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Comptabilité - Contrôle - Audit

2011/1 (Tome 17)


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Finance, le nouveau paradigme – Comprendre la finance et l’économie avec Mandelbrot, Taleb..., Herlin, P. (2010), Paris : Éditions d’Organisation, 208 p. ISBN : 978 2 212 54657 6

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Paru quelques mois avant la mort de Benoît Mandelbrot, cet ouvrage lui rend hommage pour un demi-siècle de recherches novatrices sur la finance. Philippe Herlin construit en sept chapitres un manuel alternatif à ceux habituellement proposés par la science financière. Pour ce faire il s’appuie sur les récents écrits de Mandelbrot et de quelques-uns de ses plus proches disciples [1][1] Mandelbrot, B. (2005), Une approche fractale des marchés,....

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L’auteur commence par comparer les deux phases d’une partie de Monopoly : celle où les joueurs achètent des terrains et où il est quasiment impossible de faire faillite ; celle ensuite où la faillite est hautement probable pour ceux qui prennent du retard alors que pour les autres les gains s’accélèrent. L’argent va à l’argent. La métaphore conduit à la finance, non pas la « finance casino » (régie par la courbe de Gauss), mais à ce qu’il propose d’appeler « finance Monopoly ».

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Trois chapitres proposent une critique argumentée de la finance classique. Le premier traite du modèle lui-même et de la relation entre théorie des probabilités et cours des titres financiers. De Louis Bachelier à Black et Scholes, l’enchaînement est connu : l’utilisation d’une loi de probabilité comme recouvrement de la diversité des facteurs et des comportements ; le recours à la distribution de Gauss ; l’efficience informationnelle des marchés qui interdit tout gain spéculatif dans la durée ; la dualité gain-risque et la théorie du portefeuille ; la combinaison de l’actif sans risque et du portefeuille de marché et la construction du MEDAF (méthode d’évaluation des actifs financiers en français) ; les modèles d’arbitrage et enfin l’évaluation des options.

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Avec cela, la crise financière de 2008 n’aurait pas dû arriver. Ainsi commence le chapitre 2. La baisse du Dow Jones du 19 octobre 1987 non plus. La courbe de Gauss rend insignifiante la probabilité de variations supérieures à deux ou trois fois l’écart-type : alors quand elles le multiplient 25 fois pour certains titres !/ Il fallait mettre en cause les hypothèses du modèle : la rationalité des acteurs, leur homogénéité, la continuité des variations de cours par exemple. Mais aussi celles qui valident la distribution gaussienne et surtout l’indépendance des variations d’une période à l’autre et la stabilité statistique dans le temps. En fait les cours s’enchaînent : trois jours de hausse conduisent les investisseurs à jouer la hausse le quatrième. Pourtant, s’indigne P. Herlin, on ne remet pas le modèle en cause. Pour préserver le dogme (la loi de Gauss) on le « rafistole » par des raffinements toujours plus savants (Kurtosis, GARCH, I-GARCH, E-GARCH, FIGARCH…). Warren Buffett rit que les financiers soient toujours aussi mal formés car il peut continuer à les dépouiller. En généralisant les références au marché, la finance gaussienne a aussi contaminé l’entreprise (chapitre 4). Comment calculer le coût de ses fonds propres ? Par la rentabilité attendue par l’actionnaire dont le taux est issu du MEDAF. Comment lui adjoint-on la part des emprunts dans le financement pour calculer le coût moyen pondéré du capital (CPMC ou WACC) ? Toujours par référence au marché (loi de Modigliani-Miller oblige) avec en outre une pondération de l’endettement qui est celle du secteur et non de l’entreprise. Cette utilisation abusive du MEDAF (et de la théorie des options) conduit à une dangereuse sous-estimation des risques et à des erreurs lourdes de conséquences. Tout est bon pour externaliser les immobilisations, limiter les besoins en fonds propres et donc augmenter leur rentabilité ! Pour l’auteur l’introduction de la fair value dans les normes comptables internationales a donné le « coup de grâce ». Elle réduit le temps de l’entreprise, dont les processus s’étendent parfois sur plusieurs années, au jour le jour des marchés Elle introduit l’incertitude des marchés au cœur des entreprises et alimente l’instabilité en feed-back.

