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Comptabilité - Contrôle - Audit

2010/2 (Tome 16)


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Signalons tout d’abord la parution de deux ouvrages tirés de deux thèses récentes :

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Didier Bensadon, Les comptes de groupe en France (1929-1985) : origines, enjeux et pratiques de la consolidation des comptes, Presses Universitaires de Rennes, 2009, Préface Yannick Lemarchand, Postface Robert Mazars, 384 pages, 2010, ISBN : 978-2-7535-0895-8

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Une recension paraîtra prochainement dans CCA.

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Pierre Labardin, L’émergence de la fonction comptable, Presses Universitaires de Rennes, 2010, Préface Marc Nikitin, 347 pages, 2010, ISBN : 978-2-7535-1079-1.

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Une recension de la thèse est déjà parue dans le n° 2009-2, p. 202.

De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Luc Boltanski, Gallimard, 2009, 294 pages

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De la Critique présente les réflexions menées par le sociologue Luc Boltanski ces trois dernières années pour tenter de réconcilier, en les dépassant, les deux cadres théoriques dans lesquels il s’est successivement inscrit : la sociologie critique, sous la coupole de Pierre Bourdieu, et la sociologie pragmatique de la critique, courant qu’il a cofondé avec Laurent Thévenot et qu’il a depuis développé au sein du Groupe de Sociologie Pragmatique et Morale à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.

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Dans un premier temps, Luc Boltanski revient sur la relation entre sociologie et critique sociale, il pose ensuite les bases d’un nouveau cadre théorique centré autour de la question des institutions et de leur lien fondamental avec la critique et tente enfin d’analyser, à partir du cadre esquissé, les formes contemporaines de domination pour appeler, dans une courte conclusion, à s’en émanciper.

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L’ouvrage débute ainsi sur l’exposé des exigences contradictoires qui contraignent les théories critiques. L’auteur distingue les théories critiques, qui visent à dénoncer les dominations à l’œuvre dans la société et la sociologie traditionnelle, qui se veut descriptive et neutre.

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Les théories critiques doivent s’appuyer sur la description sociologique pour se donner une valeur scientifique (c’est « l’extériorité simple ») mais elles doivent aller au-delà car leur objet, la domination, n’est pas directement observable, il repose sur une mise en cohérence du monde par l’identification d’ordres sociaux. Une deuxième exigence se pose alors : justifier d’une position métacritique, par rapport à la critique ordinaire exprimée par les acteurs au quotidien, qui donne le droit à porter un jugement sur les valeurs et non plus seulement sur les faits (c’est « l’extériorité complexe »). Cette distinction entre théorie critique et sociologie n’a cependant qu’une valeur analytique. La sociologie est par nature potentiellement critique, dans la mesure où elle se saisit de phénomènes non observables ou non observés pour les décrire. Toutes les traditions sociologiques sont ainsi plus ou moins traversées par cette tension entre exigence de scientificité et aspiration critique.

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Les deux courants dans lesquels l’auteur s’est successivement inscrit n’échappent pas à la règle et semblent avoir échoué l’un et l’autre à dépasser cette tension.

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La sociologie critique, par son positionnement surplombant et surdéterminant supposant les agents maintenus dans l’illusion de leur propre domination, peine à s’articuler avec la preuve empirique et nie les limites mêmes du sociologue situé ; elle fait ainsi l’objet d’un doute quant à la validité et la fiabilité de la vérité qu’elle énonce.

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C’est en réaction à ces limites qu’a été formulé, à partir des années 1980, le projet de sociologie pragmatique de la critique. Il envisage non plus de dévoiler les logiques de domination à l’œuvre dans la société mais d’analyser les ressorts de la critique exprimée par ses membres, considérant que les acteurs de la société sont eux aussi en mesure de se saisir de problèmes de justice. Si ce courant partage la visée émancipatrice de la sociologie critique, les moyens pour y parvenir diffèrent. Il s’agit ici de renforcer la critique sociale de la domination en fournissant aux acteurs, par son analyse, les outils lui permettant de mieux se construire. Cependant, en restant focalisé au niveau des individus, le courant échoue à jouer un rôle véritablement critique. En effet, il n’observe que des relations de pouvoir, sans possibilité de faire le lien avec des logiques de domination, qui supposent des collectifs.

