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Comptabilité - Contrôle - Audit

2011/2 (Tome 17)


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Normes : origines et conséquences des crises. Coordonné par Dominique Bessire, Laurent Capelletti et Benoît Pigé, Economica, collection Recherche en gestion, Paris, 2010, 267 pages, 39 €, ISBN 978-2-7178-5939-3

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Les racines de cet ouvrage se trouvent dans les travaux menés depuis les années 1970 par Henri Savall. Ils l’ont conduit, en 2005, avec Véronique Zardet, à l’élaboration du concept de « tétranormalisation » qui déboucha, à partir de 2007, sur un programme de recherche auquel participèrent des personnalités venues de divers horizons disciplinaire et géographique. Parmi les membres de ce réseau, 34 ont participé à la rédaction de ce livre. Celui-ci est constitué de 23 contributions qui s’articulent en quatre parties, ce qui paraît logique si l’on veut bien se souvenir que tetra est tiré du grec quatre. La « tétranormalisation » fait référence à quatre pôles de normalisation : les normes sociales, celles liées à la qualité et l’environnement, les normes sur les échanges commerciaux et celles relatives à la comptabilité et la finance. Dans leur ouvrage, les auteurs ont pris la liberté de ne pas suivre ce plan pour lui préférer la structure suivante :

  1. Origine et cadre de la tétranormalisation

  2. Les conflits normatifs en comptabilité, finance et gouvernance d’entreprise

  3. Responsabilité Sociale de l’entreprise, marketing et droit de l’homme : quand la norme s’emmêle avec la morale

  4. Les politiques et le management publics face aux contraintes normatives

Il n’est pas possible de rendre compte ici de la totalité des contributions, malgré leur intérêt, on privilégiera donc les six chapitres de la deuxième partie qui concerne prioritairement les lecteurs de la revue. Celui de Dominique Bessire s’intitule « Comptabilité financière, management des risques bancaires et gouvernance d’entreprises : la colonisation par les normes ». L’auteure revient sur l’évolution qui a conduit à faire passer le pouvoir d’élaboration des normes comptables du politique à l’expertise technique, la technocratie. Elle montre comment le langage et le principe de conformité opèrent « au service d’une colonisation sans frontière » (p. 57), comment « le vocabulaire de la normalisation se présente avec une apparence de factualité qui occulte son caractère socialement construit et décourage par avance toute contestation » (p. 59). L’ensemble est troussé avec brio et l’on voit se côtoyer « BIG BROTHER », « Mickey », le mythe du lit de Procuste et l’histoire de la Tour de Babel. La conclusion est moins heureuse, du moins gagnerait à être plus nuancée. Ainsi, quand Dominique Bessire écrit « aucune science ne peut se prétendre détachée du politique ; les sciences de gestion ne font pas exception à la règle » (p. 61), il conviendrait d’être plus prudent, songeons à Staline dans l’affaire Lyssenko...

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Dans le chapitre qui suit, « Crise financière et crise des normes comptables internationales », Benoît Pigé, après avoir rappelé que « l’application de la norme n’est pas que technique, elle intègre également une dimension de jugement » (p. 64), s’interroge plus particulièrement sur la « déclinaison technique du principe de juste valeur » (p. 65). Il montre notamment que la normalisation comptable internationale ne peut être comprise indépendamment de la normalisation des marchés financiers. Il invite à « étudier l’insertion des normes comptables dans la globalité des normes extracomptables » (p. 68) et, dans le domaine bancaire, « les remèdes consistent, selon lui, à identifier les interactions entre normes prudentielles et normes comptables » (p. 69).

