Cliniques méditerranéennes
érès

I.S.B.N.2749204054
320 pages

p. 299 à 309
doi: en cours

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Notes de lecture

no 72 2005/2

Édouard Zarifian, Le goût de vivre. Retrouver la parole perdue, Paris, Odile Jacob, 2005.

Édouard Zarifian termine Le goût de vivre en écrivant : « Nous avons encore tant de choses à nous dire. » À cet « encore » près, l’ouvrage aurait pu commencer de cette manière et en donner d’emblée le ton. La familiarité du « nous » y est sans cesse présente, elle rapproche l’auteur de son lecteur, le psychiatre de ses patients, en somme de chacun d’entre nous en souffrance à certains moments de notre vie. Et c’est de nos souffrances ordinaires qu’Édouard Zarifian nous parle, celles que nous reconnaissons dans l’adresse au praticien et qui nous font nous rencontrer malgré la singularité de chaque histoire et de chaque situation clinique.
Parfaitement informé de psychanalyse, même s’il se défend d’être psychanalyste, Édouard Zarifian nous fait part de sa conception de la souffrance psychique à partir de verbes simples et eux-mêmes titres des quatre des six parties de l’ouvrage : « naître », « vivre », « donner » et « parler ». La dernière partie de l’ouvrage est franchement polémique et s’intitule « La science s’arrête aux portes de l’intime », Édouard Zarifian y dénonce avec force et conviction les offensives scientistes avides de réductionnismes naturalisant le psychisme. C’est ainsi que le soignant gagné par ce scientisme-là traite le sujet en souffrance sur le mode « Avale [ta pilule] et tais-toi ». Psychiatre de toujours, Professeur de Médecine, c’est notamment dans Des paradis plein la tête [1] et Les Jardiniers de la folie [2] qu’Édouard Zarifian a sévèrement critiqué une certaine psychiatrie biologique, dominante actuellement. Cette psychiatrie tend à créer et alimenter auprès du public l’illusion d’une efficacité quasi-exclusive des traitements chimiques, moléculaires – faisant bon ménage avec les tcc [3] – dans le champ de la santé mentale et par conséquent dans celui beaucoup plus large et illimité de la souffrance psychique. La psychiatrie ne saurait rallier le camp de la médecine impunément et sans entraîner avec elles le soin psychique en général dans un mouvement de psychiatrisation, de médicalisation de la souffrance psychique. Or dans un véritable cri d’alarme, Édouard Zarifian le redit ici : « Il n’y a pas plus de médicaments du psychisme qu’il n’y a de psychochirurgie » (p. 151).
Et c’est justement en opposition avec une telle psychiatrie, avec cette psychiatrisation de nos malheurs ordinaires que son propos consiste à « montrer que le territoire intime de notre psychisme est constitué par l’échange de parole » (p. 174). Une fois que la réduction du psychisme à l’organe par excellence qui lui permet d’exister, « le cerveau », se trouve accomplie, le sens de la souffrance est perdu, ainsi que la parole qui en est le témoin, le gardien et l’opérateur. Les métaphores, les abus de langage, des « pseudoscientifiques » lorsqu’ils sortent de leurs laboratoires sont souvent outranciers et parfaitement épinglés par Édouard Zarifian. Ainsi parle-t-on du « gène de Dieu » et d’une « biologie de la foi » ! L’altruisme humain se décrypte au fond du cerveau et l’ocytocine nous expliquerait comment on devient amoureux, etc.
Mais comment est-ce que le langage des scientifiques pourrait-il passer dans le public, et cela quand bien même il ne s’adresserait qu’à une élite, sans ce genre d’accroche publicitaire ? Ne sommes-nous pas dans le règne de la communication où parmi les formations les plus demandées dans le monde du travail arrivent en premier les techniques de communications ? À l’inverse de ces dérives démagogiques, idéologiques et totalitaires, c’est dans un style parfaitement lisible et un texte remarquablement bien écrit qu’Édouard Zarifian montre à son lecteur la complexité du psychisme. Pas d’explications faciles mais des notions, des concepts qui lui permettent de parler de nos souffrances quotidiennes et nous redonner le goût de vivre en retrouvant la parole perdue. Pas de simplifications abusives et reviennent tout au long de l’ouvrage par exemple les trois catégories fondamentales de la théorie lacanienne, le réel, l’imaginaire et le symbolique. Pour Édouard Zarifian, ces catégories constituent les trois dimensions fondamentales du psychisme humain. C’est à partir d’elles que tout s’organise.
