2004
Cliniques méditerranéennes
L’enfant mort des passions
Roland Gori
[*]
Dans la logique passionnelle, le sujet aime dans sa passion, l’illusion optique qui lui permet de mettre un nom et un visage sur la part inconnue et innommable de l’être. Cette part, cause du désir, constitue le point d’appel des rencontres furtives et toujours ratées de l’être avec la lettre.
Si dans toutes les analyses de passionnés nous rencontrons tôt ou tard la figure de l’enfant mort, l’auteur soutient ici que c’est moins en tant qu’événement historique qu’en tant que structure qui révèle les effets de ravage d’une dépression maternelle sur la subjectivation de l’enfant. Effets de ravage de « la promesse de l’aube », c’est-à-dire des promesses portées par une parole maternelle qui révèle structurellement son inadéquation à rendre compte de l’être de l’enfant. cette maladie humaine détermine cette fonction de la parole : « lécher » indéfiniment les blessures ontologiques que la langue maternelle a produit.
Mots-clés :
enfant, inconnu, maternel, mort, passion, rencontre.
In passionate logic, the subjects love in their passion the optical illusion that allow them to place a name and a face on the unknown and unnameable part of being. This part, the cause of desire, constitutes the point of call for furtive and ever missed encounters of the being with the letter (l’être avec la lettre).
While sooner or later we encounter the figure of the dead child in all analyses of passionate lovers, the author here argues that this is less as a historical event than as a structure that reveals the destructive effects of a maternal depression on the child’s subjectivation. The devastating effects of « the promise at dawn », that is promises borne by a maternal word that structurally reveals its inadequacy when it comes to accounting for the being of the child. This human ailment determines this function of the word that is « licking », indefinitely the ontological wounds that the mother tongue has produced.
Keywords :
child, unknown, maternal, death, passion, encounter.
« C’est l’enfant qui manque à toutes les femmes – qu’elles en aient déjà six ou sept ou qu’elles n’en aient aucun […]. C’est l’enfant là-pas-là, il va et vient comme la bobine qui roule et puis revient. On s’habitue à son absence. Pour elle, c’est un fils. Pour d’autres une fille. Mais il existe. Toutes les femmes ont un enfant.
Il manque aux hommes aussi. Cet enfant, ce fils, ce double d’eux-mêmes, cet avenir d’eux-mêmes – le sang, le visage, le nom –, tout leur manque, même à ceux qui s’en gardent, qui se retirent à temps, qui sortent tout couverts, qui s’en foutent, qui ont trop de travail, qui disent non, qui détestent les cris, les pleurs, les liens, les attaches, qui ne supportent pas les enfants – il manque à tous les hommes, même à ceux qui les tuent. Tous les hommes sont pères
[1]. »
La passion est souffrance, souffrance sublime « aux magnifiques yeux égarés », comme disait André Breton. Cette souffrance réclame de manière incessante et tumultueuse la réalisation d’une promesse, promesse de l’Autre, promesse de réalisation d’un délire, délire de la « présence absolue ». Mais toute la conduite du passionné se déploie à l’encontre même de cette quête, de cette furie désespérée d’obtenir un sentiment de continuité avec l’être aimé. Comme Georges Bataille l’avait remarqué, si la passion est souffrance c’est justement parce qu’elle engage celui qui s’y abandonne dans la recherche d’un impossible, l’impossible de cette « présence absolue ». Cette « folie du pur mirage » (Lacan) appelle la mort, le désir de meurtre ou de suicide. Dans cette extase passionnelle qui ravit le sujet, l’exproprie, le vampirise, le hante et le déporte hors de lui, l’imploration est toujours la même : abolir tout ce qui pourrait séparer, fissurer, fracturer, l’union fusionnelle des amants. L’autre est devenu le lieu-même de mon être, il me manque, il vient corporéifier mon manque à être et désespérément je tente de le rejoindre. Mais pour cela il me faut détruire tout ce qui me distingue de lui : « Plus de Tristan, plus d’Iseult, plus aucun nom qui nous sépare. »
Cette mise à nu du sujet constitue aussi sa mise à mort, son sacrifice. Ce désir de transparence de l’autre et à l’autre révèle le dénuement même de l’être, ce réel qui se dérobe indéfiniment et que voilent toutes sortes de parures. Dans l’exubérance passionnelle, dans le rythme effréné de ses mouvements, dans le caractère furieusement baroque et démesuré de sa rhétorique de plénitude, la passion dépouille le sujet de tous les signifiants sans signification qui viennent recouvrir sa détresse fondamentale (argent, emploi du temps, marques sociales…). Et davantage elle le dépouille, davantage la passion exige du sujet la présence absolue de l’objet pour faire objection, saisie-arrêt, signification, sans lesquelles s’ouvre l’abîme de sa néantisation. L’accomplissement sans limite de la mise à nu de l’être dans la passion ne saurait déboucher que sur la disparition, l’anéantissement, le suicide ou le meurtre, bref ce que les Grecs appelaient Aphanismos, l’évanouissement.