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C’est cette aporie que propose de dépasser Boltanski dans la deuxième partie de son ouvrage. Il y esquisse un cadre théorique pour une « sociologie des institutions » où il présente le concept d’institution comme la clé qui permet d’articuler le niveau micro (de la critique quotidienne) et le niveau macro (où se jouent les dominations).

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Le point de départ est l’inquiétude et l’incertitude radicale que ressentent les hommes face au monde qui se modifie en permanence. Ce sentiment est causé par le fait que les hommes ont un corps situé dans l’espace et dans le temps, ils ne peuvent donc avoir qu’une vision limitée, un point de vue sur le monde.

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Boltanski distingue alors deux registres d’action qui permettent aux individus de supporter cette situation d’incertitude : le registre pratique et le registre métapragmatique.

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Le registre pratique est le registre du quotidien, caractérisé par un faible niveau de réflexivité, où l’on agit dans un cadre considéré comme allant de soi et dont on suppose tacitement qu’il en est de même pour les autres acteurs avec lesquels on a à se coordonner. On y tolère certaines contradictions sans les questionner, jusqu’au moment où la dispute éclate (cf. Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la Justification).

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Le registre métapragmatique à l’inverse est marqué par un fort niveau de réflexivité. Dans ces moments, le cadre dans lequel on évolue n’apparaît plus comme allant de soi. On s’interroge notamment sur les règles qui le fondent. Ce registre se décline en deux modalités qui s’articulent l’une l’autre : la confirmation et la critique.

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La confirmation représente l’ensemble « des formes permettant d’établir, en opérant une sélection dans le flux continu de ce qui arrive, ce qui est, et de le maintenir comme étant malgré le passage du temps » (p. 99) ; ce sont les institutions qui sont dévolues à ce rôle de confirmation, de par la position surplombante, désincarnée qu’elles occupent. Elles jouent donc un rôle central dans la vie sociale, de construction et de maintenance de la réalité.

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Il est important ici de s’arrêter sur la distinction que fait Boltanski entre réalité et monde car elle constitue l’armature conceptuelle de son analyse. Le monde est « tout ce qui arrive » (p. 93) alors que la réalité est seulement ce qui s’en détache et parvient aux individus. Contrairement au monde, la réalité paraît « se tenir » selon un ordre donné ce qui permet de réduire l’inquiétude et l’incertitude des acteurs.

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À l’opposé de la confirmation, la critique est ce qui met en cause « la réalité de ce qui se donne pour étant » (p. 99) en prenant appui sur le changement continu du monde. Elle s’attaque notamment aux dispositifs qui soutiennent cette réalité, à savoir les institutions. Ces dernières doivent donc lutter en permanence pour maintenir la réalité et pour se maintenir elles-mêmes, ce qui force leur conservatisme.

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La critique est, estime l’auteur, tout autant nécessaire que les institutions car elle est la seule limite à la domination qu’elles sont susceptibles d’exercer. En effet, les institutions, par construction, tendent à exercer une domination sur le monde social. La tentation absolutiste apparaît inhérente à la position de surplomb qu’elles revendiquent, qui nie la possibilité d’une coexistence ou d’une équivalence entre des interprétations multiples d’un même état des choses.

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L’auteur légitime ainsi la critique en montrant qu’elle naît des institutions mêmes, rendue possible par les contradictions sur lesquelles celles-ci reposent. Il distingue deux grandes contradictions qui rendent critique et institutions indissociables. Ces deux contradictions sont par la suite regroupées au sein de ce que Boltanski nomme la contradiction herméneutique. Tout d’abord, sans les institutions qui disent « ce qu’il en est de ce qui est » (p. 133) (c’est-à-dire à la fois une tâche de description et de qualification de ce qui importe, ce qui a de la valeur, etc.), la critique n’aurait pas de point d’appui. Cependant, les institutions ne sont que des fictions. En effet, si elles peuvent prétendre à une position surplombante de par leur statut « d’être sans corps » (p. 131), elles ne s’expriment que par l’intermédiaire de porte-parole qui eux, ont un corps et sont situés. Un doute permanent existe donc quant à la capacité de ces porte-parole à s’exprimer au nom de l’institution qu’ils représentent, et ce doute laisse prise à la critique.

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Deuxièmement, pour que l’inquiétude née de cette contradiction puisse être surmontée, il faudrait que le discours des institutions soit en mesure d’intégrer à l’ensemble cohérent et ordonné qui fait la réalité qu’elle montre aux acteurs toutes les situations concrètes qui se présentent. Or ces situations sont par nature diverses et liées au contexte, toujours changeant, dans lequel elles adviennent. La mission des institutions est donc par essence impossible à accomplir.

