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Comptabilité - Contrôle - Audit

2006/3 (Tome 12)


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Introduction

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La recherche en comptabilité est restée, en France, plus que discrète sur le thème des questions de « genre ». Seule la revue Comptabilité-Contrôle-Audit a publié un article sur ce thème en 1998. En revanche, la recherche comptable anglo-saxonne s’y intéresse depuis déjà une vingtaine d’années. Les premiers articles ont paru en 1987, regroupés dans un numéro spécial d’Accounting, Organizations and Society et aujourd’hui le corpus portant sur des questions de genre dans des revues comptables peut être évalué à environ quatre-vingt-dix articles. L’absence d’engouement pour le sujet de la part de la communauté académique française en comptabilité ne peut pourtant pas s’expliquer par une hypothèse « culturelle ». En effet, dans d’autres champs tels que la sociologie, la recherche hexagonale sur ce sujet est particulièrement dynamique. Dès 1984, « Le Sexe du travail », ouvrage collectif du MAGE [1][1] Créé en 1995, le groupement de recherche Mage (Marché..., marquait un jalon décisif dans la visibilité et la légitimité de cet objet de connaissance que peut représenter le travail féminin. L’ambition était alors modeste, du moins nous semble-t-elle ainsi aujourd’hui, puisqu’il s’agissait d’affirmer que le « travail avait un sexe ». Aujourd’hui, le fait semble acquis. Vingt ans plus tard, les travaux sur le genre « constituent un outil de production de connaissance et de renouvellement des savoirs à part entière » (Laufer, Marry et Maruani, 2003). Plusieurs revues dédiées à l’étude des problématiques du genre font désormais partie du paysage académique (Clio HFS ; Les Cahiers du Genre ; Travail, Genre et Sociétés...) et des articles paraissent régulièrement dans des revues académiques non dédiées. Au-delà de cette reconnaissance institutionnelle, l’influence des intellectuels français sur ce thème au plan international n’est plus à démontrer. Hélène Cixous, Luce Irigaray, Simone de Beauvoir, mais aussi Michel Foucault ou Jacques Derrida ont largement inspiré les études sur le genre dans le monde entier (Cooper, 1992 ; Gallhofer, 1992).

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L’existence d’un corpus anglo-saxon en comptabilité relativement développé, de recherches françaises dans des disciplines connexes comme l’histoire ou la sociologie ainsi que l’influence reconnue des intellectuels français sur ce champ amènent à s’interroger sur les raisons du silence des chercheurs en comptabilité en France sur les questions de genre. Ce d’autant plus que, comme le souligne Hopwood (1987), « le prisme du “genre” peut être un outil particulièrement utile à celui ou celle qui souhaite analyser la comptabilité au-delà de sa dimension technique ». Outre la mise en lumière de la composition sexuée de la profession comptable et de l’évolution de cette composition, aborder la comptabilité par le prisme du genre contribue à déconstruire les postulats implicites de la comptabilité (i.e. les conceptions de l’ordre et de la régulation, le processus d’objectivation et le principe de neutralité) et à refléter les évolutions de ces postulats et de leurs fondements intellectuels (Hopwood, 1987, p. 65). Cet article s’inscrit dans cet appel à croiser les questions de genre et les problématiques comptables. Il a pour ambition de proposer une synthèse de la littérature qui s’intéresse aux deux champs (le genre et la comptabilité) afin d’ouvrir des perspectives de recherche allant au-delà de la « question des femmes ». Nous avons choisi d’axer cette synthèse de la littérature sur un thème en particulier : celui du plafond de verre auquel sont confrontées les femmes dans la profession comptable, c’est-à-dire le fait qu’elles soient absentes ou minoritaires parmi les niveaux hiérarchiques les plus élevés. Le croisement genre et comptabilité pourrait être envisagé selon d’autres thèmes tels que le rôle des outils de la comptabilité dans la perpétuation des inégalités de genre ou encore la place des minorités ethniques au sein du monde comptable [2][2] Dans les articles étudiés, le croisement genre et comptabilité.... Nous concentrons notre analyse sur le thème du plafond de verre dans la profession comptable qui, par sa fréquence de traitement dans les recherches anglo-saxonnes, est plus à même de faire écho aux intérêts de la recherche comptable française encore peu sensibilisée à ces problématiques. La plupart des recherches sur ce thème ont été réalisées dans les grands cabinets d’audit. En effet, ils constituent un terrain particulièrement approprié à l’analyse des phénomènes de plafond de verre. L’accessibilité des données (existence et disponibilité de statistiques sur les minorités dans les pays anglo-saxons), la lisibilité des strates hiérarchiques et des carrières types (modèle up or out) et la puissance du modèle organisationnel des grands cabinets qui déteint sur l’ensemble de la profession (Ramirez, 2005) facilitent l’identification d’un éventuel plafond de verre.

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D’excellentes études ont été réalisées sur l’histoire de la profession comptable et les processus de marginalisation des femmes qui l’ont jalonnée (Crompton et Sanderson, 1990 ; Lehman, 1992 ; Loft, 1992 ; Kirkham et Loft, 1993). Cette marginalisation des femmes a évolué au cours du temps, en passant d’une ségrégation horizontale [3][3] Il y a ségrégation horizontale lorsque l’on interdit... (rejet des femmes à l’extérieur de la profession) à une ségrégation verticale [4][4] La ségrégation verticale correspond à l’occupation... (cantonnement des femmes à des tâches subalternes au sein de la profession) : l’accès à certaines tâches a été ouvert aux femmes, mais les activités associées à une rémunération élevée et au prestige sont restées le pré carré des hommes. Certains chercheurs, à l’instar de Burrell (1987), vont jusqu’à identifier un lien particulier entre le sexe et la comptabilité. Burrell soutient ainsi que le développement de la comptabilité et la désexualisation des activités ont été de pair. En envisageant la comptabilité comme une technologie de pouvoir, il attribue aux comptables, qui doivent montrer l’exemple, un rôle de juge et de régulateur de normalité. Dans ce contexte, le moyen le plus sûr d’annihiler tout intérêt sexuel est d’exclure les femmes de la profession. Cette exclusion a caractérisé les débuts du développement de la profession comptable, parfois dans un cadre légal, comme en Grande-Bretagne (Lehman, 1992). La situation est désormais tout autre. Néanmoins, les femmes expert-comptables et/ou associées dans les cabinets demeurent relativement rares. La profession comptable fait donc écho à certaines problématiques de genre. Si les cabinets d’audit constituent un terrain particulièrement propice à l’étude des dynamiques d’exclusion, il serait hâtif d’en déduire des conclusions réductrices et abusives sur le « machisme » de la profession comptable française [5][5] Lors d’un débat organisé par l’Ordre des Experts-Comptables.... Ces dynamiques de ralentissement de carrière, voire d’exclusion, ne sauraient constituer une spécificité française. En France, contrairement au Royaume-Uni [6][6] Au Royaume-Uni, c’est en 1919 que le Sex Disqualification... par exemple, l’exclusion des femmes de la profession n’a jamais été entérinée par un texte de loi. Ces dynamiques ne constituent pas non plus une spécificité des métiers de la comptabilité. La profession comptable est en effet loin d’être le seul environnement où les femmes restent en dehors des cercles de décision : au 30 septembre 2005, seuls 37 mandats sur les 571 sièges d’administrateurs des entreprises du CAC 40 sont occupés par des femmes (soit 6,46 %) et un tiers de ces 40 sociétés ne compte tout simplement aucune femme dans son conseil d’administration [7][7] www.actiondefemmes.fr. On notera que la présidente.... Notre objet d’étude (le plafond de verre dans les cabinets d’audits) peut donc servir à l’analyse d’autres situations organisationnelles que celles concernant la profession comptable. Même si cet objet nous conduit à mettre l’accent sur les difficultés rencontrées par les femmes au sein de la profession, il ne saurait être envisagé à sens unique. Ainsi, en soulignant l’évolution des obstacles à la progression de carrière des femmes dans les cabinets, nous soulignons indirectement les progrès constatables au fil du temps en la matière.

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Dans un premier temps, après avoir détaillé notre méthodologie, nous dressons un panorama structuré autour des cadres théoriques sollicités et des méthodologies employées dans les articles étudiés. Dans un second temps, nous analysons comment le thème du plafond de verre dans les cabinets d’audit est traité et quelles sont les explications avancées dans la littérature concernant ce phénomène.

