2007
Cliniques méditerranéenne
Note de lecture
Note de lecture
Vincent Estellon
Laurie Laufer, L’énigme du deuil, Préface de Marie-José Mondzain, Paris, Presses universitaires de France, novembre 2006, 218 pages
« Dans mes rêves, lorsque je vois mes morts, lorsque je leur parle, est-ce que je suis morte ou est-ce que je suis vivante ? » s’interroge une patiente dont la parole est portée par l’écho de cet ouvrage. Lorsque l’irruption de la mort n’a laissé qu’un trou, un vide, un manque, et que le sujet se trouve comme on dit « en deuil », seul, face à l’irréparable perte, la lecture de cet ouvrage est un soulagement. Ce thème du « deuil » trop souvent rabattu du côté d’une psychologisation vulgarisée, est exploré de façon habile, généreuse, vivante. L’expérience du deuil est envisagée comme un seuil, une traversée, un passage, un partage aussi. Laurie Laufer défait les barrières défensives pour mieux explorer le royaume intermédiaire des apparitions, des fantômes, des revenants, royaume que connaît si bien l’activité rêvante. Ici, le clivage entre angoisse de la mort et jouissance de la vie ne tient plus. Et les questions soulevées touchent à la profondeur du processus d’humanisation : Comment survivre au traumatisme de la mort sinon en puisant du vivant en soi, en partageant avec quelqu’un d’autre l’épreuve d’affects d’une rare violence ? En quoi le mort arrache au survivant une partie de lui-même ? Comment le psychique face à au trou de l’absence détient le pouvoir de fabriquer des présences, des images ?
Ce livre explore des horizons multiples : l’anthropologie (Mauss), la philosophie de l’image, l’iconologie, l’histoire de l’art (Mondzain, Warburg, Didi-Hubermann), la littérature (Perec, Maupassant), la peinture (Bacon), la psychanalyse (Freud, Ferenczi, Lacan, Allouch, Fédida, Le Poulichet). Grande richesse de cette pensée vive étayée et liée sur la base d’une expérience clinique. Voilà un livre courageux ! Brisant les tabous, abordant des thèmes inquiétants ou angoissants pour le Moi – l’absence, la perte des représentations, la violence des pulsions destructrices et sexuelles – cet ouvrage parvient à tisser une pensée engagée, habitée et à faire de la mort une ressource de création. Une question hante la traversée de l’ouvrage : « Mais que me veut le mort ? » Interrogation que le dispositif analytique peut retourner ainsi : « Qu’est-ce que je veux du mort ? » ou bien même : « J’en veux au mort ? » Qu’est-ce que pourrait vouloir le mort sinon une projection en miroir de ce que nous attendons, de cette partie qu’il nous a arrachée ? L’auteur donne à entendre comment l’activité fantasmatique de l’endeuillé perd avec le mort la capacité de mettre en scène sa disparition, mieux, la possibilité de son meurtre. À quoi bon fantasmer si l’on ne peut plus tuer ? Peut-on se sentir vivant si l’on ne dispose plus de la capacité de jouer la mort ? Si le fantasme ne permet plus de faire disparaître, il ne lui restera plus qu’à faire apparaître spectres, esprits, revenants et fantômes. Et lorsque triomphent l’ambivalence ou la culpabilité écrasant toutes possibilités de mise en mouvement associatif, et/ou de mise en expression affective, ne demeure que la prison du silence si bien connue dans la fixation mélancolique. Tel le cas de Julie, avant l’expérience analytique, figée dans son désarroi, parce que ses affects trop réprimés ne lui avaient pas permis d’accepter la « maladie du deuil ». Laurie Laufer témoigne ainsi de la nécessité de disposer d’un lieu plastique et contenant – le lieu du transfert – pour accepter de vivre cette maladie : « Lorsque l’excès du pulsionnel n’a pas trouvé de lieu de déposition, le mort est alors un disparu, passible de devenir un errant dans le psychisme. » Ce lieu peut être celui d’un rite collectif, mais aussi celui créé par le rituel analytique : « Lors d’une séance où elle était arrivée très agitée très angoissée, une analysante en proie à une crise de larmes irrépressible se laisse glisser du divan sur le sol, puis se relève pour s’asseoir dans le fauteuil face à moi. Elle dit qu’elle « n’est pas articulée », qu’elle est « une poupée de chiffon, “molle et folle”, qu’elle n’a jamais été soutenue, qu’on l’a “toujours laissée tomber”. Il me semble que l’expression corporelle et psychique de ce désespoir pouvait avoir lieu que dans un lieu lui-même, prêt à la déformation, offrant à ce corps défait la possibilité de se mouler dans un cadre qui prendrait sa forme » (p. 93).