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Dans la troisième partie de son ouvrage, Boltanski tente de replacer dans le contexte contemporain la relation qu’il décrit de façon générique en deuxième partie, entre institution et critique.

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Cette relation, au sein de la contradiction herméneutique, s’articule pratiquement à des régimes politiques et des modes de gouvernement spécifiques. Il s’agit pour ces régimes d’empêcher, par l’exercice de la domination, le dévoilement de la contradiction herméneutique sur laquelle reposent les institutions. La domination sera ainsi d’autant plus forte que l’on parvient à restreindre la critique ou à lui ôter toute prise.

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L’auteur distingue trois dimensions pour structurer l’analyse des différents régimes politiques en fonction de la façon dont ils gèrent la contradiction herméneutique : la nature des institutions ; la forme des dispositifs de dissimulation de la contradiction herméneutique ; et enfin l’articulation entre pouvoir institutionnel et critique. Ces trois dimensions s’articulent à la question du changement : pour les institutions, il s’agit de savoir comment l’intégrer à la réalité tandis que pour la critique il s’agit de savoir comment s’appuyer dessus pour dénoncer le pouvoir laissé aux institutions.

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À partir de ce cadre, Boltanski esquisse deux grands idéaux types de la domination : dans la première, la domination simple, l’effort des institutions consiste, comme on l’a décrit plus haut, à nier ou tout au moins à contenir le changement pour maintenir la réalité ; les institutions sont ici de nature politique, c’est-à-dire qu’elles s’expriment au nom de l’intérêt général, et à travers des dispositifs reliés au registre symbolique de la confirmation ; enfin, la critique y est combattue.

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Le second mode de domination, à l’inverse, reconnaît le changement permanent du monde et, en imitant le registre de la critique, s’y appuie pour modifier continûment les contours de la réalité et les épreuves auxquelles elle soumet le monde social. C’est le mode de domination complexe, ou gestionnaire (cf. Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du Capitalisme) propre aux sociétés capitalistes modernes. La rhétorique employée est la suivante : le changement est inévitable donc il est nécessaire de le vouloir et de l’anticiper pour ne pas le subir (p. 194). Le changement n’est donc pas tant actuel qu’annoncé, ce qui justifie une modification de la nature des institutions. Les institutions politiques sont ainsi progressivement remplacées par des institutions scientifiques, dont l’autorité émane d’un statut expert, ce qui limite la possibilité de la critique. Par ailleurs, ces dispositifs sont rendus quasiment invisibles du fait qu’ils agissent sur le quotidien même, dans un contexte de réflexivité limitée des acteurs. À cela s’ajoute que leur intentionnalité est généralement niée (p. 191). L’identification des dominants est donc rendue difficile, ce qui ôte prise à la critique. Enfin, la critique n’y est plus combattue, elle est prise au sérieux, intégrée [1][1] Il s’agit de réseaux de solidarité entre intérêts ..., et ainsi rendue vaine.

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En conclusion, la conscience des individus de n’avoir pas de prise sur la réalité décourage la critique. On retourne en quelque sorte à cet « état de nature » pré-institutionnel où dominent l’inquiétude et l’incertitude des individus face au monde, à la différence qu’il existe des institutions et des régimes d’action politique, qui se prétendent légitimes, conçoivent épreuves et édictent règles et normes. Et, bien qu’on ne puisse aisément les désigner, certains semblent tirer parti de cette situation, aux dépens des autres.

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Le projet d’émancipation que propose Boltanski n’est pas novateur sur la forme : la révolte. Il l’est cependant sur le fond. Plutôt que de prôner la dissolution des institutions – dont l’auteur a démontré la nécessité – il s’agit plutôt de reconnaître, et faire reconnaître, la contradiction herméneutique sur laquelle elles reposent et le lien fondamental qui les attache à la critique. Selon l’auteur, dévoiler cette contradiction pourrait contribuer, paradoxalement, à les renforcer dans un rôle légitime en les vidant « des différentes formes de surdétermination dont elles se réclament pour justifier leur existence » (p. 223). Il appelle ainsi à repenser la vie collective sur les bases d’une relation éclairée avec les institutions.

