Accueil Revues Revue Numéro Article

Comptabilité - Contrôle - Audit

2012/1 (Tome 18)


ALERTES EMAIL - REVUE Comptabilité - Contrôle - Audit

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 183 - 192 Article suivant

L’entité entreprise – au croisement de l’économie, du droit et de la comptabilité, Youri Biondi Éditions Universitaires Européennes, 2011, Saarbrücken, ISBN 978 613 1 5020 7, 520 pages

1

Cet ouvrage réalise la publication de la thèse de doctorat soutenue en 2005 à l’Université de Lyon, thèse réalisée en cotutelle avec l’Université de Brescia, d’où son nombre de pages (520), sa rédaction très documentée élément après élément, son érudition et son niveau de langage. La concaténation des deux notions (« entité » et « entreprise ») est a priori déroutante dans un titre mais on en comprend vite l’intérêt à la lecture. Dans la mesure où l’auteur va mener une analyse critique fine des « nouvelles » théories de la firme, la concaténation des deux termes d’« entité » et d’« entreprise » se justifie car la notion d’« entité » est commune aux deux champs même si son usage est plus important en comptabilité, l’« objet » des deux champs est bien l’entreprise. Mais soulignons que ces deux termes seront rapidement rejoints par un autre terme, celui de « firme ».

2

Tout au long de ses développements, l’auteur va effectuer un plaidoyer quant à l’importance des soubassements théoriques comptables pour qui veut parler de l’entreprise, y compris dans l’univers de la théorie microéconomique. C’est en cela que la thèse se situe dans la dynamique théorique plus générale de la représentation, en l’occurrence la représentation de ce qu’est l’entreprise. Pour ce faire, l’auteur va mobiliser trois contextes théoriques : celui des théories de la firme, celui de l’histoire des idées économiques et celui de la comptabilité. Mais il s’agit bien pour lui de montrer la contribution de la comptabilité à la théorie économique, la référence à l’histoire des idées économiques lui permettant surtout d’enraciner son propos dans un temps plus « long », sans pour autant que sa démonstration puisse être qualifiée de thèse d’histoire.

3

Il va en effet essayer de démontrer en quoi la comptabilité est non seulement un outil de modélisation (argument mineur de la thèse, sauf à regarder avec précision des modalités de la valorisation comptable) mais également comment elle est génératrice d’un modèle susceptible d’interférer avec celui de la firme, soit en « effet système », soit en décalage soit de façon critique.

4

La démonstration de la thèse repose sur une argumentation d’abord très ajustée à la chronologie du développement de l’« école néoclassique » à partir de l’apport des auteurs marginalistes et de leurs apports au développement d’une théorie microéconomique. Chaque fois, les enjeux théoriques seront mis en avant et critiqués (soit de façon positive, soit de façon négative) à partir de deux axes de lecture principaux : celui de la tension « statique – dynamique » et celui de la tension « firme – marché », en particulier du fait de la référence au marché que supposent aussi bien « firme » qu’« entreprise » tout en mettant en évidence qu’il ne s’agit pas forcément du même « marché ».

5

Mais une lecture parallèle des fondements de la comptabilité sera menée afin de permettre le dialogue avec les tensions précédentes. C’est en cela que l’auteur, au regard de la trilogie « théories comptables – questions comptables – techniques comptables » va privilégier les deux premiers termes au troisième, ceci permettant d’affirmer qu’il s’agit bien de théorie(s) et de modèle(s) comptable(s) et non d’une modélisation de type comptable.

6

Comme tous les auteurs qui usent de la chronologie, le découpage des périodes passées, essentiel à ce type de démarche conduit, l’auteur à souligner l’existence de deux moments : de 1940 à 1970, période durant laquelle les questions comptables se trouvent questionnées par les nomenclatures de comptabilité nationale mettant en avant la comptabilité comme source d’information (ce qui permet de construire des parallèles avec l’information economics qui se développera en décalage) et, depuis 1970, le développement de la théorie positive de la comptabilité. Les théories comptables seront évaluées à l’aune classique de la tension « monisme – dualisme » comme fondement du tressage « comptabilité – développements du cadre de la théorie microéconomique ».

7

Il y a bien sûr des sous-thèses dans la thèse. Celle qui me semble particulièrement importante est la critique du contractualisme des théories de la firme, critique menée à partir de l’exégèse principalement de Coase, Williamson et Hart, cette critique permettant à l’auteur d’aborder la question de la substance de l’organisation économique interne de la firme où la comptabilité va passer du statut d’outils de modélisation des transactions à celui de « boîte à calculs marginaux ». Mais c’est aussi cette critique qui autorise l’auteur à parler de « droit » et ceci dès le titre.