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On n’a pas écouté Mandelbrot regrette-t-il (chapitre 3). On l’a même ignoré quand il a proposé ses deux outils : les fractales et la loi de puissance. Établir la dimension fractale des cours de bourse c’est affirmer que la forme de la courbe de leur évolution est la même, que la période d’observation soit la journée, la semaine, le mois, etc. (invariance d’échelle). Si l’on tient compte de cette rugosité due aux échelles inférieures la représentation de la fonction de cours requiert une « dimension fractale » supérieure à un (la droite) et inférieure à deux (le plan). La loi de puissance, que Mandelbrot place au centre de l’analyse des cours, est de type hyperbolique. L’exposant est essentiel : il exprime la relation de la fréquence de variation de cours à l’importance relative de celle-ci. Elle est de signe négatif mais le plus notable est que passées certaines valeurs il n’y a plus de moyenne ni d’écart-type. La loi de puissance est substituée à celle de Gauss : les probabilités diminuent moins vite quand les variations de cours s’accentuent (les queues de distribution deviennent plus épaisses) ; l’écart entre les extrémités de la distribution augmente ; l’attracteur qu’est la moyenne (Gauss) ne fonctionne plus et l’instabilité croit. Moyenne, écart-type et corrélation n’ont plus le même caractère central. Ainsi pour l’auteur la notion de valeur fondamentale d’un actif perd-elle sa pertinence : sa valeur c’est son prix, uniquement.

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Les derniers chapitres avancent quelques propositions. La finance fractale (chapitre 5) propose une autre vision des marchés financiers : ils ont de la mémoire, sont plus risqués qu’on ne croit, concentrent les gains et pertes importants sur des temps limités, ruinent souvent. Il faut introduire les lois de puissance et considérer la probabilité des valeurs extrêmes, celles qui affectent la robustesse de la moyenne et de l’écart-type et parfois les font disparaître. Peut-on encore faire des prévisions interroge P. Herlin ? L’erreur est en général de se fi er aux paramètres gaussiens pour restreindre l’espace de choix. Le paradigme des lois de puissance invite à l’inverse à garantir le libre arbitre, à élargir les possibilités d’intervention plutôt que s’enfermer dans des scénarios réducteurs. Et de rappeler quelques pistes proposées par Mandelbrot : raisonner sur la volatilité plutôt que sur le cours ; sur la multiplicité des distributions de probabilité (et des dimensions fractales) pour un même actif ; privilégier la logique interne et non les seules variables exogènes ; rendre à chaque acteur le temps qui lui correspond, renoncer au modèle de Black et Scholes. Plutôt que chercher des certitudes, il faut se préparer à des situations inattendues et faire en sorte qu’elles produisent une issue positive.

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L’entreprise fractale vient ensuite (chapitre 6) avec la même distinction entre ce qui relève de la courbe de Gauss (non scalable) et de la loi de puissance (scalable). L’effet réseau en est un exemple de « scalabilité ». La voie de l’enrichissement consiste à passer du non scalable au scalable, de la proportionnalité à l’exponantialité. « Si un fonds d’investissement rachetait Gallimard on revendrait le fonds catalogue pour récupérer de l’argent frais… et l’investirait dans l’activité spéculative… La rentabilité s’améliorerait… mais l’entreprise deviendrait plus fragile ». L’auteur introduit l’idée qu’activités gaussiennes et spéculatives vont de pair si elles sont en synergie : « sans la première l’entreprise est soumise à un risque excessif, sans la seconde elle s’étiole peu à peu » (p. 175).

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« Économie zombie » ou croissance durable ? L’auteur ouvre ainsi un dernier chapitre de réflexions macroéconomiques sur les perspectives d’avenir. L’économe zombie est celle du tout financier gaussien. Celle du modèle Wall Street qui met au centre les besoins de rentabilité des actionnaires, entraîne les Américains dans le cercle vicieux de l’endettement et raisonne sur des données fausses. Celle du modèle Wall Mart et du discours sur la création de valeur. Wall Mart elle-même s’en sort avec bonheur mais les banques zombies accumulent les actifs toxiques, les gouvernements zombies les déficits, les consommateurs zombies les dettes et les entreprises zombies leur dépendance de la finance. Ce modèle « rétrécit les classes moyennes » issues de l’économie fordiste (deux catégories gaussiennes). Tout est mûr pour une crise exceptionnellement grave, d’autant que la mondialisation a accru la scalabilité. Les menaces demeurent : la crise de l’immobilier qui reste latente ; les CDS qui ont rendu le risque systémique ; la surévaluation des goodwill lors des acquisitions ; l’impunité des grandes banques, éternellement sauvées par les gouvernements.