Si la passion constitue cet appel à la dissolution des formes constituées et des individualités poussé parfois jusqu’au meurtre et au suicide, on comprend mieux que le sujet qui s’y abandonne ne le fasse pas sans résistance. D’où cette frénésie des séparations et des retrouvailles, valse si fréquente dans les passions au cours desquelles le sujet peut faire l’expérience, comme le dit Marcel Jouhandeau, que : « Ton absence me restitue ce que ta présence me dérobe. »
Mais que représente cet objet dont le passionné ne saurait se passer dans son addiction mortifère, pas davantage d’ailleurs qu’il ne saurait s’en satisfaire ?
Je dis : « Que représente cet objet ? » dans la mesure où sur les qualités réelles de l’être aimé passionnément, le passionné une fois la séparation consommée ne se fait pas trop d’illusion. Prenons Proust dans Un amour de Swann au moment même où les désenchantements accompagnent le dépit et la rancune, il écrit : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »
Alors qu’est-ce qui a pu faire signe au sujet pour lui rendre indispensable l’objet de sa passion au point que l’on a pu parler de « toxicomanie d’objet » et que toute la vie quotidienne du passionné amoureux se trouve hantée par l’angoisse de perdre l’objet ? Cette angoisse d’abandon organise la logique passionnelle de « l’amour fou », sa rhétorique de dépense comme ses voiles de plénitude où se conjuguent et se déploient le tourbillon des formes comme le rythme effréné des séparations et des retrouvailles. Le mot « abandon » peut signifier tout autant « être exposé à la désolation comme à la solitude », que « se vouer envers et contre tout à l’emprise ou au pouvoir de l’autre ». À s’en tenir aux mots qui viennent au passionné pour dire le drame de sa condition, dans le rapport au destin dont il est issu, celui d’« abandon » en dit particulièrement plus que ne le pense celui qui l’énonce. « Abandon » vient de l’expression ancienne « mettre à bandon », c’est-à-dire renoncer à une chose au profit de quelqu’un, lui en confier le pouvoir ; l’emploi de l’expression visait primitivement un objet, non une personne. C’est en s’appliquant à la personne humaine qu’elle s’est doublée de l’idée de « laisser » ou « lâcher » ; autrement dit, « abandonner » implique tout à la fois le dessein de renoncer à sa liberté d’action et dans le même temps celui d’être lâché, voire remis en liberté. Comment mieux laisser entendre le tourment dans lequel vit le passionné tenu par l’amour fou, partagé entre la hantise d’être délaissé par l’objet et celle d’une emprise totale sur lui ?
Dans la logique passionnelle, cet abandon à un objet se déduit la plupart du temps d’une rencontre, rencontre avec un inconnu dont la psychanalyse nous informe qu’à l’insu du sujet cet étrangement inconnu lui fut très familier. Simplement au moment de la rencontre quelque chose a fait signe au sujet qui a fait que « c’est comme si je m’étais perdu et qu’on vînt, tout à coup, m’apporter de mes nouvelles
[2] ». Dans cette illusion de l’amour fou, dans cette « folie du pur mirage » (Lacan), l’aliénation tragique à l’objet s’organise par la coïncidence d’une hallucination et d’une perception,
l’objet apparaît là où il était attendu. Qui mieux que de Clérambault a pu à propos des syndromes passionnels noter et décrire cette découverte d’une coïncidence qui sépare radicalement le délire passionnel d’une pure et simple hallucination : « Notre malade a, pour ainsi dire, découvert l’astre par le calcul
[3]. » Cette
coïncidence dans la rencontre se trouve au cœur de l’Amour fou.
Remarquons d’entrée de jeu ce qui sépare la quête désespérée d’être aimé du passionné et le délire passionnel de l’érotomane qui a la conviction délirante d’être aimé. Ce que le passionné cherche désespérément comme preuves d’amour pour fonder sa conviction, l’érotomane l’a trouvé dans la certitude du délire. La jalousie comme les doutes préservent l’amoureux passionné de la folie érotomaniaque.
