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Comptabilité - Contrôle - Audit

2010/3 (Tome 16)


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Les comptes de groupe en France (1929-1985). Origines, enjeux et pratiques de la consolidation des comptes, Didier Bensadon, 1re édition, Presses Universitaires de Rennes, France, 2010, 350 pages, 18 €. ISBN : 978-8-7535-0895-8

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Nous avons souvent tendance à croire que les textes et les pratiques comptables ne constituent pas des enjeux sociaux et, de ce fait, ne provoquent ni débats, ni jeux de pouvoirs ou d’intérêts. Le livre de Didier Bensadon vient battre en brèche cette idée reçue et nous montre comment la recherche historique permet de mieux comprendre que nos pratiques normalisées sont le fruit de discussions et de compromis successifs entre différentes parties prenantes.

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Cet ouvrage, issue d’une thèse soutenue en 2007, à l’Université de Nantes, et dirigée par Yannick Lemarchand, s’intéresse à la façon dont les comptes consolidés sont apparus et se sont diffusés en France. L’auteur commence cette histoire en 1929, date de la première proposition de loi française ayant trait à la consolidation, déposée par le député Vincent Auriol, et exigeant des sociétés-mères d’annexer à leurs bilans ceux des filiales détenues à plus de 20 %. Il achève son propos avec la loi du 3 janvier 1985 qui rend obligatoire l’établissement et la publication de comptes consolidés pour certaines sociétés commerciales.

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Deux fils directeurs ont conduit cette recherche. Le premier est constitué de l’institutionnalisation de la consolidation au travers de l’élaboration progressive d’une législation et d’une doctrine comptable ; le second s’est attaché aux pratiques comptables de trois groupes français : l’Allobroge – maison-mère notamment de Prisunic –, la Compagnie Française des Pétroles et Péchiney. Pour cela, l’auteur a utilisé des sources variées classiques (fonds d’archives d’organisations professionnelles, d’institutions publiques et d’entreprises) mais a également su tirer profit de la contemporanéité de cette recherche en recueillant le témoignage oral d’acteurs importants de la période.

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L’ouvrage suit une trame chronologique ; il s’articule en deux parties, chacune constituée de trois chapitres, précédées d’un important chapitre liminaire.

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Le chapitre liminaire s’intéresse à la période des prémices de la consolidation (1929-1945) et souligne les contradictions du moment : un contexte économique favorable qui se manifeste par le développement de nombreux groupes de sociétés vs. des mentalités peu enclines à dévoiler leurs comptes au nom de l’argument séculaire du secret des affaires. Alors que les structures de l’économie ont changé – les groupes multiplient les filiales, notamment un temps pour échapper à un texte fiscal visant la taxe sur le chiffre d’affaires –, cette période de l’entre-deux-guerres hérite des travers du siècle précédent : des comptabilités peu structurées et une presse financière aux ordres des milieux d’affaires – les fameux « contrats de silence » permettant de s’assurer du mutisme des journalistes. Pourtant, les besoins de consolidation à des fins d’information et de pilotage internes existent. Dans la pratique, ils se limitent à une trésorerie consolidée ; en théorie, les écrits des revues professionnelles se désintéressent de la question, à l’exception d’E. Snozzi, expert-comptable suisse. La période de Vichy produit néanmoins un texte législatif sur les participations réciproques (L. du 4 mars 1943) ; elle est l’occasion pour l’auteur de montrer que la comptabilité est aussi une production politique et idéologique : il s’agit pour le pouvoir en place de lutter contre la « puissance des trusts et leur pouvoir de corruption » (Pétain) et de favoriser l’organisation et le contrôle de l’économie.