1 - Méthodologie et échantillon

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Pour constituer cette revue de littérature sur le plafond de verre dans les cabinets d’audit, une première phase d’analyse a consisté à identifier les articles croisant plus généralement les questions de genre et les problématiques comptables. Quatre-vingt onze articles ont été recensés, dont vingt-et-une revues de littérature. Après avoir expliqué notre méthodologie de sélection des articles, nous présenterons une typologie des revues de littérature existantes ainsi qu’une analyse thématique des recherches sur le genre dans les revues comptables. Afin de recenser les articles pertinents, nous avons effectué des requêtes sur des bases bibliographiques (EBSCO Business Source Premier, Science Direct Elsevier) en choisissant les articles faisant apparaître « gender » ou « women » soit dans leur titre, soit dans le résumé, soit comme mot-clé. Les principales revues comptables anglo-saxonnes ont été étudiées, à savoir Accounting, Auditing and Accountability Journal (AAAJ), Accounting, Business Financial History (ABFH), Accounting Forum (AF), Accounting Horizons (AH), Accounting, Organizations and Society (AOS), Contemporary Accounting Research (CAR), Critical Perspectives on Accounting (CPA), European Accounting Review (EAR), Journal of Accounting Economics (JAE), Journal of Accounting Literature (JAL), Journal of Accounting Research (JAR), Journal of Management Accounting Research (JMAR), Management Accounting Research (MAR), The Accounting Review (TAR) et The International Journal of Accounting (TIJA).

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A titre indicatif, la recherche sur JAR, JAL, JAE, MAR, JMAR et TIJA ne donne aucun résultat. The Accounting Review fait apparaître quatre références, dont deux sont des critiques d’ouvrages, les deux autres articles remontant à 1947. Nous avons également étudié les sommaires des revues académiques françaises dans le champ comptable, revues qui sont à la fois peu nombreuses et relativement récentes (Comptabilité-Contrôle-Audit, première parution en mars 1995, Finance-Contrôle-Stratégie, première parution en mars 1998). Dans ces revues, seul un article a paru sur le thème, il s’agit d’une traduction par Yvon Pesqueux d’une recherche de Theresa Hammond (1998), dans Comptabilité-Contrôle-Audit.

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Pour trianguler nos données avec des champs a priori non comptables mais susceptibles de croiser les questions du genre et de la comptabilité, nous avons également effectué des requêtes informatiques dans deux revues organisationnelles (Organization Science et Organization Studies) ainsi que dans deux revues sociologiques féministes (Gender, Work and Organization et Feminist Economics). Dans les revues organisationnelles, aucun article ne comporte les mots accounting/accountant et gender dans le titre, le résumé ou les mots-clés. Dans les deux revues féministes, aucun article ne comporte accounting ou accountant dans le titre ou les mots-clés. Deux articles de Feminist Economics comprennent le terme accounting dans leur résumé. Ils traitent tous deux du rôle de la femme dans le développement macro-économique des sociétés et sont donc hors de notre périmètre d’étude.

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Cette première vague d’analyse a permis de sélectionner 91 articles. Le tableau ci-dessous en donne un aperçu synthétique.

Tableau 1 - Publications de recherche sur le genre dans les revues comptablesTableau 1
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Critical Perspectives on Accounting et Accounting, Organizations and Society donnent le plus d’espace éditorial aux articles abordant les questions de genre en comptabilité, ces deux revues représentant à elles seules près des deux tiers de la production scientifique sur ce sujet. La thématique du genre intéresse donc essentiellement les revues comptables que l’on peut qualifier de sociologique et/ou critique.

1.1 - Les revues de littérature : identification de cinq projets

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Parmi les 91 articles repérés lors de cette première phase de recherche, on distingue vingt-et-une revues de littérature qui se différencient selon leur projet.

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Un premier groupe de revues a une approche avant tout théorique. Ces revues ne traitent pas d’un thème en particulier mais aident le chercheur en comptabilité à se positionner théoriquement dans le vaste champ du genre, marqué par diverses approches féministes. Deux types de revues se détachent de ce premier groupe : les revues de littérature qui proposent un panorama des théories féministes (Hammond et Oakes, 1992 ; Lehman, 1992 ; Welsh, 1992 ; Cooper, 2001) et les revues qui visent la critique d’un positionnement théorique précis. Crompton (1987) et French et Meredith (1994) critiquent les positions féministes marxistes ; Hammond (1997) et Gallhofer (1998) proposent une critique du féminisme libéral et enfin Gallhofer (1992) propose dans sa revue une prise de distance avec le féminisme postmoderne.

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Un second groupe de revues est constitué par des revues thématiques plus que théoriques. Trois types de revues peuvent être identifiés dans ce second groupe : les revues intégratives ; les revues ciblées et les revues thématiques neutres. Les revues intégratives traitent un thème en empruntant à plusieurs théories féministes. Par exemple, dans leur revue, Roberts et Coutts (1992) envisagent le féminisme marxiste et le féminisme patriarcal comme complémentaires. Ils commencent par présenter les différentes théories féministes puis centrent leur revue de la littérature sur le problème des diverses segmentations (verticale et horizontale) de la profession comptable défavorables aux femmes. Les revues ciblées favorisent un angle théorique dans la présentation de la littérature autour d’un thème. Par exemple, Hines (1992) réfléchit sur l’application des fondements du yin et du yang à la comptabilité à travers une vision postmoderne. Enfin, dans les revues thématiques neutres, les auteurs établissent un panorama d’un thème sans se réclamer d’une perspective théorique en particulier. Par exemple, Pillsbury et al. (1989) se concentrent sur le thème du plafond de verre sans évoquer les fondements théoriques de son traitement ni aucune préférence pour un courant féministe en particulier.

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Nous distinguons donc cinq types de revues de littérature en fonction de leur centrage plus ou moins accentué sur un positionnement théorique précis et sur une thématique en particulier : les revues typologiques, critiques, intégratives, ciblées et thématiques neutres.

 - Figure 1Figure 1

Classement des revues de la littérature abordant des questions de genre dans les revues comptables

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Par rapport à ce classement des revues de littérature, notre propre projet de revue s’inscrit dans celui de Roberts et Coutts (1992) : mettre en perspective les recherches d’un point de vue théorique et méthodologique en se focalisant sur un thème spécifique, celui du plafond de verre dans la profession comptable. Le choix de ce thème est issu d’une analyse de l’ensemble des thèmes identifiés dans les 91 articles de notre étude, comme présenté dans ce qui suit.

1.2 - Analyse thématique des recherches sur le genre dans les revues comptables

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Le schéma ci-dessous propose une répartition numérique des 91 articles en fonction des thèmes abordés. Nous avons identifié quatre thèmes à partir d’une analyse de contenu des titres et des résumés :

  • le plafond de verre (28 articles),

  • l’histoire de la profession comptable et sa structuration actuelle (11 articles),

  • le développement de la recherche au regard du genre et de la comptabilité (22 articles),

  • les problématiques sociétales en lien avec les femmes et la comptabilité (16 articles).

Deux groupes d’articles se distinguent par ailleurs : les articles faisant référence à des questions liées à la profession autres que celle du genre [8][8] A titre d’exemple, Jacobs (2003) analyse des dossiers... (4 articles) et les articles qui, malgré la présence de termes clés relatifs au genre, ne portent réellement ni sur les questions de genre, ni sur la profession comptable [9][9] A titre d’exemple, l’article de Fleischman et Tyson... (10 articles).

 - Figure 2Figure 2

Classement thématique des articles sur le genre dans les revues comptables

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Le thème du plafond de verre est légèrement dominant sur l’ensemble des articles. Outre les 28 articles traitant spécifiquement de ce thème, de nombreux articles classés dans les autres thèmes abordent indirectement la notion de plafond de verre, notamment certains articles classés dans le thème « recherche », qui correspondent à des réflexions théoriques ou méthodologiques sur les façons de mener des recherches sur le plafond de verre. Étant donnée la forte présence directe et indirecte du thème, nous avons décidé d’orienter notre revue vers une analyse de la littérature centrée sur le plafond de verre dans la profession comptable. La suite de cette recherche porte donc sur une étude détaillée des 28 articles traitant plus spécifiquement du plafond de verre [10][10] On trouvera en annexe une synthèse de ces 28 artic.... Les sections suivantes rendent ainsi compte de la façon dont est traité ce thème dans la littérature de recherche en comptabilité [11][11] Pour compléter les analyses proposées dans les articles....

2 - L’analyse des recherches sur le plafond de verre dans la profession comptable

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En 1986, deux journalistes du Wall Street Journal utilisent l’expression « glass ceiling » pour désigner les barrières excluant les femmes des niveaux hiérarchiques les plus élevés dans la plupart des organisations. Le milieu académique s’est par la suite efforcé de définir plus précisément ce phénomène. Ainsi, Morrison et von Glinow (1990) définissent le plafond de verre comme un ensemble de barrières artificielles, créées par des préjugés d’ordre comportemental ou organisationnel, qui empêchent des individus qualifiés d’avancer dans leurs organisations. Laufer (2004 ; 2005) précise que ces barrières sont visibles et invisibles et qu’elles s’appliquent au sommet d’une profession ou d’une organisation donnée. Par extension, l’expression plafond de verre, désignant les barrières au sommet, est désormais consacrée pour décrire le phénomène de ségrégation verticale dans son ensemble, montrant ainsi que la ségrégation verticale s’opère aujourd’hui essentiellement au plus haut niveau des professions ou des organisations (Hull et Umansky, 1997). Après avoir présenté les choix théoriques et méthodologiques opérés par les auteurs des 28 articles traitant du plafond de verre, nous donnons un aperçu de la situation actuelle des femmes dans la profession pour ensuite aborder les différentes explications du plafond de verre avancées dans la littérature.

