Cliniques méditerranéennes
érès

I.S.B.N.2749202701
336 pages

p. 241 à 252
doi: 10.3917/cm.070.0241

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Hors-Thème

no 70 2004/2

2004 Cliniques méditerranéennes Hors-Thème

Freud : théoricien du pubertaire ?

Olivier Ouvry  [*]
La question de l’existence d’une théorisation de l’adolescence chez Freud ne constitue pas un champ d’exploration simple a priori, tant il suppose une lecture seconde des textes de Freud. Seuls en effet Les Trois Essais consacrent un chapitre à cette question, dont on peut néanmoins relativiser le propos tant il semble s’associer à un souci comparatif en faveur de la sexualité infantile. Des raisons épistémologiques peuvent apporter une compréhension à cela, le « concept » d’adolescence n’étant pas encore pertinent à l’époque de Freud.
Pourtant, la lecture attentive de quelques textes repris dans cet article viendra indiquer la voie d’une théorisation possible de l’adolescence, sinon apporter des éléments consistants à son développement.
Le propos de cet article est d’en rechercher les différentes expressions, toujours incidentes et conjoncturelles. Cette recherche se fera à partir d’une lecture précise de quelques articles de Freud – principalement issus de La vie sexuelle, mais également des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse (La féminité) – retenus par nous comme significatifs (répondant donc à une sélection non exhaustive sur ce sujet), résolument pris à des moments différents de la théorisation de Freud pour en souligner le caractère permanent et insistant, même si soumis à une évolution naturelle dans la formulation.
Cette théorisation implicite de Freud de l’adolescence ne trouvera d’intelligibilité que confrontée aux acquis théoriques depuis disponibles, notamment ceux apportés par Jacques Lacan. Elle ouvre à la définition du Féminin comme spécificité du pubertaire, venant comme un au-delà du phallique instauré dans l’enfance, c’est-à-dire référé à un réel pubertaire. Mots-clés : Freud, adolescence, psychanalyse, épistémologie, réel pubertaire, le Féminin, l’autre de l’Autre sexe.
The question of the existence of a theorisation of adolescence in Freud does not constitute a an ex ante field for straightforward exploration, in so far as it pre-supposes a second reading of Freud’s texts. Indeed, only the Three Essays on the Theory of Sexuality devote a section to this question, though we may, nevertheless, relativise what it has to say in so far as it seems to correspond to a comparative concern in favour of infantile sexuality. Epistemological reasons may contribute to understanding thisas the « concept » of adolescence was not really relevant in Freud’s time.
However, a close reading of some texts reproduced in this article should help show the path forward for possible theorisation of adolescence or even contribute elements consistent with its development.
The aim of the present article is to seek out the various ways this is expressed – always incidental and circumstantial. This search is through a careful reading of some articles by Freud mainly from Sexuality but also from New Introductory Lectures on Psychoanalysis (Femininity) that we have retained as being significant (thus answering to a non-exhaustive selection on the matter), expressly taken from different periods in Freud’s theorisation to stress their permanent and insistent nature, even though there is natural change in the way things are formulated.
This implicit theorisation by Freud of adolescence will only become intelligible when confronted with theoretical advances that have been achieved since then, especially those provided by Jacques Lacan. It opens up to the definition of the Feminine as a specific feature of puberty, coming from a beyond the phallic as initiated in childhood, that is referenced to a reality of puberty. Keywords : Freud, adolescence, psychoanalysis, epistemology, reality of puberty, the Feminine, the Other and the Other Sex.
La question de l’existence d’une théorisation de l’adolescence chez Freud ne constitue pas un champ d’exploration simple a priori, tant il suppose une lecture seconde des textes de cet auteur. En effet, comme chacun le sait, ceux-ci ne se sont pas organisés sur un contenu systématisé en rapport avec l’adolescence à proprement parler, dans une œuvre pourtant quantitativement importante. Seul Les Trois Essais [1] consacre un chapitre à cette question, dont on peut néanmoins relativiser le propos tant il s’organise autour de la sexualité infantile, objet de la démonstration de cet ouvrage.
Et pourtant… à y regarder de plus près on ne peut qu’être étonné de trouver, au gré de la lecture des textes de cet auteur, des éléments venant indiquer la voie d’une théorisation latente de l’adolescence, sinon apporter des éléments consistants à son développement.