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Commentaire :

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Dans la description des dispositifs complexes de la domination gestionnaire, qui n’est pas sans faire référence au concept foucaldien de dispositif, Boltanski interroge directement le rôle du chercheur en sciences sociales, comme celui du gestionnaire, et invite à une prise de recul. Est-il encore possible de prétendre à la neutralité axiologique lorsque l’on participe à forger les normes et les représentations qui modifieront, chacune à la marge certes, mais sûrement et durablement, notre monde social ? Peut-on encore évoquer l’absence d’intentionnalité ou encore la seule nécessité du changement pour justifier son action ?

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Les sciences de gestion restent globalement dominées par la normativité. Si l’observation des pratiques, en particulier dans le champ de la comptabilité, commence à largement se répandre, la prise en compte de la réflexivité des acteurs dans la définition de l’objet de recherche reste rare. Le cadre posé, pourrait aider à cette prise en compte qui nous apparaît porteuse.

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Pour finir, ce travail (si l’on consent les quelques efforts d’appropriation que la rigueur du style et la précision du vocabulaire exigent), nous apparaît précieux dans la définition qu’il donne des institutions, concept également central en sciences de gestion où les théories néo-institutionnalistes ont un large écho, mais souvent pris dans des acceptions très vagues, qui portent atteinte à la pertinence du propos.

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Nathalie Stempak, Doctorante HEC

L’épreuve des différences. L’expérience d’une entreprise mondiale, Philippe d’Iribarne, Éditions du Seuil, Collection « la couleur des idées », Paris, 2009, 167 p.

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Comment voyage un code de valeurs défini dans son pays d’origine par une grande entreprise multinationale implantée dans une multitude de nations ? C’est à cette vaste question que s’attaque Philippe d’Iribarne dans son dernier ouvrage. Partant de l’expérience du groupe Lafarge en France, aux États-Unis et plus récemment en Chine et en Jordanie, l’auteur cherche à comprendre les possibilités et les freins de l’implantation à l’étranger de valeurs supposées « universelles » et portées par l’Occident. Ainsi, en s’implantant dans de nouveaux marchés du Sud, les entreprises des pays du Nord se retrouvent de fait investis du rôle de héraults de la démocratie, des droits de l’homme mais aussi de porteurs de modes de management supposés respecter la personne, promouvoir la liberté de point de vue ou de pensée, le débat et l’échange entre niveaux hiérarchiques ou entre collègues. Autant d’éléments présentés comme des moyens de résoudre les problèmes de la vie quotidienne des entreprises. Derrière la question de la traduction – entre langues mais aussi entre cultures – se dessinent des confrontations entre différentes conceptions de l’autorité, de la coopération, de la gestion des conflits, des devoirs professionnels. Bref inscrits dans les mots, ces valeurs et ces modes formels de management définissent aussi des formes de prescriptions et de rapports collectifs et professionnels qui doivent se coltiner la diversité et la variété des modes d’organisations politiques, économiques, sociaux et religieux d’autres pays. On retrouve dans ce livre à la fois le problème de la coordination du Global avec le local – ou les locaux – et celui des relations toujours complexes entre les pays du Nord et du Sud. Concernant ces dernières, les soupçons d’impérialisme et de domination ne sont jamais très éloignés du débat. Enfin, se profile une réflexion sur les rapports toujours délicats entre une maison mère et ses filiales, la première devant assurer une cohérence stratégique et organisationnelle pour le groupe lorsque les secondes sont amenées à évoluer dans des contextes culturels techniques et économiques très variés. Ceci les contraint régulièrement à jouer, voire à s’affranchir, des règles trop rigides imposées par le centre. De ce point de vue, le livre de P. d’Iribarne s’apparente à un brillant essai reposant sur un ensemble de conjectures intéressantes.

