Cliniques méditerranéennes
érès

I.S.B.N.978749207254
306 pages

p. 5 à 10
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n° 75 2007/1

2007 Cliniques méditerranéenne

Édouard Zarifian ou « le goût de vivre »

Roland Gori
« Car nous avons encore tant de choses à nous dire... » C’est sur ces mots qu’Édouard Zarifian termine son dernier livre paru chez Odile Jacob en février 2005, Le goût de vivre, avec en sous-titre « retrouver la parole perdue ». Et quelques mois après, il publie chez Perrin Bulle de champagne, en collaboration avec Catherine Coutant et Gérard Liger-Belair, un livre magnifique qui célèbre par la science, la photographie, la méditation philosophique et l’écriture du gourmet les mystères de l’effervescence et de la fermentation. Ces deux ouvrages parus deux ans avant sa disparition en ce 20 février 2007, révèlent la secrète parenté entre la passion d’Édouard Zarifian pour la science, sa curiosité pour la chimie du cerveau et ses drôles de « bulles » de champagne que sont les médicaments du système neuronal et la merveilleuse pharmacopée de la parole et du langage, leur « force » de guérison [1] qui nous met des « paradis plein la tête [2] » ou leur capacité à nous rendre malades. Il y avait une parenté plus secrète encore, plus intime même entre cette épistémophilie du savant, cette grande et forte lucidité du clinicien, médecin scrutant jusqu’aux signes les plus subtils de la clinique médicale, « goûteur » de sémiologie et grand explorateur des psychotropes et cette généreuse ouverture humaniste du psychiatre, du sage, amoureux de la vie qu’il savourait dans tous ses arômes, qu’il goûtait et dégustait délicatement dans le mélange subtil du gastronome, du mélomane, du bibliophile et du grand amateur de cigares et de vins fins, précieux et rares. Édouard avait une vaste connaissance œnologique et un mois avant sa mort, alors même qu’il se savait condamné à brève échéance et affrontait lucidement et avec un courage qui aujourd’hui encore force mon admiration et me stupéfait, entouré de sa femme et de ses enfants il parlait de ce bar somptueux, monumental, paysage plus que mobilier, qui sculptait sa salle de loisirs et de collections. C’est que pour Édouard la matière n’était pas seulement substance physique ou physiologique, mais elle devenait mythe aussi, parole symbolique qui célèbre la perte et ses retrouvailles. « Vivre avec les autres » constituait pour Édouard le don par lequel le psychisme constitue son territoire, l’amour et le désir s’emmêlent et se précipitent onctueusement dans la science, l’art et le soin pour révéler l’entraille de leurs substances comme les rivages symboliques et spirituels de leurs mystères. Édouard Zarifian fait partie de ces très grands psychiatres de la tradition médico-philosophique dont nous sommes aujourd’hui orphelins dans ce désœuvrement si peu miséricordieux que l’on appelle « la santé mentale ». En psychiatrie, comme l’a si bien écrit Élisabeth Roudinesco [3], Édouard Zarifian « occupa une place centrale dans les débats qu’opposaient les partisans de l’approche psychique à ceux de l’approche cérébrale, soutenant que la croyance en un psychisme sans cerveau était aussi erronée que la conception scientiste d’un cerveau sans psyché ». Et Édouard Zarifian savait de quoi il parlait. Ce psychisme qui organise le corps subtil de la parole dans sa physiologie même comme dans l’alchimie de ses effets thérapeutiques et iatrogènes, Édouard Zarifian en a arpenté tous les territoires et fouillé tous les reliefs. D’abord par l’excavation médicale, ensuite avec le socle de la neuropharmacologie et enfin avec l’obstination de l’archéologue et ses drôles d’outils que sont la phénoménologie et la psychanalyse.
Interne des hôpitaux de Paris en 1967, docteur en médecine en 1973, chef de clinique-assistant des hôpitaux en neuropsychiatrie à Paris-Cochin, il est nommé professeur de psychiatrie et de psychologie médicale en 1981 à l’université de Clermont Ferrand, puis il devient titulaire de la chaire de psychiatrie et de psychologie médicale à Caen en 1984. Élève de Jean Delay et de Pierre Deniker, Édouard Zarifian s’oriente d’abord vers le courant de psychopharmacologie et de psychiatrie biologique. Spécialiste des états dépressifs et de la schizophrénie, il a d’abord poursuivi des recherches en neuro-imagerie médicale et en psychopharmacologie. Il a obtenu en 1981 le Prix Anna Monica pour ses recherches sur la dépression. Mondialement reconnu par ses pairs, il en surprend plus d’un