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Communications

2009/1 (n° 84)

  • Pages : 176
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782020987295
  • DOI : 10.3917/commu.084.0119
  • Éditeur : Le Seuil

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Si la preuve relève de divers registres (mathématique, sciences, police, justice), pour autant est-elle étrangère à ceux qui se déploient dans la vie sociale ? En quelque sorte, y aurait-il une preuve « ordinaire » sur laquelle se fonderaient certains raisonnements des plus communs, ne serait-ce que par l’entremise d’un artifice langagier couramment employé – combien de fois ne ponctue-t-on pas une argumentation par la formule admise : « la preuve, c’est que ... » ? Sans doute s’agit-il là d’une forme rhétorique qui ne satisfait nullement aux règles formelles de la démonstration. Mais ce simple recours ne signifierait-il pas que rares seraient les assertions pouvant échapper à l’empire de la probation, les échanges langagiers récusant la fausseté. Pourtant, beaucoup d’entre eux transmettent, en toute quiétude, des informations sujettes à caution. C’est notamment le cas de ce qu’il est convenu d’appeler les « rumeurs » [1][1] Je n’entrerai pas, ici, dans les discussions entre.... Celles-ci ne peuvent se transmettre que parce qu’elles se donnent les allures de la véracité. Aussi développent-elles un arsenal argumentaire probatoire, du témoignage à la formule tautologique selon laquelle « il n’y a pas de fumée sans feu ».

Le témoignage comme preuve

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Si en matière judiciaire le témoignage ne vaut pas preuve, bien qu’au Moyen Âge la concomitance de deux témoignages identiques eût constitué une probatio plena, la rumeur n’a cure d’une telle considération. Si l’enquêteur journalistique, le chercheur en histoire ou en sociologie doivent le soumettre à la critique, la rumeur ne s’encombre guère d’une telle précaution. Au contraire, sa diffusion repose essentiellement sur une chaîne de témoignages directs qui, pour diverses raisons, sont tenus pour véridiques. Cette constatation est aussi vieille que la rumorologie, les travaux de Louis William Stern, qui la fondent en 1902 [2][2] Voir Pascal Froissard, « L’invention du plus vieux..., ayant ouvert cette première perspective. À cheval sur les études judiciaires et la psychologie sociale, la critique du témoignage sera longtemps une des voies privilégiées de l’étude des rumeurs, avec leurs déformations, leurs condensations, leurs amplifications et leurs solidifications.

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Nous-même, dans l’étude sur Orléans [3][3] Edgar Morin, Bernard Paillard, Évelyne Burguière, Suzanne..., nous avions mis en évidence l’importance cruciale du témoignage : on est d’autant plus enclin à croire à un « on-dit » et à le diffuser que celui-ci nous est rapporté par un proche, par quelqu’un dont on ne peut pas mettre en doute la parole sans briser une relation de confiance, de proximité, de sympathie, de connivence idéologique, ou d’autorité. Comme si le récit direct par une « personne digne de foi », ou même son reportage indirect, pouvait suffire à authentifier son contenu. Sa véracité ainsi certifiée, nul besoin de l’épreuve de la preuve.

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Ainsi, lors de la rumeur d’Orléans, une étrange anecdote colora d’extravagances le récit rumorologique : les jeunes filles séquestrées dans les arrière-boutiques des commerçants juifs étaient conduites par des souterrains jusqu’à la Loire. Là, un sous-marin de poche les attendait, puis descendait le fleuve pour voguer jusqu’au Proche-Orient. Si certains récusèrent ce fait jugé impossible [4][4] Et, par là même, reconsidérèrent l’ensemble de la ..., l’annonce se diffusa pourtant, malgré son énormité. Car, selon les dires, l’information venait du président de la Communauté juive d’Orléans. Ce qui était réel. En fait, celui-ci, qui n’était pas incriminé, excédé d’être sans cesse questionné sur la véracité des faits (« Vous qui les connaissez bien, est-ce vrai ? »), avait imaginé un tel scénario. Il pensait, à tort, qu’ajoutant une telle invraisemblance il ferait taire les autres. Son autorité morale et sa proximité confessionnelle avec les Juifs accusés avaient rendu ses allégations crédibles aux yeux de beaucoup.

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Un tel aveuglement n’est pas réservé aux personnes simplettes. Ainsi, lors de mon étude sur la rumeur du sida d’Isabelle Adjani [5][5] Bernard Paillard, « La rumeur et le métier », in L’Épidémie...., j’ai eu la surprise de constater que des collègues sociologues, connaissant pourtant nos travaux antérieurs, continuaient à penser que l’actrice était atteinte, malgré son démenti. Chacun tenait l’information d’une source sûre et vérifiée, soit d’un parent journaliste ou médecin, soit d’un ami bien placé dans le show-business. Ainsi, une proximité affective et l’autorité professionnelle, se renforçant l’une l’autre, accréditaient une certitude.

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Cette psychosociologie de la confiance, loin d’être spécifique aux rumeurs, est l’une des formes banales du lien social [6][6] Louis Quéré et Albert Ogien (dir.), Les Moments de.... Si nul échange ne peut exister sans un minimum de foi en l’autre, dans le cas de la rumeur, plus la relation est forte, plus le crédit qu’on porte à l’autre est puissant. Et plus elle est déséquilibrée par l’ascendance (ou par une compétence reconnue) de celui qui la colporte, plus on est enclin à le croire [7][7] A contrario, la méfiance, l’hostilité envers une personne.... Jusqu’à la difficulté, voire jusqu’à l’impossibilité, de mettre en doute ses dires sans remettre en cause la qualité de la relation elle-même. Certes, les rumeurs provoquent rarement de tels déchirements, leurs propos n’impliquant pas ceux qui les colportent. Mais, dans certains cas, elles peuvent compromettre définitivement les rapports entre leurs colporteurs et ceux qui en sont les victimes, malgré démentis et autres réhabilitations. Ainsi, une commerçante mancelle victime, avant Orléans, d’une rumeur semblable a dû quitter Le Mans. De même, le couple Leroy-Mayeur, accusé à tort d’avoir assassiné une jeune adolescente à Bruay-en-Artois, et sur lequel avaient couru des ragots infamants [8][8] Voir ci-dessous., s’est expatrié. Ceux sur qui ont circulé des bruits sont parfois contraints de changer de ville, voire de nom ou de métier, afin de retrouver la quiétude de l’anonymat, et la confiance de nouvelles relations.