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Le diagnostic est séduisant mais l’alternative de croissance durable (chapitre 7) n’est qu’énoncée sous forme de vérités premières : garantissez votre liquidité ; remodelez chaque activité pour la rendre solide et performante dans le monde nouveau ; créez un portefeuille d’activités gagnantes. Il faut abandonner la référence gaussienne écrit P. Herlin, introduire les lois de puissance dans la mesure des risques, la notation, les méthodes de régulation, apprendre aux entreprises à faire la part de scalable et du non scalable. On objectera que c’est un préalable mais pas une solution. Les arguments avancés par l’auteur pour limiter la concentration bancaire sont classiques dans le débat actuel : l’apparente puissance du système financier est aussi sa faiblesse. Il faut faire en sorte que la faillite de banques trop grandes et interdépendantes n’entraîne celle de tout le système financier et au-delà.

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L’ouvrage est utile. Il offre un exposé accessible du projet que représente la finance fractale, des insuffisances d’analyse qu’elle vise à combler, du paradigme qu’elle propose en alternative. A-t-elle un avenir à la mesure de l’ambition affichée ? L’incertitude de la réponse est à la mesure de l’ambition. Ce nouveau paradigme invite opportunément à interpeller la théorie financière : sur ses erreurs et approximations théoriques et d’application mais aussi sur sa pertinence. Il n’est pas – ou pas encore – en situation de s’y substituer. La construction théorique en est au début et les outils d’aide à la gestion, et plus en amont les choix de postures, sont à venir. Mais l’aventure proposée par Benoît Mandelbrot est séduisante et mérite d’être au centre des controverses. Philippe Herlin a ouvert le feu. Puisse-t-il avoir rompu la trêve armée !

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Jean-François Lemettre

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Université de Paris-Sud-11 – PESOR – Sceaux, France. Jean-francois.lemettre@u-psud.fr

Droit comptable européen, Raimondo Lo Russo, Éditions Larcier, Groupe De Broeck, Louvain-la-Neuve, Belgique, 2010, 808 pages, ISBN 978-2-8044-3812-8

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En comptabilité nous avons l’habitude de voir arriver sur le marché des manuels qui, aussi bien en comptabilité financière qu’en comptabilité de gestion, expliquent aux étudiants les différentes techniques afférentes aux problématiques et procédures comptables.

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Beaucoup plus rares sont les dictionnaires de comptabilité, à l’exception de l’Encyclopédie de Comptabilité, Contrôle de Gestion et Audit, ouvrage collectif aux éditions Economica, sous la direction du Professeur COLASSE, et qui constitue l’ouvrage de référence pour découvrir un thème ou un sujet de la connaissance comptable.

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Dans son Dictionnaire comptable européen, l’auteur balaie toute la législation européenne en matière comptable depuis la 4° directive du 25 juillet 1978 jusqu’au Règlement IAS n° 1606/2002, ainsi que les différentes instances et procédures mises en place au niveau européen pour adopter les normes comptables internationales, sans oublier les normes IAS/IFRS applicables en Europe.

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L’ouvrage se décompose en deux grandes parties de proportion très différente : la première partie est consacrée aux directives comptables européennes et compte à peine deux cents pages. La seconde est consacrée aux normes IAS/ IFRS et est sur près de quatre cents pages, soit le double de volume. Ce qui laisse supposer que la comptabilité européenne est surtout dominée par le référentiel comptable international.

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L’introduction de l’ouvrage effectue d’une part des rappels sur la construction européenne (Marché commun) et la nécessité d’un référentiel comptable harmonisé, applicable dans tous les pays membres de la CEE pour une meilleure comparabilité et compatibilité. D’autre part elle donne un aperçu chronologique des différentes directives produites pour aboutir à une harmonisation ainsi que la description rapide des différents organismes qui ont la charge actuellement de procéder à l’examen des normes comptables IAS/IFRS en vue de leur intégration en Europe.

