurs séances, des diplomates. Ce ne sont pas des gens qui peuvent garantir une absolue stabilité de leur emploi du temps. Une disponibilité horaire accrue implique différentes mesures pour pallier aux difficultés que ces variations imposent. Je l’explique aux patients. La perlaboration de cette situation est, elle-même, riche de sens. En tout cas, je ne considère pas que la stabilité du lieu ou du dispositif de la séance soient des éléments indispensables de la cure ou du cadre. Mon expérience montre que la psychanalyse est avant tout effort de pensée et d’imagination, d’attention et de sensibilité aux jeux du transfert de part et d’autre. Les affirmations selon lesquelles Freud n’aurait jamais remis en question le cadre, malgré ses fréquents changements de théorie, sont des fabulations idéologiques. Freud a changé de cadre au fur et à mesure de l’évolution de sa pratique : visites à domicile pour ses premières patientes, promenades dans les bois ou les montagnes pour ses élèves, articulation entre divan et travail de traduction pour Strachey et même conjonction de paternité et travail analytique, pour Anna
[8]. En vérité, une évaluation historique du cadre manque cruellement.
D’une beauté discrète, Sarah a 40 ans. Hôtesse de l’air sur une ligne internationale, elle ne peut pas toujours être présente à la maison pour garder son plus jeune enfant. Sa grande fille, Rachel, demi-sœur de son fils, Salomon, pouvait l’aider mais elle avait déjà sa vie. Sarah ne voulait pas trop la déranger ; ses précédentes analyses l’avaient aidée à le comprendre. Les amies pouvaient l’aider aussi ou les parents des collègues de son fils, mais ce n’étaient pas de véritables solutions. Ses parents vivaient loin, dans une autre ville et ne pouvaient pas l’aider.
Juifs, d’origine ashkénaze pour son père et séfarade pour sa mère, ils n’ont jamais accepté qu’elle partage son intimité avec des goys. Ils n’ont repris le contact avec elle qu’après sa séparation d’avec cet homme. Sa sœur et son frère, dont elle est l’aînée, habitent eux aussi dans d’autres villes et, d’ailleurs, elle ne s’entend pas avec eux non plus. La seule solution a été d’engager un baby-sitter de 18 ans, un étudiant qui commençait ses études universitaires et avait besoin d’une chambre à Paris.
Elle lui payait un salaire, à Jean, et le lui paye toujours, d’ailleurs, « c’est normal. » Elle lui offre une chambre à un autre étage que le sien et il peut se servir dans le frigidaire. Elle était très satisfaite de lui et elle l’est toujours, d’ailleurs. Il accompagne son fils à l’école, va le chercher, fait couler son bain, lui donne son goûter, reste jouer avec lui et il garde toujours ces responsabilités, d’ailleurs. Quand elle rentre tard, il l’attend. Ils font de la conversation, toujours amusante, agréable et intelligente. Il se rend même aux réunions de coordination entre les enseignants et les parents.
Elle ne sait plus comment c’est venu. Un soir, elle était rentrée plus tard. Il était là. Une de ses amies l’avait narguée lui disant que maintenant elle avait à nouveau deux hommes à la maison. Elle n’avait jamais pensé à son fils comme à un homme. C’est un petit garçon, son Salomon. Et son père, Abbi, est si peu présent. En revanche, la remarque de son amie l’a surprise. Jean est un homme, oui. Et elle a commencé à le regarder autrement, à penser autrement à lui, à rêver de lui. Il a dû s’en apercevoir. Il se rasait, il laissait sa chemise déboutonnée. « Les hommes, quand ils le veulent, sont pires que les femmes, » s’exclame-t-elle. « En quoi ? », je lui demande. « En séduction », elle répond. Parfois je lui pose une question sans souci particulier, juste une précision, histoire de me rendre présent, d’atténuer une angoisse ou une agressivité que je sens monter de trop et déranger nos libres associations.
C’est elle qui a pris l’initiative. Salomon était au lit, il dormait déjà. Jean allait partir, elle l’a retenu. Ils se sont assis, elle l’a interrogé sur ses études. Il lui parlait avec son accent chantant, provençal. Tant de plaisir, une musique. Elle lui a pris la main, il ne l’a pas retirée. Elle l’a embrassé, il l’a caressée. Et, puis, le voilà dans son lit. Elle était folle de joie.
« Folle », c’est bien le cas de le dire, je dis, elle le dit. C’est comme si elle n’avait jamais connu d’homme auparavant. « Le corps de Jean, c’est un délire », je propose. Elle accepte. Ça dure depuis trois ans. Jean est fou amoureux d’elle, qui ne veut pas que Salomon le sache. Elle a honte d’imaginer que des amis puissent les voir seuls, dans les restaurants ou au cinéma. Elle n’en peut plus ! Jean, lui, oui. Il dit que rien n’est aussi important que leur amour. Comment faire ?