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Après ces deux chapitres généraux, suivent deux autres plus techniques. Ivan Tchotourian s’intéresse aux normes qui visent à encadrer la rémunération des dirigeants pour dénoncer leur nombre pléthorique et l’absence de cohérence entre elles ; Il en vient à préconiser le recours à la norme fiscale en lieu et place des normes législatives et professionnelles. Jean-Marie Peretti et alii s’intéressent à la normalisation comptable des provisions pour restructuration ; ils montrent toutes les difficultés inhérentes à ce sujet. Ainsi, la norme IAS 37 qui « exige que les opérations [de restructuration] projetées soient décrites avec précision et annoncées aux personnes concernées » (p. 84) conduit les dirigeants à préférer ne pas recourir à de telles provisions pour ne pas dévoiler leurs intentions ; ce qui aboutit à battre en brèche le principe de prudence. Autre effet, cela s’inscrit en contrepoint des pratiques de comptabilité créative qui jouent des provisions pour restructuration pour lisser les résultats ; faut-il pour autant s’en plaindre ? Les auteurs ne tranchent pas. Eustache Ebondo Wa Mandzila, dans le chapitre 9, s’intéresse au « conflit entre les normes d’audit et de contrôle interne ». À l’instar de ce que disent les auteurs des autres chapitres, il dénonce le foisonnement de normes, leur enchevêtrement, leur incohérence. Pour illustrer son propos il prend les difficultés qu’il y a à départager les rôles entre les auditeurs, qui doivent satisfaire à diverses normes d’exercice professionnel relatives au contrôle interne, et celui de la direction générale à laquelle la Loi Sarbanes Oxley, ou la Loi de Sécurité Financière, confie la responsabilité du contrôle interne. Pour l’auteur, l’ordonnance du 8 décembre 2008, relative aux commissaires aux comptes, permet en France de sortir du conflit entre les normes d’audit et celles du contrôle interne ; ce qui lui permet de conclure que « la solution juridique contribue à la réduction des conflits potentiels entre les différents acteurs » (p. 92). Ce sur quoi, dans le chapitre suivant, « Normalisation ou hypocrisie de l’organisation ? Le cas du management des risques », Laurent Capelletti n’est pas convaincu. Selon lui, dans le cas de la normalisation du contrôle interne et de l’ordonnance du 8 décembre 2008, le coût et la difficulté de son application poussent les organisations à ne respecter la loi qu’en apparence. Une attitude qu’il qualifie, à la suite du chercheur suédois Brunnson, d’« hypocrisie organisationnelle » (p. 95). L’expérience qu’il tire de plusieurs recherche-interventions sur le contrôle interne qu’il a menées, le conduit à préconiser « un management actif au sein de l’organisation, d’une fonction qui lui est dédiée, rattachée à la direction générale » (p. 97).

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Originalité de l’ouvrage, il se termine par deux après-propos. Le premier, de D Boje, et G A Rosile, professeurs en management à la New Mexico State University, porte sur « L’éthique et les ailes de la tétranormalisation : le réalisme agentiel » dans lequel il est montré que « la mesure oriente en sélectionnant certains aspects et en excluant d’autres aspects et cette interaction constitue le phénomène de la norme » (p. 210) ; à cet égard, le recours à la théorie du réalisme agentiel, bien que d’accès difficile, peut se comprendre. Par la suite, la référence à la méthode du storytelling devient d’autant plus inaccessible qu’elle fait appel à un vocabulaire si technique qu’on en vient à se demander s’il n’est pas amphigourique : par exemple, quand il est dit que « le storytelling perd sa dimension de chronotopicité sociale dialogique ainsi que sa polyphonie et son dialogisme stylistique. Le storytelling est alors construit dans un esprit de déterrioralisation de l’espace et du temps publics, afin de les dissocier de leur enracinement relationnel. » (p. 215). Le second après-propos, d’Yvon Pesqueux, s’intitule « Bazar des normes et souveraineté ». Il enferme en synthèse les qualités et défauts de l’ensemble d’un ouvrage qui stimule souvent la réflexion mais dont certaines contributions manquent parfois de rigueur. La diversité des thèmes abordés, malgré l’intérêt de la plupart lorsqu’ils sont pris isolément, peine à convaincre le lecteur de la cohérence globale. La difficulté vient sans doute du sujet lui-même : la norme, dont le dictionnaire philosophique nous dit que c’est « un mot qui a quelque chose de flou, qui le rend à la fois commode et embarrassant » (Comte-Sponville, 2001, p. 406). S’il faut recommander Normes : Origines et Conséquences des Crises, ajoutons que sa lecture sera avantageusement complétée par l’ouvrage de Pierre Marcherey, De Canguilhem à Foucault la force des normes.