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Dans ce cadre, le développement de P. d’Iribarne est construit en plusieurs étapes. Dans un premier temps, il présente à une étude empirique qui lui permet de construire une première analyse linguistique du code des valeurs appelé « principes d’action » chez Lafarge. À cela s’ajoutent deux cas reposant sur une série d’entretiens menés en Chine et en Jordanie. Ceux-ci font apparaître les prémices d’un ensemble de régularités dans les représentations d’un petit groupe de salariés des unités étudiées. Menés avec des traducteurs, des différences émergent entre les mots exprimant des valeurs en français ou en anglais et leur traduction en chinois ou en arabe. À l’évidence, il existe des difficultés pour transférer certaines idées ou certains concepts entre les cultures. Cette constatation, somme tout assez classique, permet à P. d’Iribarne d’aller plus loin. Il dresse un lien direct entre les valeurs, les mots qui les expriment et les fondements des cultures. Il décrit – plus qu’il ne démontre parfois – une causalité entre quelques ressorts essentiels de la dynamique culturelle et les mots : Guanxi [2][2] Comment pensent les institutions, Paris, La découverte/Mauss,... ou bureaucratie céleste pour l’ancien – nouvel ? – Empire chinois ; logique tribale et religion musulmane en Jordanie. Sont mobilisés pour les besoins de l’explication des philosophes (Montesquieu, Ibn Khaldûn), des textes religieux (le Coran) ou quelques sources issues de travaux de linguistes ou des travaux du management interculturel anglo-saxons. Dans la seconde partie de l’ouvrage, le texte s’appuie sur une enquête lancée par la direction du personnel du groupe Lafarge auprès de nombreux salariés et qui a fourni plusieurs centaines de milliers de données. Il s’agissait pour la direction générale d’évaluer l’accueil réservé à la démarche de mise en place et de traduction des principes d’action. L’objectif était aussi de faciliter leur diffusion auprès du personnel et son adhésion. L’auteur a choisi de croiser les résultats des entretiens avec les données quantitatives de cette étude et d’élargir la démarche comparative à la Malaisie. On apprend ainsi que les « Français se singularisent par leur scepticisme ». Il faut donc que les responsables des groupes « accordent nettement plus d’attention à la mise en œuvre de programmes de ce type qu’ils ne tendraient spontanément à la faire » (p. 107). Les Chinois sont satisfaits mais n’adhèrent pas alors que les Jordaniens adhèrent mais ne sont pas satisfaits. P. d’Iribarne constate que les taux de réponses positives sont très variés : faible en France (16 %) contre 76 % (Malaisie) et 71 % (Chine), entre les deux on trouve les États-Unis (30 %) et la Jordanie (49 %). Ceci tient pour les pays asiatiques « à des difficultés liés à la subordination en tant que telle, indépendamment du comportement des supérieurs » (p. 129). Sont en jeu les possibilités de développement personnel, les questions de leadership, le sentiment d’appartenance selon les pays. Il faut, souligne l’auteur, se méfier des études, inspirées par G. Hofstede, qui réduisent la culture à quelques chiffres et qui dominent les recherches académiques.

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En guise de conclusion, P. d’Iribarne explique qu’il existe des valeurs universelles présentes dans toutes les cultures. Celles si s’échelonnent sur un continuum allant de l’individualisme à la promotion de solidarités communautaires. Dans toute culture il existerait des recherches d’intérêt individuel « comme dans les sociétés occidentales » ou, à l’opposé, une figure d’un « pouvoir bienveillant et juste » (p. 145). En creux, on voit qu’il existe des possibilités de transferts des « principes ou des valeurs » portés par un code d’entreprise mais en même temps, la diversité des cultures et des contextes en limite la traduction à l’identique. Un processus de traduction et d’adaptation est par conséquent nécessaire. P. d’Iribarne souligne, et c’est tout à son honneur, que bien des dirigeants de groupes multinationaux oublient ce qu’on pourrait appeler la viscosité du culturel. Bref cet ouvrage devrait contribuer un peu plus à faire prendre conscience que les valeurs – nous ajouterions les pratiques, les procédures et les outils – sont inscrites dans la culture qui les a engendrés. Ainsi, Lafarge aurait comme projet au sein de sa culture d’une vision qui serait potentiellement universelle dès lors qu’elle se bornerait à promouvoir « l’égalité devant la loi », l’écoute du peuple par les dirigeants ou « un usage raisonnable du pouvoir conforme au bien public » (p. 164). Mais dès lors que les grands groupes occidentaux prétendent aller plus loin en proposant une « vision radicale de la démocratie, centrée sur les droits des individus, la liberté de pensée et la place donnée au débat critique », les blocages culturels à venir – on pourrait dire les risques pour le business – seraient très importants (p. 165).

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Parvenu au terme de son ouvrage, le lecteur reste un peu dubitatif pour plusieurs raisons de fond et de forme.