La première année de l’analyse de Sarah porte sur ses difficultés avec Jean. Il insiste, il devient exigeant, il veut apparaître comme son homme. Elle a peur de cette situation, elle ne veut pas paraître rivaliser avec sa fille, qui s’entend bien avec Jean. Puis, elle se sent vieille, il est si jeune. Il lui répète à satiété que cela n’a aucune importance. Elle ne le croit pas et devient jalouse – « et ses copines, à la fac ? Est-ce qu’elles sont jolies ? Est-ce qu’elles ont des plus belles fesses que les miennes ? » Elle lui fait des scènes. Elle ne veut pas se montrer comme sa femme et, pourtant, elle le jalouse, elle ne veut pas rester pour de bon avec lui et ne veut pas qu’il parte. De travail de nuit, elle l’appelle tard, à toute heure, pour avoir des nouvelles de Salomon, prétend-elle, mais en vérité pour vérifier qu’il est disponible, qu’il n’est pas avec quelqu’un d’autre. « Quelqu’une », je précise. Elle accepte. La jalousie excessive n’est ici qu’un des éléments de la carence du nom-du-père.
Et le père de Salomon, Abbi, justement ? Il ne verse jamais ses pensions. Au contraire. Il n’a jamais d’argent, il lui demande de lui en prêter, et elle lui en donne. Il vit de rien, seul dans une chambre, elle ne veut pas que l’image du père soit dévalorisée, elle ne veut pas que son fils ait un père qui habite chez des copains. Pour les vacances, quand il doit prendre Salomon avec lui, c’est elle qui offre les billets d’avion. Il amène son fils auprès de ses grands-parents. Il est fier de son fils, malgré tout. Sa profession : apprendre de la musique aux enfants. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle l’a choisi.
Sarah avait pensé qu’un homme comme ça serait sans doute un excellent père. Il aimait les enfants et il savait se faire aimer d’eux. Et Rachel semblait l’aimer aussi, d’autant plus qu’elle a si peu connu son propre père. Quand je lui demande qu’est-ce que ce père est devenu, sans trop appuyer ma question, sa réponse est encore plus vague, juste un souffle, elle fait la moue. « Ah, celui-là… » Elle ne poursuit pas, je n’insiste pas.
Plus tard, je saurai : pendant longtemps Sarah discrètement me testait, vérifiait ma capacité d’accueil et de penser avec elle.
Un changement important se produit lorsqu’elle m’annonce qu’elle veut me poser une question. « Est-ce que vous croyez que je dois dire à Salomon que son père a eu des relations incestueuses avec sa demi-sœur et que c’est pour cela que je me suis séparée de lui ? » La panique impose le silence, interdit la compréhension. Le métier d’analyste, souvent : savoir attendre. « C’est Rachel qui me l’a dit. J’ai interrogé son beau-père. Il a gardé le silence. J’ai exigé qu’il s’excuse auprès d’elle. Il n’a rien fait. Je lui ai dit que je me séparerais de lui, s’il campait dans son mutisme. Il n’a pas réagit. »
Ma surprise vient de ce que jusqu’alors je comprenais son aventure avec Jean en tant qu’effort d’élaboration œdipienne : désir de son fils, rivalité avec sa fille. Maintenant, un autre élément apparaît, plus dangereux : identification narcissique avec son ancien compagnon. Comme lui, elle « abuserait » d’un jeune homme consentant et même ravi d’être « abusé » de la sorte. Son ravissement à lui pourtant ne lui enlève pas son sentiment de culpabilité à elle. Et, avec l’identification narcissique, se profile le fantasme des relations incestueuses homosexuelles avec sa fille.
Dans son transfert, elle exprime son désarroi et son désespoir devant la possibilité d’un démantèlement de sa pensée qui l’amènent à coller à moi au moyen d’une question apparemment bénigne, mais qui cache la rupture de la libre association et m’empêche de garder mon attention indifférente. Mon silence. Je lui parle. Je lui dis que, sans doute, la situation est extrêmement délicate. Je pense aussi qu’il ne suffit pas d’énoncer l’évidence. De manière à essayer d’infiltrer l’identification narcissique avec du symbolique, je me suis dit plus tard, je lui ai dit alors : « Abbi, Jean, Salomon, nous allons bien voir comment nos pensées suivent leurs cours. Sans oublier « celui-là », bien sûr. » – « Vous voulez parler de qui ? », sursaute-t-elle, sensible. « Du père disparu », j’ajoute. « De celui de Rachel ? » – elle insiste. Elle m’a compris.
Une autre grande séquence d’analyse commence, où il est question de son rapport à sa fille. Rachel lui en avait voulu, au début, quand elle lui avait annoncé que ce nouvel homme serait son beau-père. Sa fille protestait : « Ce n’est pas juste ! C’est moi toute seule qui l’ai découvert ! Il est à moi ! » Elle avait crié, hurlé, pleuré. Sarah avait dû l’apaiser, lui faire des promesses et, même, cela n’avait pas suffit. Celle a été une période d’enfer.