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Henri Zimnovitch

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Laboratoire du Pesor – Université de Paris-Sud

La dynamique de l’innovation. Changement technique et changement social (xvie-xxe Siècles). François Caron, Gallimard, Paris, 2010, 465 pages, 26 €. ISBN 978-2-07-076295-8

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L’intérêt de l’innovation n’est pas limité à l’avenir, son passé est plein d’enseignement, c’est ce que nous montre François Caron dans son dernier livre.

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Parmi les leçons dont le gestionnaire tirera profit, citons en trois :

  • Les aspects culturels, idéologiques, sont déterminants dans les choix technologiques,

  • L’entreprise est un lieu privilégié, au sein d’un réseau d’échanges, pour la construction de savoirs,

  • Le dialogue entre les niveaux de connaissance, est porteur d’innovation.

La force de ces idées se dégage dans les quatre parties qui composent l’ouvrage :

  1. La première, « savoirs empiriques et savoirs formalisés », montre l’importance de l’interactivité dans les innovations qui sont apparues entre les xiie et xviiie siècles, dans différentes activités, l’architecture, l’orfèvrerie, l’imprimerie, l’horlogerie… Le savoir-faire des ouvriers, des artisans, se transmet alors de façon essentiellement tacite, le plus souvent orale mais aussi par le dessin et l’écriture. C’est au cours de la période qui débute avec les années 1760, que les connaissances vont être formalisées ; les ingénieurs, les entrepreneurs éclairés, étant les agents de cette dynamique, au côté de savants qui sont en train de construire la science moderne. C’est du dialogue entre détenteurs de savoirs empiriques et savoirs codifiés que va naître la Première Révolution industrielle. François Caron nous fait vivre cette histoire, au travers des aventures de la production d’énergie, de la mécanisation de l’industrie, du développement de la chimie…

  2. La deuxième partie retrace « l’émergence d’un nouveau mode de construction des savoirs » à partir de 1830 et jusqu’en 1960. On retrouve le monde des artisans, des ingénieurs, des entrepreneurs et des savants qui constituent quatre sphères ayant leur dynamique propre. L’innovation naissant de la conjonction entre la spécialisation des différents domaines et leur interconnexion. L’historien nous livre une analyse logique des institutions et du changement dans le mode d’élaboration des connaissances. L’entreprise ressort comme lieu de convergence des savoirs, de formation d’expérience. La période 1840-1914 est celle au cours de laquelle, d’une part, la science s’institutionnalise au sein de l’Université et dans ses relations avec l’État, et, d’autre part, certaines grandes entreprises se dotent de laboratoire, réalisent une intégration entre les fonctions d’entrepreneur, d’ingénieur et de savant. Deux chapitres viennent illustrer cette dynamique : l’un sur la machine à vapeur fixe, l’autre sur l’industrie chimique. Le passage d’un savoir empirique, comme celui que Watt développa au sein de sa firme, et la théorie scientifique, qui se développa entre 1820 et 1860 avec la thermodynamique, est particulièrement éclairant ; également passionnant le développement de la chimie macromoléculaire, dans l’entre-deux-guerres aux États-Unis, dans la liaison qu’établit Dupont de Nemours avec le monde universitaire.

  3. La troisième partie traite des « dynamiques du changement technique ». Elle met en évidence les « interdépendances technologiques et les besoins de l’utilisateur ». La prise en compte des enjeux sociaux, politiques, culturels, ressort comme déterminante dans les chemins empruntés par l’innovation. On y voit également les effets de la « dépendance de sentier ». Le rôle des réseaux apparaît essentiel pour promouvoir de nouvelles techniques capables de dégager des marges de profit, de répondre aux attentes des clients, voire de satisfaire des rêves d’ingénieurs. L’auteur insiste sur la combinai son des stratégies d’acteurs et des réseaux sociaux tant internes qu’externes à l’entreprise et des stratégies qui se nouent entre concurrents et avec l’État. Le développement du pôle technologique grenoblois, sur la période 1892 et 1970, fournit une illustration de cette complémentarité entre de grands entrepreneurs locaux, des écoles d’ingénieurs, le CNRS. On voit apparaître la dynamique des regroupements autour d’une zone pour l’innovation. Le concept de Système productif local est aussi analysé, l’historien souligne qu’il trouve ses racines dans l’Italie du Moyen âge et en donne des exemples récents avec le textile choletais et l’horlogerie franc-comtoise.