Édouard Zarifian insiste, « les revendications scientifiques de la psychiatrie sont demeurées dans le registre du discours culturel et de la construction sociale » (p. 183). Même si elle annonce le contraire, la psychiatrie a bien échoué à faire science médicale, les faits divers nous le prouvent chaque jour, ainsi tel homme au passé clean et brutalement assassin de plusieurs passants dans la rue ou tels autres agressant, tuant sauvagement des soignants alors que rien ne le laissait prévoir. Non, la schizophrénie, les psychoses maniaco-dépressives, etc., ne sont pas semblables aux maladies somatiques et n’obéissent pas aux règles classiques du diagnostic et du traitement. Édouard Zarifian nous rappelle que pour les psychiatres adeptes du dsm, « le traitement radical » de « l’hystérie » a été de faire disparaître le mot des manuels de psychiatrie ! Une telle perte du sens et de la connaissance tragique risque d’infiltrer tous nos moyens de traitements psychiques, d’araser leur diversité, voire leur désordre salutaire.
Par les temps qui courent des ouvrages comme celui-ci sont nécessaires et il convient d’en recommander la lecture à tout citoyen souhaitant rester libre dans sa parole. C’est cela, me semble-t-il, le goût de vivre.
Marie-José Del Volgo

Roland Gori et Marie-José Del Volgo, La santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l’existence, Paris, Denoël, coll. « L’espace analytique », 2005.

La proposition inaugurale de ma lecture est la suivante : « La sécurisation psychique est à l’ordre du jour ». Variante acceptable : la santé est aussi une marchandise, ou, du moins, un marché. Cette proposition me semble être un argument central au livre La santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l’existence
Je fais rappel d’une convergence d’indices qui inquiètent :
  • le « passage à l’acte » que représente la rédaction de la synthèse du dernier rapport inserm sur les psychothérapies, appelant à une réglementation des pratiques et des enseignements favorables aux thérapies comportementales et cognitives qui abrasent les contraintes du transfert et sa dissymétrie ;
  • le statut de la psychanalyse, aux yeux du législateur, par rapport aux autres formes de psychothérapies au sein desquelles il fut question de la diluer ;
  • le démantèlement de la psychiatrie au profit de la santé mentale, de la psychopathologie au profit de la psychologie de la santé ;
  • la dilution de toute psychopathologie digne de ce nom, au profit d’une généralisation terminologique de troubles centrés autour de l’angoisse et de la dépression, avec aussi comme conséquence la réduction de la folie à un handicap (comme cela a déjà été le cas pour l’autisme) ;
  • l’annonce de politiques de préventions très précoces, y compris avec des fantasmes de prévenir dès l’école maternelle les futurs risques de suicide, au détriment de la mise en place ou du maintien d’éducateurs spécialisés ou de psychologues sérieusement formés dans des établissements d’éducation.
Il est possible de souligner dans le fil du livre commenté ici, qu’au moins deux pratiques – les prises en charge référées à la psychanalyse et l’approche phénoménologique – permettent éventuellement de résister à cette abrasion scientiste en maintenant dans le champ médical une fonction d’élaboration psychique qui ne stigmatise pas le dit « handicap » ou la dite « folie », mais fait travailler la dimension subjective y compris lorsque nous sommes confrontés à la psychose, à l’autisme, ou même la débilité.