Le démenti ne vaut pas preuve

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Car, paradoxalement, le démenti, qu’on pourrait assimiler à un contretémoignage, le plus souvent ne vaut pas preuve. On a même pu constater que, quelquefois, il nourrit la rumeur elle-même, la relance sur de nouveaux thèmes. Ainsi, à Orléans on a dénoncé la collusion entre les commerçants juifs et la police qui infirmait les disparitions, comme celle entre les premiers et la presse qui stigmatisait l’ignoble rumeur. De même, le démenti public d’Isabelle Adjani sur TF1 a suscité des réactions de méfiance, voire de déni. Par exemple, on a dit que, sur le plateau de télévision, ce n’était qu’un sosie. On a dit que, sur le point de défaillir, la star avait précipité son départ, une voiture du SAMU l’attendant, prête à intervenir. Certains l’avaient trouvée particulièrement fardée, comme si elle cachait des boutons, signes de maladie. Que d’aucuns avaient vus, malgré la main qu’elle portait continuellement à sa joue pour les soustraire à la vue des téléspectateurs [9][9] Personnellement, j’ai rencontré deux personnes, dont.... Et l’on a pu prétendre que, si elle n’était pas en sida avéré, elle était, cependant, séropositive [10][10] Ce que plusieurs personnes m’ont affirmé. Certaines.... Comme on a pu dire que ce passage à la télévision n’était qu’un « coup » monté par l’attaché de presse de l’actrice.

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L’adhérence à une croyance et la foi en des informations circulant sous le manteau, malgré les démentis [11][11] D’autant plus que les démentis n’occupent jamais une..., relèvent, vraisemblablement, d’une psychosociologie de la méfiance et de la défiance. Si celle de la confiance repose sur la proximité, celle sur la suspicion marque la distance, en général institutionnelle ou idéologique. Ainsi, des instances comme la police, les pouvoirs politiques, les « médias [12][12] Mot générique, de plus en plus employé, amalgamant... », les élites, voire les scientifiques, peuvent susciter l’incrédulité. Le soupçon porté sur leurs dires semble préformé par des adages largement partagés comme « on nous cache tout ».

Conviction et situation d’incertitude

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Aphorisme qui n’est pas toujours un fantasme, tant s’en faut. Car, si la dissimulation d’informations se tapit dans l’intimité des consciences, elle s’épanouit dans les secrets d’État. Et, dans ce cas, leur absence, leur maquillage, leur distorsion suscitent le soupçon, et, le plus souvent, déclenchent les mécanismes journalistiques, judiciaires, policiers et autres de recherche de la vérité. Dans un climat d’incertitudes, tant il s’avère, en général, difficile de trouver et de vérifier les données. De telles « affaires » sont un terrain privilégié pour le développement des rumeurs. Elles s’y nourrissent d’hypothèses, de supputations, de contradictions, d’informations incomplètes ou tronquées.

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Ainsi en est-il des rumeurs relatives aux conséquences de l’accident de Tchernobyl. Multiples, si certaines se sont développées quasi automatiquement à partir d’une certaine mythologie antinucléaire, elles ont surtout pris corps en raison des silences qui, dès le début, ont entouré l’accident [13][13] Rappelons que ce n’est que deux jours après l’accident.... Avant de s’amplifier du fait des difficultés d’appréciation des suites réelles de la catastrophe sur fond de controverses scientifiques.

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En France, très rapidement, l’État est accusé d’avoir volontairement caché le survol du pays par le nuage de Tchernobyl. Le 12 mai 1986, le journal Libération déclare, sous le titre : « Le mensonge radioactif » : « Les pouvoirs publics en France ont menti, le nuage radioactif de Tchernobyl a bien survolé une partie de l’Hexagone : le professeur Pellerin en a fait l’aveu deux semaines après l’accident nucléaire. » À partir de cette date, une certitude se forge dans l’opinion publique [14][14] D’abord par élaboration médiatique (articles d’Hélène... : le professeur Pellerin (directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants, le SCPRI) aurait déclaré que le « nuage s’est arrêté aux frontières ». Le « mensonge » du professeur Pellerin devient rapidement un « mensonge d’État », impliquant des responsables gouvernementaux, des autorités administratives, des représentants du « lobby nucléaire » (EDF, CEA), et jusqu’à des scientifiques et l’Académie des sciences [15][15] C’est devenu une telle évidence que l’allégation revient....

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La réalité historique est bien plus complexe [16][16] En premier lieu parce que le professeur Pellerin n’a.... Ce qu’illustre d’ailleurs l’étude que lui a consacrée la CRIIRAD [17][17] Commission de recherche et d’information indépendantes... elle-même. Même si le livre qui lui est voué entend fournir les « preuves du mensonge [18][18] Voir Corine Castier, « Contamination des sols français... ».

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Une argumentation serrée se propose d’établir la véracité d’une manipulation de l’information par les services de l’État. L’enquête repose sur une rétrospective des déclarations et des mesures de radioactivité faites par le SCPRI. Et elle s’appuie sur une série de contre-expertises menée par la CRIIRAD, mesures qui contredisent les données officielles. Les affirmations se fondent donc sur des études et sur une démonstration. Ce qui n’a rien à voir avec des a priori rumorologiques. Les travaux de la CRIIRAD donnent une tout autre dimension à cette question. De rumeur, l’affaire se métamorphose en controverse politico-scientifique aux résonnances idéologiques substantielles [19][19] Pour la sociologie des controverses scientifico-techniques,.... Car certaines de ces analyses sont contestées par d’autres experts mettant l’accent sur des insuffisances méthodologiques [20][20] André Aurengo, Rapport sur les conséquences de l’accident....

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Il ne s’agit là que de l’une des nombreuses polémiques qui, depuis 1986, opposent des adversaires de l’énergie nucléaire à divers milieux officiels, les appréciations antinomiques des suites de l’accident reposant sur des données divergentes et des méthodologies différentes [21][21] L’estimation des conséquences sur la santé a donné.... Cela sur fond d’incertitudes quant à l’effet des faibles doses de l’exposition aux radioéléments, aux modèles épidémiologiques à considérer, aux données cliniques à prendre en compte.

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Face à une telle complexité et à une telle technicité, et en raison de la multiplicité des facteurs à retenir, l’incompétence de tout un chacun en matière de contamination radiologique devrait inciter à adopter une position prudente. Ce qui est loin d’être le cas, si l’on se réfère à certains livres écrits sur Tchernobyl et aux nombreux sites qui prolifèrent sur Internet. À côté de ceux qui développent les thèses officielles (les plus documentés sont en langue anglaise), la majorité tranche en faveur de positions contestataires. Si certains informent et argumentent, beaucoup diffusent, sans autre examen, les allégations les plus dommageables pour l’industrie nucléaire et son « lobby ». Comme si cette catastrophe établissait la validité des multiples craintes suscitées par l’industrie nucléaire [22][22] Tchernobyl hante toujours la mémoire des catastrophes.... Au point que soient dits fallacieux tous les rapports qui relativisent une vision apocalyptique des suites de l’accident.

