2004
Cliniques méditerranéennes
Notes de lecture
À propos du livre d’Élisabeth Roudinesco, Le patient, le thérapeute et l’État, Fayard, 2004, 179 pages
Comment nous rendre capable de penser les transformations actuelles de notre monde, en nous gardant d’un double péril qui caractérise les époques de changement intense ? D’un côté, celui qui consiste à accepter n’importe quoi au nom du pragmatisme et de l’adaptation, conduisant à la liquidation du vif d’une invention, de l’espace de liberté qu’elle a ouvert ; et d’un autre côté, à opposer le refus à ce qui vient, au nom de la préservation de l’héritage, en risquant son érosion dans la volonté de sa conservation. Il n’y a pas aujourd’hui un domaine qui ne soit exposé à ce double péril, tant l’ampleur de la mutation qui s’opère dans la culture, nous place devant une sourde échéance. La psychanalyse échappe d’autant moins à ce défi, que la découverte freudienne a irrigué toute la culture occidentale moderne, à partir d’une puissante interprétation du principe sécularisé de l’âme et de son traitement.
C’est dans ce contexte mouvant qu’il faut situer la démarche d’Elisabeth Roudinesco dans son dernier livre
Le patient, le thérapeute et
l’État, mais aussi dans une série d’ouvrages qui ont porté sa réflexion au cours des dernières années
[1]. On pourrait indiquer la visée de cette démarche en disant qu’elle tente de maintenir la contemporanéité politique de la psychanalyse avec les bouleversements actuels de la société, en essayant de déjouer le double péril souligné plus haut, à travers un mouvement critique tournant qui consiste à affronter à la fois les détracteurs de la psychanalyse, et en même temps ce qui, de son point de vue, menace la psychanalyse de l’intérieur de son discours et de ses formations instituées. Si sur le premier front, il devient évident que les détracteurs se sont radicalisés au point de vouloir éradiquer les fondements même de la causalité psychique humaine, sur le second front, la vitalité de la psychanalyse en France a laissé dans l’ombre, les dangers
intra muros qui ont conduit ailleurs à son affaiblissement, voire à l’extinction de sa singularité.
Il me semble que dans ce dernier livre, plus que tous les autres, E. Roudinesco se porte vers ce dernier front et tourne sa vivacité critique et polémique à l’égard des siens, à hauteur de l’inquiétude, dirais-je, devant ce qu’elle considère comme l’engagement d’un processus « auto-immunitaire » au sein d’une partie des organisations psychanalytiques, les conduisant à se protéger en détruisant leur propre protection.
Le terrain sur lequel l’auteur transporte le débat est balisé par le titre même de l’ouvrage : le patient, le thérapeute et l’État sont les agents de la structure qui ordonne le dispositif du soin psychique dans les sociétés modernes. L’évolution récente de ce dispositif a modifié les rapports entre les termes de la structure, au point de brouiller les repères et d’installer une conflictualité confuse qui menace le principe de liberté. Du côté du patient, devenu « un usager », la demande de soin se confond avec une angoisse sécuritaire qui le meut en une victime potentielle de ses soignants. Du côté du thérapeute, la généralisation du « traitement psychique » grâce à la psychanalyse, a ouvert un droit à la psychothérapie qui s’est traduit par un vaste marché où l’offre a connu une explosion faunesque. La multiplicité des genres, des techniques, des théories y confinent à l’indiscernable, propice à toutes les chimères et à toutes les dérives. Entre l’exigence sécuritaire et la faune des psychothérapies, l’État est appelé à intervenir selon le rôle historique que les sociétés démocratiques lui attribuent à des degrés différents, celui de réguler, de réglementer, de codifier, et parfois de régenter d’après des logiques qui oscillent entre la vaine « gesticulation législative » et l’imposition d’un pouvoir au service d’intérêts particuliers, corporatifs ou de réseaux d’influences idéologiques et financiers. S’orienter dans cet embrouillamini est une gageure, car sa complexité suscite une guerre de mouvements entre des protagonistes qui changent sans cesse de positions et d’alliances, ouvrant en abyme des fronts à l’intérieur de leur propre front. Le mot de Montaigne « Ô mes amis, il n’y a nul amy » pourrait se décliner ici à tout moment. C’est dans cette conjoncture que les psychanalystes en France sont appelés à jouer une partie risquée où il y va de l’avenir de leur art et de leur discipline, selon la thèse de l’auteur.