Le livre de Roland Gori et Marie-José del Volgo est un manifeste précis qui s’insurge non contre la médecine, mais contre une médicalisation contemporaine de l’existence. La distinction est importante. C’est dire aussi que ce livre est un livre politique car il traite de la normalisation des menus plaisirs de l’existence, et, au-delà, critique la mainmise de l’idéologie médicale sur nos valeurs de vie. Cette mainmise s’exerce par une surveillance médicale accrue, au nom de la santé publique. Ce livre possède dès son ouverture une dimension et une dignité anthropologiques. Alors qu’il est si souvent question de rencontres entre les psychanalystes et les anthropologues et qu’elles sont promues par les uns et les autres sur des bases épistémologiques qui restent le plus souvent à définir, il pourrait être indiqué que l’actualité de telles confrontations serait bien de situer comment la psychanalyse et l’anthropologie ont quelque chose à dire du bouleversement éthique de notre culture moderne qui promeut un homme moderne, débarrassé de sa division, de ses conflits et de ses angoisses. Un homme défini par une batterie de comportements souhaités. La contrepartie de cet éloge de la suradaptation au milieu ambiant, soit celui du marché, étant la promotion de nouvelles maladies dites d’époque et qui engagent dans une relation narcissique sans précédent les relations de la personne à son corps. Ainsi l’apparition de terminologies nouvelles qui réunissent des catégories aussi inconsistantes que « sujets limite », « personnalités borderline », « troubles psychosomatiques », etc., dans le vocabulaire ambiant d’une psychopathologie renouvelée à grand bruit et qui peuvent, le cas échéant, se justifier d’emprunts mal fichus à la théorie freudienne ou kleinienne, n’est pas seulement le signe d’une perte de culture et de référentiel clinique en psychopathologie, mais plus encore le signe que cette novlangue en vogue dépeint, en même temps qu’elle la surdétermine, une réalité subjective nouvelle centrée autour des mises en jeu et en risque des corps. Le corps s’avérant le lieu par excellence où se vérifie, dans notre modernité hypochondriaque, la structuration de la subjectivation, et la vérification d’un état de bien-être adaptatif. La globalisation des modèles de la santé s’accompagne alors d’un souci accru de surveillance du corps et de ses performances.
Avant de montrer l’actualité et l’ampleur du projet soutenu par les deux auteurs qui portent au plus vif la question du traitement médical et politique de la douleur, de la plainte et de la subjectivité, il est utile de montrer en quoi ce livre, avec tous ses aspects novateurs, se situe dans la continuité des certains textes antérieurs de ses deux signataires. Nous connaissons, depuis la parution de l’Instant de dire (1997) et de La douleur du malade, les inventions de dispositifs dont a fait preuve Marie-José del Volgo et les réflexions théoriques qu’elle propose en posant les conditions d’un possible dispositif d’écoute du patient, de ses demandes et de ses plaintes. Elle a pris acte de la dimension d’extra-territorialité de la psychanalyse dans la médecine afin de relancer le travail analytique dans une pratique médicale. Le livre antérieur de Roland Gori sur La preuve par la parole (1996) indique déjà le fait que, situées partir d’un intérêt tout à fait freudien pour la dimension psychique de la parole (sa source, ses trajets, ses pouvoirs et ses conditions de réception), les questions actuelles que pose le soin psychique situent l’enjeu psychanalytique dans la culture.
Épistémologie, anthropologie, éthique, les fils ici se tressent avec, de plus, une interrogation urgente sur l’hypochondrie moderne que secrète notre obstination à se porter bien, à évaluer notre « bien-portance » au point de liquider, dans cette suspicion portée à notre corps, tout ce que revêt de moral et de relationnel le « souci de soi ».
La réflexion sur les biopouvoirs n’est pas neuve. Elle remonte à Foucault. Ce qui est neuf et qui donne à ce livre son parfum et sa valeur de « livre de combat » ouvre à une interrogation sur l’idéologie du soin comme nouveau mode de gouvernance du sujet-citoyen (certains parleraient ici d’État-thérapeute »). Aussi la proposition faite dès l’ouverture, en page 21, qui décrit la médicalisation comme « une construction sociale et intersubjective qui appartient de pied en cap, dans sa genèse comme dans sa fonction à une structure de la culture moderne et du malaise par excellence de sa civilisation », fait bien de cette médicalisation, au-delà de la somme des artifices techniques, des prouesses technologiques et des suggestions dont elle se légitime et se pare, une forme de lien social, c’est-à-dire de discours. Un symptôme social donc qui touche à deux opérations : un déni de l’impossible, une mise sous silence de la subjectivité qui s’affirme par les pouvoirs de la parole, et donc par le désir de s’aventurer dans les épreuves de ce pouvoir – qui est de création d’un lien inédit à la vérité imprévisible des effets de l’énonciation.