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Celui-ci, mêlant fantasmes et réalité, a permis l’ancrage dans le contemporain des hantises que l’atome suscite depuis Hiroshima. Car, comme le souligne Louis-Vincent Thomas, « autour de l’énergie atomique se cristallisent les vieilles obsessions de l’humanité [23][23] Louis-Vincent Thomas, « Le sentiment de la mort nucléaire »,... ». Petitesse et invisibilité, facilité de propagation et durabilité, mort subite par déflagration (bombe) ou lente par dégradation (cancer), aux dangers réels que présente l’atome s’accroche une fantasmagorie de la malfaisance occulte. Aux mains de forces mystérieuses et manipulatrices, qui jouent avec la puissance même du Cosmos, l’énergie nucléaire renoue avec le thème de l’apprenti sorcier et avec celui de l’Apocalypse, qui hantaient déjà la Bible.

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Face à cette coagulation de sujets aussi évocateurs, nul besoin d’argumenter, pas de place pour l’incertitude : la conviction prend le pas sur l’examen critique. Au point de donner foi à certaines extravagances, et de se polariser sur tout ce qui semble confirmer les thèses les plus radicales et les faits les plus inquiétants (nombre de morts et de malades, mutations génétiques, graves malformations touchant les enfants [24][24] Un livre et un site Internet diffusent les photos d’enfants...). L’accumulation des horreurs, l’amoncellement des mensonges légitiment d’autant mieux les dénonciations radicales qu’elles se présentent sous les auspices de causes justes et exemplaires comme la défense des victimes ou la survie de l’humanité. Cela reposant sur une propension, largement partagée, à donner foi à divers thèmes comme : la conjuration des puissants contre le peuple, la force aveugle de l’argent, la collusion de l’économique et du politique, l’éthique désintéressée et justicière du militant.

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Cette position n’est pas sans rappeler ce que Max Weber a appelé l’« éthique de la conviction [25][25] Max Weber, Le Savant et le Politique, une nouvelle... », cette capacité à agir selon des principes et pour une fin jugée supérieure, a priori. Sans doute conviendrait-il d’élargir le propos, la conviction, comme conduite du jugement, accompagnant bien des aspects de la vie sociale, de sa forme juridique (l’intime conviction) aux mécanismes de prise de décision en situation d’incertitude.

La force probatoire des schèmes thématiques

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Dans les rumeurs, elle s’appuie sur des thèmes fonctionnant comme autant d’axiomes, c’est-à-dire comme des propositions évidentes n’ayant nul besoin d’être démontrées, sortes de « prêts-à-penser ». Ce que, dans une approche sémiologique, on nomme « mythèmes », tant ils apparaissent comme des éléments d’un discours mythique. Et la rumeur devient récit, le plus souvent simple, mais qui, parfois, se complique en un enchaînement interprétatif (cf. infra, « La quête du sens : la rumeur démonstrative »). Narration généralement orale, mais pas nécessairement, elle a ses formes scripturaires et, désormais et de plus en plus, elle colonise Internet [26][26] La diffusion de ces hoax (canulars) a suscité la création....

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Il n’y a pas lieu, ici, de développer une approche structurale, telle qu’elle a été initiée dans les années soixante, notamment par le courant sémiologique du Centre d’études des communications de masse (CECMAS) [27][27] « L’analyse structurale du récit », Communications,..., en particulier par les travaux de Claude Bremond sur la logique du récit [28][28] Claude Bremond, Logique du récit, Paris, Seuil, 19.... Soulignons seulement que l’éventualité d’une spécificité narratologique des rumeurs serait une voie à explorer.

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Pour le propos qui nous occupe, l’important est de noter que les thèmes rumorologiques s’imposent sans qu’il soit nécessaire d’en vérifier la pertinence. Leur combinaison répond à une logique dont la cohérence force la conviction. En effet, il ne faut pas voir en elle l’effet d’un imaginaire débridé, la manifestation d’une fantasmagorie décousue. Si elle puise dans le bassin sémantique de l’imaginaire, pour reprendre l’expression de Gilbert Durand [29][29] Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de..., elle respecte les formes de ces structures anthropologiques. Car il y a des thèmes qui fonctionnent ensemble, qui peuvent se générer, se succéder, d’autres qui se repoussent. Ainsi, la force probatoire d’une conjonction comme la suivante – un crocodile sauvant un bébé tombé à l’eau en le redéposant sur la rive après l’avoir pris délicatement dans sa gueule – serait très faible, comparée à la légende tout aussi invraisemblable de l’autostoppeur fantôme [30][30] Si cette rumeur a plusieurs versions, la plus connue.... En effet, ce récit renvoie au creuset légendaire [31][31] Sans doute une des raisons pour lesquelles le courant... des « Dames Blanches », des apparitions mystérieuses, des fantômes, des signes prémonitoires, et plus profondément au thème du « double ». Quant à l’animal bienveillant, l’histoire est en contradiction avec un topique dominant, celui de l’animal malveillant, source de nombreuses rumeurs : la mygale dans le yucca en pot, les rats dans les restaurants chinois, les lâchers de vipères, etc. Tous noirs propos : une des spécificités des rumeurs qu’avait notée Jean-Noël Kapferer [32][32] Jean-Noël Kapferer, Rumeurs. Le plus vieux média du..., et qui révèle les inquiétudes dont elles se sustentent.

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S’il convient de replacer les rumeurs dans leurs contextes inquiétants, certains favorisent des enchaînements selon des combinaisons thématiques imprévisibles. Ainsi, dans le cas de la rumeur d’Orléans, la conjonction surprenante des salons d’essayage, de la drogue, des souterrains et de l’antisémitisme. D’autres circonstances engendrent des récits dont la succession séquentielle dépend des évolutions événementielles. Ce qui est souvent le cas dans les faits divers, le plus souvent accompagnés de bruits se métamorphosant au gré de leurs rebondissements. Ainsi dans l’affaire dite « de Bruay-en-Artois » : dossier doublement dramatique, d’abord en raison de son origine, le meurtre (toujours inexpliqué) d’une enfant et le deuil d’une famille, ensuite à cause de ses suites judiciaires, dont la double inculpation, à tort, de deux personnes.

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À juste titre, Véronique Campion-Vincent rappelle que les disparitions et les meurtres d’enfants « constituent pour les rumeurs un aliment de choix [33][33] Véronique Campion-Vincent, « Situations d’incertitude... ». Si ces faits suscitent l’angoisse et éveillent des processus d’identification aux parents et à la famille, ils ont aussi à leur disposition un arsenal fantasmatique prêt à s’immiscer dans la trame factuelle de l’enquête policière puis judiciaire. Bruay-en-Artois illustre parfaitement cette mobilisation successive et consécutive de différents topiques, ce qu’avait développé Nicole Benoit lors de notre étude sur cet événement [34][34] Nicole Benoit, « Du fait divers à l’événement, le crime.... Rappelons l’histoire : une adolescente est retrouvée mutilée, mais non violée, dans un terrain vague au cœur des corons. Puisque le viol ne semble pas être le mobile du crime, quel sens lui donner ? En l’absence de violeur, on pense au rôdeur, à celui qui, tapi dans l’ombre de la périphérie urbaine, se jette sur une victime pour assouvir ses penchants meurtriers. À Bruay-en-Artois, il fut ce « mystérieux homme à la motocyclette », au don d’ubiquité et d’invulnérabilité saisissant. Le rôdeur, thème ancien des sociétés rurales, n’a pas déserté les ceintures mal éclairées des villes. Figure archétypale, il est même attesté par la mythologie de la plus haute Antiquité, s’incarnant comme génie malfaisant, crépusculaire, dans la « goule », démon du désert des peuples nomades orientaux.

