2006
Cliniques méditerranéenne
Réponse d’Olivier Douville à Houriya Abdelouahed
Le dossier « précarité, exclusion, abandon » qui constitue la plus large part de la tomaison 72 (2005) de l’excellente revue Cliniques Méditerranéennes, n’a pas été sans provoquer chez moi un sentiment de vive surprise. C’est qu’au sein de ses composantes, articles peu issus d’une expérience clinique directe dans des dispositifs d’accueil et d’écoute des grands exclus, surgit un article du à la responsable de ce dossier, H. Abdelouahed. Son papier comporte un aspect insolite en raison de contresens dans la mise en cause de mes travaux portant sur cette question des incidences subjectives liées à la grande exclusion. Mon expérience de terrain, auprès du Samu Social de Paris, auprès des centres d’accueil et d’hébergements pour enfants et adolescents en danger et en errance dans les rues des grandes villes d’Europe, du Brésil ou d’Afrique, ma participation scientifique au réseau national Souffrance psychique et précarité, bref, tout cet assemblage de pratiques m’a conduit à écrire, depuis sept ans, sur les conditions d’un travail de restauration psychique et de soin psychique auprès de sujets dont le rapport au corps et au langage et dont le lien à autrui se sont trouvés affectés très brutalement par cette mise hors-lieu et hors-lien qui caractérise, hélas, les logiques sociales d’exclusion.
H. Abdelouahed décide de commenter certains de mes textes. Pourquoi pas ? S’en démarquer, pourquoi pas ? C’est charmant, mais loupé. Avec une éloquence qui semble naturelle, les critiques qui me sont adressées reconduisent certaines impasses pour la pensée critique et clinique des rapports entre subjectivation et exclusion.
Ainsi, comme j’indique que certaines économies psychotiques vivent (ou plutôt survivent) dans la rue, il m’est objecté que je ferai là une homogénéisation psychopathologique de la catégorie des exclus. Quiconque lit avec un minimum de calme et de lucidité mes textes trouvera à plus d’une reprise à quel point je dissuade fermement le praticien d’homogénéiser cette catégorie de l’exclusion en ensembles psychopathologiques ou cliniques. Permettez moi de me citer :
« L’erreur serait double :
- d’une part, penser l’exclusion à partir d’un diagnostic de « société malade », sans plus avant penser les contradictions sociales, culturelles et économiques qui fabriquent des laissés-pour-compte. Alors il serait donné, à tort, un statut clinique quasi structurel aux effets de l’exclusion ;
- d’autre part ne pas entendre comment aujourd’hui toute la scène de la psychisation des espaces et des lieux dans la cité signe, par cet « inespoir » qu’est la grande précarité ses principales faillites (« Notes d’un clinicien sur les incidences subjectives de la grande précarité », Psychologie clinique, 7 « Exclusions, précarités : témoignages cliniques », 1999, p. 68). Puis « Les cliniciens sont confrontés à des états nouveaux des nouages entre corps et signifiant ».
Mon expérience
[1] est que la psychose en roue libre est aussi dans la rue, signe alarmant du délitement de la psychiatrie. Il est plus aisé de s’en rendre compte pour qui travaille avec les samu sociaux,
atd Quart Monde, Aide à toute détresse… On sait la réticence de ces associations à œuvrer avec des cliniciens ; aussi est-il dommage d’écrire des textes trop péremptoires comme l’est l’article de ma bonne collègue Abdelouahed.
Une seconde erreur de lecture se fait jour plus loin. Figurez-vous que j’ai eu l’imprudence d’écrire que face aux incidences subjectives de l’exclusion, les cliniciens n’étaient pas dépourvus de repère. Il me sera rudement reproché par mon aimable contradictrice cette simple banalité. Mais que veut-on au juste ? un clivage total entre théorie et pratique – ce préjugé lourd d’un romantisme conventionnel et mou ? ou la possibilité de laisser nos rapports à nos théories, nos modèles, notre savoir-faire, bref nos repères se troubler, ce qui effectivement inquiète et relance la pensée et l’action vers une rationalité plus opérante, mais suppose que nous n’ayons pas balancé tous nos repères par la fenêtre. Un clinicien comme B. Duez a clairement déconstruit le vertige narcissique qui consiste à se laisser fasciner par un réel, en restant dans une forme d’extase devant ce corps meurtri par l’exclusion, panneau dans lequel trop de cliniciens tombent dès qu’il s’agit d’exclus ou d’errants. J’écrivais, pour ma part à propos des cliniciens : « Les savoirs et les savoirs faire institués les préparent assez mal à aborder ces nouvelles formes de malaise. Une fidélité rigide aux diagnostics nosologiques peut empêcher gravement la saisie de ces processus » (Exclusions et corps extrêmes, Champ Psychosomatique, Corps extrêmes – 2, 2004, p. 94)
Un mot encore sur la tentative que tente ce dossier de dégager une dimension métapsychologique de l’exclusion. Cette formule risquée « métapsychologie » se trouvait déjà sous ma plume dans l’article de
Champ psychosomatique
[2], elle y était référée à la dimension du pulsionnel. C’est aussi que ce cliché de la métapsychologie s’impose comme lieu commun dès lors que le clinicien désire marquer son territoire dans un champ où on ne l’attendait pas. J’en ai tenté la critique car je m’interroge sur la légitimité à psychologiser (et de façon « méta ») un processus avant tout social et économique comme celui de l’exclusion. Resterait alors la dimension de l’institutionnalisation du sujet dans le champ du social. Par quoi revient, enfin, le politique. Insiste alors le jeu des liaisons et des déliaisons. Dans ce dossier, deux auteurs se sont attaqués à la face clinique de ce processus. B. Jacobi et M. Benhaim ouvrent l’un et l’autre à une réelle pensée clinique permettant des préconisations effectives et refusant le ressassement d’une clinique contemplative. Eux deux donnent à ce dossier son empan et son orientation. Qu’ils en soient remerciés.
[1]
Et c’est aussi celle de médecins et de psychiatres qui travaillent dans ce champ-là ; dont X. Emmanuelli, J. Furtos, A. Mercuel, S. Quesemand-Zucca, G. Nauleau, C. Muller, etc.
[2]
« Vers une métapsychologie de l’exclusion »,
op. cit., p. 99.