Mais dans quelle mesure Sarah n’a-t-elle pas été responsable des abus sexuels de son ancien compagnon, ne lui avait-elle pas offert sa fille comme dédommagement de ses absences ? Questions qui la torturent. Car Sarah avait déjà commencé à travailler comme hôtesse de l’air. Déjà, elle laissait ce couple, c’est-à-dire, sa fille et son beau-père, souvent seuls. Et, déjà depuis toujours, elle imaginait que « ça pourrait se passer », que « des choses pourraient se produire » entre eux. Le « ça » produit en effet « des choses ». De mon point de vue, ce n’étaient pas des « choses », mais des relations, des signifiants, pour tout dire.
Sa fille le lui avait dit, mais elle ne voulait pas la croire et trouvait toute sorte d’explications à son compagnon. Il a fallu que Rachel insiste et qu’elle dise à sa mère, pour être crue, à quelle heure celle-ci devait revenir à la maison, après s’être absentée, pour constater ses dires. Elles avaient organisé un guet-apens, justifié peut-être, pour dévoiler cet homme.
« Et le désir ? », lui dis-je. Et j’ajoute : « des uns et des autres, de l’une et de l’autre ».
Un jour, je lui demande les raisons qu’elle aurait d’offrir sa fille à son homme. Elle ne comprend pas ce que je veux dire. Je lui dis que quand deux femmes se partagent un homme, elles partagent aussi quelque chose entre elles.
« En effet, » répond-elle. « Le problème n’était pas tant ma fille, mais la parole donnée. J’ai insisté avec lui pour qu’il nous explique, à elle et à moi, les raisons de sa conduite. Il s’est refusé à le faire. J’ai insisté pour qu’il nous présente des excuses, à nous deux. Nous partagions une grande intimité à ce moment-là, ma fille et moi. Il s’est refusé à le faire. J’ai insisté pour qu’il justifie ses refus. Il ne disait rien. S’il avait fait quelque chose, je crois que je ne l’aurais pas renvoyé. Pire que l’inceste, c’était l’absence d’explication, de toute parole. Pour nous, c’était ça l’insupportable. Chez les musulmans, la parole des femmes ne vaut rien et on ne leur doit aucune parole. »
Je suis surpris encore une fois. J’ai le souffle coupé. Je pose une question, peut-être pour maîtriser ma surprise. « Le père de Salomon, Abbi, est un musulman ? » Mal m’en pris : la réponse me surprendra plus encore : « Mon fils en vérité s’appelle Salomon Ibrahim. Son père, c’est Abbi Ibrahim. Je sais qu’il y a des problèmes. À l’école, une petite fille lui a demandé pourquoi il portait une étoile de David au cou, alors qu’il est mulâtre. Il faut toujours expliquer qu’il y a aussi des juifs noirs. »
« Oui, en effet, » je lui dis. « Curieux que vous ne m’en ayez pas parlé auparavant. Peut-être que pour vous aussi, toute cette histoire apparaît comme très curieuse. »
« J’avais peur que vous ne me compreniez pas si je vous l’avais raconté dès le début. Aujourd’hui, je ne la trouve plus curieuse, non. Je la trouve plutôt bizarre. »
Dans mon esprit, je me dis : « bizarre » au sens du refoulement, de ne rien vouloir entendre à la curiosité. Elle ajoute : « Vous savez, dans mes analyses, avant, je n’ai jamais ni voulu ni pu parler de mon histoire, je veux dire, de mon histoire véritable, de ce que j’en sais, de mes souvenirs. Je racontais des choses. Par exemple, un de mes analystes intervenait au sujet de la drogue, que je prenais parfois. Pour lui, c’était tout un monde. Il y allait de mon homosexualité et tout et tout.
Et elle me raconte une histoire qui, pour être assez surprenante, n’obéit pas moins à la logique des formations de l’inconscient. Son père a été un des rares rescapés d’un camp de concentration. De retour à son village, au centre de la France, toute sa famille avait disparu. Lui-même était très affaibli, malade, souffrant. La mère de Sarah, qui venait d’arriver en France en provenance du Nord de l’Afrique, a considéré que c’était un miracle qu’il soit vivant. Elle a décidé de s’occuper de lui. Ils se sont mariés. Pendant les premières années, leur principal terrain d’entente a été la maladie. Puis, Sarah est née. Elle a été considérée comme une bénédiction, mais il y avait de très grandes différences entre ses parents. Ils se sont créés un terrain d’entente autour de la religion. Ils étaient extrêmement pieux, obéissaient aux rituels, et aux jours sacrés.