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Sur le fond, la démonstration n’est pas toujours convaincante. D’une part, elle réduit la culture à un ensemble de valeurs ou de sens pour ne pas dire de représentations, elles-mêmes réduites à leurs expressions orales. Or, comme l’ont montré depuis longtemps les anthropologues ou les sociologues, les valeurs ne sont pas homogènes ou réduites à leur expression formelle. Elles sont contradictoires et comportent des éléments explicites mais essentiellement implicites. Elles constituent des éléments d’intégration et d’exclusion qui participent aux jeux sociaux et à la délimitation des frontières de différentes communautés. Dans ces conditions, les valeurs occidentales sont aussi des éléments locaux, qui s’inscrivent dans des institutions, des pratiques et des comportements. De cela rien n’est dit. Par ailleurs, en Chine comme en Jordanie, les politiques colonialistes ont longtemps permis l’implantation de culture et de valeurs occidentales notamment en Jordanie. Bref, les valeurs ne se promènent pas dans la rue mais sont incarnées collectivement par des acteurs, des pratiques ou des institutions comme l’a brillamment montrée Mary Douglas [3][3] L. Roulleau-Berger, G. Yuhua, L. Peilin, L. Shiding... en son temps. Ceci aurait dû amener l’auteur à s’interroger sur les valeurs qui sont inscrites dans le Code de Lafarge et notamment à constater qu’il s’agit à l’évidence d’une vision des valeurs, issues de logiques managériales assez banales, d’effets de mode, de représentations des dirigeants du groupe sur ce que Claude Riveline appelle leur « vision du beau et du bien ». Cette expression est destinée à eux-mêmes, aux actionnaires ou à des communautés internes et externes en contact avec l’entreprise. De ce point de vue, ces valeurs sont aussi des mythes. Il est impossible dans ce type de document d’écrire certaines choses qui pourtant au jour le jour sont considérées comme étant au cœur des principes d’efficacité de certaines opérations de production et de vente. De même il est postulé que ces valeurs sont homogènes et partagées par une communauté – ici réduite à une communauté nationale. Bref, tous les Français auraient la même vision de la démocratie ou du leadership. Cette hypothèse présente deux problèmes. D’une part, elle postule que c’est la nation – autrement dit un découpage politique de l’espace géographique – qui explique voire détermine les valeurs et les comportements culturels. Or, la culture ne s’arrête pas aux frontières. D’autre part, au sein d’une même communauté culturelle, les valeurs sont contradictoires et multiples souvent portées par des sous-groupes de la communauté (femmes, immigrés, dirigeants, etc..). Par ailleurs, elles sont le produit de débats, conflits, consensus constitués pas à pas au cours de l’histoire. De ce point de vue, plus que la question de la traduction des valeurs au sein d’un code de valeurs ou d’éthique, c’est bien la démarche souvent imposée par les dirigeants occidentaux et dans une forme « top-down » qui pose problème. Dans ce cadre, les complexités et particularités des cultures locales étant souvent pour les managers occidentaux, au mieux observées, au pire ignorées voire combattues comme autant de facteurs de résistance au progrès et à la modernisation portés par l’entreprise occidentale. Bref, l’analyse présentée ici manque de dimensions historiques, sociologiques ou anthropologiques des phénomènes culturels qu’ils soient internes aux entreprises ou externes. La culture des pays d’accueil continue ici d’être présentée comme un décor. Ceci amène à une seconde série de remarques sur la forme et en particulier sur la méthodologie utilisée pour les études empiriques. On ne peut que s’étonner de voir que quelques dizaines d’entretiens permettent à l’auteur de conclure sur les traits génériques de populations de plusieurs dizaines voire centaines de millions d’individus. On est proches ici des démarches par les courants essentialistes nord-américains, par ailleurs critiqués à juste tire par P. d’Iribarne. Ceci est d’autant plus frappant que les dimensions pratiques ou comportementales des cultures étudiées sont absentes de l’étude. On aurait aimé connaître les technologies, les produits, les profils des dirigeants et des salariés ou l’histoire des communautés et des unités étudiées. Cela aurait sans doute expliqué certaines dimensions des représentations et des valeurs locales. Enfin, Certains travaux récents sur la sociologie [4][4] H. Dawod (dir.), Tribus et pouvoirs en terre d’Islam,..., l’histoire ou l’anthropologie [5][5] A. Borzeix, B. Fraenkel, Langage et Travail, Paris,... des façons de faire et de penser – autrement dit des cultures – des communautés étudiées, y compris celles du groupe Lafarge auraient pu être plus mobilisées. D’autres autrefois ont montré les rapports complexes entre le langage écrit ou oral [6][6] A. Wisner (dir.), Anthropotechnologie. Vers un monde... ou encore entre le prescrit et l’action notamment dans d’autres contextes culturels7.