Le recul de l’impuissance, c’est sans doute un lieu commun ici, sauf à affirmer comme le font les auteurs que l’idéologie du biopouvoir, devenant une idéologie de la bio-politique des populations, sape les ressources mytho-poétiques du langage, du rêve et de la pensée. À ce moment aussi les auteurs prolongent des vues déjà exposées par Lyotard (fin des grands récits) ou, encore, Foucault. Au point que l’on aurait pu craindre une déploration de plus sur les ravages narcissiques qu’entraîne la dite « post-modernité ». Or ce livre me semble aller plus loin et viser plus juste que tout ce qui a pu être écrit par rapport à cette notion de monde sans limites. Et si ce livre réussit son pari, qui est le pari et le parti-pris du « sujet », c’est aussi parce qu’il s‘est donné un axe d’analyse clair et imparable. Et qui se dessine tout au long de ses développements. Il fallait bien évoquer la façon dont une société traite ses fous et ses exclus. Mais il convient de le faire, comme c’est le cas, sans pathos identificatoire. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la ségrégation et la discrimination, ce qui est en jeu et que ce livre cerne trouvant en cela son originalité et son utilité, c’est la façon moderne qu’a le biopouvoir de traiter de l’intraitable. C’est-à-dire de ce qui reste une fois que tout à été mesuré, pesé et divisé. L’idée d’un corps entièrement traitable détruit la pensée de l’intraitable. Or il y a un intraitable du corps qui n’est pas cernable comme étant du registre du maladif ou du handicap. Cet intraitable est de l’ordre d’une rencontre manquée et indispensable tout autant entre la parole et l’organisme. La parole, ce corps du symbolique, cerne et rate le corps jouissant, ce corps qui fait retour, on ne peut plus l’ignorer depuis Janet, dans un spectre où s’évanouit le sujet à mesure qu’il fait émergence et qui va de l’angoisse à l’extase. La médicalisation de l’existence s’inscrit donc comme un projet de réduction ou de mise sous séquestre de l’hétérogène, et partant de l’érogène du corps humain. Encore une fois, il ne s’agit pas de partir en croisade contre le médical. Et ce serait un total contresens de lire ce livre ainsi. Il s’agit de situer comment le champ du thérapeutique dépasse l’ordre médical. Si se pose alors la question de la « bonne santé », reste à préciser que cette dernière ne se limite ni ne s’évalue uniquement par les paramètres du discours médical. Dans son livre La médecine sans le corps, Didier Sicard écrit : « Mais la médicalisation de notre existence est paradoxalement à l’opposé de notre bonne santé ; ce n’est pas parce que la médecine a fait des progrès impressionnants, parce qu’elle guérit des maladies autrefois inguérissables, qu’elle est à la source d’un meilleur équilibre somatique et psychique. Non seulement, en effet, elle est impuissante à supprimer les petits maux de l’existence, mais elle peut en être même la source. La médecine a toujours une étrange jouissance à créer de l’inquiétude, même si les médecins, face au malade, tendent le plus souvent avec compassion de le protéger de celle-ci. Le discours génétique, grâce à quelques succès diagnostiques et rarement thérapeutiques, propose sans cesse des dépistages dont les conséquences sur le plan psychique vont bien au-delà des bénéfices escomptés. »
L’on voit bien que dans la demande sociale à la médecine, il gîte autre chose qu’une demande de moins souffrir des rappels pathologiques de la finitude de nos corps. Demande légitime de mieux se porter lorsque l’on est malade. La demande est aussi une demande de nouvelle définition anthropologique du sujet réduit à des adéquations et à des adaptations entre ses performances physiques et les idéaux de rendement et de conformisme propres au monde ultra-libéral au sein duquel nous sommes immergés et qui est formateur de tristesse, tant que cette part hétérogène ne trouve pas dans la parole les conditions de son dépliement.
Il a semblé aux auteurs qu’une démonstration de leur proposition pouvait être faite en pointant les risques de disparition du sujet dans une réduction de l’acte médical à une simple performance technique. Cette optique qui dit juste pose la question du risque de disparition de l’événement psychique dans le soin. J’ajouterai que cette question se pose alors à toute institution de soin, et qu’elle ne peut que rebondir sur nos lieux d’enseignements en ce qu’elle divise profondément dans le champ de l’enseignement universitaire ce qui est nommé « Clinique » ou encore « Psychologie clinique ». Qui formons-nous ? des experts ? des évaluateurs ? Un unique accueil par une stratégie objectivante de la souffrance ferait disparaître et la parole et le corps : voilà sans doute aussi ce que nous rappellent Del Volgo et Gori et qui pose question bien au-delà des facultés de médecine.