Élisabeth Roudinesco a choisi un fil dans cet imbroglio pour tenter de démêler les enjeux les plus cruciaux ; ce fil est politique, au sens où elle appelle les psychanalystes à répondre à un problème politique (politique de la santé, politique de la souffrance psychique, code de la santé publique, etc.) par un positionnement politique de la psychanalyse, et non professionnel ou technique, afin de ne pas se perdre dans l’écheveau, et y perdre leur âme. Appel, mais aussi interpellation et protestation à travers laquelle s’ouvre le livre comme un drame ; le drame d’un geste qu’elle nomme « l’acte du 12 décembre 2003 ». Il s’agit d’une réunion avec le ministre de la santé au cours de laquelle, à l’invitation de ce dernier, les représentants de douze associations psychanalytiques, parmi les plus importantes en France, acceptent formellement de lui donner leurs annuaires, afin de « sécuriser » les patients, selon la conception sanitaire de l’État, en s’assurant de l’inscription des psychanalystes sur une liste de leur école qui garantirait leur aptitude à l’exercice du métier. L’auteur dénonce cette remise des listes comme l’acceptation « d’un arbitraire légal » de l’État, et comme la soumission à « une servitude volontaire » en contrepartie d’un statut d’exception qui permettrait aux sociétés psychanalytiques d’échapper à son contrôle. La suite du développement consiste à essayer de démontrer le paradoxe auquel abouti cet acte : « […] les psychanalystes engagés dans ce pacte, écrit-elle, ont gagné en exception ce qu’ils ont perdu en liberté ». Elle soutient donc, que loin de les distinguer de la masse des psychothérapeutes, ce statut les y reconduit par la logique retorse de « l’auto-immunité ».
L’analyse de cette logique retorse, amène l’auteur à dégager la figure centrale du « charlatan », comme une vieille hantise contre laquelle les psychanalystes, à l’instar d’autres protagonistes, luttent pour ne pas y être assimilés, en désignant l’autre à cette place. De sorte que le topos du « charlatan » permet d’organiser à tous les échelons une traque qui embrase l’ensemble du système au service d’une idéologie scientiste et comportementaliste qui veut « contrôler l’incontrôlable ». Un chapitre entier est consacré à dénoncer les « mirages de l’expertise » et de l’évaluation qui participent de la traque du « charlatan », en stigmatisant l’originalité comme anomalie, en imposant un ordre normatif de fer à la recherche, au savoir et à la prévention de la souffrance psychique, où la politique de la santé s’avère un déguisement du pouvoir policier. Les cas et les exemples donnés peuvent certes, donner matière à discussion sur les degrés d’implication dans cette logique, et sur la cohérence totalisante qu’on peut lui prêter, puisque tout de même, nous sommes encore en démocratie, ce que l’auteur garde à l’horizon de sa réflexion.
Précisément, comment dans cet horizon des sociétés démocratiques en mutation, épargner aux psychanalystes l’entrée dans l’engrenage des nouvelles menaces sur la liberté de façon générale et sur leur liberté en particulier ? L’auteur réserve le dernier chapitre, d’une part à un bilan sur la décomposition de la psychanalyse dans des pays voisins ou proches de la France, à la faveur du remaniement des politiques de la santé publique. Elle propose d’autre part, de rouvrir l’équation de la laïcité de la psychanalyse, depuis sa formulation par Freud. Là également les changements intervenus obligent à réexaminer les rapports avec les pouvoirs étatique et médical, avec l’institution universitaire, en laquelle l’auteur voit l’un des lieux favorisant cette laïcité, dans la mesure où la psychanalyse y est enseignée comme discipline et pas comme thérapeutique. Elle rappelle à cet égard, la crainte de Freud exprimée à Ernest Jones : « Je veux être sûr que l’on empêchera la thérapeutique de tuer la science ». E. Roudinesco considère en effet, que la psychanalyse encoure le risque du déclin, si les sociétés qui organisent la formation des psychanalystes se réfugient, au nom de la clinique, dans la raison praticienne du métier, au détriment de la discipline dans ses rapports avec les autres savoirs sur l’homme. Elles s’éloigneraient du même coup des pulsations de la société civile et des luttes d’émancipation qui y surgissent, au profit d’un psychocentrisme vertueux.
Que l’on partage ou non la radicalité des positions développées dans ce livre, il n’échappera pas au lecteur qu’il témoigne d’une inquiétude sur le devenir de la psychanalyse en France, dont il y a lieu d’en prendre la mesure d’alerte.
Fethi Benslama
P.-H. Castel, La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Paris, Gallimard, 2003, 551 pages
La métamorphose impensable, comme ce titre le laisse entendre de lui-même, n’est pas un livre (de plus) sur la question transsexuelle : il se donne le transsexualisme comme « terrain » de recherche pour repenser avec et à partir de lui les catégories qui traversent toutes les sciences humaines – la distinction entre nature et culture, entre norme et normativité, entre raison et folie, entre les genres sexuels… La notion d’« identité personnelle » inscrit d’emblée la réflexion ici déployée dans un espace critique pluridimensionnel où se croisent la sociologie, le droit, la philosophie analytique et la psychanalyse afin de desserrer un peu le nœud obscur qui attache un corps donné à un « je » qui a à se faire exister avec lui. Mettre en cause la « naturalité » de la jonction entre le corps et le « je », c’est entrer, comme Pierre-Henri Castel l’argumente de façon très serrée, dans une crise des certitudes dont aucun savoir positif sur l’homme ne peut ressortir indemne. L’énigme du transsexualisme n’est pas sans résonner avec une autre, qui concerne tout autant la philosophie occidentale que la psychanalyse, à savoir celle du Sphinx : qu’est-ce que l’homme, à quoi le reconnaît-on et quelles sont ses limites ?