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La première partie de l’ouvrage couvre la période 1945-1968 et s’intéresse à l’introduction des comptes de groupe en France. Dans un premier temps, est montrée comment se diffuse progressivement dans les milieux d’affaires français la nécessité de mettre en œuvre des comptes consolidés. La consolidation à la française suscite alors l’intérêt à la suite de deux rapports majeurs. Le premier est produit par la mission de productivité des experts-comptables aux États-Unis en 1951 ; le second est présenté par deux experts-comptables à un congrès professionnel en 1954. Par ailleurs, le thème de la consolidation commence à intéresser les revues professionnelles. Puis, l’auteur s’intéresse aux pratiques. À partir de trois études de cas réalisées sur les groupes précités, Didier Bensadon s’attache à montrer la diversité des motivations qui président à l’élaboration des comptes consolidés ; il peut s’agir de faire montre de modernité, d’obtenir de meilleures conditions de prêts aux États-Unis en fournissant des comptes consolidés, de produire de l’information interne à des fins de pilotage ou de mieux se comparer aux concurrents. Enfin, est analysé le rôle des institutions : le législateur, le conseil national de la comptabilité et la commission des opérations de bourse (COB). L’auteur révèle à cette occasion le dessous des cartes : tâtonnements, voire contradictions, dans les textes préparatoires, incertitudes ou silences sur certains points techniques (écart de réévaluation, traitement des profits internes), mais également lobbying des représentants des sociétés multinationales dans les groupes de travail montrent bien que la comptabilité est un art contingent sous influence.

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La seconde partie poursuit une trame identique – institutionnalisation et pratiques – en s’intéressant cette fois-ci à la diffusion de la consolidation (1968-1985). Dans un premier temps est montrée l’importance de l’environnement institutionnel : les congrès et les revues comptables professionnelles constituent des vecteurs majeurs de diffusion des « bonnes » pratiques. Au travers d’études de cas (groupes de travail du Centre national des cadres administratifs de direction, table ronde du Cereg de l’Université Paris-Dauphine) ou de recensements bibliographiques (presse comptable professionnelle, ouvrages d’enseignement), l’auteur montre comment la problématique de la consolidation se diffuse lentement et progressivement dans le tissu socio-professionnel des milieux de la comptabilité. Puis, l’auteur analyse la façon dont les pratiques de consolidation se banalisent chez Pechiney au travers de la constance de certaines procédures (1971-1983), de la recherche d’une meilleure efficience (informatisation et automatisation des tâches, développement de compétences), d’outils de pilotage interne (la brochure grise). Cette politique favorable à l’exploitation des comptes consolidés porte ses fruits puisque l’auteur souligne, au travers d’une étude menée sur des rapports de la COB, la qualité des comptes produits par Pechiney.

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L’ouvrage s’achève sur le mouvement législatif dont le point d’orgue est constitué par la traduction dans la législation française de la 7e directive sur les comptes consolidés (1974-1985). Le cadre français est partiellement abandonné au profit d’une approche européenne de la consolidation. Au travers de l’exposé que fait l’auteur des travaux préparatoires, le lecteur peut mesurer les parts de résolution et de renoncement que nécessite la mise en œuvre de telles directives. Le chapitre s’achève sur la présentation des discussions parlementaires françaises où sont mises en exergue les nombreuses discussions et navettes que subit le texte d’origine pour parvenir à sa version définitive.

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Au final, Didier Bensadon nous offre un panorama complet et inédit de l’histoire de la consolidation en France. Il convient de souligner la diversité des sources mobilisées, la multiplicité des points de vue développés et la qualité de l’écriture qui rend la lecture de l’ouvrage aisée et agréable. Au travers de cet ouvrage, la consolidation prend chair et n’est plus cette matière inerte, et parfois aride, que nous lui attribuons habituellement ; elle s’incarne dans des pratiques humaines où la diversité des points de vue ou des attentes côtoie les conflits d’intérêts. Ce livre montre également, souvent implicitement, et par endroits de façon tout à fait explicite, que la comptabilité est un processus politique dont les retombées dépassent les seules contingences entrepreneuriales ; en ce sens, elle participe à un ordre établi et à une façon de penser les rapports socio-économiques.

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Mais il n’est pas de bonnes lectures sans quelques regrets. Le premier est conceptuel, les autres sont de nature plus pratique.