8

C’est en cela que cette thèse effectue une contribution sur les apports de la comptabilité à la théorie économique mais établit aussi un dialogue avec le droit. C’est ce qui lui permet de commenter des aspects tels que la quête d’équilibre (entreprise comprise), la question de l’institution, celle des systèmes dynamiques qui permet de dépasser la conception qui réduirait la comptabilité à un processus d’évaluation.

9

Soulignons, d’un point de vue méthodologique, le projet interdisciplinaire « comptabilité – économique » de sa construction intellectuelle sur deux registres, celui de la compréhension et celui de la modélisation.

10

Une question reste quand même ouverte à l’issue de ces développements, celle de la différence (ou non) de la firme et de l’entreprise. Une autre question, d’ordre plus disciplinaire, est celle du statut des sciences des organisations par rapport et indépendamment du corpus de la microéconomie.

11

Yvon PESQUEUX

12

CNAM, Professeur titulaire de la Chaire « Développement des Systèmes d’Organisation »

Dictionnaire historique de la comptabilité publique 1500-1850, Sous la direction de Marie-Laure Legay Presses Universitaires de Rennes, 2010, 493 p., 26 €

13

Attention : chef-d’œuvre pour les « comptables » et quasi chef-d’œuvre pour les « financiers » ! La coordinatrice, le Professeur Legay (Université Lille-III, spécialiste des finances françaises du XVIIIe siècle) a réalisé un travail plus que remarquable.

14

D’abord, elle s’est entourée de six excellents spécialistes.

15

– Anne DUBET, Professeur à Clermont-Ferrand, spécialiste de la comptabilité publique en Europe (son dernier livre) et tout spécialement des finances publiques espagnoles.

16

– Joël FELIX (Université de Reading), un des meilleurs connaisseurs des mécanismes financiers français et anglais au XVIIIe siècle.

17

– Jean-Claude HOCQUET (CNRS et Lille III), spécialiste du sel et de Venise à l’époque médiévale.

18

– Sébastien KOTT (Paris X Nanterre), juriste spécialisé en finances et droit publics.

19

– Yannick LEMARCHAND (Université de Nantes), spécialiste de l’histoire de la comptabilité, tout spécialement de celle de la Compagnie des Indes.

20

– Bernard LUTUN est un spécialiste inattendu : polytechnicien, ingénieur de l’armement, il est docteur en histoire avec une thèse monumentale sur la Marine Royale de 1756 à 1789.

21

– Natalia PLATONOVA, chercheur au Centre de Recherches Historiques et spécialiste des finances publiques russes aux XVIIe et XVIIIe siècles.

22

Soit une équipe de cinq historiens « purs », d’un juriste et d’un gestionnaire.

23

[Un reproche à la coordinatrice : la page 493 prétend présenter les auteurs mais se borne à donner leur titre. Chacun méritait quelques lignes de présentation. Heureusement, internet est indiscret]. Dans cette équipe, un nom paraît manquer : le Professeur Marc NIKITIN (Université d’Orléans) qui a été un des tout premiers à s’intéresser à l’histoire de la comptabilité.

24

Second succès de M.L. Legay et de cette équipe : le choix et le nombre (non précisé dans l’Introduction) des « articles » présentés : 449 pages.

25

Il faut ajouter au crédit de M.L. Legay qu’à côté d’articles de fond (par exemple État), elle a rédigé un grand nombre de « petits articles » sur des aspects très techniques, souvent ennuyeux, mais nécessaires dans un dictionnaire exhaustif. Si nous gardons l’exemple de l’article État, ce dernier est suivi par pas moins de sept « dérivés », dont six sont signés par M.L. Legay et dont quatre sont vraiment « pointus » (État de distribution, de fonds, de situation, final).

26

L’objectif du dictionnaire est double. L’objectif principal est « d’analyser les termes, techniques et réformes comptables restitués dans leur contexte historique. Ce n’est pas un dictionnaire de finances publiques et ne s’intéresse aux institutions […] financières que dans leur rapport à l’histoire des comptes publics » (p. 5).

27

L’objectif secondaire est d’être autant que possible comparatif entre les pays européens. Cet objectif secondaire est parfaitement atteint, comme nous le montrerons ci-dessous et comme pouvaient le laisser supposer les spécialisations « géographiques » des coauteurs.

28

En revanche, la réussite du premier objectif est une victoire à la Pyrrhus ! En effet, au moins 2/5 (ou peut-être la moitié) des articles, soit appartiennent directement à la finance (par exemple Trésor Royal, Contrôleur général des finances…), soit lui sont rattachés (par exemple Correcteur des comptes, Quittance, Régie générale des aides.).