lorsqu’il dénonce les risques de dépendance qu’entraînent les psychotropes, les alliances objectives entre la psychiatrie universitaire et les industries de santé comme les conduites paradoxales des pouvoirs publics. Il a été chargé de mission de plusieurs rapports sur la psychiatrie et s’est attiré à cette occasion quelques haines fort tenaces. Mais le public l’a plébiscité et ses ouvrages comme Les jardiniers de la folie (1988) et Des paradis plein la tête (1994) sont devenus des best-sellers. Il a réalisé des films médicaux, de nombreuses émissions de télévison, de radio, près de cinquante documentaires et il est devenu un familier des medias. Récemment, nous avons participé ensemble à une émission animée par Julie Clarini sur France Culture et je dois dire que j’ai de nouveau admiré son aisance et son éloquence. À la Maison de la Radio comme sur les chaînes de télévision Édouard Zarifian était chez lui, connu et apprécié de tous. Il a été pour moi un conseiller exemplaire, généreux et fraternel. Et toujours ce souci chez Édouard de mettre « la science en culture » à la portée du plus grand nombre pour leur faire goûter les saveurs de la vie, sapientia. Soucieux de faire connaître à un large public les enjeux de la psychiatrie, Édouard Zarifian dans des textes remarquablement bien écrits – à déguster comme un bon vin ou un bon cigare –, a publié chez Odile Jacob où il était responsable de la collection la « Santé au quotidien » une dizaine d’ouvrages faisant l’état des lieux des travaux qu’il avait menés ou accompagnés et dont ses 450 articles scientifiques pouvaient témoigner. Édouard était membre de 32 sociétés savantes françaises et étrangères, membre de 39 comités éditoriaux de revues françaises ou étrangères, expert auprès de l’oms, membre de la has, membre de la commission scientifique de l’inserm, de la commission 30 du cnrs et il avait été chargé de mission en 1994 auprès de la direction de l’enseignement supérieur, puis par Simone Veil et Philippe Douste-Blazy pour une « mission générale concernant la prescription de l’utilisation des médicaments psychotropes en France ». Ce rapport publié en 1996 a fait du bruit, connu sous le nom de « Rapport Zarifian », il critiquait l’excès des prescriptions de psychotropes en France [4]. Édouard n’a depuis cessé de dénoncer cette triple responsabilité de l’industrie pharmaceutique, des universitaires de psychiatrie (leurs conflits d’intérêts) et des pouvoirs publics. Depuis cette date, Édouard Zarifian n’a cessé de dire que l’excessive consommation de psychotropes posait des problèmes de fond et ne se réduisait pas à un indicateur de quantité. Toutes ces dernières années, il n’a cessé de me mettre en garde contre ces courants « éliminationnistes » du psychisme qui ont détruit la psychiatrie et qui détruiraient aussi sûrement la psychologie et la psychopathologie cliniques. Sur ce point et sur bien d’autres, nous avons partagé une grande complicité avec nos amis communs, Élisabeth Roudinesco et Pierre Fédida.
À suivre René Char, Édouard savait que « le passage de la connaissance à la science consomme une férocité » et que « toute l’autorité, la tactique et l’ingéniosité ne remplacent pas une parcelle de conviction au service de la vérité ». Alors, il a écrit des livres comme on murmure à des amis des confidences : « Nos organes sont largement interchangeables, comme le montrent les vies sauvées grâce à des greffes. Cependant, pourquoi vous et moi savons-nous que nous sommes uniques au monde ? [5] »
Alors pourquoi ne pas terminer par une confidence ? Nous sommes dans un salon du Lutetia à Paris où nous attendons Pascal-Henri Keller que tu tiens absolument à me faire connaître. Et puis tu me parles d’un de tes premiers souvenirs d’étudiant en médecine. Une femme est en train de mourir et les médecins ont pronostiqué qu’elle ne passerait pas la nuit. Tu lui tiens la main, tu lui parles et tu l’écoutes, tu écoutes ses murmures, sa musique entre la vie et la mort. Tu la regardes aussi et tu vois son regard. Et puis tu ne vois plus que son œil. À un moment donné la vie a chaviré, le regard a disparu pour laisser place à l’œil. Et tu me parles alors des mystères du vivant, de l’humain et de l’inanimé. Que dis-tu ? Parle plus fort Édouard… « nous avons encore beaucoup de choses à nous dire ».
« Notre parole, en archipel, vous offre, après la douleur et le désastre, des fraises qu’elle rapporte des landes de la mort, ainsi que ses doigts chauds de les avoir cherchées [6]. » (René Char)
 