En refermant le livre, on se sent plus intelligent, on comprend mieux le monde qui nous entoure. L’histoire est contée dans une langue impeccable, un style clair et précis, qui donne plaisir à parcourir le chemin de l’innovation industrielle. L’auteur est à la fois respectueux de la rigueur des faits sans céder à l’accumulation des détails, à la fascination de l’érudition ; au besoin, il fournit par des références opportunes le moyen, pour le lecteur intéressé, d’aller plus loin.

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Toutefois, ne peut-on faire à François Caron le reproche de ne pas en dire assez sur certains points ? Fallait-il choisir comme borne le xvie siècle, comme l’affiche le titre ? L’auteur lui-même s’y trouve à l’étroit puisqu’à plusieurs reprises il juge nécessaire de remonter l’histoire, pour le plus grand bonheur du lecteur, jusqu’au xiie siècle. Du coup, si la période est étendue, l’auteur n’aurait-il pas dû ouvrir son propos au-delà de l’Occident compte tenu de la dette que celui-ci a contracté en matière d’innovation à l’égard de l’Orient. En vérité, le livre dans ses limites actuelles représente une somme, en augmenter l’objet eût été sans doute trop ambitieux ; on eût toutefois apprécié que l’auteur y consacrât quelques paragraphes pour le justifier. Plus frustrant, pour le gestionnaire, et surtout le comptable, l’absence de référence aux innovations en matière de « technologie invisible », pour reprendre la formule de Michel Berry. Certes l’auteur renvoie à plusieurs reprises au rôle de l’organisation, les travaux de Chandler sont cités, bien qu’il n’apparaît pas en bibliographie. Mais pourquoi n’avoir pas fait état de l’évolution des techniques de gestion (sur laquelle l’auteur a, par ailleurs, réfléchi [1][1] Voir le chapitre « La gestion financière du chemin...) ? Le livre, qui est un modèle pour l’historien des techniques, est, en ce sens, un encouragement pour les historiens de la gestion, en général, et de la comptabilité, en particulier à poursuivre leur recherche et à faire connaître leurs résultats.

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Henri Zimnovitch

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Laboratoire du Pesor – Université de Paris-Sud

Le Moyen âge et l’argent, essai d’anthropologie historique. Jacques Le Goff, Paris, Perrin, 2010, 245 pages, 20 €, ISBN 078-2-262-03260-9

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Depuis Marchands et banquiers du Moyen âge publié en 1956, son premier ouvrage, Jacques Le Goff n’a guère cessé de scruter et d’interroger le Moyen âge occidental, apportant à la connaissance de cette longue et lointaine période une contribution fondamentale. En termes d’histoire économique, certes, mais aussi d’histoire sociale, politique, religieuse, culturelle et artistique.

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En quinze chapitres concis mais denses, Le Moyen âge et l’argent livrent une large synthèse, au fait des recherches les plus récentes. Selon les termes de l’auteur, cet écrit « boucle » sa réflexion dans un domaine « important pour la compréhension de la période médiévale, principalement parce que le point de vue et les pratiques des hommes et des femmes de cette époque étaient très différentes des nôtres. »

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Cette étrangeté du Moyen âge se retrouve tout au long de la lecture. Du début à la fin, les éléments matériels – formes et fonctions de la monnaie, rareté des métaux précieux, frappe, circulation, change, manipulations monétaires, crédit, etc. – sont mis en regard des aspects culturels des usages de la monnaie. Des usages qui s’inscrivent dans un environnement religieux profondément marqué par la défiance envers l’argent. Pour en donner la mesure, il suffit de rappeler cette parole attribuée au Christ par Matthieu, 19, 23-24 : « il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux. » Cependant, malgré ce pessimisme fondamental, l’attitude de l’Église vis-à-vis de l’argent va finir par évoluer dans un sens favorable à l’essor du commerce et à l’accumulation des richesses. Tout en restant néanmoins articulée autour de la condamnation de l’avarice, de l’éloge de la charité et de l’exaltation de la pauvreté.