Le propos de cet article est d’en rechercher les différentes expressions, toujours incidentes et conjoncturelles. Nous allons les pister à partir de la lecture de quelques articles de Freud retenus par nous comme significatifs – répondant donc à une sélection non exhaustive sur ce sujet –, résolument pris à des moments différents de sa théorisation pour en souligner le caractère permanent et insistant, même si soumis à une évolution naturelle dans la formulation.
Mais avant d’aller plus loin dans cette sorte de dévoilement, nous allons revenir sur ce que nous venons d’introduire, au risque autrement de sembler partir sur un paradoxe. Freud a-t-il ou n’a-t-il pas de théorisation de l’adolescence ? Notre idée est que le contexte historique de l’époque de Freud n’intégrait pas la thématique de l’adolescence – ce qui en rendait une théorisation explicite impossible –, et ce, pour différentes raisons.
La première relève du souci pédagogique de Freud, qui, attentif à soutenir l’innovation considérable qu’avait apportée la découverte de la sexualité de l’enfant, insistait particulièrement sur ce point en regard de ce qui était plus communément acquis : que la sexualité apparaissait à l’âge de l’adolescence [2].
La deuxième relève des avancées épistémologiques de l’époque, qui n’incluait pas l’adolescence. Cette période de la vie n’est parvenue à une conscience sociale que tardivement, et ce n’est que récemment que des théories centrées sur cet âge sont apparues.
C’est ainsi qu’il nous est seulement permis d’espérer trouver de-ci, de-là dans l’œuvre de Sigmund Freud quelques éléments incidents, néanmoins significatifs, pouvant, mis bout à bout, constituer une esquisse de théorisation de l’adolescence. C’est cette quête dans laquelle nous allons maintenant nous engager, à partir d’une lecture de certains de ses articles. Ce n’est en effet qu’à partir d’une reprise précise des apports de Freud que nous pourrons espérer en dégager des éléments pertinents.
Dès 1905, dans le chapitre intitulé : « Différenciation de l’homme et de la femme » extrait des Trois essais sur la théorie sexuelle [3], Freud pose deux aspects les plus centraux de sa conception : la libido de nature masculine ; il n’y a pas de distinction sur ce plan d’une féminité. Ces deux points n’ont jamais été abandonnés par Freud – alors même qu’ils ont suscité tant de réactions d’opposition et de refus de la part des premiers psychanalystes. Le propos a en effet une apparence sexiste en ce xxe siècle qui a vu l’émergence d’une cause féministe basée sur le malentendu d’une égalité totale entre l’homme et la femme. Ainsi, si Freud spécifiera dans ce même texte que l’acceptation du complexe d’Œdipe est le « schibboleth qui distingue les partisans de la psychanalyse de leur adversaire [4] », ces deux autres points (la libido de nature masculine et l’absence de distinction sur ce plan d’une féminité) constituent incontestablement un deuxième signe de ralliement à la cause analytique, tant ils n’ont jamais été abandonnés par Freud.
Freud poursuit méthodiquement ses investigations [5] : la petite fille n’a accès qu’à une sexualité clitoridienne (s’apparentant à celle que le garçon éprouve avec son pénis) : la puberté se particularise ; chez la fille, par le refoulement de cette première zone érogène et l’apparition d’une nouvelle zone érogène, l’orifice vaginal et le vagin ; chez le garçon, par le développement de ce qui était déjà là dans l’enfance. Cette nouveauté pubertaire instaure chez les sujets des deux sexes une « séparation tranchée des caractères masculins et féminins. » Elle se particularise de l’apparition d’une nouvelle zone érogène chez la fille (le vagin), dont l’énergie sexuelle se situe dans un au-delà du libidinal, à entendre comme ce qui, jusqu’alors, était commun aux parcours masculin et féminin (la libido d’essence masculine). Que faut-il néanmoins entendre par un au-delà du libidinal qui viendrait fonder une spécificité féminine ?
Nous laissons ouverts, pour l’instant, ces points pour en pister d’éventuels développements dans les textes qui vont suivre, à commencer par L’organisation génitale infantile [6].