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Or voici que l’enquête policière découvre, en la personne du notaire du lieu, ce mystérieux rôdeur. Mais ce masque ne sied guère au visage d’un homme paisible et sans histoire. Que cache, dès lors, cette tranquillité apparente ? Un être double, avec sa vie diurne honorable, respectable, et sa vie nocturne méprisable, inavouable. Le notaire endosse alors la figure de Janus, celle d’un « Jekyll/Hyde » des corons, dont on va scruter le double pan de vie. L’appel à l’archétype du double rend crédible la culpabilité du personnage, d’autant plus que l’homme à double visage devient l’ogre qui à la fois dépèce la mine (il est le notaire des Houillères de France) et tue les enfants. Un ogre, d’ailleurs, amateur de chair fraîche : « Qui, le soir du crime, a mangé un steak cru de 800 grammes ? » s’inquiètent les maoïstes de La Cause du Peuple[35][35] L’extrémisme militant, indépendamment de sa couleur,.... Mais un nouvel élément vient ruiner cet échafaudage : la fiancée du notaire est entendue, puis inculpée. De nouveau, c’est la brèche. Qu’importe ! L’imaginaire va trouver d’autres schèmes latents pour combler la béance. De coupable, le notaire devient complice, et la culpabilité se reporte sur la femme, cette « châtelaine » hautaine et dévoyée aux yeux du petit peuple des corons. Puis la bourgeoisie locale entre dans la ronde : cette fiancée, d’abord supposée lesbienne, organiserait des « parties fines » dont l’adolescente aurait été le témoin gênant. Les débordements sexuels des notables [36][36] Un des fantasmes de l’affaire d’Outreau, que l’on avait..., ces « ballets roses [37][37] « Ballets roses : Nom donné à un scandale de mœurs... », viennent donner corps à l’idée qu’un complot du silence protégerait les notabilités locales contre lesquelles un petit juge solitaire, pot de terre contre pot de fer, se battrait.

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Cette affaire de Bruay-en-Artois, par cascades successives, nous entraîne donc dans les profondeurs mythologiques. Tout se passerait comme si les vicissitudes de l’instruction remettaient chaque fois en cause les explications rumorologiques. Dès lors, celles-ci chercheraient, dans les archétypes (unissant le pouvoir, l’argent, le sexe, la mort et le thème récurrent du complot), un ciment permettant de colmater la nouvelle brèche d’incertitudes [38][38] Les faits divers sont prolixes en rumeurs. Non seulement....

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Ce fait divers nous rappelle aussi que la rumeur est loin d’être une mésaventure confinée dans la populace. À Bruay-en-Artois, certains journalistes ont fortement contribué à donner forme et cohésion aux allégations rumorologiques, comme, d’ailleurs, des mouvements politiques ayant à leur tête d’anciens élèves de la Rue d’Ulm. De son côté, l’histoire du sida d’Adjani illustre le fait qu’aucun milieu, même le plus critique, n’est à l’abri, celle-ci ayant couru, de préférence, dans ceux de la presse, de la médecine et du showbiz [39][39] Voir Bernard Paillard, « La rumeur et le métier »,.... De même pour les milieux politiques, économiques et financiers, qui peuvent être l’objet de manipulations, tant l’utilisation des rumeurs est une des constantes de toute propagande idéologique et politique, comme de man œuvres économiques ou financières [40][40] Voir Jean-Noël Kapferer, « La rumeur en Bourse », Communications,.... Et aux classiques rumeurs de guerre s’adjoint une multitude de récits témoignant de tensions tant au niveau national qu’international.

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Il peut être parfois difficile de différencier ce qui relève de la manipulation de l’information, dont on pourrait retrouver la source, de ce qui est du ressort de la cristallisation de bruits flottants. Mais ces deux points de départ peuvent se conjuguer. Ainsi en fut-il de certaines explications relatives à l’origine et à la diffusion du virus du sida. Dans la seconde partie de la décennie quatre-vingt, certaines sources, dénonçant sa fabrication en laboratoire pour la guerre bactériologique, incriminaient, les unes, la CIA, d’autres, le KGB, quand ce n’était pas le Mossad, l’adhésion à ces idées suivant les méandres de différentes configurations idéologiques. Dans le Tiers-Monde, on accusa les États-Unis. Ce qui détermina, par réaction, l’incrimination du KGB. Certains, dans les pays arabes, préférèrent le Mossad. Dans les pays occidentaux, États-Unis compris, des partisans des médecines alternatives, des militants anti-impérialistes, des pourfendeurs de la science dénoncèrent la collusion entre la recherche médicale et le complexe militaro-industriel. Cette rumeur s’est donc développée sur des terrains préexistants, sur des complexes d’idées préalables. Tous, cependant, accréditant, selon leurs avatars, les mêmes schèmes : le savant fou, le complot, la guerre génétique, la puissance de l’argent, etc.

De la présomption à la certitude

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En matière judiciaire, la présomption, cet ensemble d’indices, vise avant tout à régler une question de preuve, laissant toujours entrevoir l’existence éventuelle d’une preuve contraire. Ainsi, le mis en examen est présumé innocent jusqu’à l’établissement du contraire. La vie quotidienne ne s’embarrasse guère de ce genre de subtilités : le passage de l’indice à la preuve est monnaie courante. Pour autant, doit-on dégrever l’institution judiciaire ?

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L’affaire d’Outreau a mis en lumière le fait qu’une institution, une procédure très codifiée, la collaboration d’acteurs d’origines diverses (magistrat, experts, services sociaux, presse, etc.) n’exonèrent pas des mécanismes de la preuve ordinaire. Sans entrer dans les questions relatives à la procédure suivie (ce qui n’est pas notre propos), cette malheureuse histoire révèle la puissance de croyances traversant ces milieux professionnels, et plus généralement la société : celle en la vérité de la parole des enfants [41][41] Sur les facteurs pouvant influencer le témoignage des..., celle en la montée de la pédophilie. Dès lors, différents ingrédients classiques des rumeurs se sont renforcés les uns les autres (thème du réseau, des notables, de l’étranger), pour développer un récit confortant les convictions. Sans qu’un minimum d’esprit critique, psychologique et sociologique, ne vienne contrebalancer les certitudes du juge d’instruction, des experts psychiatres, du personnel de l’action sociale, des militants d’associations de défense des enfants, des journalistes, et de l’opinion publique. Jusqu’au renversement par trop d’invraisemblances. Ce qu’énonce, comme suit, Gérald Lesigne, procureur de la République :

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Bien évidemment, il faut chercher quels mécanismes ont pu conduire une collectivité à adopter un positionnement de cette nature, qu’il s’agisse des enfants ou des adultes. Je ne vois qu’une seule explication, celle du mythe, du mythe de la pédophilie. Un mythe très puissant, qui serait venu s’alimenter, s’autoalimenter par les indications fournies par les uns et les autres, et par l’incapacité de tout un système à poser cette analyse.