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L’auteur convient de distinguer deux époques. D’abord un « premier Moyen âge », de Constantin à Saint-François d’Assise – ive-xiie siècles – au cours duquel la monnaie régresse par rapport à l’Antiquité. La distinction sociale prédominante est alors celle qui oppose « puissants et faibles ». Puis, l’argent ayant amorcé un lent retour, la seconde période – xiiie-xve siècles – voit la recherche et la pratique de l’argent progressivement justifiées et légitimées. Dans le même temps, la distinction entre riches et pauvres se substitue à celle qui opposait puissants et faibles. C’est principalement ce « second Moyen âge » qui est étudié dans l’ouvrage.

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Il démarre, au tournant des xiie et xiiie siècles avec le développement du commerce et l’essor des villes. Les deux phénomènes sont liés et si le premier est source d’enrichissement, le second l’est tout autant en raison des investissements importants auxquels il donne lieu ; pensons à la construction des cathédrales ! L’ensemble participe à l’accroissement de la circulation monétaire et au développement d’institutions spécifiques car le financement de ces opérations repose sur l’extension de la fiscalité urbaine et sur l’endettement. Ce qui s’observe dans les villes va se réaliser bientôt à l’échelle des états naissants : développement des administrations fiscales et recours à l’emprunt pour financer guerres et dépenses somptuaires. L’endettement permet aux prêteurs de s’enrichir, tout comme s’enrichissent ceux qui collectent les impôts pour le compte des villes, des princes ou de la Papauté. Mais les unes et les autres ne sont pas toujours solvables et bien des banquiers connaîtront la ruine ou la disgrâce. Après avoir prêté à Charles Quint puis à Philippe II, les Fugger de Nuremberg finiront par être ruinés par les banqueroutes successives de la monarchie espagnole, tandis que les Bardi de Florence seront entraînés dans la faillite par Édouard III d’Angleterre. Sans la moindre vergogne, Charles VII fera emprisonner Jacques Cœur pour éviter d’avoir à lui rembourser les sommes qu’il lui avait empruntées pour reconstruire la France après la Guerre de Cent Ans. Mais si les fortunes se font et se défont, ce second Moyen âge n’est pas seulement l’époque des nouveaux riches, il est aussi celle des nouveaux pauvres. Si les premiers doivent leur situation à l’essor de l’activité commerciale et bancaire, celle des seconds résulte d’un choix. À côté d’une pauvreté subie, se manifeste en effet à la fin du xiie siècle une pauvreté consentie : celle des ordres mendiants dont l’archétype est celui des Franciscains. Son fondateur, Saint-François d’Assise, fit vœu de pauvreté après avoir renié son père marchand ; une pauvreté présentée comme un idéal autrefois incarné par Jésus. Paradoxalement, l’action de ces nouveaux pauvres va jouer en faveur de l’expansion de la circulation monétaire et de l’essor du commerce. Attirant à eux les dons des riches et des puissants, les ordres mendiants vont s’enrichir et créer des établissements de crédit. Afin de venir en aide aux pauvres, ils créeront à la fin du xve siècle les premiers monts de piété, y pratiquant le prêt sur gage à faible taux d’intérêt.

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L’évolution des techniques qui ont accompagné l’essor de l’activité commerciale tient une place importante dans l’ouvrage. Divers écrits y sont évoqués mais il n’est certainement pas anodin de constater que deux des plus importants délimitent en quelque sorte la période. D’abord le traité de l’abaque de Leonardo Fibonacci, écrit en 1202, qui introduit en Europe le système de numération indo-arabe, en l’appliquant notamment aux calculs commerciaux, tels que les conversions de monnaies et de mesures, et aux calculs d’intérêts. Puis bien sûr la Summa de Arithmetica de Luca Pacioli – moine franciscain ! –, publiée en 1494, qui témoigne en particulier du degré de maturité atteint par la pratique comptable marchande. Car dans l’intervalle toutes ces techniques ont été perfectionnées, en même temps que se développaient les activités bancaires et les opérations de change, que se répandaient l’usage de la lettre de change et le recours aux assurances maritimes, enfin que naissaient de nouvelles formes de sociétés commerciales.