La question posée ainsi, on pourrait être tenté de renvoyer toute l’affaire du côté de la philosophie en tant que lieu privilégié de mise au travail et de mise en cause de la raison – n’était le caractère de « retour du refoulé » que ne peut manquer d’incarner au regard des exigences de cette instance la dissolution du rapport d’adéquation prétendument transparent entre le corps et le « je ». Il ne s’agira donc pas d’en profiter pour revenir à partir de là à un partage « solide » entre raison et déraison – dans ce contexte-ci, et avec les enjeux réels posés par le changement de sexe, l’arbitraire qui préside toujours à ce genre de répartition des rôles paraît effectivement particulièrement dangereux. Loin de promouvoir ce genre de fixations, l’énigme du transsexualisme permet à P.-H. Castel de refaire émerger, mais d’une façon radicale, le refoulé de la raison : « La déraison, ainsi, n’est ni l’irrationalité, ni l’échec de la preuve, ni l’erreur de catégorie. C’est toute la raison, mais mise au service d’une intuition exorbitante – ici, ne pas être né(e) dans le “bon” corps –, qui est une vérité privée, et dont on ne sait, littéralement, pas quoi penser » (12). Penser l’impensable – dans cette perspective, la psychanalyse se trouvera convoquée comme un certain dépassement (ou bien devrait-on dire un dépassement certain ?) de la philosophie, puisqu’elle se donne pour objet de faire advenir le refoulé à la surface même du pensable, du théorisable. C’est avec la psychanalyse que l’on pourra en effet commencer à penser le paradoxe qui gît sous l’énigme du transsexualisme et qui consiste à demander l’impossible en le rendant impossible à refuser.
Le mouvement même de l’ouvrage invite ainsi à faire de la psychanalyse un horizon d’attente pour une mise au travail singulière de cette énigme : les « matériaux » de la première partie retracent l’histoire de la conceptualisation clinique du transsexualisme et de sa prise en charge médico-psychiatrique qui a pris son essor avec la création des Gender Clinics aux États-Unis (ils sont très utilement et exhaustivement complétés par la « chronologie et bibliographie représentative du transsexualisme et des pathologies de l’identité de 1910 à 1998 » en fin de volume). Ces matériaux font apparaître quatre options principales pour « affronter » la question transsexuelle : la tentative psychiatrique de l’insérer dans une psychogenèse, la biologisation à laquelle souscrivent les endocrinologues, la naturalisation juridique de l’identité et le constructivisme sociologique. La seconde partie, intitulée « Apories » réinsère ces matériaux dans un réseau de questionnements essentiellement hérités de la philosophie analytique et qui concernent la question du genre, la performativité et l’ipséité, le sentiment d’identité et l’expérience privée… Si la psychanalyse fait partie intégrante de ces « apories » (le chapitre « Psychanalyse ou transsexualisme » est le dernier de cette partie), c’est de façon « extime », pourrait-on dire si l’on interprétait un peu sauvagement le « ou » d’exclusivité qui unit en les séparant la psychanalyse et le transsexualisme. Psychanalyse ou transsexualisme : en un certain sens, il faut effectivement choisir – choisir entre une entité nosographique constituée qui en appelle à des modalités de réponse psychiatrique, médicale, sociologique, etc. et un « savoir marginal », celui de la psychanalyse, qui prend sens dans les interstices, « là où des impasses rationnelles (qui ne sont pas de banales fautes logiques) et des indécidabilités de toutes sortes apprennent négativement quelque chose sur ce qui est là partout en jeu : l’être humain sujet au sexe » (348). Il ne faudrait donc pas en déduire que la psychanalyse n’a rien à dire du transsexualisme, seulement elle a à le dire de la place même où se constituent les apories sur lesquelles achoppent les autres disciplines (ce qui suppose d’ailleurs que l’on ait au préalable été exhumer ces apories – c’est précisément le projet même de ce livre) : en étant toujours déjà au point de croisement de ces apories, sans cesse confrontée à cet impossible qu’incarne le transsexualisme et auquel il confronte ceux qui ont à faire à lui ; en l’assumant et en tirant de là sa puissance de théorisation, elle constitue paradoxalement une voie d’accès privilégiée au transsexualisme, conçu comme une façon particulièrement vive de poser la question de ce qu’il en est du rapport du sujet à son inscription dans le registre de la sexuation. C’est donc sur son propre terrain que le transsexualisme vient interroger la psychanalyse, lui renvoyant en écho une question qui est aussi la sienne, bien sûr, et qui pourrait s’énoncer ainsi : « dis, qu’as-tu fait de ton identité sexuée ? ».
Sophie Mendelsohn
[1]
Pourquoi la psychanalyse ?, Fayard, 1999 ;
De quoi demain… Dialogue en collaboration avec Jacques Derrida, Fayard-Galilée, 2001 ;
La famille en désordre, Fayard, 2002.