Le postulat fondamental de l’érotomanie a été formulé par de Clérambault : « C’est l’Autre qui aime le plus, c’est l’Autre qui a commencé le premier. » Le délire de l’érotomane procède de la certitude qu’elle est la part manquante de l’Autre, part manquante indispensable à combler le manque de l’Autre et surtout si l’autre ne veut pas le reconnaître. Le désaveu se trouve au centre de l’érotomanie mais c’est du côté de l’Autre qu’elle fait basculer ce désaveu afin de se placer elle-même comme fétiche nécessaire à conjurer le manque déporté en l’Autre. La formule de l’érotomanie pourrait être « je suis ce qui manque à l’Autre et dont il désavoue l’évidence ». J’ai développé longuement ailleurs (Gori, 2002) cette valeur paradigmatique de l’érotomanie en tant que noyau générateur de la passion comme de l’amour. La différence entre l’Amour (donner ce qu’on n’a pas) et le délire passionnel (je suis celle qui manque à l’Autre) procède de renversements purement grammaticaux et logiques. Ces renversements grammaticaux postulent l’existence d’un sujet – en souffrance – ou son aliénation dans le délire. Mais dans tous les cas l’Amour procède d’un mirage, d’une érotomanie refoulée car il faut être fou pour croire qu’on vous aime.
Cela, toutes les cures psychanalytiques le mettent en évidence : la plainte du névrosé est de ne pas avoir été aimé pour lui-même mais en tant qu’objet du désir de l’Autre et le travail de deuil de la cure consiste à lui faire reconnaître cette souffrance mais sans pour autant l’en consoler. Il a raison le névrosé, c’est bien en tant qu’objet qu’il a été aimé par l’Autre et non en tant que sujet. De cette illusion que l’on pourrait être aimé pour soi-même, comme sujet, il faudra bien faire son deuil. C’est cela aussi la mélancolisation du voyage psychanalytique.
Mais revenons à l’intuition clinique et géniale de de Clérambault : la passion s’avère un succédané féminin du fétichisme masculin, au féminin la passion, au masculin le fétiche. Alors quel serait donc ce manque, cette absence, que la Passion aurait pour fonction de conjurer ? Devant quelle béance, la passion se tient-elle et à laquelle elle ferait obturation et objection ? C’est encore une fois à l’intuition géniale des écrivains qu’il nous faut nous reporter pour comprendre le lieu psychique d’où émerge le phénomène passionnel.
La figure de l’enfant mort dans les passions
Dans la nouvelle,
Lettre d’une inconnue, Zweig raconte l’histoire suivante : un romancier à la mode reçoit la lettre d’une inconnue qui lui révèle son secret avant de mourir. Cette inconnue est en train de se suicider suite au
décès de l’enfant qu’elle a eu avec le romancier et dont ce dernier
ignorait l’existence. Depuis son
enfance, cette inconnue était secrètement amoureuse du romancier, alors jeune homme. À plusieurs moments de sa vie, adolescente puis jeune femme et plus tard femme entretenue, l’inconnue se serait offerte au romancier sans que celui-ci eut, ne serait-ce qu’un bref instant, conscience qu’il s’agissait de la même personne. Il méconnaissait sans cesse l’importance du don sacrificiel qu’elle lui faisait. Le thème de la nouvelle est extrêmement émouvant, sublime, mais ici, ce sont essentiellement les détails formels et les expressions employées qui retiennent mon attention comme lorsque nous écoutons le récit d’un rêve. La passion comme « lettre d’une inconnue », et vous entendrez l’expression et les mots qu’elle contient dans tous les sens possibles et inimaginables, la passion révèle son chiffre mystérieux en tant que quête désespérée d’être enfin reconnue et nommée,
lettre sur l’être, sur fond de perte, de deuil, ici intuitivement désignée par Zweig comme celle de l’enfant mort. La nouvelle s’organise autour de ce point nodal de l’attente de se voir
reconnue et
nommée sous les figures multiples de l’être par les nombreuses
rencontres manquées. Rencontres manquées qui relancent sans cesse la poursuite passionnelle. Le texte insiste à plusieurs reprises : l’objet de la passion constitue l’astre fixe et immuable qui organise la constellation céleste des rencontres manquées où jamais ne vient briller l’illumination d’une reconnaissance, l’éclat d’un nom apte à libérer le sujet de son emportement passionnel. Ne subsistent que les lunes mortes des souvenirs qui entretiennent avec toujours plus de vivacité et de nécessité la quête désespérée. Dans cette dimension compulsive de l’attente d’une reconnaissance, d’un appel, d’un nom, et somme toute d’une