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Bref, l’essai de P. d’Iribarne s’inscrit dans une longue lignée de travaux lancés par son célèbre ouvrage la Logique de l’Honneur. Il permettra sans doute à des managers ou des enseignants découvrant les contraintes de la diversité culturelle d’éviter des décisions trop rapides ou l’illusion du dialogue apaisé entre les cultures.

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Éric GODELIER

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Professeur agrégé de sciences de gestion

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Professeur associé et président du département Humanités et Sciences sociales

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École Polytechnique

Le banquier et le philosophe, R-P Droit et F. Henrot, Plon, France, 2010, 216 pages, 18,90 €, ISBN : 978-2-259-21072-0

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« Il y avait une très vieille règle, qu’on appelait la «double paire d’yeux», elle imposait aux banquiers et financiers du monde d’avant-hier, dès qu’un établissement devait prendre un engagement important de le faire regarder par au moins deux personnes de niveau hiérarchique équivalent » (p. 128-129). C’est à cet exercice, à ce dialogue, que se livrent le philosophe, Roger-Pol Droit, et le banquier, François Henrot, bras droit de David Rothschild, dans ce livre qui revient sur les raisons de la crise financière (les deux premières parties) et sur les perspectives pour en sortir (les deux dernières parties).

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Dans un premier temps, les auteurs se penchent sur « les rouages » qui ont conduit à une crise qu’ils s’accordent à reconnaître comme la plus grave depuis 1929. Ils reprennent la terminologie d’Aristote pour dégager les « causes prochaines », que sont pour eux les subprimes, de celles, plus profondes, qui se sont développées depuis trente ans et qu’ils cherchent à comprendre. Sans entrer dans le détail, le mécanisme de la titrisation, le commerce des produits structurés et le négoce des risques de défaillance des emprunteurs sont présentés de façon claire, accessible aux non-spécialistes. À partir de là, le banquier confesse : « nous nous sommes reposés, aveuglément, sur des outils mathématiques qui, d’une part, étaient construits à partir de données statistiques issues d’une époque dont les paramètres financiers n’étaient pas les mêmes que ceux que nous étions en train de fabriquer, et qui, d’autre part, éliminaient les probabilités les plus faibles » (p. 69). L’autre facteur qui, selon lui, a entretenu l’insouciance est à chercher du côté des règles comptables qui auraient minimisé « artificiellement les risques » (p. 63). Pour le philosophe, ces aspects ne doivent pas « escamoter la question de la responsabilité des professionnels de la finance » (p. 32). « La crise financière n’est pas simplement technique. Elle soulève quantité de questions éthiques et politiques. » (p. 42). Pour R-P Droit, un retour aux notions grecques de logos et de hubris permet d’éclairer différemment le mouvement qui a conduit à la crise. Dans la tradition Antique, le logos, à la fois raison, parole et calcul, s’oppose à l’hubris, la démesure causée par l’orgueil, l’arrogance, l’emportement du désir. Or, selon le philosophe, les premières années du xxie siècle montre « une perspective exactement inverse : au lieu d’être principe de limitation, la raison semble être devenue la matrice même des absences de limites. » (p. 81). Il voit dans cette crise : « le symptôme d’une démesure de la raison. »

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Selon les auteurs, si le passé peut contribuer à comprendre notre situation actuelle, il ne faut toutefois pas se laisser enfermer par des « grilles anciennes », objet de leur deuxième partie. Il ne s’agit pas de revenir aux analyses du xixe siècle, de se faire nostalgique de l’histoire communiste. Pour le banquier, la vitalité du capitalisme, y compris dans sa phase contemporaine, doit être rappelée. Pour le philosophe, s’il ne s’agit pas de proférer d’inutiles imprécations, les aspects scandaleux de la crise : « des masses de gens qui souffrent et une minorité qui jouit » (p. 111) doivent être interrogés. Si les auteurs expriment des ponts de vue différents, ils s’accordent pour éviter de tomber dans le manichéisme, caractéristique de la pensée occidentale, « par contraste, aux pensées du processus en Chine » (p. 110).