Ce mythe, comme toujours, puise ses racines dans la réalité. La réalité première, c’est incontestablement la maltraitance sexuelle du couple D., qui est évidente, qui n’est pas d’ailleurs contestée, et qui est partagée par deux personnes qui étaient conviées à ces ébats et qui ont été sanctionnées par la cour d’assises.

Ce mythe a aggloméré d’autres petits éléments, à caractères anodins, qui ont pu être interprétés comme des charges. C’est un mythe auquel toute une collectivité adhère, même ceux qui protestent de leur innocence, à de rares exceptions près. C’est un mythe tout-puissant, qui a intégré le fait que la boulangère avait des heures de travail tardives et qu’elle fréquentait le domicile du couple D., le fait que Frank Lavier avait des approximations éducatives, le fait que certains avaient des interrogations sur le célibat de l’abbé Wiel. Tout cela a été récupéré, et est devenu une vérité [42][42] Déposition de M. Gérald Lesigne, in « Audition de M.....

La quête du sens : la rumeur démonstrative

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Que, comme l’analyse Gérald Lesigne, une collectivité puisse être prise par des mythes, cela, en dépit de procédures obligatoires de vérification des faits et d’administration de la preuve, révèle la prégnance de mécanismes psychologiques tout en assurant une cohésion démonstrative. La rumeur n’est donc pas seulement la fille de la « folle du logis ». Prenant corps dans un terreau préalable, accréditant l’accrétion de thèmes archétypaux préexistants, sa cohésion et sa puissance de diffusion nécessitent, le plus souvent, une argumentation.

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Ainsi, la rumeur sur Adjani. Au départ, un événement insignifiant pour un profane. En 1984, Isabelle Adjani quitte brutalement la scène parisienne de Mademoiselle Julie ; sans explications. Cet incident suffit à susciter la curiosité de quelques journalistes. Ils alertent des amis, des proches ou de vagues connaissances de la vedette. Ils appellent aussi des médecins de leurs relations. Pratique courante : à peine est-on alerté par une bizarrerie de santé d’une célébrité que la machine à vérifier, à contredire ou à fabriquer des bruits s’ébranle. Et, dans ce cas, au fur et à mesure que l’enquête progresse, la rumeur se forge, se précise et se généralise : l’actrice serait malade (on la trouve pâle, on l’aurait vue dans un hôpital, elle ne tourne plus). Et, dans le contexte des années 1985-1987, le sida vient à point nommé pour cristalliser les peurs que cette nouvelle maladie suscite, et leur donner corps. La rumeur, l’un des meilleurs catalyseurs des angoisses sociales, organise et exprime ces inquiétudes. Comme tout système d’idées, elle se nourrit des désirs, des aspirations, des craintes, des passions et des obsessions des humains [43][43] Edgar Morin, La Méthode, t. 4, Les Idées, leur habitat,....

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Alors, au sein des médias, des connexions se font entre les spécialistes du spectacle et ceux de la médecine, pour, par le biais des « informations générales », mettre en éveil toute la rédaction. Et, de celle-ci, la rumeur passe bientôt à l’ensemble du milieu journalistique, pour se diffuser à tous les métiers des gazettes. Ainsi, tel grand reporter d’un quotidien national s’inquiète auprès de son collègue du service médical. Confirmation du bruit ; il s’en fait le propagateur. Dans telle radio périphérique, l’ensemble de la chaîne est, m’avait-on dit, au courant, du rédacteur en chef au personnel de nettoiement. Dans les chaînes de télévision, les maquilleuses en parlent sans vergogne. L’ensemble de la presse écrite, radiophonique et télévisuelle vibre sous l’écho d’une rumeur, aux versions parfois contradictoires, qu’elle tente pourtant de contenir. Son silence, conjugué avec celui de l’artiste (Adjani adopte non pas un profil bas, mais un ton énigmatiquement railleur : à la fin du printemps 1986, elle enregistre une chanson où un certain Léon aurait dit quelque chose ; en somme, les on-dit sont dénoncés comme tels), fait monter la pression chez les journalistes. Effet pervers et insoupçonné de leur enquête journalistique : c’est en cherchant à vérifier le bien-fondé des bruits qu’ils vont les répandre. Ainsi s’élargit le cercle de la suspicion.

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Une telle rumeur est fascinante par son aspect inhabituel. Née d’une soif de comprendre, elle est le résultat d’une volonté de résoudre une énigme. Donc, d’expliquer. C’est en faisant leur métier que des journalistes se sont fourvoyés. C’est en voulant les aider que des médecins ont fait un mauvais diagnostic. C’est en s’appuyant sur des témoignages dignes de confiance que beaucoup sont entrés dans la confidence. Les ragots ne se sont donc pas livrés comme tels. Au contraire, ils se donnent pour des informations d’autant plus certaines qu’elles ne proviennent pas des milieux réputés pour leur habitude de commérer : les médecins sont tenus par le secret médical, et les vrais journalistes ne se commettent pas avec les échotiers écumeurs du bruissement des bas-fonds.

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Et, officiellement, la presse a bien fait un métier qui implique au minimum trois choses : enquêter pour établir la véracité des faits ; développer une argumentation leur conférant un sens ; ne divulguer l’information qu’une fois la preuve établie. Les journalistes ont donc mobilisé toutes leurs capacités de rassembler des informations et toutes leurs qualités pour les faire parler. Ils ont fonctionné avec leurs facultés de questionner le réel et de lui trouver une cohérence explicative. En l’absence d’ultime preuve (tout le problème est de savoir ce que constitue une preuve en matière d’information : une « source généralement bien informée », une indiscrétion, un croisement d’informations, une interview, un document, une photo, un aveu), ils ont observé la clause de nondivulgation d’une information incertaine. Ce respect de la déontologie a donc fait taire officiellement une conviction largement partagée.

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Mais la croyance a pris le pas sur l’établissement de la vérité : en l’absence de preuves formelles, un raisonnement s’est généré puis renforcé avant de se clore sur lui-même [44][44] Pour comprendre pourquoi, à un moment donné, la rumeur....