« Vous savez, ma fille a beaucoup souffert de mon refus radical de commémorer le Noël des chrétiens. Nous en avons beaucoup discuté. Ce sont des choses bêtes, mais c’était comme ça. Elle se plaignait que tous les autres enfants avaient des cadeaux et elle n’avait rien. Je lui expliquais que si, qu’elle avait autre chose, qu’elle avait nos fêtes à nous. Mais elle ne l’acceptait pas. J’ai commencé à changer avec Salomon, parce que Rachel insistait pour que je ne reproduise pas avec lui ce que j’avais fait avec elle. De toute façon, chez elle, elle a toujours organisé un repas de Noël et la distribution des cadeaux, dès qu’elle a quitté la maison pour se mettre avec son ami, qui n’est pas juif. Alors, si je ne voulais pas créer une mésentente avec ma fille, il me fallait bien l’accepter. J’ai fini par commémorer Noël, moi aussi. »
« Ne rien avoir », « avoir des cadeaux », « avoir autre chose », ce sont des signifiants que je comprends comme appartenant au domaine de la perlaboration de l’angoisse de castration et à un questionnement quant à l’enfantement. Il survient après d’autres, relatifs à la destruction liée aux camps où a séjourné son père, à la maladie, à la rencontre entre étrangers et, enfin, à la religion.
« Mes parents étaient tellement ennuyeux avec leur religiosité, je me disputais tellement avec eux, ils m’énervaient à un point tel, que je suis partie une première fois en Afrique. Je me suis trouvée un premier petit ami africain, qui ensuite est venu me rejoindre en France. C’était la seule manière pour moi de me révolter, de montrer à mes parents qu’ils avaient tort. Cela les agaçait, bien sûr, mais il m’a fallu tenir une liaison avec un musulman pour rompre avec eux et m’en débarrasser pour de bon. »
J’entends et j’imagine ce qu’elle me raconte à partir de plusieurs perspectives. D’une part, Sarah revêt une importance extrême pour ses parents. Elle est le témoin de leur fécondité après tant de destructions
[9]. Néanmoins, cette importance est plutôt imaginaire et semble se traduire dans une sorte de négligence à l’égard de la Sarah réelle, qui questionne. Ce conflit engendre des troubles spécifiques, dont l’essentiel semble être une difficile inscription de l’Autre, à l’origine de cascades de symptômes
[10].
Cependant, Sarah est prise dans un mouvement bien plus complexe, qui commencent pourtant par un postulat simple : « je dois être indépendante de mes parents ». Une pression vers cette indépendance se manifeste un peu plus tard : « je dois me libérer de mes parents ». Parents beaucoup trop encombrants, cette formule devient : « je dois me débarrasser de mes parents ». Or, il est impossible de se débarrasser de ses parents. « Se débarrasser » est simplement la formule ultime du refoulement, de l’exclusion et, pour tout dire, de la forclusion. « Se débarrasser » devient alors, non pas en tant que parole, mais en tant qu’événement, « rencontrer ». « Rencontrer » des noirs pour « se débarrasser » des « blonds », « rencontrer » des africains pour « se débarrasser » des européens, « rencontrer » des musulmans pour « se débarrasser » des « juifs ». Par ailleurs, « se débarrasser » est le signifiant original de la Shoah et du malheur du père de Sarah.
Je ne lui dis rien de toutes ces considérations, bien entendu. Je lui dis : « Difficile d’être ensemble quand nous venons, quand les uns et les autres viennent, d’aussi loin, et que nous sommes toujours si différents. »
Je pense aux difficultés de cette analyse, qui s’irradie et qui est irradiée, à partir de la vie et de l’histoire de Sarah dans la mesure où celle-ci est liée à l’histoire de ses parents et même à une histoire qui vient d’un au-delà d’eux.
Je prends le prénom du fils de Sarah, tel qu’elle vient de me le révéler comme un prénom symptomatique.
L’intérêt psychanalytique pour le nom propre possède une histoire restée de nos jours dans l’oubli. Elle commence avec Stekel qui, le premier, en souligne l’intérêt. Ses thèses sont immédiatement reprises par Abraham
[11].
Freud mentionne son premier élève dans un court texte peu connu : « Sans doute, des objections ont été souvent élevées contre les affirmations de Stekel selon lesquelles, dans les rêves et les associations, des noms qui doivent être cachés sont remplacés par d’autres qui contiennent la même séquence de voyelles
[12]. » Dans ce sens, Stekel révèle à Freud le secret du nom de Dieu.
L’expérience clinique montre que la coïncidence entre le nom propre et quelque chose qui relève du réel est une charnière des psychoses. Non pas que cette coïncidence seule puisse déclencher une psychose, ni que toutes les fois qu’une formation psychotique se développe cette coïncidence soit présente. Simplement, de manière tout à fait empirique, d’une part, cette coïncidence est plus fréquente parmi les psychotiques que dans le restant de la population et, d’autre part, d’un point de vue théorique, la psychose implique un aplatissement de l’ordre symbolique qui fait que l’imaginaire se précipite sur le réel. Le nom propre peut s’organiser comme symptôme ou comme sublimation.
