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Comptabilité - Contrôle - Audit

2010/2 (Tome 16)


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Une récente table ronde, organisée à l’occasion des 15es journées d’histoire de la comptabilité et du management, a amené quelques-uns d’entre nous à débattre de l’intérêt et des limites des cadres théoriques. Personne ne remettait en cause la nécessité que chaque recherche constitue une contribution théorique et s’appuie sur les travaux de nos prédécesseurs ; certains voyaient néanmoins, dans cette exigence d’exhiber systématiquement un cadre théorique, un frein plus qu’un moteur au développement d’une pensée véritablement originale et créative. À l’inverse, d’autres y voyaient un garde-fou nécessaire, destiné à éviter le double piège de la simple description et de l’empirisme.

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Ce dilemme résulte d’un constat : l’activité de recherche suppose que ceux qui s’y adonnent développent simultanément deux qualités apparemment contradictoires : la rigueur et la créativité. Dans la phase de naissance et de développement des sciences de gestion, l’accent a surtout été mis sur la rigueur et le respect de méthodologies « scientifiques ». Cela était à l’évidence indispensable, et il suffit de relire certaines contributions présentées dans les premiers congrès de l’AFC pour s’en convaincre. Il se peut néanmoins qu’à mettre trop l’accent sur la rigueur, on puisse oublier la créativité. Sans elle, la rigueur se délite vite en conformisme. Dans un précédent éditorial (juin 2009), nous lancions déjà un appel à l’audace [1][1] Tout en ne perdant jamais « de vue la nécessaire rigueur..., et nous souhaitons ici poursuivre la réflexion à partir de deux questions : dans un article, la présence affichée d’un cadre théorique implique-t-elle l’existence d’une réelle contribution théorique ? À l’inverse, l’absence de cadre théorique explicite et labellisé interdit-elle toute contribution théorique ? Nous sommes bien sûr tentés de répondre par la négative à ces deux questions, sur la base de ce que nous lisons dans les articles qui nous sont soumis. Précisons tout de même que les deux vont de pair dans la plupart des cas.

Du rituel des cadres théoriques…

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Pour certains, la notion de « cadre théorique » évoque l’idée de rigidité, d’une forme vide qu’il convient de remplir, quitte à prendre quelques libertés avec les observations réalisées sur le terrain, afin qu’elles entrent, éventuellement de force, dans le cadre en question. C’est ce à quoi les moins scrupuleux peuvent se laisser aller. On remarquera néanmoins que ce phénomène se rencontre surtout dans les thèses en cours et les articles soumis, un peu moins dans les thèses soutenues ; il disparaît quasiment des articles publiés. On limiterait facilement ce travers si la présentation du cadre théorique n’était ni trop succincte, ni caricaturale. Il convient donc de présenter clairement chaque cadre théorique, afin que le lecteur qui ne le connaît pas se l’approprie et que celui qui le connaît puisse vérifier qu’il en a la même acception que l’auteur de l’article. En toute occasion, il est essentiel que le lecteur puisse vérifier que l’auteur ne trahit pas la pensée de celui dont il « mobilise » la théorie. Nous partageons donc le point de vue de David A. Whetten [2][2] À l’époque où il a écrit cet article, David Whetten... (1989, 490) quand il explique : « My experience has been that available frameworks are as likely to obfuscate, as they are to clarify, meaning. »

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Malheureusement, parce qu’elle est souvent considérée comme une obligation ou une contrainte, la référence à un cadre théorique est pratiquée comme un rituel par les plus dociles et les moins imaginatifs. Ces derniers sont alors tentés de céder aux effets de mode : Callon & Latour semblent aujourd’hui en passe de ringardiser Powell & Di Maggio, sans que cela se traduise par des débats passionnés sur les mérites respectifs des uns et des autres. Il arrive trop souvent que l’on utilise ou que l’on mobilise un cadre théorique [3][3] Plutôt que « d’utiliser » ou de « mobiliser » un cadre... parce qu’il le faut, certainement pas par conviction, plutôt à la manière d’un sophiste, voire d’un mercenaire. Or c’est exactement le contraire qu’il faut faire : l’engagement de l’auteur est essentiel dans ce travail théorique, comme le note Kilduff (2006, 252) « the route to good theory leads not through gaps in the literature but through an engagement with problems in the world that you find personally interesting [4][4] Disponible sur http://www.aom.pace.edu/amr/publish... ».