adoption, le mouvement s’organise comme mouvement perpétuel, gravitation autour de l’objet aimé et de son mystère. L’inconnue écrit : « Tu ne me reconnais pas, ni alors, ni jamais : jamais tu ne m’as reconnue
[4] […] » La plainte court dans tout le texte : « “Reconnais-moi, reconnais-moi enfin”, criait mon regard
[5] ! » et plus loin : « […] testament d’une femme qui t’a aimé plus que toutes les autres, et que tu n’as jamais reconnue, d’une femme qui n’a cessé de t’attendre et que tu n’as jamais appelée. […] jamais tu ne me reconnaîtras, jamais ! C’était ma destinée dans la vie ; qu’il en soit de même dans la mort. […] je m’en vais sans que tu connaisses mon nom, ni mon visage
[6]. » Quant à cette coïncidence quasi hallucinatoire évoquée auparavant comme moment promoteur des passions, nous la trouvons dans le texte même lorsque Zweig relate une nouvelle fois cette rencontre avec l’objet aimé surgissant là où il était attendu. L’inconnue,
a contrario de ses habitudes, accepte d’aller dans un dancing, « comme si quelque chose de particulier m’attendait en cet endroit ». Et soudain elle rencontre là et à nouveau l’homme auquel elle n’avait cessé de penser dans le « hasard objectif » des « choses révélées », comme disait André Breton. À nouveau, il la désire et la prend sans la reconnaître et elle lui demeure étrangère : « En étendant la main pour me prendre, tu l’avançais vers une femme rencontrée pour la première fois, vers une inconnue
[7]. »
Alors si à la lumière de l’expérience analytique nous acceptons d’entendre que le sujet reçoit de l’Autre son message sous une forme inversée, nous pouvons proposer une autre interprétation de la genèse des mouvements passionnels, à condition de défigurer les personnages du roman et en l’interprétant comme le discours d’un rêve : ce que le sujet aime dans sa passion, c’est cette
illusion optique par laquelle il cherche à mettre un nom et un visage sur cette part inconnue
[8] et innommable, cause du désir, point d’origine des rencontres furtives et toujours ratées de l’être avec la lettre (ou le mot ou l’image). Ces rencontres manquées avec son être, son manque à être, nourrissent l’attente, pour exiger sans cesse cette reconnaissance vouée à se dérober, toujours et toujours encore. Que ce point d’ombilic de la passion s’écrive sur le fond d’
une absence figurée par la mort de l’enfant, illustre ici l’intuition du romancier à même de reconnaître cette dualité ontologique, déchirure de l’être, ombre de la part maudite figurée par la silhouette de l’enfant mort, figuration la plus apte à représenter le réel au cœur de l’être.
Cette figure de l’enfant mort entretient une relation étroite et privilégiée avec une image où s’est enseveli le désir de l’Autre maternel. Si dans toutes les analyses de passionnés nous rencontrons tôt ou tard la figure de l’enfant mort, c’est moins en tant qu’événement historique qu’en tant que structure qui révèle les effets de ravage d’une dépression maternelle sur la subjectivation de l’enfant. Dans la plupart des cas, il s’agit d’un enfant mort dans l’enfance ravagée de la mère, ombre de ce qu’elle a perdu ou qui est demeuré non-symbolisé, non-advenu au champ du désir. Et c’est à cela que l’érotomane tente de « s’arracher » : à cette captivation que sa passion délirante requiert comme une cause désespérée. L’érotomane hurle à qui veut l’entendre qu’elle est l’objet du désir d’un autre parce qu’elle demeure à jamais inconsolable de ne pouvoir être aimée comme sujet par l’Autre. Le passionné ne hurle pas, mais il se plaint de ne pas parvenir à être aimé comme sujet. Il ne cesse de le dire : « Elle ne m’aime pas pour ce que je suis, elle m’aime tel qu’elle me veut. » Le passionné a raison, c’est en tant qu’objet ou image qu’il a pu être aimé. Mais il faut être fou pour penser qu’il puisse être aimé par l’Autre pour lui-même. Autre captif d’une image d’enfant mort auquel il demeure mélancoliquement appendu.
Prenons un exemple clinique de mon expérience. L’analysant oublie obstinément un nom, et l’opiniâtreté avec laquelle cet oubli se maintient ne laisse pas d’intriguer, du moins jusqu’à ce que le travail d’analyse ne la rende finalement obsolète.