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Comment s’est-il élaboré ? Comment se sont formées ces quelques idées à partir d’un réel incertain ? En l’absence d’une vérification empirique impossible, se sont mis en place des mécanismes logiques de l’ordre de la supputation. En effet, la rumeur argumente à partir de faits détectés. Elle n’exclut donc ni l’hypothèse ni la déduction. Au contraire, elle en raffole. Car, même si elle est un peu folle, la rumeur fonctionne avec la raison. Mais avec une raison qui, à force de tourner sur elle-même, finit par produire du délire.

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La rumeur mobilise donc certains aspects de la logique. En l’absence de fait probant, tous les modes de raisonnement sont mis à l’épreuve. D’où cette traque incessante des indices et ce tissage permanent de liens d’inférence entre eux.

La clôture tautologique : « il n’y a pas de fumée sans feu »

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Si certaines de ses propositions se voient contredites, si la rumeur tend, elle-même, à s’estomper, ultime sursaut, elle recourt à une forme rhétorique et logique : la tautologie. La formule « il n’y a pas de fumée sans feu », maintenant le soupçon, exprime la persistance d’une croyance dissimulée. Comme le dit Edgar Morin, elle « est le tronc commun de toutes les évidences, de toutes les suppositions, de toutes les nouvelles fermentations. […]. C’est l’alpha et l’oméga mythologique, le stade final qui fait régresser à un nouveau commencement [45][45] La Rumeur d’Orléans, op. cit., p. 35. ». Cette rémanence explique pourquoi les rumeurs sont toujours prêtes à resurgir, sous des formes semblables, proches ou différentes. À Orléans, on l’a vue quitter le centre urbain des commerçants juifs pour investir un bowling ou une boîte de nuit de sa périphérie. Isabelle Adjani, de malade avérée, fut ensuite considérée comme seulement séropositive. Et j’ai rencontré des personnes qui dénonçaient l’absurdité de potins ayant couru dans leur cité, mais les jugeaient vraisemblables pour celle d’à côté.

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Paradoxalement, le « il n’y a pas de fumée sans feu », sous sa certitude, laisse entrevoir que celle-ci naît d’une forme de doute. Renvoyant à cet ailleurs des choses dissimulées (« on nous cache tout ») comme à l’assurance en son propre jugement (« on ne me la fait pas »), il permet d’affirmer sa propre lucidité. Ruse de la raison, le « il n’y a pas de fumée sans feu » clôt la rumeur par autojustification.

La rumeur : entre croyance et connaissance ordinaire ?

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Il y aurait lieu de s’interroger sur cette dialogique de la rumeur qui fait interagir des éléments de logique et de rhétorique, des structures du récit, avec des angoisses, des peurs, des mythes, des faits sociétaux. Pour produire et mettre en scène des idées. La rumeur ne serait-elle pas pertinente pour mieux saisir comment naissent, s’organisent, se développent et meurent des idées « ordinaires » ? Comme telle, ne renverrait-elle pas à toute cette écologie des idées définie par Edgar Morin [46][46] Edgar Morin, La Méthode, t. 4, Les Idées …, op. ci... ? Car elle est un système d’idées, simple sans doute, mais, néanmoins, système. Ce sont toujours des motifs rudimentaires qui se colportent, leur pauvreté permettant leur diffusion. Mais ce sont bien des idées reliées les unes aux autres par toutes les ressources de la raison naturelle. La rumeur utilise autant la déduction que l’induction. Elle spécule sur des faits invérifiés en arguant de leur vraisemblance et de leur plausibilité. Elle se laisse entraîner par des analogies, par des associations, par des correspondances. Elle bricole avec des faits partiels, avec des suppositions, avec des hypothèses, avec des mises en relation d’éléments dispersés et hétérogènes. Elle construit un système explicatif qui donne cohérence à ce qui, à première vue, paraît ne pas en avoir. Par la combinaison de raisonnements, elle se construit en transformant de simples indices en preuves. Car la rumeur a besoin de se donner des preuves pour fonctionner. Ainsi, dans le cas d’Orléans, la fermeture inopinée d’un magasin devint la preuve de la véracité de la rumeur. Le fait était réel (fermeture pour inventaire). Mis sur le compte d’une incarcération des commerçants, son incorporation dans la ronde rumorologique relève d’un discours qui, au fur et à mesure qu’il s’amplifie, s’autojustifie en permanence. Tous ces « prêts-à-penser », ces thèmes archétypaux, que nous avons vus à l’œuvre, sont reliés par un recours à la causalité, un de ces a priori de l’entendement humain déjà mis en lumière par Kant [47][47] Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, traduction,....

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La rumeur utilise donc les ressources de la connaissance. Mais en surinterprétant le réel. Et, en se bouclant sur lui-même, le récit rumorologique tire sa propre force de conviction : aucune place n’est laissée au doute. La rumeur conjugue des mécanismes auto-interprétatifs, auto-justificatifs et auto-probatoires.

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Comme telle, la rumeur est un système d’idées qui force le réel. C’est une possession du réel par les idées, ce qu’on appelle la rationalisation, avec son « pouvoir véritablement magique et véritablement mythique de l’idée », tel que l’avait noté Marcel Mauss [48][48] Edgar Morin, op. cit., p. 136.. Contrairement au raisonnement rationnel, qui exige un processus de vérification des faits, la rumeur fait fi de l’épreuve du réel. Elle se contente de la confiance en des témoins ou, simplement, en ses « intimes convictions ». Elle chemine donc avec la croyance pour compagne, cet acte auquel aucun humain ne peut échapper, puisque à lui seul aucun esprit ne peut tout vérifier. Ce qui nous renvoie à la sociologie de la croyance [49][49] Voir, entre autres : Raymond Boudon, L’Idéologie, ou..., comme à celle de la connaissance. Alors, devrions-nous intégrer la rumeur dans la connaissance ordinaire, thème cher à l’ethnométhodologie et développée depuis [50][50] Voir, entre autres : Louis Quéré et Bruno Karsenti... ?

Notes

[1]

Je n’entrerai pas, ici, dans les discussions entre spécialistes relatives aux diverses définitions de la rumeur, tant il paraît difficile d’enfermer un phénomène aussi proliférant dans des limites satisfaisantes pour l’esprit. De la banale histoire des mygales dans les yuccas en pot à l’élaboration de mythes « raisonnés » comme celui du Protocole des sages de Sion, les rumeurs déploient leurs discours en un éventail très large, avec comme commun dénominateur la croyance sans faille en la véracité des faits énoncés.

[2]

Voir Pascal Froissard, « L’invention du plus vieux média du monde », in Bernard Darras et Marie Thonon (dir.), Média 1900-2000, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 183-194.

[3]

Edgar Morin, Bernard Paillard, Évelyne Burguière, Suzanne de Lusignan, Claude Capulier et Julia Verone, La Rumeur d’Orléans, Paris, Seuil, 1969. Au printemps 1969, une rumeur de traite des Blanches s’empara de la ville d’Orléans : des jeunes filles étaient enlevées et séquestrées dans des magasins de confection tenus par des Juifs, pour être expédiées comme prostituées au Moyen-Orient.