… à la difficile définition d’une contribution théorique

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Plutôt que d’utiliser la métaphore du cadre théorique, nous préférons parler de contribution théorique. Cette dernière ne peut être que le produit d’une démarche délibérée de l’auteur, alors que le cadre théorique lui vient de l’extérieur. Reste à définir ce qu’est une contribution théorique. Nous pouvons tout d’abord rechercher les définitions qui ont pu en être données par nos prédécesseurs : parmi celles-ci, celle de Whetten (1989 [5][5] Disponible sur http://marriottschool.byu.edu/emp/d...) semble avoir été plébiscitée par la communauté scientifique [6][6] Google Scholar indique qu’elle a été citée 649 foi.... L’ancien éditeur de AMR définissait une contribution théorique par ses éléments, au nombre de quatre : 1. What, 2. How, 3. Why et 4. « Who, Where, When ». Le premier élément est constitué des variables et des concepts dont il est question dans la recherche. Une fois identifié et clairement défini ces éléments de base, le chercheur doit répondre à la question : « Comment sont-ils reliés ? » Le troisième élément (Why?) constitue l’explication des relations entre concepts et variable ; il s’agit donc du cœur de la contribution théorique, alors que le quatrième (Who, Where, When) permet de relever les limites culturelles, géographiques et temporelles des énoncés produits.

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Une telle présentation a des vertus pédagogiques évidentes, mais peut-elle englober toute la diversité des contributions théoriques ? Sa vision analytique, presque mécanique, pouvait être parfaitement nécessaire en 1989 et elle continue de constituer aujourd’hui un outil efficace pour approcher la notion de contribution théorique, mais invite-t-elle à la créativité ?

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Dix-sept ans après son prédécesseur et également dans un éditorial, Kilduff (2006) remet l’ouvrage sur le métier, mais plutôt que de se hasarder à une définition, il préfère formuler trois recommandations [7][7] Émettez de grandes idées, structurez-les et peaufi... et cinq mises en garde [8][8] Ne plagiez pas, soyez concis, ne suivez pas une recette,.... Il n’est donc plus question d’une définition « en compréhension » mais d’une brève liste de « faites ceci » et de « ne faites pas cela », vraisemblablement mieux adaptée au foisonnement des contributions théoriques, et donc plus en phase avec les possibilités d’enrichissement de notre compréhension du fonctionnement des organisations.

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Il nous semble donc risqué de tenter de borner a priori l’espace des contributions théoriques possibles, comme d’en proposer une définition trop précise ni même une liste exhaustive. Tout au plus pourrions-nous dire de façon très générale qu’une contribution théorique consiste à « remplacer la confusion du réel par un ensemble intelligible, cohérent et rationnel » ou encore que « …il ne s’agit pas de comprendre les conduites des hommes de manière intuitive et sympathique, mais de les rendre intelligibles dans un projet de connaissance intellectuelle et rationnelle. » (Schnapper 1999, 1-3). L’exemple des typologies est à cet égard significatif : certaines peuvent, tant sur le plan théorique que pratique, contribuer à améliorer notre connaissance des organisations : « L’établissement d’une typologie est l’une des opérations les plus courantes et les plus pratiquées dans les sciences sociales comme dans les sciences expérimentales. Mettre de l’ordre dans les matériaux recueillis, les classer selon des critères pertinents, trouver les variables cachées qui expliquent les variations des différentes dimensions observables, tels sont les objectifs les plus courants d’une typologie » (Demazière & Dubar 1997, 4). Des typologies ont déjà été publiées dans CCA et nous pouvons y voir de véritables contributions théoriques. La communauté scientifique semble d’ailleurs avoir validé, a posteriori, ce genre de production scientifique, puisque parmi les articles publiés dans CCA depuis sa création le plus cité (Chiapello, 1996-2), et de loin, est une typologie.