2.1 - Présentation des choix théoriques et méthodologiques

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Le choix du cadre théorique dans les recherches sur le genre est essentiel, bien que souvent implicite. En effet, il implique nécessairement une interprétation de la place de la femme dans la société en général (et pas uniquement dans la profession comptable). Comme le souligne Audusseau-Besson, aborder le thème « femmes et comptabilité » pose le problème des différences entre les hommes et les femmes, de leurs rôles respectifs et des rapports sociaux entre eux (Audusseau-Besson, 2000).

2.1.1 - Typologie des cadres théoriques : les féminismes libéral, marxiste et patriarcal

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Trois cadres théoriques féministes sont traditionnellement utilisés : le féminisme libéral, le féminisme marxiste et le féminisme patriarcal. Ces trois cadres s’opposent tout en étant liés les uns aux autres.

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Comme le rappelle Gallhofer (1998), la plupart des recherches sur la place des femmes dans la profession comptable s’inscrivent dans une perspective féministe libérale [12][12] Ce courant s’apparente à ce qu’Audusseau-Besson (2000).... Les travaux relevant de cette perspective visent à mettre en lumière les inégalités entre les hommes et les femmes comptables dans leur profession. Ils partent du principe qu’il existe des valeurs spécifiques masculines et féminines et qu’il faut valoriser chacune d’elles. Des comportements typiquement féminins, des styles de management féminins existent donc mais sont étouffés par une prééminence du « masculin ».

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Le courant marxiste féministe, également qualifié de capitaliste ou socialiste, considère l’exploitation des femmes comme une sous-catégorie de l’aliénation capitaliste. Les pratiques discriminatoires à l’encontre des femmes sont constamment rétablies au gré des crises sociales et économiques, préservant ainsi les intérêts d’autres groupes (Lehman, 1992 ; French et Meredith, 1994). Deux phénomènes majeurs conduisent à la subordination des femmes : dans un contexte de sous-production, elles servent d’armée de réserve industrielle dans le processus de production et dans un contexte de surproduction, elles se voient assigner le rôle de consommatrices et doivent absorber le surplus de valeur ajoutée. Ces deux éléments émanent des relations sociales capitalistes (Tinker et Neimark, 1987). La fin du capitalisme, en supprimant toute aliénation, mènera à l’émancipation des femmes ainsi qu’à l’égalité hommes / femmes.

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Lerner [13][13] Lerner G. (1986), The Creation of Patriarchy, NY.,... (in Hull et Umansky, 1997) définit le patriarcat comme « la manifestation et l’institutionnalisation de la domination masculine sur les femmes et les enfants dans la famille et l’extension de cette domination dans la société en général ». Selon le courant patriarcal (ou radical) [14][14] Le courant patriarcal dans son acception la plus modérée..., les femmes constituent une classe séparée, elles sont unies par l’oppression qu’elles subissent de la part des hommes et ceci quelle que soit l’appartenance sociale de leur compagnon. Dans cette perspective, la structure patriarcale primerait donc sur le capital. Les défenseurs de cette thèse ne nient pas une asymétrie biologique entre hommes et femmes mais soutiennent que les différences entre sexes et les inégalités professionnelles sont le résultat d’une construction sociale, culturelle et historique.

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A partir de la revue typologique de Lehman (1992), nous proposons un tableau de synthèse qui présente ces trois cadres théoriques selon les critères suivants : origine des inégalités, type de vision, différences et points communs. Par ailleurs, l’analyse systématique de la littérature sur le plafond de verre nous permet de classer les articles pouvant être clairement rattachés à un de ces cadres théoriques en particulier.

Tableau 2 - Typologie générale des cadres théoriques féministesTableau 2

2.1.2 - Panorama des méthodologies de recherche

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Après avoir présenté une typologie des cadres théoriques sollicités, le tableau ci-dessous dresse un panorama des méthodologies utilisées dans les 28 articles traitant plus directement du plafond de verre.

Tableau 3 - Panorama des méthodologies employées[15][15] Certains articles, comme Pillsbury et al. (1989), Kirkham...Tableau 3
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Ce panorama permet de constater que les recherches sur le plafond de verre ont largement recours aux méthodes dites « classiques », telles que les questionnaires et les entretiens. Un autre trait caractérisant les articles étudiés consiste en l’utilisation fréquente de documents, dans une perspective d’analyse historique des problématiques identifiées. Une certaine tendance à la réflexivité peut être également soulignée ; les revues de la littérature, critiques d’articles et initiation de programmes de recherches représentant une part importante de la production scientifique, alors que le « champ » est encore relativement jeune.

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La première partie de cette étude s’est attachée à offrir un panorama synthétique des problématiques féministes et des techniques de recherche adoptées dans les articles traitant du plafond de verre dans la profession comptable. Voyons à présent à quels constats les articles étudiés aboutissent concernant cette question du plafond de verre.

2.2 - Le plafond de verre : données et constats

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Rares sont les articles s’intéressant aux différences hommes / femmes dans la profession comptable à conclure sur une absence du plafond de verre. Certaines études font toutefois exception et on peut citer l’exemple de Trapp et al. (1989) qui, dans leur enquête sur les cabinets d’audit américains, soutiennent qu’il n’y a pas de plafond de verre en termes de salaire ou d’opportunités de carrière pour les femmes. Selon eux, si les femmes estiment qu’elles ont moins de chance que les hommes de devenir associées ou qu’elles n’obtiennent pas les mêmes conditions salariales que leurs homologues masculins, cela ne traduit pas une réalité mais s’explique par un manque de communication de la part de la direction des cabinets. Cette propension à nier la responsabilité de l’organisation dans l’existence d’un plafond de verre peut en partie être imputée au fait que les femmes, au moins dans le monde occidental, sont de plus en plus nombreuses dans la profession comptable. A ce sujet, certains auteurs soulignent que les progrès en termes de progression de carrière des femmes sont plus nets dans la profession comptable que dans d’autres domaines dits masculins (juridique, ingénierie, sciences physiques), essentiellement grâce au fait que la profession est régulée par le diplôme d’expert-comptable (CPA) et qu’elle connaît un fort taux de croissance numérique dans les années 70 et 80 (French et Meredith, 1994). Si la féminisation de la profession comptable est indiscutable, un bref aperçu des données concernant l’évolution de carrière des femmes dans différents pays montre que le plafond de verre demeure une question d’actualité pour le passage au niveau associé.

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Aux États-Unis, la part des femmes comptables diplômées est passée de 28 % à 50 % entre 1977 et 1992 (Reed, Kratchman et Strawser, 1994). D’après les données de l’AICPA, les femmes représentent 52 % des nouveaux entrants dans la profession en 2002, c’est-à-dire des nouveaux diplômés joignant l’association professionnelle, contre 45 % vingt ans plus tôt. En revanche, elles représentent 38 % des nouveaux embauchés et seulement 14 % des associés, ou détenant des parts dans une organisation (AICPA, 2005). En Grande-Bretagne, l’entrée des femmes dans la profession est également relativement récente, ce qui implique une majorité de femmes jeunes (en 1987, 82 % des femmes comptables en Grande-Bretagne avaient moins de 36 ans, contre 35 % des hommes comptables). Toutefois, dans la tranche d’âge inférieure à 36 ans, on dénombre deux fois plus d’hommes que de femmes associées (14 % des hommes comptables de moins de 36 ans sont associés et seulement 7 % des femmes comptables de moins de 36 ans sont associées). En 1996, en Nouvelle-Zélande, le constat est identique : les femmes représentent 38 % de la profession mais seulement 7 % des associés (Kim, 2004). En France, les femmes sont également moins représentées dans les plus hauts échelons de la hiérarchie des cabinets comptables. Elles représentent 50 % des assistants débutants mais seulement un tiers des directeurs de missions (Hantrais, 1995). La situation semble relativement similaire si l’on étend l’analyse à l’ensemble de la profession. Les femmes représentent une large part des effectifs des postes de comptables faiblement qualifiés [16][16] www.travail.gouv.fr. La catégorie de l’INSEE libellée... et restent peu nombreuses à poursuivre leurs études jusqu’à l’obtention du diplôme d’expert-comptable. Alors qu’elles représentaient 12 % des experts-comptables en 1990, elles n’en représentent toujours que 13 % 8 ans plus tard, en 1998 (Daniel in Audusseau Besson, 2000) [17][17] Daniel S. (1996), « Les représentations que les femmes.... Une dernière statistique laisse entrevoir une marginalisation plus subtile : seuls 13,52 % des experts-comptables exerçant sous forme libérale sont des femmes (Chambre, 2004). La tendance de ces dernières années (1995 à 1999) ne vient que très peu nuancer ce constat, puisque « seul un nouvel inscrit sur cinq à l’Ordre des Experts-Comptables est une femme » (Chambre, 2004). Si l’on ne peut assimiler cette situation à celle d’un plafond de verre, le fait que la plupart des femmes semblent exclues ou s’excluent [18][18] La formulation n’est pas neutre, sans doute provocatrice,... de l’aboutissement professionnel et social que représente l’installation en indépendant n’est pas sans poser question. Une des explications possibles est la difficulté rencontrée par les femmes pour s’imposer dans un contexte social où les valeurs associées à l’entrepreneuriat restent perçues comme « masculines » : prise de risque, leadership, responsabilités…

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L’arrivée récente des femmes dans la profession comptable contribue donc à expliquer la surreprésentation des femmes dans les niveaux les plus bas de la hiérarchie (phénomène de pipeline). Cependant, ce phénomène mécanique ne suffit pas à expliquer la ségrégation à laquelle les femmes sont encore confrontées (Roberts et Coutts, 1992). Il semble ainsi que, dans les grands cabinets d’audit, le plafond de verre se situe entre le grade de manager confirmé et celui d’associé. En Grande-Bretagne, dans la tranche 36-45 ans, 34 % des hommes sont associés contre 25 % des femmes (Ciancanelli et al., 1990). En France, dix ans après le constat réalisé par Hantrais (1995), les femmes restent moins représentées dans les plus hauts échelons de la hiérarchie des cabinets comptables, constituant toujours 50 % des assistants débutants et seulement de 7 à 20 % des associés selon les cabinets (Laigneau et Vandermeirssche, 2006). Ainsi, l’analyse selon laquelle le plafond de verre n’existe pas dans la profession comptable n’est pas tenable. Si le plafond s’élève, il ne disparaît pas.