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Au plan conceptuel, il convient de s’interroger sur le choix de Didier Bensadon de ne pas avoir discuté préalablement du terme de « consolidation ». Le lecteur apprend au détour d’une page (p. 162) que le terme « consolidé » a été préféré à celui d’« intégré » pour favoriser son assimilation à son homonyme anglo-saxon ; compte tenu de l’importance du mot dans le vocable comptable, il eût été bienvenu – ne serait-ce que pour allécher le lecteur ! – de le mettre en exergue dès l’introduction. Mais surtout, la notion de consolidation est appréhendée principalement dans sa dimension juridique, c’est-à-dire dans le fait d’une relation de participation entre deux entités juridiquement distinctes. Cette approche, peut-être trop contemporaine, masque une partie du problème que l’auteur aborde de façon tout à fait pertinente dans le cadre de son ouvrage. En effet, avant la consolidation proprement dite, a existé la nécessité d’obtenir des informations consolidées, comme le montre le chapitre liminaire. Il ne s’agit pas de consolidation au sens strict du terme, mais les prémices sont bien là. Dans cette logique, la question de la consolidation se pose de façon prégnante dès la deuxième moitié du XIXe siècle pour de nombreuses grandes sociétés, notamment des banques, qui disposent d’établissements ou de succursales dispersés sur le territoire national ou à l’étranger. Au sens strictement juridique, elles ne consolident pas ; mais elles cherchent à obtenir de l’information consolidée et se heurtent à des problèmes identiques tels que le retraitement des opérations réciproques ou la suppression des profits internes. Dans ce cadre, et dans le prolongement de l’esprit du chapitre liminaire, il est possible de considérer que la question de la consolidation ne débute pas en 1929, date fondée sur une proposition législative, mais dès les années 1870 avec des pratiques entrepreneuriales. Dans la même veine, plutôt que la référence à plusieurs recherches étrangères, une revue de cette littérature aurait utilement éclairé le lecteur sur les motifs de divergence de temporalité dans l’introduction des pratiques de consolidation dans les différents pays cités.

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Au plan pratique, et nous pensons plus particulièrement à la façon dont les recherches en histoire peuvent utilement être mobilisées dans nos enseignements, quelques éléments complémentaires auraient été bienvenus. Didier Bensadon a interrogé de nombreux acteurs de l’époque mais ne nous fournit aucun verbatim de ses entretiens. Ce type de matériau aurait permis à de nombreux collègues d’avoir des témoignages intéressants à utiliser. De même, au fil du texte, le lecteur découvre avec intérêt que les seuils de consolidation, les définitions de l’intégration proportionnelle varient au cours du temps, au fur et à mesure que s’affinent les besoins et les intérêts des entreprises ; quelques tableaux de synthèse auraient habilement permis à son auteur de voir ses travaux plus facilement diffusés.

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Ces remarques n’enlèvent rien à la qualité et à l’intérêt de cette recherche. Bien au contraire, elles en soulignent la pertinence que nous ne savons pas toujours apprécier – pour reprendre une terminologie comptable en vogue – à leur juste valeur et, de ce fait, que nous ne valorisons pas toujours à l’aune de la rigueur des travaux menés.

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Nicolas Praquin

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Université Paris-Sud

Record of work, Éric Cameron, Centre culturel canadien/Ambassade du Canada à Paris, 2008. ISBN : 978-1-896940-45-8

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Le congrès d’une société savante est toujours une occasion de vacances et de vacance. Ainsi en fut-il du 31e congrès de l’AFC à Nice.

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Nice est une ville formidable, pas seulement une ville balnéaire mais aussi une ville de la peinture avec son musée Matisse, son musée Chagall, son musée d’art moderne et d’art contemporain (son MAMAC), et aussi son petit musée des artistes dits naïfs. Le temps, anormalement gris pour la saison, était propice à une visite de ces musées.

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Le musée Chagall réservait une belle surprise aux congressistes de l’AFC, une exposition temporaire du « plasticien comptable » Éric Cameron ; c’est évidemment nous qui le qualifions de « plasticien comptable », il est comptable sans le savoir. Cameron est un Canadien anglophone, nul n’est parfait. Âgé aujourd’hui de soixante-dix ans, artiste reconnu, il vit à Calgary. Il présentait à Nice une œuvre singulière qui ne peut, comme on dit, qu’« interpeller » les comptables en les faisant réfléchir sur ce qui est au cœur de leur métier, la représentation.