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Après le diagnostic, viennent, dans la troisième partie, les propositions. Pour le banquier, François Henrot, « les régulations à venir devront reposer sur trois piliers : les régulations publiques obligatoires, la conscience morale des dirigeants des banques et assurances, et la sanction judiciaire » (p. 134). Cela ne signifie pas pour lui qu’il faille renoncer à utiliser les modèles mathématiques, il convient toutefois de les questionner, de garder en tête leurs limites de validité, de les utiliser avec bon sens et un jugement fondé sur l’expérience (p. 137). Pour le philosophe, il ne suffira pas de compter sur la bonne volonté des individus, il faudra légiférer et appliquer la loi comme si l’on avait à faire, selon l’expression de Kant, à « un peuple de démons » (p. 141).

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Dans la dernière partie de leur ouvrage, Droit et Henrot, ouvrent leur réflexion sur le monde de demain face aux problèmes de l’endettement, du basculement de puissance depuis l’ancien Occident vers les pays émergents. Quelle forme peut prendre un nouveau Bretton Woods ? Quelle nouvelle organisation pour les banques ? Quelle évolution pour le métier de financier ? Le cas de la France est étudié de façon spécifique dans le chapitre qui précède la conclusion qui revient sur les trois manières possibles d’aborder les questions éthiques : la vertu, la loi, l’utilité.

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Le dialogue entre le philosophe et le banquier fonctionne et le lecteur tire plaisir de la complicité intellectuelle que les auteurs parviennent à établir pour aborder des sujets difficiles, ambitieux, parfois techniques. Preuve du succès de la formule, on souhaiterait entrer dans la discussion, poser des questions aux auteurs. Au banquier François Henrot, on voudrait lui demander pourquoi il n’intègre pas à ses explications la dimension macroéconomique qui a fait de la finance de marché la fragile charnière pour articuler le déséquilibre entre détenteurs de capitaux (fonds de retraite, pays producteurs de pétrole et Chine) et consommateurs à crédit (notamment aux États-Unis). Au philosophe Roger-Pol Droit, on aimerait contester son diagnostic d’une démesure de la raison, on pourrait lui objecter avec Luther que « la raison, c’est la plus grande putain du diable », qu’elle est toujours au service des passions et que, en dernière instance, ce sont toujours celles-ci qui poussent les hommes vers la démesure.

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Pour ceux qui apprécient les ouvrages de réflexion à plusieurs voix, signalons, dans le même registre que Le banquier et le philosophe, la parution, sous la direction d’Erik Izraelewicz, de Ce que la crise a changé. 60 personnalités imaginent le monde de demain. Compte tenu du nombre d’interventions, on ne sera pas surpris d’une qualité inégale tout au long du parcours. Relevons sous la plume de Bernard Ramanantsoa cette phrase : « les écoles doivent affirmer, haut et fort, que leur vocation est de former des citoyens avant d’entraîner des experts ou des techniciens de l’immédiat. » Une idée à laquelle les enseignants-chercheurs en comptabilité et contrôle ne peuvent que souscrire.

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Henri Zimnovitch

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Professeur à l’université Paris-Sud 11

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Laboratoire du Pesor

Notes

[1]

Il s’agit de réseaux de solidarité entre intérêts privés.

[2]

Comment pensent les institutions, Paris, La découverte/Mauss, 1999.

[3]

L. Roulleau-Berger, G. Yuhua, L. Peilin, L. Shiding (dir.), La nouvelle sociologie chinoise, Paris, CNRS Éditions, Paris, 2008.

[4]

H. Dawod (dir.), Tribus et pouvoirs en terre d’Islam, Paris, Armand Colin, 2004

[5]

A. Borzeix, B. Fraenkel, Langage et Travail, Paris, CNRS Éditions, 2001.

[6]

A. Wisner (dir.), Anthropotechnologie. Vers un monde pluricentrique, Paris, Octares, 1997.

Titres recensés

  1. De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Luc Boltanski, Gallimard, 2009, 294 pages
  2. L’épreuve des différences. L’expérience d’une entreprise mondiale, Philippe d’Iribarne, Éditions du Seuil, Collection « la couleur des idées », Paris, 2009, 167 p.
  3. Le banquier et le philosophe, R-P Droit et F. Henrot, Plon, France, 2010, 216 pages, 18,90 €, ISBN : 978-2-259-21072-0

Pour citer cet article

 Zimnovitch Henri, « La revue des livres », Comptabilité - Contrôle - Audit, 2/2010 (Tome 16), p. 159-166.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2010-2-page-159.htm
DOI : 10.3917/cca.162.0159


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