Pour ce que Sarah dit et ne cesse de dire de Salomon, ce prénom apparaît comme le symptôme d’un clivage certain, qui court dans la famille, depuis le mariage d’un ashkénaze avec une séfarade, mariage bâti autour de la douleur des camps de concentration avant de s’ériger autour de la religion, jusqu’au mariage de Sarah avec un musulman, comme mise en acte de ce clivage en vue de la résolution des conflits propres à son histoire. Par ailleurs, son propre prénom, ainsi que celui de sa fille, par leur insistance sur les rôles historiques des ancêtres qui les ont portés, témoignent du désir d’établissement d’une lignée féminine, qui soit enfin en accord avec la transmission utérine d’une religion. Le prénom de Salomon Ibrahim fonctionne comme l’un des symptômes majeurs de Sarah.
Toute approche de ces éléments ne peut se faire que de forme allusive, comme en général toute parole en psychanalyse qui prétendrait à un statut d’interprétation, étant évident que la traduction des paroles du patient dans le jargon théorique de l’analyste doit être rigoureusement proscrite.
Ce qui me semble le plus judicieux avec Sarah est d’essayer de penser avec elle à la douleur. J’attire son attention sur toute cette douleur qui court le long de sa vie : douleur de la situation actuelle avec Jean, mais aussi douleur de la nécessité d’un mariage pour « se libérer » de ses parents, douleur de ne pas entendre la reconnaissance de sa parole, douleur des conflits avec sa fille, douleur de la mutuelle incompréhension entre ses parents et, enfin – comment ne pas le dire ? – douleur des camps, dont l’ombre s’étend sur sa vie avant même sa naissance. Comme si la répétition de la douleur était devenue impérative.
Sarah m’écoute avec beaucoup d’attention et quand je termine de parler, un long silence s’installe. Puis, elle ajoute, d’une voix émue : « Vous appelez cela masochisme, n’est-ce pas ? Cette passion de se soumettre à ce qu’il y a de plus contraire à nous, en nous ? Vous avez raison ! Je vais vous dire. Comme je portais le nom du père de Salomon, j’ai pu me faire passer pour arabe moi-même. Cela n’a pas été difficile de me faire embaucher comme hôtesse de l’air dans la compagnie aérienne d’un des pays du Golfe. J’ai eu l’idée que cela me garderait bien au loin de mes parents et de toute religiosité. »
Voici le « tourment/angoissé » propre au « plaisir/déplaisir masochiste
[13] ». Néanmoins, d’autres éléments se présentent. Les récits de Sarah sont éclairants. Ils montrent une sorte de toute-puissance du masochisme, liée à la froideur, qui correspond, elle, à une dénégation de la sensualité et au sentiment transformé en sentimentalité
[14]. Le masochiste, tout comme le sadique propre à l’univers masochiste, sont, avant tout, des sentimentaux. La souffrance ou l’humiliation que le masochiste espère subir n’a pas de limites. Le sadique mourrait avant de pouvoir infliger à un masochiste, qui, d’ailleurs, ne l’intéresse pas, toute la souffrance attendue
[15]. Sarah me semble, en effet, être la proie de ce fantasme de toute-puissance lié au masochisme qu’elle nomme. Elle me semble avoir souffert de cette froideur et avoir lutté pour l’atténuer et la rendre tolérable. Ses fantasmes de toute-puissance sont les traces de cette lutte. Elle aurait imaginé son père tout-puissant, d’avoir survécu aux camps de concentration, mais sa toute-puissance à lui était, elle-même, réaction à la froide toute-puissance du criminel. Elle l’aurait voulu bien plus puissant qu’il n’apparaissait dans les conversations au sujet de son retour, tenues entre les parents, dans la famille ou dans les cercles d’amis. Aussi sa mère a dû lui paraître toute-puissante, pour avoir sauvé cet homme au bord de la mort et pour avoir pu se hisser à tant de dévouement
[16]. L’importance des fantasmes sadomasochistes pour les enfants des survivants de l’extermination des juifs d’Europe, tout comme l’importance de leur mise en acte ont été bien repérés et étudiés
[17]. Ces fantasmes sont issus de l’impossibilité de partager la douleur entre les générations.
J’aimerais ici ajouter, à ces considérations traditionnelles sur le masochisme, ce que j’ai pu remarquer dans mon expérience personnelle. Masochisme, paranoïa et deuil gardent un lien intime. Le masochisme correspond à une érotisation possible du sentiment de persécution sous la forme du sentimentalisme, dans un effort insensé pour atténuer la violence de la persécution, première manifestation du deuil. Dans le masochisme, le persécuteur n’est pas celui qui menace, ou qui risque d’aller au-delà de la menace, mais il devient celui qui excite au moyen de la menace. La douleur masochiste vise à éviter la douleur d’un deuil. La toute-puissance imaginaire du masochiste obéit à la logique de la formation du sentiment de grandeur que Freud décrit dans son étude sur Schreber
[18].