Comment le lieu analytique permet-il d’accueillir ces moments de troubles pour la pensée et de proposer, par la mise en mots d’affects innommables, une mise en contour, une circonscription de la terreur ? On entend bien ici que la clinique du deuil convoque chez les sujets blessés par le trauma de la perte d’un être aimé des moments de déréalisation, dépersonnalisation, des angoisses d’une rare force défaisant repères et représentations. À cette clinique particulière, Laufer propose une réflexion sur le cadre thérapeutique et sur le contre-transfert. Prônant une élasticité de la technique d’inspiration ferenczienne, l’auteur engage sa voix d’analyste dans une fine analyse du contre-transfert. Et là, cet ouvrage prend toute sa dimension de partage humain lorsqu’elle dégage de l’expérience de rencontre avec un patient endeuillé les vécus subjectifs de l’analyste et notamment le vacillement des repères identitaires lié à la déchirure des catégories dedans/dehors, sujet/objet, moi/non-moi. Dans la suite des travaux de Ferenczi sur la « crise en transe », de Freud sur l’
Unheimlich, de Fédida sur la régression transférentielle, de Le Poulichet à propos des expériences de « l’informe », ce livre examine les capacités à régresser de l’analyste : faudrait-il que le thérapeute accepte de perdre le visage de son Moi (de se dépersonnaliser ou même de décompenser) pour permettre à l’endeuillé de fabriquer formes, contours, sur son mort ? Telle est la posture empathique (selon Warburg) que défend l’auteur : « Une prise de formes mutuelles qui laisse la possibilité aux images d’advenir. » L’analyste en partageant, c’est-à-dire en acceptant d’accueillir en lui la violence des mouvements psychiques venant de l’autre, accorde la possibilité d’une humanisation des liens. Car si « le deuil met en mouvements » (Fédida), encore faut-il que l’analyste, traversé par ces mouvements, puisse en restituer une force disponible à l’ébauche d’une construction. Ce partage dans l’écoute des mouvements d’affects ne consisterait pas tant à communiquer au patient l’éprouvé de tel ou tel mouvement transférentiel mais plutôt à maintenir vivant un contact humanisant. Pour Laufer, ces moments de crises du deuil, ces vacillations dépersonnalisantes, constituent dans bien des cures, des moments particulièrement subjectivants. Un passage du livre de Sylvie Germain
[1],
La chanson des mal aimants, approche – je crois – cette dynamique transférentielle transcendantale : « Je lui ai parlé, au nom de sa mère. J’ai prêté ma voix à l’âme mutique de la morte, j’ai dit au vieil orphelin les paroles qu’il rêvait d’entendre et à la fin je lui ai annoncé qu’à présent je reposais en paix, grâce à lui. Qu’il m’avait permis d’accéder à la lumière, pas celle d’une lampe, mais celle du cœur, et que mon visage de morte attardée sur la terre venait de se dissoudre dans cette lumière filiale. » Ici l’écrivain donne à percevoir de quelle manière un vivant traversé par les mouvements d’affects du deuil de l’autre autorise – en jouant à la mort – la réanimation de ce qui du vivant était resté inerte, figé, captif. D’une autre façon, et sur une autre scène, l’analyste doit-il apprendre à se laisser oublier en tant que personne, pour se laisser faire disparaître à la place du mort afin que l’activité fantasmatique et hallucinatoire de l’endeuillé puisse se régénérer ? Laurie Laufer propose de penser la traversée du deuil comme expérience de l’inactuel, réveil de formes endormies, remontée des images, comme envers de l’oubli. Dans une société où il n’y a plus guère (ou plus du tout) de « spectacles de la mort », plus de « potlach », ni même de morgue publique, c’est tout le rapport corps-image-symptome qui est mis en question : Si l’on cache les cadavres et qu’il n’y a plus droit de regard sur cette « pornographie de la mort », que reste-t-il aux humains pour approcher le réel du corps ? Laufer note : « L’endeuillé ne peut prendre le risque de laisser errer un cadavre en décomposition dans l’espace psychique qu’il accorde au mort, il lui faut construire un voile, celui du regard communautaire et fictionnel » (p. 79).
Une fiction peut se construire sur le mode du passé antérieur, pas le positivisme ! Et Laurie Laufer constate : « Le mort porte en lui le souvenir de ce qui aurait pu être. Le positivisme fait taire ce passé antérieur nécessaire à la mémoire. “N’en parlons plus, ça ne sera jamais, ce n’est pas la peine d’imaginer.” À cet endroit, précisément, se figent la mémoire et la vie psychique, à l’endroit de ce qui va devenir culte du mort » (p. 107). Elle insiste sur la posture clinique à adopter : celle ne forçant pas la mémoire, et encore moins celle positiviste, mais plutôt celle d’accueil empathique, consistant à laisser le soin à l’endeuillé de sculpter lui-même les formes qui remontent à lui. La construction de l’ouvrage donne écho au mouvement d’une traversée : comment, en partant d’une expérience traumatique de l’irreprésentable (Partie I), une traversée hallucinatoire de l’angoisse (Partie II) va pouvoir accorder le pouvoir de construire, symboliser (Partie III) créer à partir de l’absence : « Exil, exode, existence, extériorité, étrangeté, tels sont les accords de l’expérience du deuil dans et par la parole. Parler à quelqu’un est alors l’épreuve de cette expérience dans le sens où ce qui est cherché n’est pas une consolation, ni une réassurance, mais l’apparition d’un lieu de l’absence. Dans l’écart qui se creuse par la parole, l’endeuillé perçoit que la rencontre avec le mort, sa présence fantomatique, est le moment où l’absence devient constitutive de la parole. Parler le deuil est l’expérience de l’exil intérieur » (p. 199).
On entend bien que ces questions essentielles soulevées ici par la clinique de l’endeuillé intéressent de la même manière l’expérience de la perte d’identité dans les processus limites. Cet ouvrage ouvre des fenêtres.
[1]
Sylvie Germain,
La chanson des mal-aimants, Paris, Gallimard, Folio, p. 198.