Ce nom résolument oublié par l’analysant est celui d’une tante maternelle morte en bas âge, sœur jumelle d’une mère à jamais endeuillée d’une partie d’elle-même ; cette absence dont l’ombre portée s’est déposée sur son destin va l’élever au lieu même de cette part maternelle manquante. Parvenu au terme du voyage analytique, l’analysant entend alors la valeur de son oubli comme le nom en tant que signifiant de ce qui aurait manqué à la mère. Toutefois, avant de pouvoir articuler à nouveau les phonèmes du souvenir répétitivement effacés à peine recueillis au bord de ses questions, il lui aura fallu éprouver la terreur qui le motivait à les oublier. Et durant cette fin d’analyse, il lui aura fallu graver ces phonèmes dans les affres d’une passion létale au cours de laquelle il n’aura eu de cesse que de provoquer la perte de ce qu’il voulait saisir.
Mais avant de parvenir à se déprendre de cette passion ravageante, il fait un rêve saisissant. Il s’agit de l’un de ces rêves qui laissent le rêveur/analysant dans un trouble infini, comme écartelé entre la merveille de la langue et le « sans voix » de l’horreur : l’analysant rêve qu’il passe à l’eau froide du lavabo ses propres organes génitaux, lesquels se présentent comme entièrement détachés de son corps.
Le sentiment d’effroi de cette scène a pour correspondant l’horreur de ces mouvements passionnels auxquels il s’abandonne et qui le laissent à chaque fois sur le bord du chemin de sa vie, exsangue, éploré et meurtri, posé là comme un objet en souffrance, un reste définitivement non recyclable. Il se dit qu’il aurait voulu «
prendre les choses avec plus de détachement », ce que la scène du rêve accomplit littéralement. La veille du rêve, il s’était baigné et l’eau lui avait semblé froide. De la pensée survenue inopinément à ce moment-là, personne sans doute n’en saura jamais rien ; ne subsiste en fait de cette pensée que la représentation-limite du souvenir d’une sensation de froid. Quant aux autres détails du rêve, on taira ici ce qu’ils auraient pu dire, disons seulement que le récit de ce rêve se présenterait comme la métaphore des processus passionnels du rêveur : être la partie manquante, indispensable complément de l’Autre dans une figuration œdipiennement constituée de l’identification phallique, celle de la « folie au féminin
[9] ».
Il faudra bien d’autres étapes, encore et encore, avant que l’analysant en question puisse se souvenir, sans avoir à le chercher, du nom de ce qui aurait manqué à sa mère. Et il faudra que l’analyste l’aide dans la découverte du « nom qui sépare », comme il lui faudra attendre de la vie qu’elle lui offre l’occasion de reporter ailleurs, en d’autres phonèmes et sur un autre corps, ce nom au bout de la langue.
Mais il nous faut remarquer le moment où apparurent les ravages de la passion chez notre analysant. Ravages qu’à sa manière le rêve évoqué précédemment tente de soigner et de guérir. Dans son analyse notre analysant était parvenu au point ultime où le sens fuit de toute part et éperdument vers l’horizon du non-sens et où toute pensée se révèle inégale à sa cause. Moment qui anticipe ce temps de déréliction qui peut aussi bien prendre en fin d’analyse la forme de la mélancolie que celle de la figure maniaque de la passion. L’analysant avait appris non sans souffrance cet aphorisme de René Char : « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux. » Mais d’où surgissent les mots ? Ils surgissent du
rien, d’une pensée nue qui ne peut connaître sa nudité qu’une fois recouverte afin de la découvrir. Et derrière les apparences, il y a encore les apparences. Ce mouvement vertigineux, notre analysant en avait eu l’intuition un jour dans une rêverie précédant son sommeil. Se rappelant une fois encore ses pensées et ses paroles du jour, l’anamorphose de leurs déterminations, il en vint brutalement à ce pressentiment d’un gouffre, d’un abîme d’où les pensées surgissent comme simples échos des réminiscences, des jouissances infantiles. Un abîme sans fond, sans fond autre que celui de la perte et du rien. Il le recouvrit pudiquement cet abîme du voile d’un souvenir au cours duquel enfant il s’endormait dans une chute vertigineuse et effrénée, aspiré vers l’infiniment petit. Derrière le voile de Maïa, il n’y a rien et c’est sur ce rien que les mystères antiques déposent
le signifiant du phallus. Parvenu à proximité de ce point d’horreur, notre analysant jeta pudiquement sur ce rien le voile d’une folle passion. Lacan évoque précisément cet affect de l’horreur et son rapport au signifiant du phallus : « J’ai fait allusion au voile qui recouvre très régulièrement chez l’homme le phallus. C’est exactement la même chose qui recouvre normalement à peu près la totalité de l’être de la femme, pour autant que ce qu’il s’agit qui soit justement derrière, ce qui est voilé, c’est le signifiant du phallus. Le dévoilement qui ne montrerait que rien, c’est-à-dire l’absence de ce qui est dévoilé, c’est très précisément à cela que se rattache ce que Freud a appelé, à propos du sexe féminin, l’