2.3 - Les hypothèses explicatives du plafond de verre

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Au-delà de la définition et de l’identification des situations de plafond de verre, deux types d’explication du plafond de verre ressortent dans les recherches comptables : l’hypothèse conjoncturelle et l’hypothèse structurelle.

2.3.1 - L’hypothèse conjoncturelle

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Une explication du plafond de verre peut être conjoncturelle : les différences de carrières ne proviennent pas de discriminations particulières à l’encontre des femmes. Cette perspective peut être qualifiée de neutre du point de vue du genre (Ciancanelli et al., 1990). L’argument avancé par les auteurs tels que Kanter (in Ciancanelli et al., 1990) est que les femmes entrant dans une organisation dominée par les hommes font face à des difficultés similaires à celles des nouveaux immigrants : arriver sur un terrain où les règles ont été définies par le groupe dominant. L’argument sous-jacent est que c’est la rareté, et non le fait d’être une femme, qui explique les difficultés rencontrées par les femmes. L’augmentation de la population féminine règlera donc de fait les problèmes rencontrés par les femmes. Dans une perspective analogue, le faible nombre d’associées femmes s’explique simplement par un phénomène de « pipeline » : beaucoup de femmes ont débuté récemment leur carrière dans la comptabilité libérale et n’ont pas eu le temps de se hisser au sommet. Laufer (2004) souligne que cette analyse se rencontre dans d’autres contextes organisationnels (en dehors de la profession comptable) et nomme ce type d’explication « retard historique ».

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Ces recherches adoptent, souvent implicitement, une perspective libérale et ont recours à des méthodologies quantitatives de collecte de données. Toutefois, ce type d’approche, très fortement critiqué, se révèle de plus en plus rare. La plupart des recherches évoquent ce type d’analyses pour les déconstruire et les réfuter, comme Hull et Umansky (1997).

2.3.2 - Les hypothèses structurelles

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Barker et Monks (1998) postulent que les difficultés rencontrées par les femmes dans leur avancement hiérarchique s’expliquent par une combinaison d’obstacles de différents niveaux. Ils reprennent ainsi, comme l’avaient fait Hull et Umansky auparavant (1997), un cadre d’analyse proposé par Morisson et von Glinow (1990), adapté également en France par Belghiti-Mahut (2004). Ce cadre d’analyse distingue le niveau individuel (variables centrées sur la personnalité), organisationnel (discriminations structurelles) et social (préjugés du groupe dominant) des obstacles contribuant au plafond de verre.

Obstacles individuels

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Les obstacles au niveau individuel sont développés par les femmes elles-mêmes. Ces obstacles concernent les attributs et les savoir-faire, la motivation, les traits de personnalité. L’absence des femmes aux plus hauts niveaux de l’organisation s’explique par des perceptions du métier et des motifs de satisfaction différents de ceux des hommes (Hunton, Neidermeyer et Wier, 1996). Ces différences aboutiraient à un désengagement progressif des femmes (Barker et Monks, 1998), ce qui expliquerait leur turnover comparativement plus élevé que celui des hommes (Hunton et Wier, 1996). Des traits de personnalité ou des comportements caractéristiques des femmes sont également évoqués ; Mynatt et al. (1997) montrent ainsi que les femmes ont tendance à ne pas avoir une personnalité de « Type A », associé à des positions hiérarchiques élevées dans les cabinets et de faibles intentions de turnover. Collins (1993) avance que les femmes sont plus sujettes au stress et qu’elles quittent la profession pour cette raison. Barker et Monks (1998) expliquent la différence de progression de carrière entre hommes et femmes en partie par un manque de confiance en soi caractéristique des femmes.

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Certains de ces obstacles individuels relèvent de choix de vie des femmes présentés comme délibérés par les chercheurs. Par exemple, parmi les résultats obtenus à l’issue de son enquête, Bernardi (1998) analyse le turnover des femmes comme la résultante d’un choix de vie centré sur la famille. Par anticipation, elles investiraient moins dans leur formation et n’acquerraient donc pas les qualifications requises pour suivre une carrière linéaire (Roberts et Coutts, 1992).

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Ce type d’analyses, relevant d’un féminisme libéral non revendiqué, est également largement contesté. Ainsi, Ciancanelli (1998) montre que ce que l’on nomme « choix de vie » est en réalité imposé par des pressions sociales relatives aux responsabilités de la femme dans le foyer, ou de contraintes financières nouvelles. Wajcman (2003) critique ce pseudo libre-arbitre : ce que l’on qualifie à tort d’ » implication » des femmes au travail est conditionné par « des arrangements socialement structurés » qui exercent des contraintes sur elles. A ces obstacles sociaux (sur lesquels nous reviendrons ultérieurement) viennent s’ajouter des obstacles organisationnels.

Obstacles organisationnels

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Ciancanelli et al. (1990) classent dans cet ensemble les recherches qui analysent la question du genre sous l’angle de la discrimination au sein de l’organisation grâce à la perpétuation des stéréotypes. Lehman (1992) rappelle que les barrières qui empêchaient les femmes d’accéder à la profession jusqu’au début du vingtième siècle se sont transformées en obstacles internes. Parmi ces obstacles, les recherches mentionnent la disponibilité physique associée au métier, l’acquisition des savoirs et des techniques ainsi que des politiques de gestion des ressources humaines défavorables aux femmes (promotion et rémunération).

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Les conditions de travail relatives à la profession (nombreux voyages, horaires de travail tardifs, etc.) sont parfois présentées comme un facteur explicatif d’une progression de carrière plus lente et/ou d’un turnover plus élevé chez les femmes. Par exemple, Barker et Monks (1998) mentionnent l’impossibilité pour les femmes comptables irlandaises d’opter pour des aménagements de temps de travail (soit parce que peu de cabinets en proposent, soit parce qu’il est mal vu d’en demander). Plus généralement, Charron et Lowe (2005) relativisent le succès des programmes d’aménagement du temps de travail. Ces auteurs montrent que, dès leur développement dans la profession comptable, ces programmes ont été marqués d’un sceau féminin [19][19] Ils soulignent à ce titre le rôle joué par deux textes..., entraînant une perception défavorable de la profession dans son ensemble. Les coûts cachés de ces programmes (difficulté à évaluer la personne qui dispose d’un aménagement du temps de travail, abus potentiels de la personne, situation injuste par rapport aux autres, éloignement des réseaux et perte de compétence technique) et l’impact défavorable sur la progression de carrière (horizon temporel de promotion, différence de salaire) expliquent selon eux leur attractivité encore limitée. Ces résultats sur les aménagements du temps de travail rejoignent ceux de Khalifa (2004) concernant les choix de spécialisation des individus au sein des cabinets. Khalifa souligne une tendance à la hiérarchisation des spécialités au sein des cabinets d’audit, la fiscalité, voie plus sédentaire, étant un exemple de spécialité perçue comme « secondaire » en même temps que réservée aux femmes ayant des contraintes familiales.

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Finalement, ces différents obstacles organisationnels participent au turnover des femmes qui quittent les cabinets souvent avant même d’avoir heurté le plafond de verre et choisissent par exemple l’exercice en entreprise (Crompton et Sanderson, 1990).

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L’acquisition du savoir et des techniques constitue un autre type d’obstacle organisationnel. Deux types de connaissances sont nécessaires à la poursuite d’une carrière comptable : les connaissances formelles ou académiques, sanctionnées par le diplôme d’expertise, et les connaissances organisationnelles ou savoir du terrain (expérience, connaissance des informations et traditions informelles de l’entreprise, etc.) (Crompton, 1987). L’acquisition croissante de qualifications académiques par les femmes ne suffit pas forcément à changer les modèles de ségrégation existants (Crompton et Sanderson, 1990). Le plafond de verre est en effet entretenu par la difficulté d’acquisition des connaissances organisationnelles. Les auteurs qui identifient cet obstacle mettent l’accent sur les freins informels à l’acquisition du savoir organisationnel (Crompton, 1987 ; Crompton et Sanderson, 1990 ; Spruill et Wootton, 1995 ; Hammond et (Traduction) Pesqueux, 1998 ; Anderson-Gough, Grey et Robson, 2005). Anderson-Gough et al. (2005) évoquent les discours circulant au sein des cabinets sur les types de socialisation prônés. Crompton et Sanderson (1990) citent par exemple l’exclusion des réseaux d’anciens, généralement très masculins, les clubs réservés aux hommes, les sports d’équipe masculins (rugby) ou les week-end passés sur les terrains de golf.