[4]

Et, par là même, reconsidérèrent l’ensemble de la rumeur.

[5]

Bernard Paillard, « La rumeur et le métier », in L’Épidémie. Carnets d’un sociologue, Paris, Stock, 1994, p. 19-32.

[6]

Louis Quéré et Albert Ogien (dir.), Les Moments de la confiance. Connaissance, affects et engagements, Paris, Economica, coll. « Études sociologiques », 2006.

[7]

A contrario, la méfiance, l’hostilité envers une personne possédant de l’ascendant auront tendance à décrédibiliser ses paroles comme ses actions.

[8]

Voir ci-dessous.

[9]

Personnellement, j’ai rencontré deux personnes, dont un collègue sociologue, qui avaient formellement remarqué la présence de ces boutons. J’ai eu du mal à leur faire admettre qu’elles avaient peut-être été victimes d’une sorte d’hallucination collective. Ce qui, toutefois, reste, en soi, un phénomène très fascinant. Comme si une conviction pouvait préformer une vision, comme, d’ailleurs, des reconstructions a posteriori. Car l’histoire de la main sur la joue cachant les boutons a engendré d’autres spéculations. D’aucuns ont stipulé que, depuis un certain temps, Isabelle Adjani cachait son visage, notamment dans des photos de mode, où elle le dissimulait sous un col roulé particulièrement débordant.

[10]

Ce que plusieurs personnes m’ont affirmé. Certaines ajoutant que j’étais devenu trop méfiant depuis l’étude sur la rumeur d’Orléans.

[11]

D’autant plus que les démentis n’occupent jamais une grande surface médiatique.

[12]

Mot générique, de plus en plus employé, amalgamant toutes les sources d’information.

[13]

Rappelons que ce n’est que deux jours après l’accident que l’agence Tass le mentionne, le jour où une centrale suédoise détecte une augmentation significative de la radioactivité atmosphérique. L’ampleur de l’accident ne sera connu qu’en août 2006, lors d’une conférence de l’Agence internationale de l’énergie atomique à Vienne (Autriche).

[14]

D’abord par élaboration médiatique (articles d’Hélène Crié dans Libération), puis par actions politico-associatives (communiqués des Verts et des réseaux antinucléaires, action de la CRIIRAD), jusqu’aux manifestations judiciaires (procès en diffamation intenté contre Noël Mamère par le professeur Pellerin, puis dépôt d’une plainte par une association de malades de la thyroïde aboutissant à la mise en examen du professeur).

[15]

C’est devenu une telle évidence que l’allégation revient systématiquement dès que sont évoquées les conséquences de Tchernobyl en France.

[16]

En premier lieu parce que le professeur Pellerin n’a jamais caché ce survol, comme en témoigne l’article de Libération. Son édition du vendredi 2 mai 1986, sous le titre « Tchernobyl : le choc du nuage », mentionne : « Pierre Pellerin, le directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), a annoncé hier que l’augmentation de radioactivité était enregistrée sur l’ensemble du territoire sans aucun danger pour la santé. » La controverse porte donc non sur la dissimulation de cette information, mais sur l’appréciation de la dangerosité du nuage en France.

[17]

Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité.

[18]

Voir Corine Castier, « Contamination des sols français par les retombées de l’accident de Tchernobyl. Les preuves du mensonge », in CRIIRAD et André Paris (eds), Contaminations radioactives : atlas France et Europe, Gap, Éditions Yves Michel, 2002, p. 7-52.

[19]

Pour la sociologie des controverses scientifico-techniques, voir H.T. Engelhardt Jr. et A.L. Caplan (dir.), Scientific Controversies : Case Studies in the Resolution of Closure of Disputes in Science and Technology, Cambridge, Cambridge University Press, 1987 ; Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001 ; Dominique Raynaud, Sociologie des controverses scientifiques, Paris, PUF, 2003 ; Bruno Latour, La Science en action. Introduction à la sociologie des sciences, Paris, La Découverte, 2005.

[20]

André Aurengo, Rapport sur les conséquences de l’accident de Tchernobyl en France, Mission ministérielle du 25 février et du 6 août 2002, 18 avril 2006 ; « Calculs et modèles à l’épreuve des faits : l’exemple de Tchernobyl », communication au Débat national sur les énergies. Énergie et Santé, Île-de-France, 25 juin 2003.

[21]

L’estimation des conséquences sur la santé a donné lieu à de multiples controverses. L’exercice est délicat, et, selon les méthodologies retenues, l’on peut arriver à des chiffres totalement contradictoires. Ainsi ces rapports qui, en 2006, ont avancé des surmortalités par cancers radioinduits allant de 4 000 à 400 000 !

[22]

Tchernobyl hante toujours la mémoire des catastrophes industrielles. Considérée comme la plus grande du genre, pour certains elle serait l’étalon à l’aune duquel il faudrait comparer toutes les autres, passées, présentes, et à venir. Même si, pour d’autres, celle de Bhopal (3 décembre 1984), ayant fait directement plus de 15 000 morts et infligé différentes séquelles avérées à 500 000 personnes, serait plus considérable. Dans l’imaginaire collectif, cette dernière a été remplacée par celle qui, arrivée deux ans plus tard, est devenue le symbole même de la perversité d’un événement apocalyptique synonyme de Mal absolu. En effet, pour beaucoup, Tchernobyl cumule toutes les malfaisances.

[23]

Louis-Vincent Thomas, « Le sentiment de la mort nucléaire », Communications, no 57, « Peurs » (dir. Bernard Paillard), 1993, p. 101-120.

[24]

Un livre et un site Internet diffusent les photos d’enfants de l’orphelinat de Minsk (Belarus) atteints de très graves malformations, sans précision de leur étiologie ni de l’origine géographique des petits malades.

[25]

Max Weber, Le Savant et le Politique, une nouvelle traduction (traduit par Catherine Colliot-Thérèse), Paris, La Découverte, 2003.

[26]

La diffusion de ces hoax (canulars) a suscité la création de sites spécifiques chargés de le répertorier et de les démentir. Voir notamment http://www.hoaxbuster.com/

[27]

« L’analyse structurale du récit », Communications, no 8, 1966.

[28]

Claude Bremond, Logique du récit, Paris, Seuil, 1973.

[29]

Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Bordas, coll. « Études », 1980.

[30]

Si cette rumeur a plusieurs versions, la plus connue est la suivante : un automobiliste prend, en général la nuit, une auto-stoppeuse, qui disparaît mystérieusement après lui avoir signalé un danger de la route. Il apprend, par la suite, qu’un accident mortel a eu lieu quelque temps auparavant à cet endroit même. Voir Frédéric Dumerchat, « Les auto-stoppeurs fantômes », Communications, no 52, « Rumeurs et légendes contemporaines » (dir. Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard), 1990.