Abscheu, l’horreur qui répond à l’absence comme telle, la tête de Méduse
[10]. »
Cette question du dévoilement, de la mise à nu et de la passion érotomaniaque apparaît inopinément dans une observation clinique de de Clérambault. Le Maître interroge une patiente érotomane, amoureuse d’un prêtre qu’elle poursuit de ses assiduités. Elle accuse cet abbé de la « suggestionner constamment ». Même lorsque l’abbé parle à d’autres personnes, c’est à elle, croit-elle,
qu’il s’adresse : « J’ai été irritée de voir l’abbé parler avec ces femmes. L’abbé tout en parlant me faisait remarquer
[11]. » Elle nie toute intention de vouloir épouser l’abbé et proteste lorsque de Clérambault en suggère l’idée. Le Maître « manœuvrait » les malades, les « activer », pour leur faire « avouer » leurs délires. Il parvient « enfin », dit-il, à ce qu’elle consente à admettre : « Pourquoi ne se marierait-il pas ? Des fois il quitte bien la soutane
[12]. » Remarquons au passage l’équivoque de l’expression « quitter la soutane ». La signification de cette expression pouvant aussi bien s’entendre au sens littéral que figuré. Les effets de cette équivoque de l’expression de la patiente sur de Clérambault se trouvent rapportés dans le récit de l’interrogatoire :
« D. : Je puis donc arranger l’affaire ?
R. : Comme vous voudrez.
D. : Bien. Qu’allons-nous exiger de lui ?
R. : Vous le saurez bien.
D. : Nous allons le faire venir ici.
R. : Oui.
D. : Mais ensuite ?
R. : Il faudra lui enlever sa soutane.
D. : Et vous vous chargez de la culotte ? »
À cette réflexion, la malade éclate de rire, sans la moindre ombre de confusion. Visiblement nous avons traduit sa pensée ; elle est radieuse
[13]. »
Laissons de côté la participation de de Clérambault à la fabrication ici de l’érotomanie qu’il décrit. Simplement je ne rapporte ce fragment clinique que pour l’articuler à la question précédente du dévoilement, de la mise à nu et de l’horreur provoquée par l’absence, absence du phallus dans la perception du sexe féminin. Or de Clérambault met à nu, dévoile en somme, trousse les propos de sa patiente, il convoque ce « rien » que la passion délirante voile. Ce qui surgit alors dans le dialogue entre le clinicien et sa patiente apparaît comme une petite merveille. Je suis aussi en train de dire bien sûr mon propre émerveillement produit par la lecture de cette observation clinique. Dans le dialogue surgit rien moins que l’évocation du sexe masculin sous une robe ! Et cette évocation fait jeu de mots, elle réjouit la patiente et satisfait de Clérambault. Je crois, encore une fois, que ce détail de l’observation clinique détient son importance dans le récit de l’interrogation du déterminisme formel du dialogue qui atteste des enjeux psychiques en jeu : l’horreur de la castration de l’Autre maternel que désavoue la passion et que forclôt le délire.
Saluons là encore le génie clinique d’un de Clérambault qui n’hésita pas à inclure dans les délires passionnels dont l’érotomanie s’avère le paradigme ce qu’il appelle les cas d’illusion maternelle ou de dépossession maternelle (1923) : « Seront encore des Passionnels [dit-il] la mère qui, refusant de croire son enfant noyé, et celle qui refusant de croire parti un fils fugueur, diront qu’on les leur tient cachés ; ce seront des cas de Dépossession Maternelle et de Jalousie Maternelle
[14]. » Ce bien dont la mère est dépossédée par la mort de son enfant, indiscernable d’elle-même, est une figure exemplaire de l’objet passionnel. Quant au terme d’« Illusion Maternelle », qui apparaît la même année sous la plume de de Clérambault, il semble intuitivement préfigurer cette vocation de l’objet à se trouver en position de
signifiant phallique, dans la genèse des états passionnels. Dans ces conditions, le rôle dévolu à l’objet est de faire opposition à cet état de tristesse et de dépression dont le psychiatre clinicien considérait : qu’il pouvait constituer un véritable prélude à l’éclosion passionnelle. « C’est souvent dans un état triste que survient le coup de foudre amoureux
[15]. »
Le passionné se trouve captif d’une image ensevelie de la dépression maternelle qui a ravi sa propre image d’enfant toujours vivant. Si la passion s’avère un amour à mort, c’est bien en tant que le passionné se trouve captif d’une image d’enfant mort qui réclame sa sépulture et dont la mère n’a pas su faire le deuil. Au cours d’une analyse, il n’est pas rare que l’analyste assiste impuissant à cette nécessité dans laquelle se trouve son analysant à devoir donner une chair à l’ombre et ce au péril de sa vie, à donner incarnation à une image d’objet mort, disparu, perdu, pour l’Autre.