29

Ce choix méthodologique est une double erreur. Erreur scientifique car il conduit à de curieuses absences. Absence de la Caisse d’Escompte alors que dix Caisses sont présentées ; absence d’un article « Emprunt » qui aurait présenté les trois types de rentes – perpétuelles, viagères et tontinières – ce qui entraîne l’article Dette publique à être trop succinct sur ce problème aussi ancien que permanent. Erreur « marketing » également car le titre actuel mettant l’accent sur la seule « comptabilité », n’indique pas que les aspects financiers sont également (mais de manière moins exhaustive) traités. C’est dommage pour les « financiers » qui risquent de ne pas acheter l’ouvrage et… pour l’éditeur !

30

L’objectif de comparaison intereuropéenne prend trois formes. La forme la plus évidente est représentée par des articles de synthèse sur un pays : de l’Angleterre (10 p.) à Venise (11 p.), en passant par l’Autriche, les Pays-Bas autrichiens, le Portugal, la Prusse et la Savoie. L’Espagne est l’article le plus détaillé (17 p.)

31

Au passage, précisons que les pages sont composées de petits caractères (fort lisibles) sur 2 colonnes de 60 lignes chacune, chaque ligne ayant 50 signes, soit 6 000 signes par page…

32

Seconde manière de sortir du « pré carré » : les articles contiennent des références à plusieurs pays sur le sujet (par exemple Loterie présente la situation à Paris, à Bruxelles et à Vienne).

33

Troisième manière au sein de ce qui est peut-être une innovation dans un tel dictionnaire : les biographies ne couvrent pas seulement les Français. Ces biographies sont de deux sortes. D’une part, les grands administrateurs ou financiers qui ont dirigé et réformé la comptabilité publique de leur pays (et souvent en même temps les finances publiques). Entre autres : en France, Audiffret, Colbert, Mollien, Gaudin, Necker (4 p.), les Frères Paris (4 p.). Mais aussi des inconnus pour l’auteur du C-R : Bravo Murillo et Orry (4 p.) pour l’Espagne, Locher et Schwarzer pour les Pays-Bas autrichiens, le marquis de Pombal pour le Portugal, Rizzi et Costantini pour Venise, Tatarinov pour la Russie…

34

Le second type de biographie est encore plus original et pointu : les auteurs des « manuels » qui ont fait évoluer la pratique de la comptabilité. Barrème (3 p.) est bien là mais Savary et La Porte ont été oubliés ! Sinon, l’auteur de ces lignes a découvert, entre autres, Hennequin et Irson en France mais aussi Arnold en Russie, Cabilian en Suède, Puechberg en Autriche, Stevin dans les Flandres, Villa en Italie et Wöhner en Allemagne – dernière entrée qui clôt l’ouvrage.

35

Plus traditionnelles sont les entrées relatives aux « institutions » (généralement financières) : sept Caisses différentes (en 7 pages) ; Intendant de Province (6 1/2 p.), Collège des Recettes en Russie, Receveur général des finances, Budget… [Dans l’article Rencontre-Rescontre, il faudrait ajouter que « Rescontre » signifiait le jour de la liquidation des opérations à terme à la Bourse d’Amsterdam, avec référence à De la Vega].

36

Plus « riches » en apport de savoir et qui semblent être exhaustifs : les termes relatifs à la procédure ou à la technique comptable (ou financière) : Assignation, Balance, Certification, Compte d’ordre, Menu de comptant, Non-complet, Reddition, Registre sextué… Une remarque, l’article « Billet » est essentiellement « anglais » ; un peu plus de détails sur le cas « français » serait le bienvenu (lors de la prochaine réédition).

37

Si certains articles « techniques », osons le dire, sont ennuyeux, une sous-catégorie est drôle, avec des dénominations surréalistes : Balancin, Biscapit, Chiffre de finance, Faire bon, Compter de clerc à maître, Couler un compte, Croupe, Latiter, Oyant-compte, Soutènement (de compte)…

38

À l’opposé, il y a les « grands » articles de fond. Par exemple Compagnies (4 ½ p. pour les quatre types de compagnie), Comptabilité administrative (7 p.), Comptable public (8 p.), Marchés publics (8 p.), Office du sel (7 p.), Usure (7 p.)… Une qualité à souligner dans un domaine aussi technique est la qualité pédagogique des présentations. Deux exemples sur un cas particulièrement subtil. Dans l’article Angleterre, il faut lire l’explication sur ces « tally-tallies », c’est-à-dire ces baguettes de noisetier coupées en deux dans le sens de la longueur, sur lesquelles on inscrivait les caractéristiques de l’emprunt (ou de la créance) et qui servait de récépissé à l’épargnant prêteur. Manière inattendue d’économiser le parchemin !

39

Dans l’article Calcul, le « calcul aux jetons » est superbement expliqué et montre que nos aïeux se passaient très bien de nos ordinateurs.

40

Pour être optimiste et se dire que la situation actuelle a eu des précédents, on peut lire les articles Banqueroute, Dette publique (déjà cité), Publicité… « Assignat » est absent comme « intérêt (taux d’) » et « agio » [Agiotage est là].