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Un dernier type d’obstacle organisationnel mérite d’être souligné du fait de son statut ambigu. Plusieurs auteurs, tels que Bernardi (1998), considèrent les politiques de promotion de carrière et de rémunération comme des conséquences de choix de vie délibérés. D’autres les envisagent comme des facteurs explicatifs du plafond de verre. Les femmes quitteraient la profession car elles sont moins reconnues et moins rémunérées que leurs homologues masculins (Lehman, 1992 ; Reed, Kratchman et Strawser, 1994 ; Barker et Monks, 1998). La promotion et le recrutement sont de ce fait envisagés comme des processus qui contribuent à la reproduction de la domination masculine (Grey, 1998). On recrute des gens comme soi et on promeut des gens comme soi, phénomène qualifié d’homo sociality (Anderson-Gough, Grey et Robson, 2005).

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Tout en reconnaissant l’existence d’obstacles organisationnels, certains auteurs estiment qu’ils sont insuffisants pour expliquer les discriminations à l’encontre des femmes. Pillsbury et al. (1989) soutiennent que les hommes et les femmes quittent la profession pour des raisons similaires (temps de travail excessif, manque de responsabilités futures, meilleures opportunités professionnelles ailleurs). C’est donc dans des obstacles d’une autre nature que sont cherchées les raisons des discriminations : le plafond de verre est maintenu par des préjugés véhiculés dans la société en général. Par exemple, pouvoir, manager et masculinité sont implicitement associés. Cela nous amène à décrypter les obstacles d’ordre social.

Obstacles sociaux

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Ce sont dans les études qui relèvent des courants patriarcal et marxiste que les obstacles d’ordre social sont les plus mis en avant ; ce sont les stéréotypes associés à chacun des sexes qui expliquent principalement le plafond de verre (Crompton, 1987 ; Hull et Umansky, 1997 ; Adams et Harte, 1998). Ces recherches relèvent des études critiques du féminisme selon la terminologie de Ciancanelli et al. (1990). Elles partagent le point de vue selon lequel les discriminations rencontrées par les femmes au travail reflètent des valeurs et des normes perpétuées dans la société au sens large. On retrouve derrière ces stéréotypes les traits associés aux deux sexes : les hommes incarnent le pouvoir, alors que les femmes représentent l’affectif, le nourricier (Morrison et von Glinow, 1990) et des rôles sociaux définis (les managers sont naturellement des hommes et les femmes des mères).

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Les traits attribués aux femmes sont incompatibles avec une profession masculine, ordonnée par les hommes, pour les hommes (Hines, 1992 ; Kirkham, 1992 ; Kirkham et Loft, 1993). Les femmes qui souhaitent progresser dans la hiérarchie sont donc contraintes d’adopter des comportements qualifiés de « masculins » au prix d’une souffrance personnelle et d’une inefficience organisationnelle dénoncées par Maupin et Lehman (1994). Dans ce contexte, la maternité est synonyme de ralentissement voire d’arrêt de la progression de carrière dans les cabinets (Windsor et Auyeung, à paraître). Ceci peut être associé à la difficulté de cumuler sereinement vie professionnelle et vie familiale (Barker et Monks, 1998). La femme mère n’a pas sa place dans la profession. En revanche, la société attend d’elle qu’elle soit la « comptable du ménage » et/ou l’épouse attentionnée et compréhensive de l’expert-comptable (Llewellyn et Walker, 2000 ; Walker, 2003).

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Il est intéressant de noter que la plupart de ces études optent pour des méthodologies qualitatives ou des analyses d’archives. Hull et Umansky (1997) sont les seuls à avoir tenté de mettre en œuvre une expérimentation s’adressant à des membres de l’AICPA. L’absence de conclusion nette les a amenés, certainement trop tard, à reconnaître que les réponses obtenues par de tels moyens avaient toutes les chances d’être biaisées, les auditeurs et auditrices étant particulièrement conscients de la nécessité de maintenir une image politiquement correcte dans un contexte de dénonciation des pratiques discriminatoires à l’encontre des femmes.

L’entretien des obstacles

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Les articles qui s’intéressent aux obstacles structurels expliquant les ségrégations à l’encontre des femmes dans la profession comptable analysent également la dynamique de ces obstacles. Plusieurs résultats majeurs peuvent être soulignés.

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Tout d’abord, les stéréotypes à l’origine de ces obstacles sont véhiculés en interne (membres des cabinets), aussi bien qu’en externe (famille, clients [20][20] Le client apparaît tour à tour comme un obstacle organisationnel...). On conclut donc, à partir des articles étudiés, à une imbrication des facteurs organisationnels et sociaux dans l’entretien du plafond de verre. De plus, les facteurs individuels apparaissent toujours déterminés par des obstacles « amont » (organisationnels et sociaux). Une incursion dans d’autres champs de littérature que celui spécifiquement étudié pour cette revue nous permet de préciser la nature de quelques dynamiques d’entretien du plafond de verre. La spécialisation des femmes dans certaines voies telles que la fiscalité en est une. Ainsi, Khalifa (2004) montre comment la division sexuée des spécialités au sein des cabinets contribue à créer une hiérarchie dans les spécialités ; la fiscalité et dans une moindre mesure l’audit étant considérés comme des « mummy tracks » (parcours de mamans).

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Par ailleurs, les femmes ont traditionnellement tendance à s’unir avec des hommes d’un niveau socioprofessionnel au moins égal au leur et les femmes des niveaux socioprofessionnels élevés sont de plus en plus « actives » – elles font de moins en moins le choix de mettre fin à leur carrière suite à leur mariage ou leur maternité (INSEE, 1994). Ces dernières décennies ont donc été marquées par une forte croissance des couples à double carrière, en particulier dans les catégories socioprofessionnelles élevées (Greenhaus, Callanan et Godshalk, 2000 ; Barrère-Maurisson, Buffier Morel et Rivier, 2001). A première vue, le développement des couples à double carrière pourrait enrayer le plafond de verre, les hommes des cabinets d’audit étant de plus en plus conscients que la femme comptable n’est plus uniquement « l’épouse mère au foyer » et les femmes trouvant un écho auprès de leur partenaire concernant la gestion du dilemme famille-travail. Pourtant de nombreuses études montrent que les femmes tirent de la carrière en couple moins d’avantages professionnels que les hommes (Smith, 1992 ; Moen et Sweet, 2002) et qu’à long terme, les couples à double carrière ne tiennent pas. Dans ce cas, la femme est le plus souvent celle qui fait les compromis permettant de mieux gérer l’équilibre travail-famille en particulier après la naissance d’enfants (Lewis et Cooper, 1987 ; Karambayya et Reilly, 1992 ; Lyness et Thompson, 1997 ; Kirchmeyer, 1998). Cette tendance est renforcée par le fait qu’il reste très mal perçu pour les hommes de demander des adaptations de leur temps de travail (Frank et Lowe, 2003).

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Si l’on revient à l’échantillon d’articles étudiés pour cette revue, un dernier résultat ressort, en particulier à la lecture des auteurs qui adoptent une approche postmoderne. Ces derniers montrent comment les femmes entretiennent les stéréotypes concernant la division sexuée des rôles tout en combattant les discriminations (Loft, 1992 ; Spruill et Wootton, 1995 ; Barker et Monks, 1998 ; Anderson-Gough, Grey et Robson, 2005). Ces auteurs décrivent le dilemme auquel sont confrontées les femmes dans la profession comptable. Leur comportement est à double tranchant (Loft, 1992). Si elles se conforment aux stéréotypes féminins, on leur reproche de donner la priorité à leur famille, de manquer de leadership dans leur travail. Si elles adoptent des comportements plus dominateurs, on leur reproche d’outrepasser leur rôle et elles sont évaluées négativement (Lehman, 1992). Les femmes seraient donc contraintes d’accepter et de perpétuer les idéologies masculines dominantes (Kirkham, 1992). Certaines études soulignent à ce titre une corrélation positive entre la promotion hiérarchique et l’adoption de valeurs masculines par les femmes comptables (Belghiti-Mahut, 2004).

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Cette analyse des recherches sur le plafond de verre dans la profession comptable invite à une démarche réflexive sur l’articulation entre perspectives théoriques, choix méthodologiques et types de résultats.