Par exemple, l’analysant passionné dont j’ai parlé tout à l’heure qui oubliait le nom de la sœur jumelle de sa mère, disparue en bas âge, évoque un souvenir d’enfance. Plus précisément il s’agit d’un souvenir qu’il ne pouvait avoir gardé en mémoire. Seules les paroles de sa mère racontant la scène constituaient l’objet du souvenir. La scène à laquelle les paroles maternelles faisaient allusion datait de sa prime enfance. Il ne pouvait en avoir le souvenir puisqu’il ne parlait pas encore. Sa mère lui racontait qu’alors tout petit enfant, maintenu dans ses bras, il jubilait devant une photo. Cette photo représentait une petite fille, actrice célèbre à l’époque. Cette scène amusait beaucoup la mère. Elle raconterait plus tard à son fils combien il jubilait devant cette photo qu’elle lui montrait et comment alors même qu’il n’avait pas la parole, il babillait des phonèmes incompréhensibles : « Tu avais beaucoup de plaisir à lui parler, disait la mère, et cela me faisait rire. » L’excitation de l’enfant était telle que cela finit par alarmer la grand mère paternelle qui vint à ordonner à la mère de cesser ce jeu. Au cours de l’analyse notre analysant parvient à rapprocher l’image de cette photo de celle absente de la sœur jumelle désespérément perdue pour la mère. La photo de la petite actrice figurait l’image de ce qui avait disparu. D’ailleurs pas davantage que le nom de sa tante, bien des années plus tard, notre analysant ne pouvait retenir dans son souvenir le nom de cette jeune actrice qu’on lui avait répété pourtant des centaines de fois.
La passion qui peut parfois surgir, affolante, au cours et à la fin de certaines analyses, apparaît comme le « fétiche » qui serait déposé au seuil de l’analyse, alors promue corps féminin. À condition de ne pas se laisser ravir par cette « image ensevelie », le sujet pourra alors se dégager de ses effets ravageants, réminiscences d’une passion originaire dont témoigne aussi bien l’érotomanie que la haine. Et si, comme on l’a vu, la vindication constitue cette tentative d’auto-guérison montrant ce que nous devons au réalisme de la haine, il y a bien aussi une vindication ordinaire tout comme il y a des folies ordinaires dans nos passions. S’il arrive que le passage à l’acte criminel hante le passionné, comme un vampire assoiffé du sang des sommeils sans rêves, il arrive aussi que l’indifférence et l’oubli en constituent les formes psychiques bienfaisantes de substitution. Mieux encore, il arrive également que dans la métaphore de l’Amour qui en constituera le viatique, soit célébrée la sépulture de l’ombre endeuillée de la folie d’« inconsolation » maternelle, non sans frôler toutefois l’abîme des causes désespérées que bordent la jalousie, la tromperie ou la nostalgie.
Mais cette figure de l’enfant mort qui se déduit de la mélancolie maternelle, du désaveu de l’enfant vivant, révèle aussi l’importance de la haine de la mère – dans les deux sens de cette expression – pour que soit reconnu l’enfant vivant. Il faut que la mère puisse tuer l’image de l’enfant mort pour que vive son enfant de chair. Winnicott a souligné à plusieurs reprises combien il est important que la mère puisse reconnaître sa propre haine à l’endroit de l’enfant qui l’entame dans son corps et dans sa liberté pour le reconnaître dans sa réalité. Je dirai que c’est ce qui permet que l’enfant soit réel, c’est-à-dire à jamais inadéquat à l’enfant du rêve maternel, c’est sa condition de survie. C’est en ce sens que la haine a une fonction thérapeutique, là aussi en tant qu’elle constitue un prélude au travail de deuil.