41

L’appareillage scientifique est parfait. Chaque article se termine par des Sources et par des Références bibliographiques. Ces dernières sont complètes si elles sont « spécifiques » au sujet traité ; elles sont juste nominatives (avec l’année d’édition) renvoyant aux références « générales » de la bibliographie. En effet, l’ouvrage se termine par 40 pages de bibliographie, « générale » : 13 pages de sources, deux pages d’instruments de travail (dictionnaires, recueils de lois) et 25 pages d’ouvrages. Éblouissant !

42

Deux cerises sur le gâteau. Pour assurer la vie et la survie de l’ouvrage, l’éditeur lui a donné une forte reliure qui le garantit pour les décennies, voire le siècle à venir. Le tout pesant un peu plus d’un kilo. Mais surtout, son rapport qualité-prix est stupéfiant : 26 €, soit 5 centimes d’euro la page ! À ce prix-là c’est donné !

43

Il est usuel de terminer le compte rendu d’un « bon » livre en disant qu’il devrait figurer dans toutes les bibliothèques. Cette figure de style s’impose pour ce dictionnaire : tous les historiens « modernes », tous les comptables et, à condition de les prévenir, tous les financiers devraient posséder ce livre.

44

Georges GALLAIS-HAMONNO

45

Professeur Émérite d’Économie et de Finance, Laboratoire d’Économie d’Orléans

Des bourses aux entreprises de marché : le commerce du capital dans les turbulences de l’économie de marché, Jean-François Lemettre Coll. des Presses Universitaires de Sceaux, 2011, l’Harmattan, ISBN 978-2-296-55196-1, 360 pages

46

Jean-François Lemettre aborde l’étude du marché financier de manière originale. Là où la plupart des auteurs, notamment des universitaires, l’abordent à travers les produits – un marché financier est le lieu d’échange des produits financiers –, lui l’aborde avant tout comme une industrie, comme un groupe d’entreprises en concurrence. La notion de marché, bien qu’importante, est reléguée au second plan.

47

Avant d’aborder le territoire de la gestion, ce Professeur Émérite à l’Université de Paris-Sud, membre fondateur du laboratoire de Pilotage Économique et Social des Organisations, était économiste et c’est à partir de ses outils d’économie industrielle qu’il analyse l’univers des entreprises du marché financier.

48

Pour Jean-François Lemettre, l’industrie financière est un groupe d’acteurs en mouvement : Ainsi, il considère qu’un « marché financier est un territoire où sont concentrés de nombreux acteurs financiers et un volume important de transactions financières ». (p. 31).

49

La première partie, assez brève, replace l’évolution des marchés et des entreprises de marchés dans l’histoire, que Jean-François Lemettre appelle assez justement « le passage des institutions aux entreprises de marché ». La deuxième partie commence par la description des acteurs dans laquelle l’auteur compare l’axe horizontal de la collecte des ordres et l’axe vertical du postmarché.

50

Dans la troisième partie, il entame le point central de son propos, à savoir l’évolution probable de l’industrie dans un univers nouveau pour elle, qui est celui de la concurrence : comme il a été en effet précisé au chapitre 1, l’industrie des marchés financiers est passée de l’institutionnalisme à l’entreprise, il passe, depuis plus d’une décennie dans un univers d’entreprises concurrentielles. Le livre rejoint alors une problématique plus habituelle dans l’étude des marchés financiers : celle de la microstructure. C’est en effet autour de cette notion que se regroupent les leviers concurrentiels de l’industrie. La microstructure est étudiée à partir des quatre thèmes de Madhavan (2002) : Formation et découverte des prix, information et transparence, processus de négociation et rapidité de transaction et d’exécution.

51

La quatrième partie traite de la stratégie des entreprises de marché : celles-ci voient en effet leurs rentes de situation diminuer, notamment en Europe sous la pression de l’Union européenne ou la commission à travers la directive MIF (Marchés d’Instruments Financiers) qui instaure une large concurrence entre les acteurs, ouvrant ainsi la porte à l’apparition de marchés concurrents ou de plateformes alternatives de négociation. Pour l’auteur, « le véritable facteur de différenciation reste la liquidité. Les investisseurs et gestionnaires de portefeuilles veulent l’exécution des ordres la plus rapide possible avec un faible risque sur le prix. La mise en concurrence des entreprises de marché fragmente le marché et réduit cette liquidité. On montre aisément que le temps moyen probable d’exécution ne peut que croître. La volatilité augmente à la fois du fait de ce temps accru et de son fractionnement. La liquidité est [donc] un facteur de différentiation par la qualité. La préférence pour la liquidité engendre de la part des utilisateurs de services de négociation une acceptation de payer des tarifs supérieurs » (p. 193).