Tout ce scientisme ne peut concourir qu’à la mise hors cause de la personne, en rien sujet de sa « maladie », en rien problématisée par elle. D’où la substitution si fréquente du terme de handicap à celui de construction mentale d’une pathologie.
Ainsi la National Association for the Mentally III (nami), qui est la plus importante association de « malades mentaux » aux usa défend-elle une conception de la maladie mentale (quelle qu’elle soit) comme la simple et immédiate expression d’un trouble ou d’une pathologie du cerveau ; c’est, au-delà, d’une simple péripétie de l’actualité des liens entre psychiatrie, association d’usagers et… compagnies d’assurance (une vraie maladie à cause reconnue comme organique étant bien mieux remboursée) un indice révélateur d’un tournant anthropologique considérable. Il s’agit, ni plus, ni moins, que de déloger la folie, la culpabilité, l’angoisse et le désinvestissement de l’échange social courant de la scène anthropologique, par le biais de la marchandisation de la santé et de la santé mentale et de la neurologisation à outrance de la psychiatrie. Alors que ces sentiments peuvent jouer un rôle crucial dans la façon dont un individu et un collectif vivent leur rapport au corps, au langage, à l’histoire, et à la production contemporaine des identités prescrites et des altérités honnies.
Il ne s’agit pas ici de déplorer l’avancée des recherches en neurosciences. Bien menées elles offrent un potentiel de questionnement à la psychanalyse. Par exemple, Alain Prochiantz qui dirige le laboratoire de développement et évolution du système nerveux (cnrs) a découvert un gène de développement ce qui permet de faire le pont entre la génétique et le développement. Il montre que sans rapport de parole à l’autre quelque chose ne peut opérer dans le développement du cerveau. Cette découverte qui conforte les intuitions des psychanalystes semble de première importance. La psychanalyse n’a pas à refuser – sauf à cautionner un credo néo-empiriste – des échanges avec les autres scientifiques. Mais elle le fera en réaménageant le rapport des sciences humaines au matérialisme et au darwinisme, établissant, d’une part, que la cause manquante dans la libido n’est pas une atrophie de tel ou tel support matériel, mais bien le signifiant et le manque à être, indiquant, d’autre part, qu’une fois que l’humain a construit la culture, il est un effet de langage. Il s’agit, en revanche, de refuser l’éradication de la densité humaine, anthropologique et psychologique, des expressions du psychisme, y compris la folie. L’acte clinique et thérapeutique ici plus qu’ailleurs se doit de dépasser de beaucoup le simple plan de l’action médicale. Penser la clinique est ce qui permet une subversion de la logique sociale des assignations normatives.
Nous en venons donc alors à la question des institutions de soin et de leur situation actuelle, dans le domaine du soin psychique. L’incise des discours phénoménologiques et psychanalytiques dans des dispositifs et des institutions de soin a été, rappelons-le, la conséquence de choix politiques de la part des praticiens, individuellement et collectivement. Il ne conviendrait pas d’oublier tout ce que la psychothérapie institutionnelle doit à l’engagement politique (à gauche et, pour certains, au Parti communiste français) de psychiatres qui ont œuvré à désenfermer la psychose hors des murs de l’asile, tout en reconnaissant les forces d’un pouvoir dire propre aux délires et aux transferts psychotiques. En d’autres termes, j’augure mal du clinicien, psychologue ou psychiatre, qui travaillant dans n’importe quel lieu de soin, ne se sent pas concerné par les mouvements politiques généraux et par ce qu’ils préconisent d’idéaux sociaux de sécurité. Notre capacité à être troublé par l’énonciation subjective nous met aussi en phase avec le collectif au singulier. En conséquence, et comme en effet retour, la brutalité ou la violence du collectif fait retour dans les élaborations de la psychose.
En ce sens ce livre s’adresse à la psychiatrie, discipline qui ne semble pouvoir résister à la mise à sac de sa culture qu’en refusant son entière réduction à la médicalisation de la folie et à la rééducation psychologique des comportements ; la psychopathologie sera psychanalytique ou ne sera pas.
Une fois encore, l’accent est porté sur la dimension politique des pratiques de la folie et de la dite « souffrance psychique » et la responsabilité des cliniciens et des enseignants universitaires devant la clinique du sujet, de ce qui insiste, résiste et sidère parfois. Ce reste de parole, de plainte, de jouissance que tout projet de santé totalitaire réduit à un rebut. Ce livre, et ce n’est pas la moindre de ses vertus, stimule et pose le problème éthique de notre responsabilité face à l’intraitable.