Cette lecture doit cependant débuter par quelques précisions introductives. Ce texte, situé dans sa traduction française dans le recueil d’articles intitulé La Vie Sexuelle, était destiné à rejoindre Les Trois essais sur la théorie sexuelle en tant qu’ajout final. Qu’est-ce qui a pu retenir Freud de le faire cependant – alors même que ce texte a vu son contenu évoluer en plusieurs tranches [7] ?
Il semble que les nouveaux apports qu’il contenait – qui insistaient dans le sens de précisions supplémentaires sur des points théoriques déjà introduits comme nous allons le voir – aient pu paraître provocants pour certains des premiers psychanalystes, trop soucieux de soutenir une parenté statutaire entre la fille et le garçon. Serait-ce par souci politique que Freud aurait laissé cet article en dehors des Trois Essais, dans le but d’épargner ses contemporains et de soutenir la cause analytique centrée sur le dévoilement de la sexualité infantile ?
Plusieurs points sont introduits dans ce texte, qu’il nous faut développer.
Le premier consiste à souligner ce parcours théorique de Freud, qui le conduit à restreindre de plus en plus la différence entre l’avant et l’après de la puberté [8]. Celle-ci semble devenir plus ténue, ce qui permet d’en attendre une qualification plus précise et plus rapprochée. Cette qualification nouvelle s’articule sur le fait qu’un seul organe génital y joue un rôle, l’organe mâle, et, qu’enfin, nouvel apport, il y a un primat du phallus [9].
Ainsi, la notion d’unicité de genre est maintenue, toujours en lien avec le masculin. Seul l’objet change, et subit comme un déplacement : il ne s’agit plus des investissements libidinaux prépubères de la fille et du garçon, d’essence masculine, mais du seul organe pouvant faire l’objet d’un investissement libidinal, l’organe génital mâle.
Nous entendons ce déplacement du libidinal à l’organe opéré par Freud comme un pas de plus dans une théorisation de l’infantile. Cette précision va dans le sens d’une référenciation plus directe à une donne anatomique. La libido, concept énergétique, reste en effet du domaine purement conceptuel. L’organe rend plus décisif le propos, et ainsi plus incontournable et radical son apport. Doit-on trouver ici l’origine des réserves de Freud, que nous évoquions précédemment, à faire rejoindre ce texte aux Trois essais ?
Néanmoins, en même temps que Freud rapporte le référentiel de la phase prépubertaire à l’unique organe mâle, il introduit une notion à même d’en donner une présentation plus abstraite, voire proprement conceptuelle. Freud parle en effet de « primat du phallus », qui va bien au-delà de la seule référence anatomique à cet organe, en lui donnant une portée qui en change le statut.
De fait, entre l’organe et le phallus s’ouvre un espace épistémique complexe sur lequel Freud ne semble pas s’attarder. L’idée d’une difficulté de sa part à aller plus loin dans cette distinction nous est d’autant plus offerte qu’il nous semble en retrouver la trace dans une autre ambiguïté trouvée dans ce même texte, dans l’usage du terme de génital. Freud semble en effet participer à une sorte de confusion quand – à moins qu’elle ne relève d’une approximation des traducteurs, éventualité qui ne peut jamais être exclue – il intitule son article « Organisation génitale infantile », et souligne, dans son cours, qu’il n’y a pas de primat du génital dans l’infantile, mais un primat du phallus.
Se dessine ainsi une évolution dans la conceptualisation freudienne. Dans ses premiers écrits, la sexualité infantile se trouve référée à la libido, d’essence masculine. En second temps apparaît une référence à l’organe génital mâle. Enfin, dernière étape, cette référence se trouve référée au phallus. L’organe génital féminin se trouve, dans toutes ces éventualités, non repéré, par essence pourrait-on dire. Cela n’est pas sans poser quelques interrogations, car comment expliquer cette référence univoque ?
Notre idée est que seul le recours à l’instance du langage peut permettre de comprendre cette singularité, de par le fait que, uniquement, l’organe mâle y est présent (le phallus). C’est cette consistance dans le langage (auquel, de par son caractère d’extériorité et de visibilité, contrairement à celui féminin, il donne prise [10]) qui explique sa présence dans l’infantile. Le sexuel référé aux organes sexuels opérant dans l’infantile devient ainsi celui contenu dans le langage (et lui seul), introduit dans le psychique par la symbolique du phallus, et venant devancer les possibilités physiologiques du sujet (comme l’intervention de la phase œdipienne dans l’infantile, à un stade de non maturité des organes génitaux, en est une autre illustration). C’est également à partir de ce point qu’il est possible de comprendre en quoi le clitoris intervient dans l’infantile pour la fille : outre les références apportées par Freud au développement embryologique, il est ce point d’accrochage du signifiant du phallus au corps de la petite fille.