52

À partir de cette analyse, Jean-François Lemettre conclut que la stratégie de Nyse-Euronext est « d’occuper tous les compartiments des marchés financiers réglementés et d’ériger en marchés organisés ou simplement réglementés certains qui ne l’étaient pas » (p. 217). De son côté, le Nasdaq-omx est « candidate de second rang dans l’oligopole en cours de globalisation dominant l’industrie des marchés organisés. Cette position est a priori inconfortable car il lui faut survivre à côté de la firme dominante tout en résistant aux assauts des autres bourses et à celle de marchés alternatifs. La voie qui semble pouvoir réussir est celle de la différenciation » (p. 221). Quand à la bourse de Francfort (Deutsche Börse), « elle a paru balancer entre deux stratégies au cours des années 1990-2010 : sa taille ne lui permet pas de jouer le global exchange et l’invite à jouer au plus large la logique de place ; l’ambition de place se heurte à la concurrence des bourses de Londres et de Paris dans un marché européen des titres financiers en cours de décloisonnement. La réponse a été capitalistique sous forme d’offres d’achat hostiles sur les concurrentes : Londres dans un premier temps, Euronext dans un second. » (p. 224).

53

Dans la cinquième et dernière partie, intitulée « Configurations industrielles, une prospective », l’auteur revient à ses premières amours, l’économie industrielle et nous livre une analyse très pertinente sur les développements de ces paquebots que constituent les « clusters » de l’industrie financière. D’abord, il pose les lignes de force de la recomposition des marchés : efficience, liquidité, risque (p. 243), avant de nous rappeler que, dans la plupart des cas (Amérique du Nord, Europe, Asie), les marchés de cette industrie se caractérisent par des oligopoles avec franges et se demander, pour chaque région, si la géographie de l’industrie correspond bien à une configuration soutenable.

54

L’ouvrage constitue donc un travail considérable et très novateur, dont pourront s’inspirer à la fois les financiers spécialistes des marchés, mais également les stratèges et les économistes. Les comptables et les contrôleurs de gestion seront, pour leur part, extrêmement intéressés par l’analyse – peu fréquente dans les ouvrages traitant des marchés financiers – des différentes institutions garantissant la bonne fin comptable des opérations, autrement dit du back-office ou postmarché. Les différentes livres sur les marchés financiers se polarisent la plupart du temps sur la formation du prix et la négociation et négligent cet aspect fondamental de l’échange que sont la comptabilité-titre, les valorisateurs et les dépositaires. Ce n’est pas le cas de cet ouvrage. Comme il a été précisé en introduction, Jean-François Lemettre a utilisé un angle d’analyse des marchés très particulier. Mais il a également parfaitement maîtrisé l’ensemble de son analyse, ce qui en fait un outil très pertinent ; Tout juste pourra-t-on lui reprocher de n’avoir consacré que trop peu de lignes aux conséquences de la réglementation – en particulier celle venant de la Commission européenne – toujours en mouvement et extrêmement génératrice d’évolution dans cet univers complexe.

55

Philippe Gillet

56

PESOR, Université Paris-sud

Global dimensions of corporate governance, Yadong Luo Blackwell Publishing, 2007, 276 pages, 30 €, ISBN : 9781405137072

57

Il n’est certainement pas inutile de souligner que les scandales financiers analysés de manière consensuelle comme une défaillance de la gouvernance d’entreprise sont relatifs à des formes organisationnelles particulières que sont les groupes multinationaux (WorldCom, Enron, Parmalat, etc.). Mais assez paradoxalement, la nature implicitement universaliste des codes de bonne gouvernance qui en découlent intègre rarement cette singularité organisationnelle. Autrement dit, nous avons très peu de connaissances sur ce que pourrait être la gouvernance d’entreprise dans le contexte d’une forme organisationnelle aussi complexe que celui du groupe multinational. Certes en Comptabilité-Contrôle-Audit, des travaux – tels que celui de Cristiano Busco et ses collègues intitulé « Globalisation and the international convergence of management accounting » dans l’ouvrage Issues in Management Accounting paru en 1995 ou de Paolo Quattrone et Trevor Hopper publié en 2005 dans Accounting, Organizations and Society titré « A “time-space odyssey” : management control systems in two multinational organisations » – s’intéressent à cette question, sous les aspects de l’instrumentation de mécanismes spécifiques. L’intérêt de l’ouvrage de Yadong Luo est alors de porter la réflexion sur la gouvernance d’entreprise du groupe multinational dans une idéation plus holiste. Il comble ainsi un manque théorique et conceptuel en croisant la littérature traditionnelle en gouvernance d’entreprise et celle portant sur le groupe multinational pour proposer un objet original de recherche qu’est « la gouvernance d’entreprise du groupe multinational ». La lecture de l’ouvrage est facilitée par un résumé introductif de chacun de ses sept chapitres et de mini-cas illustratifs qui les closent. À chaque chapitre correspond une bibliographie donnant l’impression qu’il s’agit d’un ouvrage colligé. Ainsi, même si ces chapitres se complètent pour faire un tout cohérent, le cœur des propos de l’auteur ressort très nettement dans les chapitres 1, 3 et 4. Il n’en demeure pas moins que les quatre autres chapitres contribuent à soutenir efficacement le raisonnement.