Olivier Douville
22 rue de la Tour d’Auvergne
75009 Paris

Danièle Brun, La passion dans l’amitié, Paris, O. Jacob, 2005. Détours de la passion aux carrefours de l’amitié…

Plus classiquement associée à l’amour par la littérature et ses grandes figures (Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, etc.), la passion se dévoile dans cet essai sous un jour à la fois moins tragique et plus complexe. En effet, ce n’est pas à la fatalité d’une destinée qu’elle se trouve ici associée, mais à une certaine quotidienneté qui se tisse entre autres de ces rencontres amicales marquant des époques, de ruptures témoignant de deuils de l’enfance ou plus simplement de détachements, d’évolutions singulières, de croisées des chemins qui induisent des éloignements empreints néanmoins d’une certaine nostalgie. On en retrouve les traces à l’âge adulte quand, au moment de la perte d’un être proche, l’on ressent le besoin de renouer avec ce continent englouti à quoi ressemblent parfois les amitiés d’enfance lorsque l’on a vieilli.
Pour rendre la densité spécifique de cette passion dans l’amitié et ses enjeux propres, Danièle Brun emprunte tout autant à sa clinique de psychanalyste qu’à un large éventail de références issues des romans, de la poésie, du cinéma, dans un jeu de renvois mutuels permanents : ainsi Jules et Jim, les héros du film éponyme, dialoguent-ils avec Ali et Mamed, le couple d’amis que décrit Tahar Ben Jelloun alors que Kafka et son ami éditeur Brod rencontrent au détour de la page le petit Prince et son renard… Car c’est toujours de couples, malgré tout, dont il s’agit : comme le rappelle Danièle Brun, on n’est jamais l’ami que d’une seule personne (à la fois). Comme dans l’amour, l’amitié comme passion fonctionne à deux, pour deux, parce qu’au fond elle convoque à sa façon les mêmes sentiments, exacerbés dans les grandes identifications amicales comme dans les grandes ruptures d’amitié, mais que l’on retrouve aussi en demi-teinte dans les brouilles, les indifférences soudaines, les ambivalences plus ou moins manifestées. L’amitié a cependant sa manière bien à elle de combiner les ingrédients de sa passion. Ainsi le sexuel y est-il certes refoulé, mais il se devine en ombres chinoises dans les effleurements, les jeux corporels, les batailles d’enfant, mais aussi plus tard dans le tremplin qu’elle procure à l’épanouissement de désirs singuliers : l’amitié de Freud et Fliess, son compagnon de route des premiers temps, est ainsi analysée comme un terrain où l’intellectuel et le sexuel (au sens où la libido peut aussi être un pousse-au-savoir) sont fortement intriqués – ce qui rejoint d’ailleurs l’aveu de Freud lui-même concernant ses « investissements homosexuels », autrement dit ses amitiés passionnelles avec des hommes, souvent en position de disciples mais aussi parfois en place de pair, comme pour Fliess. Mais dans les deux cas, elles ont toujours abouti à des ruptures fracassantes, ce qui a mis le père de la psychanalyse sur la voie du renoncement à ce type de relation.
