2005
Cliniques méditerranéenne
Argument
Houriya Abdelouahed
[*]
Véritable malaise dans la culture, la précarité et l’exclusion confrontent à une complexité psychopathologique et à un polymorphisme symptomatique prompts à éveiller ou à ressusciter un certain nombre de questions dans le champ de la clinique. La précarité signe une ultime rupture dans l’existence du sujet, affecte son rapport au temps et au langage, interroge la question du lieu, l’exclu est défini comme le « hors lieu » ou « l’inassimilable ». Mais dans cette sémiotique de l’exclusion, ne devrions-nous pas renouer avec la sorcière métapsychologie quant à la question de l’inscription et du lieu ? De quel lieu s’agit-il et quel est en fait cet être inapte à l’inscription ? Qu’est-ce qui fut exclu ou jamais advenu ?
Maintes interrogations nous incitent à réfléchir non seulement sur les incidences subjectives de l’exclusion, mais également sur l’économie pulsionnelle de celui qui s’exclut ; la précarité qui sous-tend la grande exclusion. Nous pensons notamment à cette « passivité active » (expression de P. Jeammet) teintée de négativisme chez certains sujets dont la volonté inconsciente de désinvestissement porte aussi bien sur les liens et les relations objectales que sur les processus de pensée, nous pensons également aux ravages de la pulsion de mort qui empêche non seulement tout projet mais la possibilité même d’investissement.
L’errance, n’étant plus appréhendée du point de vue de l’adaptatif, cesse ainsi d’être l’envers de la stabilité socio-professionnelle pour devenir une position subjective. Tenter de dessiner les configurations psychopathologiques de ce qui erre dans la psyché de par une impossibilité d’inscription revient à s’interroger, au regard d’une métapsychologie, sur les mouvements pulsionnels de base, la désintrication pulsionnelle, l’échec du processus représentatif… chez des sujets dont la parole est amputée de toute altérité, muette sur des trajectoires de vie brisées. Chaque rupture réactive d’autres ruptures et les deuils d’autres deuils non élaborés. Ainsi, celui qui part sans laisser d’adresse n’est-il pas en fait ce sujet qui est dans « une impossibilité d’hébergement psychique » (selon l’expression de Janine Altounian
[1]) et en même temps dans une quête d’adresse qui puisse recueillir ce qui n’a pu s’inscrire dans les effets d’une intersubjectivité ?
La précarité et l’exclusion ne sont pas les seuls apanages du domaine social. Mais exclusion également de celui qui confronte, de par sa difformité, à l’inquiétante étrangeté, ou celui qui en vient à éradiquer le sexuel – la sexualité demeurant sous l’emprise de la déliaison et la seule pulsion de mort, précarité de l’adolescent qui vit la reviviscence des angoisses dépressives et la réactivation d’un état de précarité psychique, le sien et celui de ses parents, précarité également de celui dont la situation d’abandon court-circuite toute possibilité d’élaboration psychique.
La précarité n’a pas seulement des effets pathogènes sur les personnes dites exclues mais sur un lieu d’élaboration et de construction, lieu où se noue et se joue pour le sujet la dialectique de son désir. Et si « l’avenir de la psychanalyse est lié à l’extension de ses applications d’une part et la capacité d’innovation et de découverte de la pensée qui l’anime de l’autre », comme l’écrivait avec force Daniel Widlöcher
[2], qu’est-ce que la précarité peut apporter à la psychanalyse ? Par quelles transformations psychiques passe le psychothérapeute amené à écouter le sujet pris dans « une souffrance qu’on ne peut plus cacher » lorsqu’il travaille lui-même dans un cadre extrêmement précaire suscitant souvent l’agir psychique ? Cet appel d’ailleurs à une grammaire visible (« Une souffrance qu’on ne peut plus cacher ») signifie-t-elle une autre modélisation : regard-écoute ? Il est essentiel de réfléchir sur les incidences de la précarité sur le travail thérapeutique. Quelle torsion fait-elle subir au cadre et à la dynamique transférentielle ? Si elle est, comme le stipule A. Touraine, un symptôme de la modernité, n’induit-elle pas par moments ou souvent des pratiques cliniques symptomatiques ? Tellement symptomatiques que l’on en vient à oublier la réalité psychique et le sujet de l’inconscient.
Ce sont ces questions et bien d’autres qui traversent ce numéro sur la précarité, l’exclusion et l’abandon.
[*]
Houriya Abdelouahed, maître de conférences à l’Université Paris 7 Denis Diderot, psychanalyste, 83 rue Napoléon Fauveau, F-95170 Deuil La Barre.
[1]
J. Altounian, « Sur l’hébergement psychique. Écrire la rupture réinstaure l’héritage »,
L’inactuel, n° 7, printemps 1997, p. 59-75.
[2]
D. Widlöcher, « La chose en action »,
L’inactuel, op. cit., p. 171-181.