58

En raison de la forme organisationnelle du groupe multinational, sa gouvernance d’entreprise est définie comme une articulation de deux niveaux de gouvernance (two-tier governance structure). L’un concerne les structures de gouvernance de la société mère et l’autre celles filiales étrangères possédant leur propre conseil d’administration. Le fonctionnement de chacun de ces deux niveaux de gouvernance repose sur trois ensembles de mécanismes traditionnellement mis en exergue dans la littérature en gouvernance d’entreprise. Il s’agit des mécanismes de fondés sur le marché (concentration de la propriété, composition du conseil d’administration, discipline par le marché, séparation ou cumul des fonctions de président du Conseil d’administration et de directeur général, taille du conseil d’administration, rémunération des dirigeants, cumul des mandats d’administrateurs et l’endogamie dans la cooptation des administrateurs), la culture (culture de la gouvernance et intégrité) et la discipline (sanction des dirigeants, audit interne, code de conduite et programme éthique). Pour le lecteur initié aux problématiques de gouvernance d’entreprise, la familiarité avec ces mécanismes peut l’interpeller sur la pertinence d’étudier le groupe multinational sous l’angle de la gouvernance d’entreprise. En effet, il apparaît, de prime abord, que l’entreprise nationale et le groupe multinational ont en commun les mêmes mécanismes de gouvernance. L’auteur consacre alors une discussion utile à cette fin en sept pages dans le premier chapitre. Son argumentaire résumé en six points repose sur une analyse de l’environnement économique, politique, social et réglementaire dans lesquels opère une entreprise nationale en comparaison avec ceux du groupe multinational. Ainsi, la multiplicité de chacun des environnements du second justifie-t-elle le bien-fondé du modèle proposé. Ce chapitre s’achève par une présentation du groupe Walt Disney comme une illustration du fonctionnement de ces mécanismes. Le deuxième chapitre, bien que traitant d’un débat aussi fourni qu’ancien sur les raisons de l’existence des différents modèles de gouvernance, permet de montrer comment la diversité des modèles de gouvernance d’entreprise affecte l’expansion internationale du groupe multinational et sa gestion. Les propos de ce chapitre viennent renforcer la pertinence de la distinction entre la gouvernance d’entreprise de l’entreprise nationale et celle du groupe multinational.

59

À mesure que l’on avance dans la lecture, le modèle de gouvernance du groupe multinational proposé se précise davantage. Le troisième chapitre met ainsi en évidence les déterminants ou antécédents du modèle. Il s’agit de comprendre comment les activités internationales du groupe multinational déterminent la configuration de sa gouvernance et le fonctionnement de ses mécanismes à la fois au niveau de la société mère et des filiales. Pour ce faire, quatre facteurs représentatifs de la dimension internationale du groupe multinational que sont le niveau d’internationalisation, l’adaptation au marché d’accueil, la concurrence internationale et l’expérience internationale sont d’abord identifiés. Ensuite, les modalités d’influence de ces derniers sur chacun des dispositifs composant les trois groupes de mécanismes de gouvernance détaillés dans le premier chapitre sont longuement et clairement explicités. L’hypothèse principale sous-jacente stipule l’existante d’une relation positive entre ces quatre déterminants et la taille de l’équipe dirigeante et du conseil d’administration, leur rémunération, la séparation des fonctions de directeur général et de président du Conseil d’administration, etc. Ces facteurs et leurs modes d’influence constituent, une fois de plus, des éléments additionnels justifiant la différence entre la gouvernance d’entreprise de l’entreprise nationale et celle du groupe multinational. Cette modélisation est soutenue par un cadre théorique dual fondé sur la théorie de l’agence et la théorie du traitement de l’information. En effet, du fait de sa dispersion géographique, le groupe multinational est amené à traiter une importante quantité d’information. Ainsi, son aptitude à mettre en place des mécanismes favorisant la capacité de traitement de l’information par ses dirigeants et administrateurs est déterminante pour la réduction des coûts d’agence exacerbés par la multiplicité des relations d’agence. Le réseau de causalité développé dans ce chapitre témoigne sans équivoque de la nature déterministe de la modélisation de la gouvernance d’entreprise du groupe multinational proposée par Yadong Luo. Il se prête ainsi aisément à une confrontation à un matériau empirique. Pour preuve, l’auteur suggère une opérationnalisation de son modèle comme en témoignent les dix-neuf propositions de la page 85. Le chapitre s’achève sur la mise en évidence qualitative du lien entre l’expansion internationale progressive du groupe Siemens et l’évolution de ses structures de gouvernance.