L’importance à donner à l’usage des mots pour décrire les mécanismes de l’inconscient dans l’œuvre de Freud sont multiples (cf. L’interprétation des rêves [11], Psychopathologie de la vie quotidienne [12], Métapsychologie [13]…). Ici Freud fait de même, en introduisant également une référence au langage pour venir spécifier au plus près sa conception différentielle de l’infantile au post-infantile. La différence relève ainsi de ce que l’infantile peut contenir par l’entremise du langage exclusivement, et qui est à référer au phallus – soit l’organe mâle et le clitoris –, et ce que la puberté introduit de génital chez le sujet par l’intervention du corporel en tant que réel du corps. « Il n’y a pas de signifiant pour le sexe de la femme », Jacques Lacan.
C’est ainsi que nous pouvons mieux comprendre, nous semble-t-il, cette dominante masculine, qu’elle soit déclinée du côté de la libido, du seul organe existant dans l’infantile, ou de la seule référence au phallus. Elle relève des effets du langage dans la structuration du psychisme infantile [14].
L’ensemble de ces points nous conduit à quelques précisions possibles : il y aurait de la rigueur à ne parler de génital qu’en référence à la sexualité post-pubertaire – soit à la sexualité aliénant le sujet à un autre pour sa réalisation, dégagée donc de l’auto-érotisme ; la nouveauté pubertaire se particulariserait par l’introduction d’un au-delà du phallique, spécifique à la génitalité de la femme, que l’on peut qualifier de « Féminin [15] ».
Nous poursuivons l’étude de L’organisation génitale infantile par son dernier paragraphe [16]. La perspective développementale dynamique et intégrative, typiquement freudienne, trouve ici sa pleine expression. Les couples d’opposition dialectisant la polarité sexuelle selon les âges se fondent les uns dans les autres à mesure de l’évolution, par intégration et transformation successive de leur contenu.
C’est ainsi que l’on retrouve le sexe génital féminin, en tant qu’objet libidinalisé, qu’après la puberté, au sein du couple masculin-féminin. Le stade précédent est, quant à lui, constitué de la valence à caractère quantitatif exclusivement ; de l’avoir ou ne pas l’avoir (monisme phallique de l’enfance). Cette dernière opposition ne s’accompagne pas d’une spécification quant à un féminin.
À reprendre le cours de cet article, nous nous retrouvons pris par un sentiment de vertige. En peu de lignes, en effet, Freud nous paraît introduire des subtilités fondatrices d’une théorisation de la mise en place du féminin dans le monisme phallique de l’infantile, soit l’instauration d’une altérité radicale dans la différence des sexes après la puberté – sans pour autant nous donner les éléments pour en sonder leur complète portée, ni même en souligner le contenu conceptuel. La perspective historique et épistémologique que nous avons déjà soulignée vient expliquer en quoi Freud était en manque d’un matériel théorique pour rendre intelligible l’ensemble des apports qu’il introduisait alors. Néanmoins l’exactitude de ses intuitions ne peut que nous confondre, tant des théories actuelles viennent en confirmer le contenu [17]. Ceci vient donner à Freud le statut d’auteur prémonitoire, ouvrant et défrichant des pistes jusqu’alors inconnues de tous, allant au-delà des frontières épistémiques de son époque et initiant une réflexion riche d’incertitudes, mais ouvrant néanmoins des pistes fécondes à travailler.
Pour poursuivre notre lecture de Sigmund Freud, nous allons nous intéresser à la xxiiie conférence, intitulé La féminité [18]. Ce texte reprend l’ensemble des acquis théoriques accumulés sur ce thème dans les derniers textes de La vie sexuelle, soit ceux qui introduisent l’importance de la prise en compte de la phase préœdipienne chez la petite fille.