3 - Vers une complémentarité des théories et des méthodes

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Un intérêt indéniable des recherches sur le genre est qu’elles permettent d’ouvrir des débats épistémologiques et méthodologiques susceptibles d’interpeller l’ensemble des chercheurs. Cadres théoriques et méthodologies s’avèrent imbriqués du fait de la dimension politique du thème. D’une part, on note l’existence de conflits virulents concernant les positionnements théoriques et une tendance, plus récente, à la sollicitation de cadres théoriques multiples de la part des chercheurs. D’autre part, nous observons que les méthodologies dites quantitatives (par exemple, les enquêtes par questionnaires), notamment lorsqu’elles sont implicitement associées à un positionnement libéral, s’exposent en général à des critiques particulièrement fortes : Hammond (1997) versus Mynatt et al. (1997) ; Ciancanelli (1998) et Hooks (1998) versus Bernardi (1998).

3.1 - Dialectique ou complémentarité des cadres théoriques ?

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L’analyse du positionnement théorique des articles sur le plafond de verre conduit à identifier trois tendances : le rejet des explications libérales à la fois par les patriarcaux et les marxistes, une dialectique entre les explications marxiste et patriarcale et enfin une tendance à la combinaison de cadres théoriques.

3.1.1 - Rejet du féminisme libéral

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Le cadre féministe libéral est critiqué à la fois par les tenants des approches patriarcale (Ciancanelli, 1998) et marxiste (Gallhofer, 1998). Dans la perspective libérale, les femmes semblent totalement libres de leurs choix professionnels. Cette hypothèse est largement critiquée car elle néglige voire ignore les structures sociales de pouvoir. Or, la famille patriarcale a un impact sur les rôles privés et professionnels des femmes (Roberts et Coutts, 1992). Les recherches libérales amalgament les choix de vie délibérés et les choix de vie socialement construits (Ciancanelli, 1998). Un autre reproche formulé à l’encontre de ce courant est qu’il considère les femmes comme une catégorie unifiée (Gallhofer, 1998). Les femmes dans les recherches féministes libérales ont un contrat de travail avec un cabinet comptable. Elles possèdent des diplômes universitaires ou sont en passe de les obtenir. Elles font toutes partie de ce qu’on appelle la classe moyenne, occupant un poste dans le domaine comptable ou aspirant à en occuper un. La problématique libérale ignore les problèmes rencontrés par les femmes des classes socio-économiques inférieures ou les confond avec ceux des femmes des classes moyennes. Pour les femmes des classes sociales inférieures, la conquête de l’égalité revêt d’autres aspects, en premier lieu celui d’intégrer une profession de classes moyennes. En somme, le courant de recherche féministe libéral tend au conservatisme et échoue à mettre en cause des structures sociales marquées par le patriarcat (Gallhofer, 1998).

3.1.2 - Dialectique entre patriarcat et marxisme

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Les analyses sociologiques et historiques de l’exclusion des femmes des professions appliquées au cas de la profession comptable fournissent un bon exemple de la compétition que peuvent se livrer les explications marxistes et patriarcales. L’arrivée des femmes peut constituer une menace pour le statut d’une profession. Soit les hommes luttent pour maintenir leurs privilèges et rejettent l’arrivée des femmes (suprématie de l’explication patriarcale), soit ils acceptent l’entrée des femmes et luttent pour maintenir le statut de tous les professionnels, femmes incluses (suprématie de l’explication marxiste). Pour les patriarcaux, le capitalisme ne permet pas d’expliquer rationnellement l’exclusion des femmes. En effet, les femmes ont acquis des qualifications coûteuses et détiennent donc des ressources intellectuelles de valeur (Crompton, 1987). En revanche, cette exclusion est rationnelle au regard du patriarcat (exclure les femmes des hautes positions professionnelles équivaut à maintenir un statut masculin privilégié). Pour les marxistes, lorsqu’une profession se développe et que le capital exige une main-d’œuvre plus grande, le besoin de main-d’œuvre est « prioritaire » sur les fondements sociaux. Ce besoin permet à des groupes subordonnés (tel celui des femmes) de rejoindre des professions jusqu’alors fermées et de gagner en poids politique et juridique (French et Meredith, 1994).

3.1.3 - Vers une intégration des cadres théoriques ?

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Thane (1992) note une tendance croissante à la sollicitation simultanée des féminismes marxiste et patriarcal et soutient qu’aucune théorie féministe prise individuellement n’est suffisante pour expliquer les changements historiques concernant la place des femmes dans la profession comptable. Ce n’est donc pas à travers une seule théorie mais en combinant les apports de plusieurs que l’on peut mieux comprendre les stratégies d’exclusion conscientes ou implicites à l’encontre des femmes et peut-être, ainsi, stimuler le changement.

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A partir des années 90, les auteurs étudiés adoptent de plus en plus des points de vue théoriques mixtes tels que l’approche « dual segmented » (théorie de la segmentation) selon laquelle marxisme et patriarcat se renforcent l’un l’autre (Kirkham, 1992 ; Roberts et Coutts, 1992 ; Thane, 1992). Roberts et Coutts (1992) rappellent que le capital peut avoir un intérêt à définir certains emplois comme peu qualifiés, soit pour y maintenir des salaires bas, soit pour affaiblir les résistances potentielles en y confinant des groupes marginaux (ex : les femmes). Les intérêts du capital recoupent ceux des hommes qui cherchent à conserver un statut supérieur à celui des femmes. Dans cette optique, le capitalisme et les structures patriarcales se renforcent mutuellement, œuvrant tous deux à la subordination des femmes. Cette approche mixte est parfois critiquée pour son incapacité à distinguer l’intérêt général du capital de l’intérêt de capitalistes particuliers (employeur individuel) (Humphries [21][21] Humphries J. (1983), “The Emancipation of Women in... in Tinker et Neimark, 1987). Cependant elle témoigne d’une tendance croissante à considérer les complémentarités des perspectives théoriques plutôt qu’à les opposer strictement.

3.2 - Débats autour des choix méthodologiques

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Tout travail de recherche repose sur une certaine vision du monde, utilise une méthode, propose des résultats visant à prédire, comprendre, construire ou expliquer (Girod-Séville et Perret, 1999). La question de recherche doit être en cohérence avec le design de la recherche et les techniques de collecte et d’analyse de données doivent être pensées en fonction du positionnement épistémologique choisi. Comme nous l’avons déjà souligné, les articles étudiés témoignent d’un effort substantiel de réflexivité, un certain nombre d’entre eux critiquant les designs de recherche mis au point pour traiter de la question du plafond de verre dans la profession comptable.

3.2.1 - Le rejet des méthodes quantitatives

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Certains chercheurs reprochent le manque de rigueur et de réflexion dans l’élaboration des questionnaires, comme Hooks (1998) vis-à-vis de l’enquête de Bernardi (1998). Selon Hooks (1998), l’enquête de Bernardi (1998) produit des résultats à la hauteur de l’outil utilisé (questionnaire aux critères limités) et de l’échantillon (débutants dans leur profession). Bernardi demande à des personnes débutantes d’estimer leurs choix futurs de vie et carrière. Parmi les résultats obtenus, 40 % des femmes ayant répondu au questionnaire ont l’intention de prendre des congés parentaux de longue durée (7 à 8 ans) à la naissance de leur premier enfant avant de reprendre un travail à temps plein. Or, Hooks mentionne une étude de l’AICPA [22][22] American Institute of Certified Public Accountants... sur plus de 1700 cabinets d’experts-comptables selon laquelle 89 % des femmes ont repris le travail (au moins à mi-temps) après avoir eu un enfant. Pour Hooks, l’observation des actions, plutôt que des perceptions, fournit une base de prédiction plus fiable.

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Il est également reproché aux études d’inspiration libérale d’interpréter de manière erronée les corrélations observées dans les études quantitatives qu’elles mettent en œuvre. Certains considèrent que les cabinets rémunèrent et promeuvent moins les femmes car ils anticipent leur départ (Bernardi, 1998). D’autres voient le niveau de rémunération inférieur comme un motif majeur de départ des femmes (Lehman, 1992 ; Reed, Kratchman et Strawser, 1994).

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D’autres voix s’élèvent purement et simplement contre le recours aux méthodes quantitatives, qui relèveraient d’un positionnement positiviste incompatible avec les questions de genre. Hammond (1997) critique ainsi les faiblesses méthodologiques de l’enquête de Mynatt et al. (1997) qui étudie les liens entre le profil d’un individu (origine ethnique, sexe, personnalité…) et sa satisfaction au travail. Hammond propose d’inverser le point de vue : alors que Mynatt et al. tentent d’expliquer le turnover par l’insatisfaction au travail, elle aurait traité le sujet sous l’angle de l’inadaptation du travail à la vie des femmes. Elle expliquerait leur sous-représentation dans la profession grâce à des entretiens compréhensifs mis en perspective par une approche historique.

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Certains chercheurs reprochent à leurs homologues de taire leur positionnement et de choisir des méthodes supposées objectives afin d’analyser des objets sociaux : Hammond (1997) vis-à-vis de Mynatt et al. (1997) ou Kirkham (1997) vis-à-vis de Nichols et al. (1997). En n’affichant pas les postulats (libéraux) implicites sur lesquels ils s’appuient, ces chercheurs tendent ainsi, par omission, à donner un statut universaliste aux résultats auxquels ils aboutissent.