60

Alors que le troisième chapitre est consacré à une présentation globale du modèle de gouvernance du groupe multinational, le quatrième se concentre sur l’analyse des deux niveaux qui le compose (niveau de gouvernance de la société mère et celui des filiales étrangères). En considérant que chacun des deux niveaux possède une instance de gestion (l’équipe dirigeante) et une instance de contrôle (le conseil d’administration) ; l’auteur en souligne leurs rôles respectifs dans le jeu d’interrelations les liant. Le schéma de la page 103 montre ainsi que la coordination entre les deux niveaux de gouvernance repose sur d’une part deux liens forts entre l’équipe dirigeante de la société mère et les deux instances de gouvernance (conseil d’administration et équipe dirigeante) de la filiale et d’autre part deux liens faibles entre le conseil d’administration de la société mère et les deux instances de gouvernance de la filiale. L’intensité de ces liens varie en fonction du rôle stratégique assigné à la filiale dans la réalisation de l’objectif global du groupe multinational. De fait, plus une filiale est reconnue stratégiquement importante pour l’ensemble du groupe multinational, plus ses instances de gouvernance maintiendraient des liens étroits, donc forts, avec celles de la société mère. À ce stade, la difficulté à intégrer la démonstration de l’auteur tient au fait que le rôle stratégique de la filiale est lui-même fonction de la stratégie de l’ensemble du groupe multinational. Cette dernière peut être une stratégie multidomestique, globale ou transnationale, chacune d’elle traduisant un niveau différencié du couple « centralisation / décentralisation » des processus de coordination et de contrôle. Par exemple, la stratégie globale, étant caractérisée par une coordination et un contrôle fortement centralisés, aboutirait à un lien faible entre les équipes dirigeantes et conseils d’administration de société mère et de la filiale. Ces liens entre les instances de gouvernance d’une société mère et celles de sa filiale sont clairement mis en lumière à travers le cas Volkswagen.

61

Dans les trois derniers chapitres, Yadong Luo montre comment « l’obligation de rendre compte » (traduction communément admise de la notion d’accountability), la corruption et la responsabilité sociale, trois thèmes objet d’une longue tradition de recherches dans le contexte des groupes multinationaux, s’intègrent dans son modèle. Ces chapitres soulignent ainsi une perspective élargie de la notion gouvernance d’entreprise appliquée aux groupes multinationaux. Notons cependant, qu’au regard de la contribution de Niamh M. Brennan et Jill Solomon intitulé « Corporate governance, accountability and mechanisms of accountability : an overview » parue en 2008 dans Accounting, Auditing & Accountability Journal, l’on peut regretter un contenu relativement compendieux dans ces derniers chapitres de l’ouvrage. Mais le lecteur s’aperçoit assez vite qu’ils permettent de justifier, une fois de plus et utilement, l’intérêt du modèle proposé. Somme toute, Yadong Luo livre un remarquable ouvrage qui dans l’ensemble offre d’intéressantes grilles d’analyse des modalités de coordination et de contrôle des entités étrangères qui composent un groupe multinational à la lumière des connaissances en matière de gouvernance d’entreprise. Notons cependant que le caractère volontairement général du modèle de Yadong Luo n’autorise pas la prise en compte de la spécificité (greenfield investment, brownfield investment, coentreprise, détention partielle avec présence d’intérêts minoritaires) des diverses formes d’expansion à l’étranger d’un groupe multinational. Par ailleurs, la nature déterministe du modèle ne doit pas faire oublier que l’organisation, aussi multinationale soit-elle, demeure une construction sociale ancrée dans un contexte socio-économique distinct. En espérant que cet ouvrage puisse inspirer notre communauté CCA pour l’émergence d’une littérature portant sur la gouvernance des groupes multinationaux français.

62

Anderson Konan SENY KAN

63

Université de Toulouse – Groupe ESC Toulouse

Pouvoir, finance et connaissance. Les transformations de l’entreprise capitaliste entre XXe et XXIe siècles, Olivier Weinstein Paris : Éditions La découverte, 2010, 197 p. ISBN : 978-2-7071-5630-3, 17 €

64

Nous sommes nombreux à avoir travaillé sur le désormais bien connu Les nouvelles théories de l’entreprise du même auteur (coécrit avec Benjamin Coriat, coll. « Le livre de poche », Paris 1995). La lecture du livre d’Olivier Weinstein permet de revenir sur ces principales notions – les travaux de Chandler, la théorie des droits de propriété, la théorie de l’agence ou encore la théorie de la régulation – et de les revisiter à la lumière de la récente crise, en abordant l’exercice à la manière d’un roman. On fait une petite promenade dans le temps, mais l’auteur nous guide et surtout prend la peine de nous expliquer le chemin.