Freud précise en introduction qu’il ne faut pas attendre de la femme quelque chose sur ce sujet, « elles-mêmes étant cette énigme. » Ainsi, Freud reprend résolument le chemin d’un impossible du côté de la femme, celle-ci ne pouvant se définir par elle-même, mais seulement par l’étude de la déviation de son cours évolutif par rapport au cheminement du garçon, lui repérable.
La femme devient donc une construction, à partir de ce qui la définit initialement, soit le phallique. Ce point est important à souligner, car il vient apporter un début de réponse à notre question précédente : quelle référence pour l’organe génital féminin ? Celui-ci ne trouvant pas au sein du langage de consistance, on comprend qu’il ne faudra pas s’attendre à ce que Freud puisse « décrire ce qu’est la femme », et que seul ce qui différenciera son cheminement de celui du garçon peut être énonçable.
Freud en commence la description en soulignant que : « Le développement de la petite fille vers la femme normale est plus difficile et plus compliqué, car il comprend deux tâches supplémentaires, où le développement de l’homme ne présente rien de comparable [19]. »
Les deux tâches supplémentaires que doit parcourir la petite fille relèvent des deux temps évolutifs structuraux de son parcours : le premier concerne la phase œdipienne, et a trait au changement d’objet sexuel qui s’opère chez elle, qui l’a conduit de l’investissement de la mère à celui du père ; le deuxième concerne la phase pubertaire, et a trait au changement de zone érogène chez celle-ci, du clitoris au vagin.
Nous citons Freud : « Le premier objet d’amour du garçon est la mère ; elle le restera aussi dans la formation du complexe d’Œdipe, et au fond, elle le restera pendant toute la vie. Pour la fille aussi, la mère doit sûrement être le premier objet ; car les premiers investissements d’objets s’effectuent en s’étayant sur la satisfaction de grands et simples besoins vitaux, et le contexte des soins portés à l’enfant est le même pour les deux sexes. Mais dans la situation de l’Œdipe, c’est le père qui est devenu l’objet d’amour pour la fille, et nous nous attendons à ce qu’elle trouve dans le déroulement normal de son développement le chemin vers le choix d’objet définitif à partir de l’objet paternel [20]. […] Nous pouvons retenir que, dans la phase phallique de la fille, le clitoris est la zone érogène directrice. Mais ce n’est pas ainsi que les choses doivent demeurer ; avec le changement vers la féminité, le clitoris doit céder au vagin sa sensibilité, totalement ou partiellement, et donc son importance, et ce serait là une des deux tâches à résoudre dans le développement de la femme, pendant que l’homme, plus chanceux, n’a qu’à poursuivre, au temps de la maturité sexuelle, ce à quoi il s’était exercé dans la période de l’éclosion sexuelle précoce [21]. »
Ainsi, les deux phases évolutives qui caractérisent le cheminement de la fille, de l’infantile au pubertaire, se font en différenciation du parcours plus direct du garçon, qui, quant à lui, ne change ni d’objet sexuel, ni de zone érogène. Ces deux observations de Freud s’assortissent, dans ce même texte, de précisions quant à toutes notions de sensations vaginales précoces ou de libido féminine, notions qui viendraient introduire du « Féminin » dans l’infantile : « Il est vrai que des voix par-ci, par-là font aussi état de sensations vaginales précoces, mais leur distinction par rapport à des sensations anales et aux marges ne devrait pas être facile : en aucun cas elles ne peuvent jouer un rôle important. Nous pouvons retenir que, dans la phase phallique de la fille, le clitoris est la zone érogène directrice [22]. […] Nous avons appelé libido la force pulsionnelle de la vie sexuelle. La vie sexuelle est dominée par la polarité masculin-féminin ; on est donc amené à envisager la relation de la libido avec cette opposition. Ce ne serait pas surprenant s’il s’avérait qu’à chaque sexualité était attribuée sa libido particulière ; de sorte qu’un type de libido poursuivrait les buts de la vie sexuelle masculine et un autre ceux de la vie sexuelle féminine. Mais il n’en est rien. Il n’y a qu’une seule libido, qui est mise au service aussi bien de la fonction sexuelle masculine que féminine. Nous ne pouvons pas lui attribuer à elle-même un sexe. Si nous voulons la qualifier elle-même de masculine selon l’équivalence conventionnelle de l’activité et de la masculinité, nous ne devons pas oublier qu’elle représente aussi des tendances à buts passifs. Quoi qu’il en soit, l’énoncé “libido féminine” manque totalement de justification [23]. »
Trois étapes de l’évolution de la fille se dessinent donc maintenant : tout d’abord celle où elle était un petit homme (même objet sexuel – la mère – et même référence sexuelle – le clitoris, équivalent du pénis) ; puis celle où débute sa spécificité féminine, qui correspond, lors de la période œdipienne, au changement d’objet sexuel, sans que, néanmoins, n’ait encore eu lieu le changement de sa zone érogène (passage du clitoris au vagin, contemporain de la puberté) ; enfin, celle qui correspond au déplacement de la zone érogène au clitoris au vagin, contemporain de la puberté.