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En quoi consiste cette œuvre ? Cameron se saisit d’un objet quelconque – une chaussure, une chaise, une boîte de pellicule photographique ou une simple laitue par exemple – et la recouvre de couches successives, des milliers voire des dizaines de milliers de couches de gesso, cette colle habituellement utilisée pour préparer la toile destinée à être peinte, un produit blanchâtre. À mesure que les fines couches de gesso s’accumulent au cours du temps, l’objet se transforme et devient autre chose que ce qu’il était, perd son statut d’objet réel pour devenir pure représentation, une sculpture blanc mat, lourde de son poids de matière, que chacun peut à sa guise interpréter : soucoupe volante, cratère de volcan, plissement géologique, aile de papillon… Cette routine de la réalisation, qui n’est pas s’en rappeler celle de l’enregistrement comptable, peut durer des années et ne s’interrompt jamais, du moins tant que l’œuvre n’est pas livrée à un acheteur éventuel. La sculpture ainsi obtenue, Cameron parle de « peinture épaisse en cours » (thick painting to be continued), prend son autonomie et devient, comme on l’a dit, pure représentation offerte à l’interprétation de celui qui la regarde, un peu comme nos états financiers qui, bien qu’élaborés selon un processus routinier parfaitement normé, sont in fine livrés à la subjectivité de leurs utilisateurs et acquièrent une autonomie par rapport à l’entreprise qu’ils sont censés représenter : « le bilan n’est pas l’entreprise » pas plus qu’une œuvre de Cameron est l’objet qu’elle incorpore.

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Mais la dimension comptable de l’œuvre ne s’arrête pas là. En effet, Cameron tient scrupuleusement sur un registre la comptabilité des couches de gecco (date, nombre de couches passés à cette date, surface couverte…) qu’il passe sur l’objet-mère. Les murs de la salle du musée Chagall ou ses œuvres étaient exposées étaient tapissées de feuilles de ce registre « comptable », acquérant elles-mêmes le statut d’œuvre d’art. Tout comme certains livres comptables du xixe sont devenus avec le temps des objets d’art qui se négocient à Drouot ou aux puces et ont perdu toute relation avec les entreprises, souvent disparues, auxquelles ils appartenaient. Comment ne pas voir derrière ces registres un travail de mémoire comme l’est toute comptabilité ? En l’occurrence, il s’agit pour Cameron de rappeler de quoi son œuvre est faite et, en même temps, de témoigner de son travail, d’en rendre compte ; comme pour le chef d’entreprise il s’agit grâce à sa comptabilité de rappeler de quoi son entreprise est faite et, en même temps, d’attester de sa propre activité devant ceux qui l’ont mandaté.

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Enfin, Cameron livre un texte, plein d’humour et de profondeur, qui explique sa démarche, Record of work, texte tout à fait comparable au manuel des procédures comptables des entreprises.

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À défaut d’avoir vu cette exposition, et sans l’avoir vue, on peut entrer dans l’œuvre de Cameron en lisant ce texte accompagné de photographies de ses œuvres et de nombreuses pages de son « livre de comptes ».

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La peinture et la comptabilité, bien qu’ils puissent paraître des arts, au sens ancien du mot, très éloignés l’un de l’autre ont ceci en commun qu’ils sont des arts de la représentation, ce dont on est facilement convaincu en ce qui concerne la peinture, ce dont on commence seulement à prendre conscience en ce qui concerne la comptabilité. Le pont que construit de façon inconsciente Cameron entre peinture et comptabilité ne peut que renforcer cette prise de conscience.

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Merci à nos amis niçois d’avoir fait coïncider dans le temps l’exposition Cameron et le congrès de l’AFC !

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Bernard Colasse

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Université Paris-Dauphine

La comptabilité de gestion par les méthodes d’équivalence. Sous la direction de Michel Gervais, Economica, Paris, 2010, 281 p., 39 €. ISBN 978-2-7178-5839-6