3.2.2 - Le plaidoyer pour des méthodologies alternatives

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Le souci partagé par les chercheurs sur le genre qui se démarquent d’une approche libérale est de saisir et de révéler des phénomènes de ségrégation qui nécessitent un accès à l’intimité des individus et/ou des sociétés qui ont souvent tendance à les occulter. Ceci explique le recours à des dispositifs et/ou des techniques de collecte et d’analyse des données, comme le récit de vie, permettant l’accès à « ce réel-là ». La position prise est celle de la non-vocation à la généralisation ou à la représentativité des informations. Cependant, la généralisation n’est pas niée, le récit de vie vise en effet à établir des liens entre les théories « micro et macro ». La richesse des données offre une « vue de l’intérieur et non pas l’illusion d’une fresque exhaustive » (Hammond, traduction Pesqueux, 1998). L’analyse de Spruill et Wootton (1995), établie à partir des documents biographiques de Jennie Palen (une des premières femmes expert-comptable aux États-Unis), relève des mêmes ambitions. Hammond et Preston (1992) soulignent dans cette logique l’intérêt de méthodologies assurant l’immersion totale du chercheur. Les différences entre les expériences individuelles révélées par les récits remettent en cause les prétentions des théoriciens du déterminisme général qui considèrent les femmes comme une entité globale. La partialité est ici assumée et reconnue comme inhérente au travail de recherche. Le fait de transcrire des interviews et de les sortir de leur contexte d’origine rend tout effort d’objectivité vain. Par conséquent, un des risques du récit de vie réside dans une analyse biaisée : les chercheurs peuvent mettre l’accent sur les informations qui vont dans le sens de leurs hypothèses.

3.2.3 - Une tendance à la complémentarité des méthodes

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Une analyse des designs de recherche [23][23] Le design de recherche constitue « la trame qui permet... sollicités dans les articles sur le plafond de verre aboutit à une vision manifestement plus nuancée que celle avancée dans ces débats.

 - Figure 3Figure 3

Croisement méthodologies/cadres théoriques dans les articles portant sur le plafond de verre

64

Des designs de recherche types semblent apparaître : les libéraux adoptent des méthodologies plutôt qualifiées de quantitatives en se reposant essentiellement sur des questionnaires et des dispositifs expérimentaux, ce qui corrobore les analyses de Kirkham (1997) et de Hammond (1997). En revanche, les chercheurs aboutissant à la validation d’hypothèses patriarcales semblent utiliser un panel beaucoup plus large de méthodes, sans se limiter à des méthodes dites « qualitatives » de collecte de données.

65

En écho aux débats sur les limites des méthodes quantitatives comparées aux méthodes qualitatives, notre revue de littérature montre que le recours à des méthodes dites quantitatives peut permettre le diagnostic de phénomènes de plafond de verre. Par ailleurs, l’usage de méthodologies quantitatives n’apparaît pas incompatible avec la mobilisation d’hypothèses explicatives du plafond de verre d’ordre organisationnel et social. Toutefois, certains phénomènes patriarcaux semblent difficiles à observer à travers ces méthodes (par exemple, les motifs de choix de vie). Plus que la sollicitation d’une méthode plutôt qu’une autre, c’est l’interprétation que fait le chercheur de ses résultats qui détermine son positionnement politique. Ce champ de recherche oblige donc le chercheur à s’interroger sur son positionnement rendant ainsi nécessaire un effort de réflexivité.

Conclusion

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Cet article propose une mise en perspective des travaux portant sur le plafond de verre dans la profession comptable, sujet inspiré de la tradition anglo-saxonne de recherche quand il s’agit de croiser genre et comptabilité.

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Dans un premier temps, nous avons présenté une synthèse des approches théoriques et des méthodologies développées dans les recherches sur le plafond de verre publiées dans les revues comptables françaises et anglo-saxonnes. Dans un second temps, nous avons étudié le traitement du thème du plafond de verre dans la profession comptable. Si, dans les pays étudiés dans les articles de notre échantillon, la féminisation de la profession est indéniable, les femmes étant aujourd’hui recrutées dans les mêmes proportions que les hommes, il existe un plafond de verre au niveau du passage à l’association. L’analyse de la littérature fait ressortir deux types d’explications de ce plafond (explications d’ordre conjoncturel vs structurel). L’hypothèse conjoncturelle (« retard mécanique » des femmes dû à leur arrivée récente dans la profession) est largement remise en cause par la plupart des chercheurs qui s’orientent plutôt vers une mise en lumière des obstacles organisationnels et sociaux. Outre l’imbrication de plusieurs niveaux d’explication, notre analyse révèle également une variété des méthodologies adoptées et une intégration marquée des perspectives théoriques. Cette diversité apparaît nécessaire afin de saisir la complexité des phénomènes étudiés et témoigne du dynamisme de ce champ de recherche.

68

Notre analyse de la littérature nous a également amenées à mettre en évidence des designs de recherche types qui révèlent l’imbrication entre les choix méthodologiques et théoriques du chercheur. Les travaux d’inspiration libérale ont fréquemment recours à des enquêtes par questionnaires. Ces enquêtes aboutissent à des résultats qui soulignent les différences de promotion et de rémunération entre hommes et femmes sans forcément les remettre en cause. A l’opposé, les recherches patriarcales mobilisent des outils méthodologiques variés, y compris des questionnaires, qui visent à identifier et à dénoncer les mécanismes subtils qui freinent la carrière des femmes au sein de la profession.

69

Pour conclure, nous souhaitons mettre l’accent sur le caractère politique du thème du plafond de verre à l’encontre des femmes dans la profession comptable. Il conduit la majorité des auteurs étudiés dans notre revue à s’interroger sur le rôle du chercheur. A un extrême, le chercheur estime devoir contribuer à une plus grande efficacité de l’entreprise. Indirectement, il est alors susceptible de conforter la place de la femme dans la profession comptable, notamment quand son objectif est de fournir aux dirigeants les informations qui optimiseront leurs prises de décisions (voir les résultats de Bernardi, 1998 ; Pillsbury et al., 1989 ; ou encore Hunton et Wier, 1996). A l’autre extrême, le chercheur estime que ses priorités sont de défendre les intérêts des minorités (Hammond, 1997) et dénoncer les discriminations à l’encontre des femmes (Burrell, 1987 ; Roberts et Coutts, 1992). Pour les féministes postmodernes, un travail de recherche sur les femmes et la comptabilité est d’abord un instrument au service d’un combat. A l’opposé, certaines recherches libérales, se dissimulant derrière une pseudo-neutralité (i.e gender neutral), participent activement à la diffusion et au renforcement des stéréotypes. Dans un débat politique ou scientifique, le silence vaut positionnement. Cette revue de littérature éclaire la nécessité pour le chercheur de se montrer à la fois conscient et responsable des interprétations et usages qui peuvent être faits de ses résultats de recherche.

70

Remerciements

Nous adressons nos sincères remerciements aux réviseurs anonymes pour leurs remarques particulièrement constructives, au réseau CRIM, ainsi qu’au discutant et aux participants du 27e congrès de l’AFC qui nous ont permis d’améliorer cet article. Nous exprimons notre gratitude à M. Bernard Colasse, Professeur à l’Université Paris Dauphine, qui nous a donné l’envie d’investir ce champ de recherche.


Annexe

Synthèse des articles traitant du plafond de verre dans les revues comptables


Bibliographie

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Notes

[1]

Créé en 1995, le groupement de recherche Mage (Marché du travail et genre) est le premier GDR centré sur la question du genre. En 2003, il devient GDR européen, sous la direction de Margaret Maruani.

[2]

Dans les articles étudiés, le croisement genre et comptabilité est envisagé selon d’autres thèmes qui pourraient à eux seuls faire l’objet d’autres revues de littérature. Un de ces thèmes est celui des outils de la comptabilité comme moyen de perpétuer les inégalités de genre (Tinker et Neimark, 1987 ; Adams et Harte, 1998 ; Benshop et Meihuizen, 2002). Un autre thème, abordé aux États-Unis en particulier, est celui des minorités ethniques au sein de la comptabilité. La question du sexisme est alors insérée dans une problématique plus générale qui a trait aux cultures et aux minorités. Les travaux s’inscrivant dans cette perspective ont des approches théoriques parfois diamétralement opposées : libérales comme celles de Mynatt et al. (1997) ou dénonçant des ségrégations structurelles (Hammond, 1997 ; Hammond et (Traduction) Pesqueux, 1998 ; Kim, 2004 ; McNicholas, Humphries et Gallhofer, 2004 ; Fearfull et Kamenou, à paraître).

[3]

Il y a ségrégation horizontale lorsque l’on interdit l’accès à une profession sur des critères sexuels. Cela aboutit à la création de professions dites masculines (pilote de chasse, expert-comptable) ou féminines (sage-femme, assistante de direction). On trouvera, pour certaines professions dites « féminines », le terme de « semi-professions », dotées d’un statut inférieur aux professions « complètes ». Les semi-professions requièrent moins de formation et offrent moins d’autonomie (Crompton, 1987).