Article d’Élisabeth Roudinesco paru dans Le Monde du 23 février 2007
 
 
Édouard Zarifian
Né à Asnières le 22 juin 1941, Édouard Zarifian est mort le 20 février à son domicile de Ouistreham des suites d’un cancer généralisé d’origine pancréatique. Jusqu’au bout, ce grand clinicien avait suivi, en toute lucidité, l’évolution de son mal, prenant soin de son entourage plus que de lui-même, comme il l’avait toujours fait avec ses patients.
Élève de Jean Delay, il s’orienta après ses études de médecine vers le courant de la psychiatrie biologique tout en se sentant l’héritier de la tradition phénoménologique et après avoir suivi une cure psychanalytique pendant deux ans. Il pensait sincèrement, alors, que les progrès des neurosciences et de l’imagerie cérébrale apporteraient une solution quasi-définitive au traitement de la maladie mentale. Aussi devint-il un excellent spécialiste de biochimie et de pharmacologie. Titulaire de la chaire de psychiatrie de l’université de Caen à partir de 1984, il occupa donc une place centrale dans les débats qui opposaient les partisans de l’approche psychique à ceux de l’approche cérébrale, soutenant que la croyance en un psychisme sans cerveau était aussi erronée que la conception scientiste d’un cerveau sans psyché : « Écoute-moi, toi mon semblable, mon frère. Tu as peur parce que tu te crois faible, parce que tu penses que l’avenir est sans issue et la vie sans espoir […] Pourtant tu as d’authentiques paradis dans la tête. Ce ne sont pas des paradis chimiques. »
De fait, Zarifian comprit qu’il avait fait fausse route et que l’orientation purement biologique et comportementale prise par la psychiatrie mondiale avec les différentes versions du dsm (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) était une catastrophe pour la psychiatrie elle-même puisqu’elle éliminait l’écoute de la souffrance du sujet pour ne s’intéresser qu’à la chimie du corps. C’est la raison pour laquelle il se rapprocha de la psychanalyse, formant avec Pierre Fédida, dont il fut l’éditeur, et avec Roland Gori, une solide équipe universitaire – les « trois mousquetaires » –, attachée autant aux vertus de la vraie science biologique qu’à une vision freudienne de l’homme.
Mondialement connu, notamment dans le monde anglophone, auteur de plus de 450 publications et de nombreuses émissions documentaires pour la télévision ainsi que d’une dizaine d’ouvrages qui sont des best-sellers, responsable chez Odile Jacob de la collection « Santé au quotidien », Zarifian n’eut de cesse depuis la publication des Jardiniers de la folie (1988), puis de tous ses autres ouvrages (Des paradis plein la tête, Le prix du bien-être, La force de guérir) de militer pour une approche humaniste et plurielle de la souffrance de l’âme.
Chargé de mission en 1994 par la Direction générale de la Santé, puis par Simone Veil et Philippe Douste-Blazy l’année suivante, il fut l’initiateur d’une formidable réévaluation de l’utilisation de la pharmacopée en France, ce qui lui valut des haines tenaces dans le milieu médical, avec notamment la publication en 1996 d’un ouvrage qui fit grand bruit : Le prix du bien-être. Psychotropes et société. Il y démontrait, preuves à l’appui, l’inefficacité de la plupart des traitements chimiques quand ils étaient délivrés de manière abusive et à la place d’autres approches : cure par la parole ou psychothérapie relationnelle.
Mélomane averti, collectionneur et bibliophile, mais aussi amateur de vins et de cigares et fin gastronome, Édouard Zarifian collaborait à de nombreuses revues de cuisine et il était membre de l’Institut de la vigne et du vin de l’université de Bordeaux. Dans La bulle de champagne (Perrin, 2005), il rendait hommage au moine bénédictin Dom Pierre Pérignon qui avait su inventer, à force de travail et de créativité, un fabuleux plaisir de l’effervescence pour le plus grand bonheur des hommes. Le champagne est un mythe, disait-il en substance, aussi puissant que le mythe fondateur attaché à Philippe Pinel délivrant les fous de leurs chaînes.
C’est ce mythe et cette effervescence, « semblable à l’écume des vagues », qui resteront gravés dans la mémoire de ceux qui sont aujourd’hui les héritiers du combat mené par Zarifian.
 
NOTES
 
[1]Édouard Zarifian, La force de guérir, Paris, Odile Jacob, 1999.
[2]Édouard Zarifian, Des paradis plein la tête, Paris, Odile Jacob, 1994.
[3]Le Monde du 23 février 2007.
[4]Cf. Jean-Jacques Laboutière, Les raisons de l’excès de prescription de psychotropes selon le rapport de Zarifian (1996) http:/ www. afpep-snpp. org/ snpp/ bipp/ bipp%2018/ zarifian96. html
[5]Édouard Zarifian, Le goût de vivre, Paris, Odile Jacob, 2005, p. 106.
[6]René Char (1962), La parole en archipel, Paris, Gallimard, 1986, p. 139.
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[3]
Le Monde du 23 février 2007. Suite de la note...
[4]
Cf. Jean-Jacques Laboutière, Les raisons de l’excès de pres...
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[5]
Édouard Zarifian, Le goût de vivre, Paris, Odile Jacob, 200...
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[6]
René Char (1962), La parole en archipel, Paris, Gallimard, ...
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