L’enfant mort au champ du langage
En ce sens et pour conclure, il convient de nous demander si cette figure de l’enfant mort si fréquente dans l’analyse des passions ne révélerait pas davantage les effets de ravage de « la promesse de l’aube » ? C’est-à-dire des promesses portées par une parole maternelle dont la réalisation ne verra jamais le jour. Non pas en tant que la mère ne tiendrait pas ses promesses mais bien plutôt en tant que sa parole demeure structurellement inadéquate à rendre compte de l’être de l’enfant. C’est en ce sens que les passions sont ontologiques, comme disait Lacan. Ce qu’elles réclament concerne l’être, c’est-à-dire le manque à être dont la figure de l’enfant mort est une représentation. En ce sens, les passions pourraient naître en tant que tentatives de désavouer ce qui de l’enfant que nous n’avons jamais été est mort au champ du langage, comme on dit « mort au champ d’honneur ».
Le désir du rêve – et des autres formations de l’inconscient – se nourrit de « l’enfant toujours vivant en nous », comme dit Freud. Mais ce qui de cet enfant n’est jamais advenu au champ subjectif des figures du discours, cet enfant en reste dans les limbes, cet enfant que l’Autre ne nous a pas laissé être, n’a pas accueilli dans le logis de la langue ou dans le site de la parole, que devient-il ? Cet enfant-là, mort-né, avorté ou perdu, qui mieux que les passions peuvent venir témoigner de son inconsolable nostalgie. Les passions tentent alors de circonscrire l’ombre portée de l’enfant mort-né au langage en lui offrant une chair seule à même de faire nom et sépulture. Antigone, enfin à elle-même rendue, chair de l’ombre dont le passionné pourra faire enfin le deuil, pour sa survie subjective et le culte d’éros.
Mais pour passer de la passion à l’amour, il faut du sacrifice, ce que Bataille nommait une ordalie. Ce sacrifice réécrit à sa manière le nécessaire « écornage » de la parole maternelle pour que puisse advenir un peu de réel, ce presque rien, autour de quoi se combinent les lettres de l’amour et du désir, lettres qui tracent en pointillés le nom de ce qui n’arrive jamais pour conjurer son inscription dans la chair.
Je terminerai avec Lacan : « C’est des forfaitures et des vains serments, des manques de parole et des mots en l’air dont la constellation a présidé à la mise au monde d’un homme, qu’est pétri l’invité de pierre qui vient troubler, dans les symptômes, le banquet de ses désirs ?
Car le raisin vert de la parole par quoi l’enfant reçoit trop tôt d’un père l’authentification du néant de l’existence, et la grappe de la colère qui répond aux mots de fausses espérances dont sa mère l’a leurré en le nourrissant au lait de son vrai désespoir, agacent plus ses dents que d’avoir été sevré d’une jouissance imaginaire ou même d’avoir été privé de tels soins réels
[16]. »
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Breton, A. 1937. L’amour fou, Paris, Gallimard.
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Clérambault, G.G. de. 1921, L’érotomanie, Le Plessy-Robinson, Synthélabo, 1993.
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Clérambault, G.G. de. 1987. Œuvres psychiatriques, Paris, Frénésie Éditions.
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Laurens, C. 2000, Dans ces bras-là, Paris, pol.
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Gori, R. 1989. « La passion : une folie au féminin », dans Cliniques Méditerranénnes, 23-24, 11-30.
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Gori, R. 2002, Logique des passions, Paris, Denoël.
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Lacan, J. 1957-1958. Le séminaire livre V. Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil.
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Lacan, J. 1966. Écrits, Paris, Le Seuil.
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Quignard, P. 1998, Vie secrète, Paris, Gallimard.
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Zweig, S. 1989. « Lettre d’une inconnue », dans Amok, Paris, Stock.
[*]
Roland Gori, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille 1, 101 rue Sylvabelle F-13006 Marseille.
[1]
Camille Laurens, 2000, p. 207-208.
[2]
André Breton, 1937, p. 13.
[3]
Gaëtan Gatian de Clérambault, 1921, 1993, p. 57.
[4]
Stefan Zweig, 1989, p. 126.
[5]
Ibid., p. 155.
[6]
Ibid., p. 157.
[7]
Ibid., p. 149.
[8]
Pascal Quignard, 1998, écrit que « dans inconnu il y a nu », p. 178.
[9]
Cf. Roland Gori, 1989.
[10]
Jacques Lacan, 1957-58, p. 384.
[11]
Gaëtan Gatian de Clérambault, 1923,
op. cit., p. 86.
[15]
Gaëtan Gatian de Clérambault, 1921,
op. cit., p. 236.
[16]
Jacques Lacan, 1966, p. 433-434.