[4]

La ségrégation verticale correspond à l’occupation par les femmes de postes à responsabilité inférieure. Cette constatation amène Crompton (1987) à penser que le statut professionnel est systématiquement compromis par des caractéristiques individuelles (sexe ou ethnie), ce qui remet en question l’importance réelle de la connaissance et des savoir-faire. La limite entre la ségrégation horizontale et la ségrégation verticale est ténue parce que l’une comme l’autre reposent sur une division sexuée du travail. Tinker et Neimark (1987) présentent ainsi la division du travail entre les sexes comme une division entre les emplois bien rémunérés, sûrs et à durée indéterminée (dans des entreprises oligopolistiques), occupés par les hommes, et les emplois peu rémunérés, à durée déterminée et à fort turnover (généralement dans les secteurs très concurrentiels) et occupés par les femmes.

[5]

Lors d’un débat organisé par l’Ordre des Experts-Comptables à l’occasion de la Journée de la Femme en mars 2006, Jean-Pierre Alix, Président du Conseil Supérieur de l’OEC depuis mars 2005, a déclaré que « l’accès des femmes aux postes de responsabilité s’impose à la fois comme un impératif économique et une exigence sociale. Ce double constat doit mobiliser l’ensemble des acteurs économiques et sociaux de notre pays ». Si cette déclaration n’implique pas nécessairement une politique résolument volontariste en la matière, le sujet est au moins soulevé.

[6]

Au Royaume-Uni, c’est en 1919 que le Sex Disqualification (Removal) Act a marqué l’ouverture de la profession aux femmes, auparavant bannies. Cette ouverture de la profession correspond à un mouvement plus large de reconnaissance des droits de la femme en tant que citoyenne à part entière (obtention du droit de vote), en réponse à l’implication des femmes dans l’effort de guerre.

[7]

www.actiondefemmes.fr. On notera que la présidente et fondatrice de l’association « Action de femmes » ayant réalisé cette analyse, est également expert-comptable et commissaire aux comptes et l’une des rares femmes à diriger un cabinet d’audit.

[8]

A titre d’exemple, Jacobs (2003) analyse des dossiers de candidature et identifie des processus de discrimination à l’entrée des Big 5. Elle les rattache à une problématique de classe plutôt qu’à une problématique de genre.

[9]

A titre d’exemple, l’article de Fleischman et Tyson (2004) montre que les pratiques comptables (classification, évaluation, quantification) ont servi les propriétaires d’esclaves et renforcé les institutions esclavagistes aux États-Unis.

[10]

On trouvera en annexe une synthèse de ces 28 articles.

[11]

Pour compléter les analyses proposées dans les articles francophones et anglo-saxons, nous avons fait référence à un mémoire d’expertise comptable sur les femmes dans la profession d’expert-comptable (Chambre, 2004) et sollicité quelques sources francophones sur le plafond de verre, hors du champ strictement comptable, mais relevant toutefois de la gestion (dossier spécial de la Revue Française de Gestion « Femmes et Carrières, la question du plafond de verre », n°151, Juillet-août 2004, ouvrage collectif Le Travail du Genre de Laufer et al. (2003), article d’Audusseau-Besson intitulé « Femmes et comptabilité » publié dans l’Encyclopédie de la Comptabilité, du Contrôle de Gestion et de l’Audit en 2000).

[12]

Ce courant s’apparente à ce qu’Audusseau-Besson (2000) appelle l’approche différentialiste ou identitaire.

[13]

Lerner G. (1986), The Creation of Patriarchy, NY., Oxford University Press.

[14]

Le courant patriarcal dans son acception la plus modérée peut être associé à l’approche égalitaire décrite par Audusseau-Besson (2000).

[15]

Certains articles, comme Pillsbury et al. (1989), Kirkham (1992), Davidson et Dalby (1993) ou Anderson-Gough et al. (2005), parce qu’ils adoptent plusieurs positionnements successifs au fur et à mesure de leur argumentaire, n’ont pas été classés.

[16]

www.travail.gouv.fr. La catégorie de l’INSEE libellée « L1-Comptables » recense 80 % de femmes en 2002.

[17]

Daniel S. (1996), « Les représentations que les femmes experts-comptables ont des carrières féminines dans la profession », mémoire de DEA, université Paris IX Dauphine, in Audusseau-Besson (2000).

[18]

La formulation n’est pas neutre, sans doute provocatrice, mais souhaite laisser ouvertes toutes les possibilités d’analyse.

[19]

Ils soulignent à ce titre le rôle joué par deux textes de l’AICPA publiés en 1997 (« Survey on Women’s Status and Work/family Issues in Public Accounting » et « Flexible Work Arrangements in CPA Firms »). En présentant les aménagements du temps de travail de manière non neutre en termes de genre, ces textes ont contribué à persuader les comptables que ces aménagements sont réservés aux femmes.

[20]

Le client apparaît tour à tour comme un obstacle organisationnel réel (ses exigences en termes de disponibilité et de mobilité sont prioritaires aux souhaits de vie des experts-comptables, hommes ou femmes [Hooks, 1998]) ou comme un moyen discursif de légitimer les discriminations à l’encontre des femmes dans les cabinets (les membres du cabinet invoquent les attentes du client, présupposées favorables aux hommes [Loft, 1992 ; Grey, 1998 ; Anderson-Gough, Grey et Robson, 2005]).

[21]

Humphries J. (1983), “The Emancipation of Women in the 1970s and 1980s : From the Latent to the Floating”, Capital and Class, pp.6-28.

[22]

American Institute of Certified Public Accountants (1995), Experiences and Views of CPA’s in Industry : Career and Life Balance Issues Report, Women and Family Issues Executive Committee, in Hooks (1998).

[23]

Le design de recherche constitue « la trame qui permet d’articuler les différents éléments d’une recherche : problématique, littérature, données, analyse et résultat » (Royer et Zarlowski, 1999).

Résumé

Français

Cet article propose une réflexion théorique et méthodologique à partir de l’étude des recherches sur le genre dans les revues comptables françaises et anglo-saxonnes. L’analyse de 17 revues académiques comptables conduit à identifier 91 articles croisant les questions de genre et diverses problématiques de recherche en comptabilité. Après avoir présenté les choix théoriques et méthodologiques effectués par les chercheurs dans ce champ, une analyse de la littérature portant plus spécifiquement sur le plafond de verre dans la profession comptable a été réalisée. Celle-ci souligne la triple nature des obstacles (individuels, organisationnels et sociaux) à la progression hiérarchique des femmes dans la profession comptable et vient confirmer l’imbrication des choix méthodologiques, théoriques et politiques du chercheur.

Mots-clés

  • genre
  • plafond de verre
  • profession comptable
  • féminisme
  • méthodologie

English

The second sex in the accounting professionTheoretical and methodological reflexionsGender issues are examined in the French and the Anglo-Saxon accounting literatures. 91 articles about gender and accounting issues were identified in the 17 reviews. We propose an overview of the theoretical frameworks and the methodologies used in the selected articles. An analysis of the glass ceiling in the accounting profession is provided. This article highlights the triple nature (individual, organisational and social) of obstacles that hinder the career path of women in the accounting profession. The detailed analysis of this specific theme confirms that methodological, theoretical and political questions are deeply embedded.

Keywords

  • gender
  • glass ceiling
  • accounting profession
  • feminism
  • methodology

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. 1 - Méthodologie et échantillon
    1. 1.1 - Les revues de littérature : identification de cinq projets
    2. 1.2 - Analyse thématique des recherches sur le genre dans les revues comptables
  3. 2 - L’analyse des recherches sur le plafond de verre dans la profession comptable
    1. 2.1 - Présentation des choix théoriques et méthodologiques
      1. 2.1.1 - Typologie des cadres théoriques : les féminismes libéral, marxiste et patriarcal
      2. 2.1.2 - Panorama des méthodologies de recherche
    2. 2.2 - Le plafond de verre : données et constats
    3. 2.3 - Les hypothèses explicatives du plafond de verre
      1. 2.3.1 - L’hypothèse conjoncturelle
      2. 2.3.2 - Les hypothèses structurelles
        1. Obstacles individuels
        2. Obstacles organisationnels
        3. Obstacles sociaux
        4. L’entretien des obstacles
  4. 3 - Vers une complémentarité des théories et des méthodes
    1. 3.1 - Dialectique ou complémentarité des cadres théoriques ?
      1. 3.1.1 - Rejet du féminisme libéral
      2. 3.1.2 - Dialectique entre patriarcat et marxisme
      3. 3.1.3 - Vers une intégration des cadres théoriques ?
    2. 3.2 - Débats autour des choix méthodologiques
      1. 3.2.1 - Le rejet des méthodes quantitatives
      2. 3.2.2 - Le plaidoyer pour des méthodologies alternatives
      3. 3.2.3 - Une tendance à la complémentarité des méthodes
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Dambrin Claire, Lambert Caroline, « Le deuxième sexe dans la profession comptable. Réflexions théoriques et méthodologiques », Comptabilité - Contrôle - Audit, 3/2006 (Tome 12), p. 101-138.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2006-3-page-101.htm
DOI : 10.3917/cca.123.0101


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