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La première partie traite principalement des quatre grandes directives européennes : la quatrième directive sur les comptes annuels des sociétés de capitaux, la septième sur les comptes consolidés des sociétés de capitaux, celle sur les comptes annuels et consolidés des banques et autres établissements financiers, et enfin celle sur les comptes annuels et consolidés des entreprises d’assurance.

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Dans cette partie l’auteur essaie de montrer la progression de la Commission européenne dans la création d’un droit comptable communautaire. Les quatre normes sont présentées sous le même schéma : présentation de son contenu, son champ d’application, les dispositions générales, les éventuelles exemptions, les méthodes comptables retenues, etc. La 4° directive est décrite comme la pierre angulaire du droit comptable européen originel, la 7° comme le modèle de consolidation en Europe afin que l’harmonisation comptable européenne soit efficiente, et enfin les directives sur les banques et les sociétés d’assurance sont expliquées comme devant prévoir une structure et un contenu identiques des bilans des établissements de crédit ou d’assurance de la Communauté.

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Dans la seconde partie, l’auteur propose de nous présenter le référentiel IAS/IFRS. Une première interrogation s’impose : est-il européen ? La réponse est naturellement non, il est international même si le siège de l’IASB est à Londres, et même si des organismes comme l’EFRAG ou le SARG donnent leur avis sur la conformité de la norme ou de l’interprétation à adopter avec le droit comptable communautaire, notamment avec les prescriptions du Règlement n° 1606/2002 en ce qui concerne l’intelligibilité, la pertinence, la fiabilité et la comparabilité ainsi que le principe de l’image fidèle énoncé dans les 4° et 7° directives, il n’en demeure pas moins que le référentiel IFRS est avant tout international et n’est qu’européen pour son application puisque la Commission l’a voulu.

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Donc va être balayé sur près de quatre cents pages tout le référentiel comptable international.

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Le cadre conceptuel est présenté dans une introduction à cette partie, et ce d’une manière quelque peu surprenante (pages 311/312) comme devant « harmoniser efficacement les principes, règles et méthodes comptables » Mais par contre il est mis en perspective avec celui du FASB (l’organisme américain de normalisation comptable) ainsi qu’avec celui de l’ONCC (Office des normes comptables du Canada)

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Puis dans les différents chapitres de cette partie vont être passées en revue toutes les normes IAS et IFRS ainsi que les différentes interprétations (SIC) de ces normes, mais suivant un découpage qui aurait pu être intéressant s’il avait été mené avec plus de rigueur.

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En effet les deux premiers chapitres sont consacrés au cadre pour la préparation et la présentation des états financiers et au contenu de ces états financiers (normes IAS 1 sur leur présentation, complétée par la norme IFRS 1, IAS 10 sur les événements postérieurs à la clôture et 34 concernant l’information financière intermédiaire) Puis est abordée la performance de l’entreprise : la norme IAS 18 sur les produits des activités ordinaires (par contre rien sur l’éventuelle réforme envisagée par le Board), l’IAS 8 sur les méthodes comptables, l’IAS 7 sur l’état des flux de trésorerie, l’IFRS 8 sur les secteurs opérationnels, suivis de normes dont on pourrait discuter la pertinence de leur place dans ce chapitre concernant la performance, telles que l’IAS 12 : les impôts sur le résultat ou l’IAS 37 sur les provisions de passif.

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Suit un chapitre sur les instruments financiers (IAS 32, leur présentation, et IAS 39 sur leur comptabilisation)

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Le chapitre suivant est consacré aux comptes consolidés (IFRS 3 sur les regroupements d’entreprises, IAS 27 sur les états financiers consolidés, IAS 28 sur les participations dans les entreprises associées, IAS 31 sur les participations dans les coentreprises)

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L’avant dernier chapitre traite des immobilisations, dépréciations et provisions (IAS 16 sur les immobilisations corporelles, IAS 38 sur les incorporelles, IAS 40 sur les immeubles de placement, IAS 36 sur les dépréciations d’actifs, IAS 17 sur les contrats de location, et IFRS 5 sur les actifs non courants)