[31]

Sans doute une des raisons pour lesquelles le courant folkloriste anglo-saxon a intégré l’étude des rumeurs dans celle des légendes urbaines et contemporaines. Voir le numéro 52 de Communications.

[32]

Jean-Noël Kapferer, Rumeurs. Le plus vieux média du monde, Paris, Seuil, 1987.

[33]

Véronique Campion-Vincent, « Situations d’incertitude et rumeurs : disparitions et meurtres d’enfants », Communications, no 52, op. cit., p. 51-60.

[34]

Nicole Benoit, « Du fait divers à l’événement, le crime et ses représentations », in Nicole Benoit, Philippe Defrance, Claude Fischler et Bernard Paillard, Deux Études de sociologie événementielle, Rapport d’études, Convention CORDES no 36/1971, Groupe de diagnostic sociologique, CECMAS, avril 1973, p. 53-78. Voir aussi Bernard Paillard, « L’écho de la rumeur », Communications, no 52, op. cit., p. 125-139.

[35]

L’extrémisme militant, indépendamment de sa couleur, est souvent enclin à donner crédit à certaines rumeurs qui confortent ses orientations idéologiques ou ses choix partisans. Dans certains cas, la rumeur peut être sciemment utilisée pour jeter le discrédit sur un adversaire, et comme moyen de désinformation ou de propagande. Voir Philippe Aldrin, Sociologie politique des rumeurs, Paris, PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », 2005.

[36]

Un des fantasmes de l’affaire d’Outreau, que l’on avait aussi pu voir à l’ œuvre dans les rumeurs entourant la femme d’un ancien président de la République, comme dans celles dont eut à pâtir, plus récemment, un homme politique toulousain.

[37]

« Ballets roses : Nom donné à un scandale de mœurs dans lequel furent compromis à la fin de la IVe République (1958) des hommes d’affaires et le Président de l’Assemblée nationale qui réunissaient, sous couvert d’exhibitions chorégraphiques, des petites filles se prêtant à leurs désirs sexuels » (Annie Mollard-Desfour, Le Dictionnaire des mots et expressions de couleur, Le Rose, Paris, CNRS Éditions, 2002, p. 68). Sur cette affaire, voir Jean Garrigues, Les Scandales de la République. De Panama à l’affaire ELF, Paris, Robert Laffont, 2004.

[38]

Les faits divers sont prolixes en rumeurs. Non seulement celles-ci les accompagnent ou les colorent, mais elles sont un des éléments de l’engrenage qui les meut, parfois jusqu’à la démesure. Ainsi, ce feuilleton de l’« affaire Grégory », dont Laurence Lacour retrace la chronique : Le Bûcher des innocents. L’affaire Villemin, coulisses, portraits, preuves, engrenages, correspondances, choses vues, Paris, Les Arènes, coll. « Documents », 2006. Voir également Bernard Paillard, « La rumeur et le métier », in L’Épidémie. Carnets d’un sociologue, op. cit. ; Jean-Noël Kapferer, « Le contrôle des rumeurs », Communications, no 52, op. cit., p. 99-118.

[39]

Voir Bernard Paillard, « La rumeur et le métier », in L’Épidémie. Carnets d’un sociologue, op. cit.

[40]

Voir Jean-Noël Kapferer, « La rumeur en Bourse », Communications, no 52, op. cit., p. 61-84.

[41]

Sur les facteurs pouvant influencer le témoignage des enfants, voir Stephen J. Ceci, Maggie Bruck et Michel Gottschalk, L’Enfant-Témoin. Une analyse scientifique du témoignage d’enfants, Paris et Bruxelles, De Boeck, coll. « Oxalis », 1998.

[42]

Déposition de M. Gérald Lesigne, in « Audition de M. Gérald Lesigne, procureur de la République près le tribunal de grande instance de Boulogne-sur-Mer (Procès-verbal de la séance du 9 février 2006, Présidence d’André Vallini) », Rapport fait au nom de la commission d’enquête chargée de rechercher les causes des dysfonctionnements de la justice dans l’affaire dite d’Outreau, t. 2, Auditions, Rapport No 3125, Assemblée nationale, 6 juin 2006, p. 604.

[43]

Edgar Morin, La Méthode, t. 4, Les Idées, leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation, Paris, Seuil, 1991, p. 134.

[44]

Pour comprendre pourquoi, à un moment donné, la rumeur crée un système de croyances collectives, il faut se référer à l’existence d’un terreau préalable et d’un contexte favorisant. Voir Bernard Paillard, « La rumeur et le métier », in L’Épidémie. Carnets d’un sociologue, op. cit.

[45]

La Rumeur d’Orléans, op. cit., p. 35.

[46]

Edgar Morin, La Méthode, t. 4, Les Idées …, op. cit.

[47]

Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, traduction, présentation et notes de A. Renaut, Paris, Aubier, 1997.

[48]

Edgar Morin, op. cit., p. 136.

[49]

Voir, entre autres : Raymond Boudon, L’Idéologie, ou l’origine des idées reçues, Paris, Fayard, 1986 (en poche : Paris, Seuil, « Points », 1992) ; id., L’Art de se persuader, des idées douteuses, fragiles ou fausses, Paris, Fayard, 1990 (en poche : Paris, Seuil, « Points », 1992) ; id., Le Juste et le Vrai : études sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance, Paris, Fayard, 1995 ; Gérald Bronner, Vie et Mort des croyances collectives, Paris, Hermann, coll. « Société et pensées », 2006.

[50]

Voir, entre autres : Louis Quéré et Bruno Karsenti (dir.), La Croyance et l’Enquête. Aux sources du pragmatisme, Paris, Éditions de l’EHESS, coll. « Raisons pratiques », no 15, 2005 ; Michel Maffesoli, La Connaissance ordinaire : précis de sociologie compréhensive, Paris, Klincksieck, 2007.

Résumé

Français

La preuve est-elle étrangère aux raisonnements qui se déploient dans la vie sociale quotidienne ? En quelque sorte, y aurait-il une preuve « ordinaire » ? Cet article examine ce point en considérant le cas des rumeurs, celles-ci se transmettant parce qu’elles se donnent les allures de la véracité. Aussi développent-elles un arsenal argumentaire probatoire, de la preuve par le témoignage à celle par la formule tautologique selon laquelle « il n’y a pas de fumée sans feu ». Et où la conviction s’appuie sur des thèmes fonctionnant comme autant d’axiomes, comme des propositions évidentes n’ayant nul besoin d’être démontrées, des « prêts-à-penser ».

Plan de l'article

  1. Le témoignage comme preuve
  2. Le démenti ne vaut pas preuve
  3. Conviction et situation d’incertitude
  4. La force probatoire des schèmes thématiques
  5. De la présomption à la certitude
  6. La quête du sens : la rumeur démonstrative
  7. La clôture tautologique : « il n’y a pas de fumée sans feu »
  8. La rumeur : entre croyance et connaissance ordinaire ?

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