Sarah se dilacère dans son identité juive qui s’anéantit auprès des musulmans et qui, surtout, s’érige en tant que seule possibilité de survie à l’ombre d’une douteuse inscription du nom-du-père dans le discours de la mère.
Je lui fais part de certaines de mes considérations et elle me dit, avec grande satisfaction, un sourire dans sa voix, que, en effet, elle a toujours imaginé les femmes bien supérieures aux hommes et qu’elle n’a jamais compris « ces balivernes psychanalytiques sur l’angoisse de castration qu’on lit ici ou là, ou dont on entend parler ».
D’ailleurs, quand elle a décidé de prendre un premier rendez-vous avec moi, avant de m’appeler au téléphone, elle était sûre que j’étais une femme. Elle avait lu par hasard chez une amie quelque chose que j’avais écrit et elle avait été ravie de tant de sensibilité et délicatesse. « Seule une femme pouvait écrire de la sorte ! » – avait-elle été sûre. Et elle avait été très surprise de me découvrir homme. Pendant une ou deux séances elle avait hésité entre rester ou partir et, finalement, comme je lui avais inspiré un début de confiance, elle était restée. Nos entretiens lui convenaient, tout en la dérangeant. Ils lui ont permis de beaucoup avancer dans ses pensées et de se souvenir. « Mais je suis sûre qu’il a dû y avoir une femme très importante dans votre vie, ou des femmes d’ailleurs, pour que votre manière de penser et de parler devienne si féminine. »
Je m’entends dire clairement dans mes pensées que, moi, un homme, quand j’ai été petite fille, en voyant ma mère, je pensais moi aussi, que le destin des femmes était de souffrir. Surpris par cette petite fille qui a vécu, lovée dans mes violents fantasmes de petit garçon, je peux comprendre une certaine agressivité flottante qui s’établit entre nous, qui ne m’échappe plus. Elle est liée à une sorte de froideur de Sarah qui me semble parfois absente à elle-même, à ce qu’elle dit. Elle m’avait parlé de ses crises de jalousie par rapport à Jean, mais cela avait été comme une mise en scène pour l’impressionner. Peut-être avait-elle toutes les raisons d’être paralysée quand Rachel lui avait parlé de ce qui se passait entre elle et son beau-père, mais elle avait d’abord réagit par le déni. Rétrospectivement, mon impression est que sa réaction a été froide, absente, méfiante. Sa fille a dû insister. Sa profession d’hôtesse de l’air exige cette vague mise en scène, cette neutralité indifférente et bienveillante, absente. Sa délicatesse m’apparaît maintenant comme froide. C’est froidement qu’elle s’acquitte de son métier d’hôtesse de l’air. Je reconstruis dans mon imagination une situation où sa mère ne s’occupait pas d’un homme en particulier, qui avait connu des souffrances particulières, mais se déchargeait d’une mission. Par rapport à elle, la souffrance de cet homme aurait été agression et elle lui aurait été supérieure en ne pas réagissant, mais en se sacrifiant. Douleur et soins se confondent, acquièrent des tonalités agressives. Les soins, qui auraient été pure protection, deviennent lutte agressive pour la survie.
Peut-être ai-je permis à Sarah d’inscrire alors dans son analyse quelque chose d’un transfert envers moi en tant que mère et de s’identifier à un père souffrant. Cependant, les difficultés de Sarah pour bien établir des frontières me réjouissent moins. Celles qu’elle traverse tous les jours, professionnellement, m’apparaissent comme des métaphores des frontières entre les générations, ou de celles de l’identité sexuelle, où par exemple « garder ses distances » peut apparaître comme un signifiant dont le signifié serait « franchir les frontières ».
Le fantasme central de Sarah est bien celui de la toute-puissance génitrice féminine, si intimement liée au masochisme, les deux étant articulés à la difficulté de l’inscription de l’homme dans la chaîne de signifiants à laquelle obéissent ses symptômes : l’homme est mourant, tortionnaire ou torturé, abuseur ou abusé. L’histoire qu’elle me raconte, ses récits en séance, sa possibilité de les exprimer, viennent néanmoins du transfert et de la place qu’elle m’assigne.