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La mondialisation de l’enseignement supérieur transforme les institutions en marques. Les moins fortes sont condamnées, pour émerger, à entrer dans le mercato ruineux des chercheurs. Les normes des parties prenantes dominantes imposent ce qu’est une production de savoir créatrice de valeur. Mais peut-être pas pour elles-mêmes. Force est de reconnaître que, de ce point de vue, Harvard, une fois de plus, montre la voie. M. Porter et R.S. Kaplan, par exemple, ont été des constructeurs emblématiques. La production de savoir déclinée jusqu’au marché, ils la connaissent. En contrôle et en comptabilité de gestion, les rouleaux compresseurs du knowledge management (entendez le business de la connaissance), ont ouvert des boulevards à ABC, ABM, BSC, peut-être bientôt à l’étrange TDABC, et ont installé ces techniques comme des savoirs incontournables, à défaut d’être toujours pensés. Paradoxalement, cette tendance pousse à marginaliser les savoirs non issus de l’académisme – paradoxalement car en est-il, en l’espèce, de plus légitimes ? À preuve, les méthodes d’équivalence, en comptabilité de gestion : un empirisme d’ingénieurs de production ! Songez, on y évoque même des « constantes occultes » ! À quand l’irruption de la pensée magique ?

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L’ennui est que ceux qui ont décrié ces méthodes, comme ceux qui les ont exclues du lot des approches « orthodoxes » pour en faire des techniques à part, hétérodoxes certes, un peu bizarres, mais tolérables, n’ont pas bien perçu que toutes les modélisations, sections homogènes ou ABC, GP, UVA, TDABC exigent le recours à des paquets homogènes de coûts. Que toutes les méthodes de calcul de coûts sont des méthodes d’équivalence. On le voit en lisant l’article historique de Y. Levant et H. Zimnovitch qui ouvre très heureusement l’ouvrage dirigé par M. Gervais. Si on utilise une clé de répartition, quelle qu’elle soit, c’est parce que l’on juge homogènes les coûts que l’on répartit. Les « méthodes d’équivalence » n’ont pas d’originalité propre, sauf par le fait qu’elles parient sur la robustesse des coefficients d’homogénéité. Toute la comptabilité de gestion relève de cette unique loi commune. Si cette réalité était mieux connue, elle devrait permettre à l’ouvrage dirigé par M. Gervais de sortir de la confidentialité technicienne et académique car il ouvre des perspectives qui intéressent la comptabilité de gestion en général. Mais cette réalité qu’est l’importance de l’homogénéité des groupements de coûts, n’est pas connue. Elle n’a joué aucun rôle dans la promotion d’ABC, qui arguait que l’heure de main-d’œuvre était une mauvaise clé de répartition, non parce que les coûts n’étaient plus désormais homogènes à la main-d’œuvre, mais parce que celle-ci ne représentait plus qu’une faible part des coûts indirects. Les écrits de Kaplan et Cooper, qui caricaturaient les autres méthodes pour mieux les dénigrer, installaient la suprématie d’ABC sur une pratique erronée des méthodes dénoncées, ne respectant pas l’homogénéité. Leurs exemples eussent-ils été traités avec plus de rigueur, la suprématie d’ABC n’eût pas sauté aux yeux. Ces auteurs n’ont remis la notion d’homogénéité à l’honneur que quand ils ont redécouvert l’imputation rationnelle, cas particulier de règles d’homogénéité, dans les années 1990. Au fond, l’à-peu-près de TDABC ne surprend pas dans cette tradition.

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L’ouvrage, éclectique, comporte onze chapitres rédigés par 13 auteurs. On a déjà évoqué le premier chapitre, qui retrace l’histoire, et donne à réfléchir. Il rappelle le désespérant débat entre ceux qui pensent compliqué (de Rimailho à Kaplan) et ceux qui veulent pratiquer simple. Les premiers sont souvent rigoureux, les seconds souvent peu. Les auteurs nous rappellent quelques perles de cette longue histoire : croire, par exemple, que le direct costing puisse être un substitut à la méthode GP est une pure stupidité. Et pourtant ce fut le cas pour beaucoup dans un débat analogue lors des années 1950 et 1960, semble-t-il. Le balancier n’a pas fini de fonctionner : modéliser, compliquer, simplifier, dénoncer l’erreur et modéliser à nouveau, recompliquer, revenir au simple et, parfois, au faux. S’il y a balancier, c’est qu’il y a conflit de rationalités, point dont les chercheurs comptables devraient se saisir. Les chercheurs aiment les problèmes, mais les entreprises veulent des solutions. Rimailho a concilié les deux ? Même pas.