Si l’amitié Freud-Fliess a été largement étudiée, on ne saurait en dire autant de celle qui a inauguré cette longue série – et ce n’est pas le moindre mérite de ce livre que de s’y pencher de façon détaillée : ainsi l’amitié de l’adolescent Freud avec Édouard Silberstein, un de ses condisciples, se révèle-t-elle déjà comme porteuse des deux composantes qui se retrouveront ultérieurement dans les relations importantes de la vie de Freud, l’amitié avec Fliess en témoigne largement. D’une part ce lien privilégié à deux est cultivé comme un secret – ils inventent une académie imaginaire dont ils sont les deux seuls membres pour définir leur terrain commun : doit-on voir là une préfiguration de ce qui portera Freud à unir secrètement ses premiers disciples entre eux et avec lui au moyen du fameux anneau, signe de reconnaissance mutuelle ? Or, quoi de plus secret, de plus précieux et donc devant être jalousement protégé, qu’une passion ? L’autre composante de cette amitié, d’autre part, est intimement liée à la première : en arrière-fond, masquée derrière les constructions imaginaires des deux garçons, on trouve une fille… Gisela, le premier amour de Freud. Or, ses échanges avec Édouard servent à la fois à assouvir son désir d’épanchement suscité par ces émois nouveaux et l’excitation qu’ils lui procurent et en même temps à masquer le sexuel surgi sans crier gare et dont l’adolescent qu’est Freud ne sait comment se dépêtrer. C’est là une fonction essentielle de la passion dans l’amitié sur laquelle Danièle Brun revient à plusieurs reprises, et c’est aussi sans aucun doute l’un des apports les plus originaux de ce livre : ces intenses amitiés enfantines, dont on se souvient en général tout au long de sa vie, sont précisément essentielles et uniques parce qu’elles ont cette spécificité de mettre en jeu sans trahir, de suggérer sans nommer, d’effleurer sans dévoiler ce fait fondamental – toute relation humaine signifiante et investie de désir, fût-elle amicale, fonctionne finalement avec le même moteur que dans l’amour. Il n’y a en fin de compte pas de relation à l’autre qui ne soit empreinte du sceau du fantasme (donc du sexuel dans la perspective psychanalytique), mais il y a bien des manières de s’y confronter et surtout de l’apprivoiser : l’amitié, dans ce qu’elle contient aussi de sublimation, étant probablement l’une des plus élaborées.
Que le fantasme, peut-être même le fantasme fondamental du sujet ait son rôle à jouer dans ses choix amicaux autant, mais différemment, que dans ses choix amoureux, cet essai en apporte maints indices : on se reportera par exemple au récit de la première rencontre de l’écrivain Colette avec Marguerite Moreno portant dans ses bras un très jeune garçon éblouissant de beauté, image reproduisant sans doute pour l’écrivain l’intensité de la relation qu’entretenait sa propre mère avec son fils aîné ; on ira voir aussi du côté de la fiction, où l’on retrouvera l’élève Törless (R. Musil, Les désarrois de l’élève Törless) découvrant chez un de ses camarades de pension tous les éléments (mouvements du corps, voix, regards…) propices à un ravissement dont il ne comprend lui-même ni les tenants ni les aboutissements. Toujours, et c’est ce qui fait leur singularité, ces rencontres ressemblent à des coups de foudre, au sens strict des raptus, où le sujet ne s’appartient plus tout à fait, devenant à son insu sujet de son inconscient.
C’est aussi sur ce modèle que s’organiseront les passions amicales à l’âge adulte, qui n’auront peut-être pas cette violence d’un coup de tonnerre dans le ciel serein de l’enfance, mais qui, en tant que passion, raviveront néanmoins les premières figures de l’infantile et du sexuel inconscient, un jour surgies de l’ombre à la faveur de la première passion dans l’amitié.
Sophie Mendelsohn

André Sirota, Figures de la perversion sociale, Éditions médicales scientifiques (edk)

André Sirota, psychanalyste et professeur de psychopathologie sociale à l’Université d’Angers, nous livre une synthèse clinique et théorique de ses nombreux travaux, fondés sur de multiples interventions en tant que psychanalyste consultant d’équipes de travail, dans des lieux sociaux et professionnels, de formation et de soin pour la plupart.
Au cours de sa déjà longue expérience de « psychanalyste sans divan », André Sirota a été particulièrement attentif à ces individus qui, dans les groupes où ils opèrent, pratiquent systématiquement le dénigrement, la délégitimisation d’autrui et sa réification, augmentés de la redoutable capacité à s’allier la plupart des autres membres du groupe en les réduisant au silence. Interloqués, frappés de stupeur, sidérés, médusés, ils deviennent malgré eux les alliés objectifs (qui ne dit mot consent !) du pervers psychosocial, incarnation à la fois individuelle, groupale et institutionnelle de la perversion narcissique.