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Enfin dans le dernier chapitre on trouve un fourre-tout des autres normes qui n’ont pas pu être placées ailleurs : les stocks (IAS 2), le régime de retraites (IAS 26), les subventions publiques (IAS 20), les effets des variations des cours des monnaies étrangères (IAS 21), l’information financière dans les économies hyper-inflationnistes (IAS 29), les contrats d’assurance (IFRS 4), les contrats de construction (IAS 11), l’agriculture (IAS 41) et enfin la prospection et l’évaluation de ressources minérales (IFRS 6)

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On peut regretter qu’il s’agisse pour toutes ces normes d’une lecture très linéaire, en exposant leurs objectifs, leurs champs d’application respectifs et leur contenu. Il n’y a ni explications, ni exemple chiffré, ou aucune digression quelque peu critique. On peut regretter également qu’il n’y ait aucune approche par pays, et qu’aucune allusion ne soit faite aux différents référentiels nationaux applicables aux comptes sociaux.

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Il ne s’agit que d’un Dictionnaire, rien qu’un dictionnaire, dans lequel le lecteur y trouvera l’essentiel des pratiques comptables imposées en Europe.

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Christian SIMON

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Université Paris Est Créteil

Mini DSM-IV-TR, critères diagnostiques, traduction française par J. Guelfi et al., éditions Masson, Paris 2005, 366 p., ISBN 978 229 401 8190

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Le DSM IV est un inventaire qui se veut exhaustif des critères diagnostiques des troubles mentaux, élaboré par l’American Psychiatric Association (1994). S’il retient l’attention du chercheur en comptabilité, c’est qu’il a inspiré un travail original exposé à la Maison Rouge en février 2010. L’artiste, Marco Decorpeliada, y était présenté dans les termes suivants : « catalogué malade mental, [il] a produit une série d’œuvres singulières en rapport avec les diagnostics qui lui ont été appliqués. Il réplique à cet étiquetage en établissant une correspondance terme à terme entre les codes attribués aux troubles mentaux dans le DSM IV, et ceux – les mêmes ! – des produits du catalogue des surgelés Picard : à “20.1, Schizophrénie, type catatonique continue”, il répond “20.1, Crevettes Roses entières cuites” […]. Sa production artistique prend le savoir classificatoire psychiatrique à son propre jeu dans une guérilla joyeuse, ironique, parodique, spirituelle, et néanmoins d’une rigoureuse logique ».

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L’exposition des œuvres de Marco Decorpeliada se terminait par une vidéo dans laquelle Antoine de Galbert, fondateur de la Maison Rouge, révélait que l’œuvre de Marco Decorpeliada est en réalité le travail d’un collectif de psychiatres (dont DECORPELIADA est l’acronyme) qui ont imaginé ce moyen ludique et original pour interroger la classification des troubles mentaux. Cette œuvre s’intègre dans une perspective oupsypienne (ouvroir de la psychologie potentielle) inspirée du célèbre oulipo (ouvroir de la littérature potentielle) fondé par Queneau, Pérec, Marcel Duchamp…

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La démarche de Marco Decorpeliada peut-elle inspirer un chercheur en comptabilité ? Si l’on met en correspondance la classification des maladies psychiatriques (DSM IV) et le plan comptable général (PCG), on observe des relations troublantes. Ainsi, le compte 120 résultat (bénéfice) correspond à l’intoxication au cannabis avec perturbation des perceptions et delirium, le compte 101 capital social correspond au syndrome d’abus d’alcool, le compte 401 fournisseurs correspond à celui de phobie sociale et le compte 410 clients correspond à l’anxiété généralisée. On constate également que le compte 16 emprunt et dette assimilée correspond au trouble psychotique induit par les hallucinogènes, que le compte 431 Sécurité sociale correspond à un état de stress posttraumatique, que le compta 630 impôt, taxes et versements assimilés correspond au problème relationnel avec le partenaire, que le compte 70 ventes de produits fabriqués, prestations de services, marchandises correspond à un retard mental léger…

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L’étude de ces correspondances conduit à évoquer trois pistes de réflexion. La première piste consiste à s’interroger sur leur caractère. Est-ce une coïncidence que le compte stocks soit associé à la pyromanie ? Que les immobilisations incorporelles soient associées à la schizophrénie ? Que les charges soient associées à des problèmes en rapport avec une étape de la vie ? Sans aucun doute diront certains… Mais il n’en demeure pas moins que chacune de ces correspondances pourrait alimenter un développement ! Par ailleurs, certains comptes n’ont aucune correspondance. Par exemple, on ne peut que s’étonner que la pathologie du deuil n’a pas d’équivalent dans le PCG. Faut-il en déduire qu’il existe des comptes à créer (et/ou des pathologies à identifier) ?