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On regrettera cependant que le perfectionnement des techniques comptables est vu uniquement comme une conséquence de l’accroissement de la circulation monétaire – « l’usage de l’argent fit surtout proliférer la comptabilité, aussi bien dans ses méthodes que dans l’importance de la paperasse à laquelle elle donna lieu » – ou, au mieux, comme ayant contribué au développement de l’activité commerciale. La fonction d’instrument de paiement du compte en débit et crédit, par virement ou par compensation est, semble-t-il, laissée de côté, alors qu’elle est fondamentale. Elle permet d’éviter tout mouvement d’espèces et a souvent pallié l’insuffisance de liquidités. La chose ne se limite d’ailleurs pas aux comptabilités marchandes, ainsi que l’a montré Clerici (1997) à partir de l’étude des livres de compte d’un hospice italien du xve siècle. Les transactions enregistrées dans ces livres étaient certes exprimées en monnaie mais ne correspondaient souvent qu’à des flux de biens. Les règlements étaient effectués en nature et le passage par l’évaluation en monnaie de compte permettait la compensation.

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Mais c’est là un reproche bien mince, par rapport à la richesse de l’ouvrage et à la mise en perspective qu’il nous offre car il nous faut revenir, pour terminer, sur cet exotisme du Moyen âge. Pour en rendre compte, Jacques Le Goff s’appuie sur Karl Polanyi pour qui, dans des sociétés comme la société médiévale, l’économie était « encastrée dans le labyrinthe des relations sociales ». Rejetant l’idée même d’un capitalisme médiéval, il souligne l’importance de la caritas et du don, dans cette société « imbriquée dans un ensemble dominé par la religion ». La charité est à la fois vertu suprême – agir contre la charité c’est agir contre Dieu – et valeur sociale suprême. Elle constitue le lien social essentiel. À la fin du Moyen âge, l’accroissement des échanges marchands et de l’usage de la monnaie est concomitant de l’augmentation des dons, lesquels dépassent le montant des prélèvements fiscaux. Il y a là une façon de concilier l’enrichissement terrestre et le salut éternel. Dès lors, pour l’auteur, l’attitude des économistes qui voient dans la scolastique une « pensée économique » relève de l’anachronisme. Le « juste prix » de Thomas d’Aquin et des théologiens du xiiie siècle renvoie à la justicia et la caritas, ce qui est très loin du résultat du jeu de l’offre et de la demande sur un marché concurrentiel. Et nous ajouterons, très loin de ce que l’on désigne aujourd’hui par l’expression « juste valeur », issue cependant des mêmes discours.

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Étrange Moyen âge décidément ! Mais passionnant ouvrage ; en user sans modération.

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Yannick Lemarchand

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LEMNA – EA, Université de Nantes

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Clerici, L. (1997). « Fonctions de la monnaie et formes de paiement en Italie du Nord dans la seconde moitié du xve siècle. Les livres comptables de l’Hôpital des Proti de Vicence ». Histoire et Mesure, Vol. 12, n° 1/2, p. 5-36. Le Goff, J. (1956). Marchands et banquiers du Moyen âge, Paris, PUF, (coll. « Que sais-je », n° 699).

Notes

[1]

Voir le chapitre « La gestion financière du chemin de fer en France : de la garantie d’intérêt au contrôle de gestion » in Histoire des entreprises du transport, évolutions comptables et managériales, L’Harmattan, 2010.

Titres recensés

  1. Normes : origines et conséquences des crises. Coordonné par Dominique Bessire, Laurent Capelletti et Benoît Pigé, Economica, collection Recherche en gestion, Paris, 2010, 267 pages, 39 €, ISBN 978-2-7178-5939-3
  2. La dynamique de l’innovation. Changement technique et changement social (xvie-xxe Siècles). François Caron, Gallimard, Paris, 2010, 465 pages, 26 €. ISBN 978-2-07-076295-8
  3. Le Moyen âge et l’argent, essai d’anthropologie historique. Jacques Le Goff, Paris, Perrin, 2010, 245 pages, 20 €, ISBN 078-2-262-03260-9

Pour citer cet article

 Zimnovitch Henri, « La revue des livres », Comptabilité - Contrôle - Audit, 2/2011 (Tome 17), p. 161-165.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2011-2-page-161.htm
DOI : 10.3917/cca.172.0161


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