Peu de temps après, symptôme majeur, Sarah fait un cancer de l’utérus. Elle évoque à cette occasion un premier cancer, du sein celui-ci, qu’elle a fait après la rencontre de Jean, l’aide et le soutien que le jeune homme lui avait apporté, sa crainte qu’il ne l’abandonne alors et sa frayeur actuelle qu’il ne le fasse maintenant, même s’il lui témoigne son amour. Sans pouvoir y mettre fin, l’amour de Jean atténue les fantasmes et les angoisses relatives à un corps abîmé, coupé, détruit. L’angoisse de castration est un nœud qui ne tient plus devant le fantasme d’un corps qui se défait, surtout lorsque ce fantasme est étayé par la réalité. Après la religion, la maladie aussi était réapparue dans la vie de cette femme. Ce qu’elle avait rejeté le plus chez ses parents se réinstallait dans sa propre vie.
Propositions sur la métapsychologie du cas
La vie de Sarah n’est pas un tas d’événements, son histoire n’est pas un enchaînement plus ou moins serré ou erratique de faits plus ou moins compréhensibles ou absurdes. Sa vie correspond à une articulation entre du sens et du non-sens, obéissant aux formations de l’inconscient ou aux logiques du fantasme.
Ce sens et ce non-sens prennent racine dans un au-delà de son histoire. Ils obéissent à une dynamique, où ce qui était plaisir devient déplaisir avant de redevenir plaisir et ce qui était idéalisation devient dénigrement avant de devenir assomption de l’être, dans un mouvement qui suit de près la transformation de l’angoisse de castration en fantasme de disparition et – pourquoi pas ? – en somatisation.
Ce sens obéit aussi à l’économie la plus stricte, quand l’identification projective et narcissique remplacent de manière régressive les métaphores ou métonymies possibles.
Il obéit enfin à une topique, où ce qui était refoulé réapparaît, selon l’impératif de la compulsion de répétition, avant de s’inscrire dans un lieu psychique à partir duquel son mouvement peut se relancer.
J’ai mentionné la douleur qui traverse la vie de Sarah, comme le fil rouge les mats et les voiles au vent. Sa douleur de maîtresse, mais aussi sa douleur d’épouse. Sa douleur de ne pas avoir sa parole reconnue, mais aussi sa douleur de mère. Sa douleur d’enfant noyée dans la plus grande douleur des violents souvenirs de son père et, dans une moindre mesure, de sa mère. Comment ne pas le dire ? L’infinie tristesse que nous pouvons éprouver du fait de l’existence des camps de concentration.
La douleur ne s’arrête pas avec la fin de la souffrance de ceux qui l’ont éprouvé. Souvent, seule une plus grande douleur y met fin. La joie ne s’évanouit pas avec la déception qu’invariablement elle provoque. Souvent, seule une joie plus grande remplace l’ancienne gaieté.
La « froideur », pour Sarah, je pense, a été le signifiant de ceux qui ont infligé à son père une souffrance difficilement représentable. Le masochisme était le corrélat du plaisir que d’autres éprouvaient à faire souffrir. Les « islamistes » ont signifié pour Sarah sa quête des
Musulmänner, les « musulmans », ces prisonniers des camps de concentration qui ne parvenaient plus à se défendre ou à se protéger, qui sans doute n’ont pas été tous juifs, dont la mort a été prévisible et certaine et de laquelle, pourtant, un petit nombre a échappé, dont son père
[19]. Sa propre froideur n’a pas été sans lien avec la froideur de ceux qui ont imposé tant de souffrances.
Dans un sens, Sarah a survécu. Son masochisme ne correspondait pas aux thèses psychanalytiques traditionnelles, mais à la manière dont une femme a reçu son histoire avant de lui donner une suite.
Le masochisme ne me semble pas inné, ni primaire. D’ailleurs, en psychanalyse, il est mirobolant de proposer « de l’inné ». Au-delà de la douleur banale ou métaphysique de l’existence, le masochisme s’apprend à travers les générations. On apprend à souffrir comme on apprend à jouir.
Les silences du père et de la mère de Sarah lui ont imposé de chercher leurs origines. Dans cette quête, elle a trouvé une douleur qu’elle n’avait pas imaginée.
Dans un sens, Sarah n’a pas vécu.
Ce texte a été revu et corrigé par Emmanuelle Petit
[**]
Prado de Oliveira, professeur des universités, 107, rue Mouffetard, F-75005 Paris.
[*]
Une première version de cet article, sous le titre « Sarah et les champs : clinique, métapsychologie et contre-transfert », est parue dans la revue
Psicologia Clinica de la Pontificale, Université Catholique de Rio de Janeiro, Brésil, 2000.
[1]
L. Andreas-Salomé,
Correspondance avec Sigmund Freud suivie du
Journal d’une année (1912-1913), Paris, Gallimard, 1970, trad. L. Jumel, p. 143, lettre du 13 mars 1922.
[2]
P. Gay,
Freud : une vie, Paris, Hachette, 1988, trad. T. Jolas, p. 504-507.
[3]
S. Freud, « Le problème économique du masochisme », dans
Névrose, psychose, perversion, Paris,
puf, 1973, trad. J. Laplanche, p. 289-290.