Dans une première partie, André Sirota présente les situations, les contextes, les cadres et les outils théoriques qu’il utilise, ou qu’il a lui-même élaborés, pour soutenir sa réflexion et sa pratique. Après avoir fait le point sur la perversion narcissique à l’aide, en particulier, des travaux de P.-C. Racamier, J. Chasseguet-Smirgel et A. Eiguer, il reprend un certain nombre de concepts fondamentaux de la psychanalyse groupale en les situant dans la perspective de sa problématique. Pour parvenir à ses fins (attaquer le lien groupal, disqualifier, détourner de la tâche collective, persuader le groupe qu’il est nul, empêcher le travail psychique), le pervers psychosocial doit induire une résonance et alliance groupale perverse en impliquant dans son œuvre destructrice un certain nombre de complices grâce à des alliances actives ou passives, inconscientes ou conscientes. Les alliances inconscientes (R. Kaës, O. Avron) s’appuient sur les manifestations de résonance groupale (D. Anzieu). Par exemple, grâce à ce que Sirota appelle la « dérive groupale perverse », le pervers psychosocial adultère l’illusion groupale en une « groupalité négative » marquée par le déplaisir d’être et de travailler ensemble, le sentiment de perdre son temps pour une tâche illusoire ou sans intérêt. Si rien ne vient entraver le travail de sape du pervers psychosocial, un ou plusieurs membres du groupe peuvent même être l’objet de lynchages symboliques ou réels. Parmi les complices possibles du pervers psychosocial, A. Sirota distingue : « l’auxiliaire actif », « le complice conscient non véritablement consentant » et « le complice inconscient ou naïf ». Il est bien moins facile qu’il n’y paraît d’échapper à l’emprise groupale perverse. Et Sirota d’insister : « En sortir, suppose de reconnaître ses propres parts perverses ».
Le fonctionnement des individus et du groupe pervers prend tout son sens grâce à l’hypothèse élaborée par A. Sirota d’une « quatrième différence », d’un « quatrième fantasme originaire » (après ceux sur les différences générationnelle, sexuelle et culturelle (R. Kaës). Ce fantasme social organise, selon Sirota, « un scénario d’unicité et de l’exclusivité imaginaire de la place sociale enviable » à l’origine des rivalités pathologiques et de l’envie destructrice (M. Klein), souvent à l’origine des entraves au travail en institution. Cette hypothèse est particulièrement opératoire pour les intervenants en institution, comme tendrait à le souligner le fait qu’aujourd’hui l’évocation des relations de pouvoir et des places respectives est, comme le souligne A. Sirota, « plus taboue encore que celles du sexuel et du familial ».
La deuxième partie de l’ouvrage présente en détails huit « situations cliniques » chargées d’opérer comme « métaphores de la réalité » et d’avoir « effet d’interprétation pour ceux qui en prennent connaissance et qui ont vécu ou vivent des situations apparentées à celle qui a suscité l’élaboration de ce récit ». Elle n’est pas moins importante que la première partie : la reconstruction des situations réelles, l’abondance des détails et leurs commentaires, tissent peu à peu une méthodologie exemplaire, riche, complexe et néanmoins toujours limpide, du travail à la fois psychique et social de l’analyste travaillant en institution ou accidentellement confronté à des manifestations de la perversion psychosociale. Les situations étudiées ponctuent une période qui va de l’après 1968 à aujourd’hui, permettant un travail conséquent de réflexion, de maturation et d’élaboration qui confèrent aux modalités d’intervention d’A. Sirota une valeur exemplaire et une base de réflexion très riche. Comment intervenir, interpréter, alors même que l’attaque perverse se produit généralement par surprise, jamais quand on l’attend, si ce n’est in coda venenum ? L’auteur ne cache pas ses illusions de débutant dans les années 1970, ses erreurs, ses doutes, mais aussi ses innovations techniques assumées d’analyste expérimenté concernant, notamment, l’interprétation et le cadre pour sortir des situations a priori inextricables que le pervers excelle à produire. Par exemple, l’initiative prise de s’adresser par écrit non seulement aux membres d’un groupe de régulation, mais à l’ensemble des membres de l’établissement dont il fait partie, surprendra tous les lecteurs analystes avant d’être l’occasion d’une réflexion fructueuse sur les moyens de sortir de la position de complice ou d’otage dans laquelle la dérive groupale perverse peut enfermer l’analyste.
La lecture de cet ouvrage est très féconde. Encore plus si elle peut être prolongée par un travail approfondi sur le texte, entre professionnels (ou entre étudiants).
Georges Roquefort
 
NOTES
 
[1] Paris, Odile Jacob,1994.
[2] Paris, Odile Jacob, 1999.
[3] Thérapies cognitivo-comportementales.
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[1]
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[2]
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[3]
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