Nous avons proposé de distinguer ces différentes étapes par des appellations différentes (par extrapolation des propos de Freud, qui n’a pas été jusque là) [24] : la première, celle masculine, où la fille est un petit homme ; la deuxième, période dite de féminité, où la position de la fille se distingue de celle du garçon après la prise en compte du constat de la différence des sexes dans la réalité et en réponse à la parade phallique de ce dernier ; la troisième enfin, qui sera inaugurée par la puberté, que nous avons proposé, avec d’autres [25], d’appeler le Féminin, et qui s’initie du déplacement des zones érogènes du clitoris au vagin.
Freud développe dans ce même texte les différentes raisons qui conduisent la fille à abandonner son premier objet d’amour, la mère. Après en avoir énuméré un certain nombre – qu’il observe être communes aux sujets des deux sexes, et qui, en conséquence, ne sont donc pas décisives, le garçon gardant malgré elles la mère comme objet d’amour –, il se met en quête d’une raison qui serait spécifiquement féminine. Ce qui inaugure la phase œdipienne de la fille n’est pas le fantasme d’être pénétrée par le père, d’avoir un rapport sexuel avec lui – ce qui laisserait ouverte la possibilité pour elle d’avoir accès à son vagin en tant qu’organe génitalisé – mais bien plutôt d’avoir le pénis du père, puis, par déplacement, un enfant. Nous retrouvons cette perspective déjà soulignée : que la fille inaugure, avec le temps œdipien, une phase qui ne correspond pas encore à ce que sera ce que nous avons proposé d’appeler le Féminin. Il n’est pas question, ici, de cette phase définitive de l’évolution de la fille, post-pubertaire, mais bien d’une étape seconde, suivant celle où elle était un petit homme, et non encore équivalente à celle de son achèvement.
La théorisation implicite, mais décisive au bout du compte, de Freud sur l’adolescence se retrouve ici. Elle va bien en-deçà d’une théorisation systématisée et proposée telle quelle, mais bien au-delà d’une non-théorisation de l’adolescence. Les chemins à suivre pour une telle entreprise sont déjà parfaitement balisés – ce qui nous conduit à situer Freud comme « théoricien [implicite] du pubertaire » –, et à poursuivre par des apports théoriques qui les rendront possibles.
Ce sont ces apports freudiens, très démonstratifs à nos yeux, qui sont venus soutenir la proposition centrale de nos travaux précédents de l’existence d’une spécificité métapsychologique de la puberté, caractérisée par l’avènement du Féminin – entendu comme différencié de la féminité déjà en place dans l’enfance et relevant du registre phallique.
Cette proposition ne revient pas, comme on le voit ici, à un développement de ce qui était déjà là dans l’infantile. Elle correspond à l’introduction d’une nouveauté radicale, inattendue, débordant le matériel hérité de l’infantile, à l’origine d’une altérité radicale qui s’instaure dans la génitalité (cf. « Il n’y a pas de rapport sexuel » de Jacques Lacan). Elle repose sur des présupposés très clairement introduits par Freud : la nouveauté pubertaire se particularise par l’apparition d’une jouissance sexuelle débordant le phallique mis en place dans l’enfance ; elle se spécifie du déplacement de la zone érogène chez la fille conduisant à la révélation du vagin ; cette nouveauté est éprouvée également par la fille et le garçon ; elle ne peut trouver place au sein du symbolique ; elle reste sous le registre du réel au sens lacanien, c’est-à-dire d’un impossible au sein du langage.