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D’autres contributions théoriques peuvent résulter de la remise en cause d’idées reçues et plus généralement de la défense d’une thèse originale et pertinente pour la communauté scientifique, dont voici quelques exemples, tirés d’articles parus dans CCA [9][9] Quatre d’entre eux ont obtenu le prix du meilleur article... :

  • contester la possibilité de gérer conjointement les coûts et la valeur créée pour le client (Malleret, 2009-1) ;

  • considérer l’indépendance des auditeurs non comme une caractéristique individuelle mais comme un construit social, (Compernolle, 2009-Thématique) ;

  • montrer que l’introduction des ERP ne change ni les modèles ni les concepts de contrôle de gestion, (Meyssonnier & Pourtier, 2006-1) ;

  • montrer la triple nature des obstacles (individuels, organisationnels et sociaux) à la progression hiérarchique des femmes dans la profession comptable, (Dambrin & Lambert, 2006, Thématique) ;

  • mettre au jour les conditions de passage de la théorie normative à la théorie positive de la comptabilité, puis s’en servir pour expliquer qu’il s’agit d’un changement de paradigme, (Jean & Ramirez, 2008-2) ;

  • montrer que, pour la rédaction du rapport sur le contrôle interne, la liberté laissée au rédacteur limite la pertinence de cet instrument en matière de transparence financière, (Gumb & Noël, 2007-2) ;

  • etc.

Dans chacun de ces cas le cadre théorique, quand il existe, passe au second plan derrière la volonté de défendre une thèse originale et de l’argumenter de façon rigoureuse. C’est à favoriser la publication de telles contributions théoriques que nous continuerons d’œuvrer.


Références bibliographiques

  • Demazière D. et Dubar C. (1997), Analyser les entretiens biographiques. L’exemple de récits d’insertion, Paris : Nathan.
  • Kilduff, M. (2006), Editor’s comments: publishing theory, Academy of Management Review, 31 (2) : 252-255.
  • Schnapper, D. (1999), La compréhension sociologique. Démarche de l’analyse typologique, Paris : PUF.
  • Whetten, DA. (1989), What constitutes a theoretical contribution?, Academy of Management Review, 14 (4) : 490-495.

Notes

[1]

Tout en ne perdant jamais « de vue la nécessaire rigueur des dispositifs et l’indispensable clarté du propos, …, proposez vos propres explications théoriques, prenez des risques et résistez aux pressions court-termistes de vos directeurs d’institution ou de laboratoire » (p. 4).

[2]

À l’époque où il a écrit cet article, David Whetten avait une expérience de plusieurs années comme rédacteur de AMR (Academy of Management Review).

[3]

Plutôt que « d’utiliser » ou de « mobiliser » un cadre théorique, nous préférons bien sûr que les auteurs défendent une thèse.

[6]

Google Scholar indique qu’elle a été citée 649 fois.

[7]

Émettez de grandes idées, structurez-les et peaufinez-les.

[8]

Ne plagiez pas, soyez concis, ne suivez pas une recette, ne critiquez pas les personnes, adaptez-vous à votre audience.

[9]

Quatre d’entre eux ont obtenu le prix du meilleur article des années 2006, 2007, 2008 et 2009.

Plan de l'article

  1. Du rituel des cadres théoriques…
  2. … à la difficile définition d’une contribution théorique

Pour citer cet article

Nikitin Marc, Stolowy Hervé, Pezet Anne, Piot Charles, « Éditorial. Cadre théorique versus contribution théorique », Comptabilité - Contrôle - Audit, 2/2010 (Tome 16), p. 3-6.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2010-2-page-3.htm
DOI : 10.3917/cca.162.0003


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