[4]
T. Reik,
Le masochisme, Paris, Payot, 2000, p. 195 et 212, trad. M. Ghyka.
[5]
J. Lacan,
Le Séminaire, V, et
Le Séminaire, XI, Paris, Le Seuil, 1998 et 1973, p. 175-176 et p. 241-248, respectivement.
[6]
A. Freud, « Fantasme “d’être battu” et “rêverie” »,
Féminité mascarades, Paris, Le Seuil, 1994, trad. C. Christien, p. 57-75.
[7]
P.-L. Assoun,
Le masochisme, Paris, Économica, 2003, p. 39-41. Au sujet de l’importance d’Anna en tant que muse de la « sorcière métapsychologie » et du mouvement analytique, voir Prado de Oliveira, « Le secret des lettres : incidences sur les cures des fantasmes relatifs à l’institution psychanalytique »,
Le Coq-Héron, n° 169, Toulouse, érès, 2002, p. 61-71.
[8]
Par exemple, un entretien avec A. Green. P. Frotté et coll.,
Cent ans après, Paris, Gallimard, 1998, p. 162.)
[9]
Voir, J. S. Kestenberg et M. Kestenberg, « Psychoanalytic contributions to the problem of children of survivors from Nazi persecution »,
Israel Annals of Psychiatry, 1972, 10, 311-325. Aussi, R. Krell, « Holocaust families : the survivors and their children »,
Comp. Psychiatry, 1979, 20, p. 560-568.
[10]
J’ai traité de ce thème dans « Little Jeremy’s Struggle with Autism, Schizophrenia and Paranoïa »,
International Forum for Psychoanalysis, 8, 1999, Stockholm, Scandinavian University Press. Aussi, autrement, dans
A Language for Psychosis : The Psychoanalysis of Psychotic States, edited by P. Williams, London, Whurr Books, 2001.
[11]
W. Stekel, « Die Verpflichrung des Namens »,
Zeitschrift fur Psychotherapie und med. psychol., 3, 1911, t. 2, p. 110-120 ; K. Abraham, « La force déterminante du nom »,
Œuvres complètes, I, 1907-1914, Payot, 1965, trad. I. Barande et E. Grin, p. 114-115. Stekel s’intéresse aux consonnes du nom de Schumann et de leur destin dans sa musique.
[12]
S. Freud, « The significance of sequence of vowels », S. E. XII, 1911-1913, trad. J. Strachey, A. Freud, A. Strachey et A. Tyson, The Hogarth Press and The Institute of Psycho-Analysis, 1958, p. 341. Ma traduction ici. À l’époque, les traducteurs et les éditeurs ignoraient encore le texte de Stekel qui avait inspiré Freud, même s’il le cite dans
Totem et tabou.
[13]
P.-L. Assoun,
Le masochisme, Paris, Anthropos, 2003, p. 21.
[14]
G. Deleuze,
Présentation de Sacher-Masoch, Minuit, 1967, p. 45-46 : « Telle est la trinité du rêve masochiste : froid-maternel-sévère, glacé-sentimental-cruel. » La lecture de Waelser et de « l’Institut Benjamenta » apporte un autre éclairage sur le masochisme, très éloigné de celui de Sacher-Masoch, en fin de compte très moraliste.
[15]
Voir E. Langley, le très intéressant
The Lusty Lady, Scalo, Zurich-Berlin-New York, 1997, où une professionnelle du sexe décrit comment sa première tâche, auprès des clients masochistes, est de les protéger de leurs fantasmes et de les réassurer quant à l’intérêt de la possibilité d’une satisfaction
a minima.
[16]
M. Duras décrit dans
La Douleur les soins nécessaires pour ramener à la vie un rescapé des camps (Paris,
pol, 1985).
[17]
D. Pines, « The impact of the Holocaust on the second generation »,
A Woman’s Unconscious Use of her Body, New Haven and London, Yale University Press, 1994, p. 205-225, particulièrement p. 208. Cet auteur montre également un délicat travail clinique autour du nom propre, que j’évoque auparavant. Voir ce même article, p. 214.
[18]
Freud suggère cette relation lorsqu’il signale, dans une lettre à Jung d’avril 1907 : « Dans la paranoïa, la libido est retirée à l’objet ; une inversion de cela est le
deuil, où l’objet est retiré à la libido. » Voir S. Freud/C. G. Jung,
Correspondance, I, 1906-1909, Gallimard, 1975, trad. R. Fivaz-Silbermann, p. 87.
[19]
À propos du témoignage des « musulmans », voir G. Agamben,
Ce qui reste d’Auschwitz, Payot & Rivages, 1999, trad. P. Alferi, p. 217-227. Au sujet de la représentation de l’irreprésentable, voir L. E. Prado de Oliveira, « Notes sur la culture, le délire, l’hallucination », dans
Schreber et le meurtre d’âme, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 267-290.