Tout le travail de l’adolescence reviendra à venir suppléer à cette non-figuration possible du réel pubertaire, en y accolant un objet trouvé dans la réalité pouvant assurer un effet de voile de ce réel. Idéalement, il s’agira de l’autre de l’Autre sexe (avec un grand A, car échappant au symbolique) trouvé dans la réalité, en tant que voile à ce non figurable, porteur dans son anatomie de l’altérité radicale (Autre sexe), et par là-même de cette marque du réel, source de la relance du désir. Mais, également, ce peut être tous les objets substitutifs, marquant autant d’aléas sur ce cheminement : objets du toxicomane, du rien de l’anorexique, objets de consommation… voire le choix homosexuel, intégrant une altérité tronquée à travers le choix d’un autre porteur du même.
 
NOTES
 
[*]Olivier Ouvry, psychiatre, psychothérapeute, 80 Avenue Ledru-Rollin, F-75012 Paris.
[1]Sigmund Freud, 1905a, Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. fr. P. Koeppel, Paris, nrfGallimard, 1987, 215 p.
[2]François Marty (sous la direction de), dans F. Marty (sous la direction de), L’adolescence dans l’histoire de la psychanalyse, Éd. In Press, novembre 2003. Voir tout particulièrement sur ce thème les articles de Olivier Ouvry et François Marty.
[3]Sigmund Freud, Trois essais…, op. cit., p. 160-161 : « On sait que ce n’est qu’à la puberté que s’établit la séparation tranchée des caractères masculins et féminins […]. Les prédispositions masculines et féminines sont certes déjà aisément reconnaissables dans l’enfance […]. Mais l’activité autoérotique des zones érogènes est la même pour les deux sexes et, en raison de cette concordance, la possibilité d’une différence des sexes telle que celle qui se met en place après la puberté, est supprimée pour la durée de l’enfance. Eu égard aux manifestations sexuelles autoérotiques et masturbatoires, on pourrait formuler la thèse suivante : la sexualité des petites filles a un caractère entièrement masculin. Bien plus, si l’on était capable de donner un contenu plus précis aux concepts de “masculin et de féminin”, il serait même possible de soutenir que la libido est, de façon régulière et conforme à des lois, de nature masculine… »
[4]Op. cit., note de bas de page, 1920, p. 169-170.
[5]Ibid., p. 162-164.
[6]Sigmund Freud, 1923b, « L’organisation génitale infantile », trad. fr. J. Laplanche, dans La vie sexuelle, Paris, puf, 3e éd. 1977, p. 113-116.
[7]Des modifications importantes ont été en effet introduites au texte initial, jusqu’à l’interposition de chapitre entier, comme celui intitulé « La théorie de la libido », écrit en 1915 et 1920, intégrant les apports théoriques développés dans Pour introduire le narcissisme (1914).
[8]Ibid., p. 113-114.
[9]Ibid., p. 114.
[10]Nous faisons ici référence, dans ce que nous qualifions de « présence dans le symbolique », aux signifiants de l’inconscient, tels que Lacan les introduit, à distinguer des mots du langage courant. « Il n’y a pas à proprement parler, disons-nous, de symbolisation du sexe de la femme comme tel. […] Et cela, parce que l’imaginaire ne fournit qu’une absence, là où il y a ailleurs un symbole très prévalent. » Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre III « Les psychoses », Paris, Le Seuil, 1981.
[11]1900, L’interprétation des rêves, trad. fr. A. Berman, Paris, puf, 573 p.
[12]Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, trad. fr. S. Jankélévitch, Petite Bibliothèque Payot, 1967.
[13]1915a, Métapsychologie, trad. fr. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1981, 189 p.
[14]Cela nous conduit à insister sur cette particularité de la condition humaine d’être non plus maître d’outils par lui façonnés, tel que pouvait l’être les mots du « proto-langage », mais aliénés aux effets de structure induit par le langage lui-même depuis qu’il se trouve porteur de l’instance de la loi – à la suite de l’acte fondateur de la civilisation, résultant, selon Freud, de la mise à mort du père de la horde primitive.