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Une deuxième piste consiste à partager le principal souci du collectif à l’origine de l’œuvre de Marco Decorpeliada : la remise en cause de l’intérêt et de l’utilisation d’une classification. Plus précisément, une première critique interroge la classification elle-même (accompagnée d’une codification numérique ou alpha numérique). Une seconde interroge plus globalement les processus d’harmonisation nationaux et internationaux. Ces deux sujets concernent aussi bien la réflexion sur le DSM IV que celle sur le PCG. Dans les deux cas, le praticien est confronté à une harmonisation des pratiques au niveau international, dans laquelle s’imposent les pratiques anglo-saxonnes et plus précisément les pratiques nord-américaines. Cependant, si des questionnements communs existent, d’autre divergent. En effet, la classification du PCG est isolée dans un processus d’harmonisation comptable qui n’utilise pas de numéro de compte. Étrangement, le DSM IV et ses codes alpha-décimaux sont au contraire une classification internationale, d’inspiration nord-américaine qui s’oppose aux pratiques de diagnostic françaises moins standardisées. On constate donc que, si les processus d’harmonisation et la domination nord-américaine sont similaires, les trajectoires que ces processus suivent semblent inverses concernant la codification.

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Enfin, une troisième piste d’exploration conduit plus généralement à s’interroger sur les fondements même de la « gestion ». Si l’on considère que les sciences de gestion s’intéressent au fonctionnement des organisations productives (de biens et de services marchands ou non marchands), alors il est au cœur même de cette discipline de comprendre l’articulation entre fonctionnement individuel et fonctionnement collectif. Or la confrontation du DSM IV et du PCG n’est-elle pas justement une tentative (originale certes) d’articuler des termes et concepts dont la signification est collective (« banque », « capital »), avec des caractéristiques du fonctionnement individuel (pathologies psychiatriques). Dans les deux cas, les signifiants sont porteurs de sens aux conséquences (sociales ou individuelles) lourdes. Est-il nécessaire de préciser que le mot « banque », lâché négligemment au comptoir du café provoque immédiatement des commentaires violents ? Et que dire du terme « capital » ! Force des mots à portée collective qui n’a pas grand-chose à envier à celle de termes comme « anorexie mentale » ou « intoxicaton alcoolique » prononcés lors d’une consultation médicale. La lecture comparée du DSM IV et du PCG, sur le modèle du travail mené par Marco Decorpeliada, est donc en définitive une source d’inspiration inattendue pour la recherche en comptabilité.

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Olivier Vidal, CNAM INTEC Paris

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Maître de Conférences ; Courriel : olivier.vidal @ cnam.fr

Notes

[1]

Mandelbrot, B. (2005), Une approche fractale des marchés, Paris : Odile Jacob.

Taleb, N.N. (2007), Le Cygne noir, Paris : Belles Lettres.

Thomas, M. (2009), The Zombie Economy, P.A. Consulting Group.

Zajdenweber, D. (2009), Économie des extrêmes, Paris : Flammarion – Champs.

Titres recensés

  1. Finance, le nouveau paradigme – Comprendre la finance et l’économie avec Mandelbrot, Taleb..., Herlin, P. (2010), Paris : Éditions d’Organisation, 208 p. ISBN : 978 2 212 54657 6
  2. Droit comptable européen, Raimondo Lo Russo, Éditions Larcier, Groupe De Broeck, Louvain-la-Neuve, Belgique, 2010, 808 pages, ISBN 978-2-8044-3812-8
  3. Mini DSM-IV-TR, critères diagnostiques, traduction française par J. Guelfi et al., éditions Masson, Paris 2005, 366 p., ISBN 978 229 401 8190

Pour citer cet article

 Zimnovitch Henri, « La revue des livres », Comptabilité - Contrôle - Audit, 1/2011 (Tome 17), p. 175-179.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2011-1-page-175.htm
DOI : 10.3917/cca.171.0175


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