2008
Cliniques méditerranéenne
Argument
Pascal-Henri Keller
Roland Gori
Édouard Zarifian †
La période que nous traversons actuellement se distingue par son climat délétère : la psychanalyse et les psychanalystes sont l’objet d’une série d’opérations rhétoriques qui tentent de les discréditer collectivement. C’est dans ce contexte que les pouvoirs publics ont choisi d’ouvrir un grand chantier : la réglementation du soin psychique. Inévitablement, les aspects économiques se mêlent au débat, contribuant à brouiller les pistes de réflexion. La situation peut donc se résumer sous deux aspects distincts. D’une part, soumise à une logique médico-économique libérale, la psychiatrie s’impose progressivement de traduire en données quantifiables la souffrance psychique dont elle a la charge, délaissant ses propres fondements issus de la psychopathologie clinique au profit d’une prétendue rationalité technique. D’autre part et en se servant de l’outil dsm, le scientisme trouve dans l’énigme de la folie un terrain de choix pour éprouver et mettre au point son projet normatif. L’opinion de son côté, se conformant au constat de Bachelard, cherche à « traduire des besoins en connaissances » et, sans le savoir, risque de se prêter au jeu de cette propagande. C’est dans ce contexte que les praticiens de la psychopathologie clinique, tout en réaffirmant le rôle majeur revenant à la psychanalyse dans l’accomplissement de sa tâche, se trouvent à devoir inventer de nouveaux dispositifs de soin psychique permettant, sans en passer par la cure-type, de traiter de nouvelles demandes.
Déterminée dans sa résistance à la frénésie évaluatrice
[1],
Cliniques méditerranéennes s’engage, dans le présent numéro, à dresser un état des lieux de ce que les pouvoirs publics appellent encore aujourd’hui le paysage de la « santé mentale ». En réalité, il s’agit moins d’établir un inventaire quantitatif et/ou exhaustif des pratiques qui s’y multiplient que de repenser ses différents modes d’articulation.
Si la découverte de la psychanalyse a précédé celle des médicaments psychoactifs d’un bon demi-siècle, le traitement des souffrances psychiques par l’activité psychothérapique remonte aussi loin sans doute que les débuts de l’humanisation. Mais l’industrialisation fulgurante du xixe siècle, en s’accompagnant d’un engouement croissant pour les techniques de modifications comportementales, a favorisé durant tout le xxe siècle l’éclosion de méthodes de rééducation et d’adaptation des conduites individuelles aux attentes d’une société en pleine mutation. La psychiatrisation de l’opposition politique représente, dans les régimes totalitaires, le symptôme ultime de ces pratiques adaptatives.
Il n’en reste pas moins que l’hypothèse de l’inconscient, formulée par la psychanalyse, transforme l’étude rigoureuse de la souffrance psychique en véritable défi lancé à la communauté scientifique tout entière. Pour la psychiatrie biologique par exemple, il s’agit à partir des années 1950, de l’aborder via le maniement des neurotransmetteurs, ignorant peu à peu les références à la tradition clinique. Le courant de la psychothérapie humaniste de son côté, défend l’idée que le soutien psychologique doit permettre d’y faire face. Quant à la réorganisation des enjeux sociaux, la sociologie propose de la considérer comme vecteur principal des mutations anthropologiques : l’individu comme mythe social se révèle « divisé » par de multiples contraintes déduites de son histoire.
L’invocation de l’argument scientifique comme mode d’accès à la souffrance psychique humaine, impose bel et bien d’en passer par la spécificité même du fait psychique, à jamais irréductible au médical. Le paradigme des sciences dites « exactes » : physique, chimie, biologie, etc., fondé sur les lois de la matière, exige en effet que la reproductibilité des faits établis et donc leur prévisibilité, soit le credo méthodologique de ces disciplines. Pour leur part, les sciences humaines se sont édifiées par la production de nouveaux objets d’analyse – telle la vie psychique – relevant d’autres méthodes et s’inscrivant dans d’autres régimes de vérité. Ces régimes de vérité, différents de l’exactitude constituée des sciences expérimentales, procèdent de la parole et de ses effets dans le dialogue du soin ou de l’intervention psychologique ou sociale. Par conséquent, prétendre intervenir dans l’immense domaine du malheur humain en affirmant que tout se vaut « pourvu que ça marche » est mensonger, démagogique et même dangereux. Laisser penser une telle sottise ne réussirait d’ailleurs qu’à épaissir davantage l’ignorance qui entoure encore l’essentiel de ces pratiques mais reconnaître d’autre part que l’immobilisme, le conformisme, voire l’intégrisme, sévissent à l’intérieur de chaque camp est devenu nécessaire et pourrait se révéler salutaire, pour autant qu’au-delà des rhétoriques de propagande on puisse s’ouvrir aux débats épistémologiques et éthiques. Car, se contenter de décréter indispensable le mixage individuellement bricolé de ces différentes approches ferait prendre à tous le risque dénoncé par Canguilhem en 1956, à propos de certains travaux en psychologie qui donnent « l’impression (de mélanger) à une philosophie sans rigueur une éthique sans exigence et une médecine sans contrôle ».
Dans ces conditions, il devient capital pour la psychopathologie clinique d’engager enfin le débat, non plus en termes de polémique ou d’invective, mais sur un plan épistémologique aussi bien qu’éthique. Loin de prétendre réconcilier à tout prix les adversaires ou en masquer les antagonismes, un tel débat implique a contrario de faire apparaître au grand jour leurs caractéristiques propres, renouant avec la « fécondité de l’hétérogène » chère à Pierre Fédida et à Georges Bataille.
C’est aux acteurs concernés d’en rendre témoignage, d’en établir la pertinence et d’en décrire les effets. Dans ce numéro de Cliniques méditerranéennes, on optera donc pour un débat qui aborde la diversité des réponses mobilisées face à l’énigme de la souffrance psychique, impliquant pour chacun d’y prendre la parole en son nom.
mars 2006
[1]
Le lecteur se reportera au n° 71 de
Cliniques méditerranéennes,
Soigner, enseigner, évoluer.