[15]Sigmund Freud, 1923b, L’organisation génitale…, op. cit., p. 116. « Pour l’enfant, être femme ne coïncide donc pas avec manque de pénis. […] Dans tout cela, l’organe génital féminin semble n’être jamais découvert. »
[16]Sigmund Freud, 1923b, L’organisation génitale…, op. cit., p. 116. « Il n’est pas sans importance de se représenter les transformations que subit la polarité sexuelle qui nous est familière pendant le développement sexuel infantile. Une première opposition apparaît avec le choix d’objet qui, en effet, présuppose sujet et objet. Au stade de l’organisation prégénitale sadique-anale, il n’est pas encore question de masculin et féminin, l’opposition entre actif et passif est celle qui prédomine. Au stade suivant, celui de l’organisation génitale infantile, il y a bien un masculin, mais pas de féminin ; l’opposition s’énonce ici : organe génital masculin ou châtré. C’est seulement quand le développement, à l’époque de la puberté, s’achève, que la polarité sexuelle coïncide avec masculin et féminin. Le masculin rassemble le sujet, l’activité et la possession du pénis ; le féminin perpétue l’objet et la passivité. Le vagin prend maintenant valeur comme logis du pénis, il recueille l’héritage du corps maternel. » (« mutter leibes », qui peut également être traduit par les entrailles de la mère).
[17]Une autre conceptualisation que celle freudienne est nécessaire pour venir qualifier cet au-delà du phallique. C’est ce que nous avons trouvé pour la première fois dans la citation de Philippe Gutton de « réel pubertaire » (réel au sens lacanien précise-t-il, c’est-à-dire renvoyant à un impossible au sein du langage). Gutton Philippe, Le pubertaire, Paris, puf, coll. « Le Fil Rouge », 1991. Gutton Philippe, Le pubertaire, Paris, puf, coll. « Le Fil Rouge », 1991.
[18]Sigmund Freud, 1932a, « La féminité », dans Nouvelles conférences sur la psychanalyse, trad. fr. A. Berman, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1981, p. 150-181.
[19]Ibid., p. 156-157.
[20]Ibid., p. 159.
[21]Ibid., p. 158.
[22]Sigmund Freud, op. cit., p. 158.
[23]Sigmund Freud, 1932a, La féminité, op. cit., p. 176.
[24]O. Ouvry, « Le féminin comme nouveauté pubertaire », dans Serge Lesourd (sous la direction de), Le féminin : un concept adolescent ?, érès, coll. « Le Bachelier », 2001, p. 49-76.
[25]S. Lesourd, Adolescences… rencontre du féminin, Toulouse, érès, 1994, 176 p.
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Olivier Ouvry, psychiatre, psychothérapeute, 80 Avenue Ledr...
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[1]
Sigmund Freud, 1905a, Trois essais sur la théorie sexuelle,...
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[2]
François Marty (sous la direction de), dans F. Marty (sous ...
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[3]
Sigmund Freud, Trois essais…, op. cit., p. 160-161 : « On s...
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[4]
Op. cit., note de bas de page, 1920, p. 169-170. Suite de la note...
[5]
Ibid., p. 162-164. Suite de la note...
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Sigmund Freud, 1923b, « L’organisation génitale infantile »...
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[7]
Des modifications importantes ont été en effet introduites ...
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[8]
Ibid., p. 113-114. Suite de la note...
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Ibid., p. 114. Suite de la note...
[10]
Nous faisons ici référence, dans ce que nous qualifions de ...
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1900, L’interprétation des rêves, trad. fr. A. Berman, Pari...
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[12]
Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, trad...
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[13]
1915a, Métapsychologie, trad. fr. J. Laplanche et J.-B. Pon...
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Cela nous conduit à insister sur cette particularité de la ...
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Sigmund Freud, 1923b, L’organisation génitale…, op. cit., p...
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Sigmund Freud, 1923b, L’organisation génitale…, op. cit., p...
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Une autre conceptualisation que celle freudienne est nécess...
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Sigmund Freud, 1932a, « La féminité », dans Nouvelles confé...
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Ibid., p. 156-157. Suite de la note...
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Ibid., p. 159. Suite de la note...
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Ibid., p. 158. Suite de la note...
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Sigmund Freud, op. cit., p. 158. Suite de la note...
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Sigmund Freud, 1932a, La féminité, op. cit., p. 176. Suite de la note...
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O. Ouvry, « Le féminin comme nouveauté pubertaire », dans S...
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S. Lesourd, Adolescences… rencontre du féminin, Toulouse, é...
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