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L’ouvrage se poursuit avec des chapitres plus techniques qui approfondissent UVA et le comparent à ABC et TDABC, passent en revue les difficultés rencontrées dans des environnements divers. Les amoureux de belle technique seront ravis. On se contentera de mentionner que ces analyses fouillées des conditions de pertinence des modèles comptables issus de GP montrent qu’au fond on est, avec UVA, dans un contexte de stabilité (position de defender dira-t-on) qui ne bouleverse pas le leader et ses pratiques installées, sinon les hypothèses de robustesse de ces méthodes seraient sans doute mises à mal.

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Un point doit être souligné, il l’est d’ailleurs par les concepteurs d’UVA : une méthode de calcul de coûts doit être le vecteur d’une communication qui donne du sens aux tâches et aux objectifs assignés. Les expériences de l’automobile, mentionnées en fin d’ouvrage (C. Herriau), ou le retour sur les pratiques de la comptabilité hospitalière (C. Ducrocq) le montrent autour de leur acclimatation des notions d’équivalent de production. Si les opérateurs semblent s’approprier facilement UVA, ils ne se retrouveront pas dans une méthode sans doute plus « juste » dans la définition des inducteurs ou clés de répartition, mais dont la complexité leur échapperait. C. Herriau, après A. Bhimani, est un de ceux – trop rares dans l’ouvrage – qui nous rappellent que la comptabilité est une pratique sociale, pas seulement une modélisation mathématique (d’autres contributeurs pourraient se sentir interpellés). L’oublier serait couper la comptabilité des enjeux de gouvernance interne et externe qui légitiment la recherche en science de gestion. Or, dans l’univers sommaire des classements et de la normalisation, tout y pousse : ramener à un chiffre, en tout cas à une seule unité commune de mesure, la logique multi-critères de la performance et des activités est un leurre qui peut relancer et relancera ces mesures d’équivalents de production, mais, si l’on n’y prend garde, les discréditera comme des avatars du monde imputé à Taylor.

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La recherche en comptabilité de gestion et son enseignement gagneraient en pertinence si l’on s’accordait sur une idée simple : le passage de la théorie des coûts, branche assez méprisée de l’économie, à la pratique de leur saisie (branche assez méprisée de la gestion) et de leur modélisation dans les systèmes d’information, passe par la construction de modèles de flux (A. Cibert, bien oublié, parlait de réseau d’analyse) qui aboutissent tous aux mêmes résultats chiffrés pourvu qu’ils respectent la règle de l’homogénéité des regroupements intermédiaires. Dès lors, la construction du réseau se joue entre un déterminisme technologique partiel, qui limite le champ des possibles, et une sociologie de la prise de décision. Elle met en scène les consultants et les acteurs internes, leurs connaissances, leurs ambitions, leurs critères de décision, notamment quant au coût du système, et plus encore sans doute quant à la phase de son cycle de vie où les dépenses interviennent (conception, collecte, mise à jour, etc.) et, par voie de conséquence, quant à l’identité des destinataires du budget de l’opération. Dans ce contexte, que peut-on bien espérer des enquêtes sur l’adoption d’ABC ? Si cette réalité était mieux reconnue, on cesserait de disserter sur la modélisation, de plus en plus raffinée. Il faut que la recherche en comptabilité de gestion construise et ne se contente pas d’observer, car l’état de l’art est désastreux et les pratiques souvent attristantes. Mais il ne faut pas se tromper de champ. On peut être tenté de prendre tel raffinement consacré aux modèles comptables pour une avancée technique, parce que les systèmes d’information rendent accessibles des rêves d’hier, mais cette voie de recherche reste de la théorie abstraite, au sens désobligeant du terme, peu nouvelle au demeurant, et elle sera toujours bafouée et mieux vendue par les consultants. Elle risque alors de ne produire, selon moi, que textes de lecture ennuyeuse. La recherche académique doit stimuler. Je plaide pour que la recherche en comptabilité, notamment de gestion, ait du souffle.

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Henri Bouquin

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Université Paris-Dauphine

Éthique et gouvernance des organisations, Benoît Pigé, Paris, Economica, 2010, 112 p, 10 €. ISBN 9 782717 858952

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La gouvernance des organisations doit-elle intégrer une dimension éthique et si oui comment ? Telle est la question à laquelle s’attache l’auteur. Il ne cherche pas à faire un ouvrage supplémentaire sur l’éthique des affaires qui porterait sur les comportements individuels mais à réfléchir sur le cadre qui permettrait l’exercice de l’éthique au sein notamment de la gouvernance des entreprises.

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Pour ce faire, Benoît Pigé confronte deux paradigmes, qu’il va analyser en deux parties distinctes : le modèle actionnarial et le modèle des parties prenantes.

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Dans le modèle actionnarial, la gouvernance par les marchés domine. L’auteur rappelle, dans un premier chapitre, les techniques utilisées dans les décisions d’investissement ou d’exploitation qui prétendent à l’objectivité, à la rigueur, mais, sont selon lui négatrices de l’éthique. Le deuxième chapitre démonte le mécanisme du marché, notamment selon la théorie de l’agence, comme régulateur de l’éthique ; il met à jour les limites des institutions à faire fonctionner le modèle. Le troisième chapitre analyse l’hypothèse du marché actif sur laquelle est fondée bon nombre d’évaluations, dans l’approche libérale, avec les normes IAS ; l’auteur fait de nouveau ressortir les limites de prise en compte des questions éthiques dans la théorie économique classique.

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La seconde partie est consacrée au modèle des parties prenantes, et se fonde sur l’éthique du dialogue comme condition de gouvernance. Trois hypothèses structurent le raisonnement. La première définit la partie prenante comme détentrice d’une ressource utilisée ou consommée par l’organisation (p. 69). La deuxième hypothèse faite par l’auteur est « de fonder la légitimité des parties prenantes sur leur exposition au risque de l’organisation » (p. 70). Sur ces bases, les parties prenantes ont des droits légitimes qu’ils soient reconnus juridiquement ou qu’ils soient ignorés, c’est la troisième hypothèse ; celle-ci va permettre une valorisation des ressources utilisées par l’organisation et fait l’objet d’une formulation mathématique par l’auteur. À partir de cela, si l’on s’en remet à Benoît Pigé, une gouvernance orientée vers les parties prenantes pourrait se mettre en place ; elle aurait recours à une éthique de la discussion dont le conseil d’administration serait le lieu privilégié.

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Le livre présente une thèse audacieuse, selon une logique structurée et argumentée. Des exemples tirés de l’actualité viennent illustrer régulièrement le propos rendant la lecture vivante. Les nombreuses références à de grands philosophes sont sans doute moins convaincantes, les allusions qui y sont faites mériteraient d’être développées ; c’est d’ailleurs le reproche qui pourrait être adressé au livre : celui d’un décalage entre sa brièveté, une centaine de pages, et l’ambition du thème. On aurait souhaité une définition de l’éthique, des références historiques sur la disjonction entre la sphère économique et sociale (on songe aux travaux de Polanyi)…

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L’avantage de cette réflexion condensée est qu’on ne s’ennuie pas à la lecture, qu’elle suscite des questions non seulement sur le plan éthique mais également sur le plan politique. Finalement, lire Éthique et gouvernance des organisations, c’est voir sa pensée stimulée ; on peut être d’accord, ou pas, on se sent plus intelligent après avoir réfléchi avec, et contre, Benoît Pigé.

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Henri Zimnovitch

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Université de Paris-Sud

Titres recensés

  1. Les comptes de groupe en France (1929-1985). Origines, enjeux et pratiques de la consolidation des comptes, Didier Bensadon, 1re édition, Presses Universitaires de Rennes, France, 2010, 350 pages, 18 €. ISBN : 978-8-7535-0895-8
  2. Record of work, Éric Cameron, Centre culturel canadien/Ambassade du Canada à Paris, 2008. ISBN : 978-1-896940-45-8
  3. La comptabilité de gestion par les méthodes d’équivalence. Sous la direction de Michel Gervais, Economica, Paris, 2010, 281 p., 39 €. ISBN 978-2-7178-5839-6
  4. Éthique et gouvernance des organisations, Benoît Pigé, Paris, Economica, 2010, 112 p, 10 €. ISBN 9 782717 858952

Pour citer cet article

 Zimnovitch Henri, « La revue des livres », Comptabilité - Contrôle - Audit, 3/2010 (Tome 16), p. 177-182.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2010-3-page-177.htm
DOI : 10.3917/cca.163.0177


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