65

Olivier Weinstein passe donc en revue les profondes transformations que la firme a subies depuis les années 1980, dans une perspective institutionnaliste et historique, parti pris indispensable selon l’auteur qui considère l’entreprise inséparable de « l’ensemble des formes institutionnelles qui structurent le capitalisme moderne » (p. 31). L’auteur relève trois transformations majeures : (1) la financiarisation et la gouvernance d’entreprise, (2) les transformations des systèmes de production, de management et des formes d’organisation industrielle, (3) la montée de l’« économie fondée sur la connaissance ».

66

Pour Olivier Weinstein, ce sont les théories initiales de Coase (vision contractuelle de la firme), les thèses plus anciennes de Berle et Means (séparation de la propriété et du contrôle) et les théories centrées sur les ressources lancées par Penrose, qui ont, depuis une quarantaine d’années, joué un rôle fondamental dans la nouvelle représentation de l’entreprise. Elles mettent ainsi au cœur des débats actuels la firme « noeud de contrats », en proie à des problèmes de gouvernance, et devant mettre en avant ses structures de production au sens large, dans lesquelles les connaissances et les compétences deviennent des ressources immatérielles stratégiques.

67

Dans un premier chapitre l’auteur essaye de définir l’entreprise en reprenant trois caractéristiques communément partagées par les auteurs en théorie des organisations : « une forme d’action collective […] lieu de conflits d’intérêts […] qui repose sur la réunion et la mobilisation de diverses ressources tangibles et intangibles » (p. 16).

68

Il revient ensuite sur la formation, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, de l’entreprise capitaliste moderne – qualifiée aussi de firme chandlérienne – qui a dominé le XXe siècle jusqu’aux années 1970 (chapitres II et III). Celle-ci est une firme de grande taille dotée d’un fort degré d’intégration verticale (internalisation des activités), administrée par des managers professionnels (main visible) et obéissant à une logique de production de masse. D’une organisation fonctionnelle (forme U), l’entreprise passe à une organisation multidivisionnelle (forme M) dans les années 1930-1940 pour faire face à la nécessaire diversification des produits et des marchés. Par l’application de méthodes tayloriennes, l’entreprise concentre alors l’ensemble des savoirs et des compétences au niveau de l’appareil managérial. Un « nouveau salariat non ouvrier » (p. 54) se développe, complètement intégré à l’entreprise par un système de carrière interne. Ses compétences de plus en plus spécialisées, sont cohérentes avec le développement des activités en amont et en aval du processus de production. Les compétences se développent également en interne par le biais d’apprentissages organisationnels propres « au-delà de l’addition des compétences et apprentissages individuels de ses membres » (p. 59). S’appuyant sur les thèses de Berle and Means, Olivier Weinstein rappelle que dans l’entreprise capitaliste moderne, le pouvoir managérial prime par rapport à celui de l’actionnariat, lequel est diffus, les entreprises finançant leur croissance essentiellement par autofinancement et endettement. Les managers sont donc au service de la société, mandataires des actionnaires mais non agents au sens de la théorie de l’agence qui s’imposera dans les années 1980 (p. 65) : il s’agit juste de reverser aux actionnaires un rendement équitable, le reste des profits revenant à l’entreprise (p. 64). La gouvernance serait donc de nature à favoriser une logique industrielle (croissance de la firme) donnant à la dimension financière (maximisation du profit) une place subordonnée (p. 68).

69

Les années 1980 vont remettre radicalement en question ces caractéristiques avec (1) le retour du marché, (2) l’accès pour l’entreprise à des connaissances et à des compétences externes et (3) le poids de plus en plus prégnant d’acteurs extérieurs à l’entreprise (p. 86).

70

Tout d’abord, à la grande entreprise managériale se substitue la firme actionnariale (chapitre 4). Le passage du capitalisme managérial au capitalisme financier est lié au fait que les stratégies de croissance externe – « faire faire » – prennent le pas sur la logique de croissance interne – « faire » –, ce qui s’accompagne d’une plus grande décentralisation de l’entreprise. Les processus de décision et l’allocation des ressources reposent sur des calculs de cash-flows actualisés (p. 91) et le ROI (return on investment) devient un concept central. Il s’ensuit un « changement dans le système managérial (p. 92) » : le haut management, issu des business schools et doté d’une culture généraliste, prenant en charge la stratégie et la planification de l’entreprise avec essentiellement un souci de rentabilité. Il se déconnecte de ce fait du management intermédiaire en charge des activités. On assiste ainsi à la scission des compétences : les compétences réelles, au niveau des business units, deviennent distinctes des compétences financières au sommet de la stratégie (p. 93). Il en découle de nouveaux principes de gouvernance, « l’entreprise devant être gérée en fonction des seuls intérêts des actionnaires » (p. 96). Selon Olivier Weinstein, cette nouvelle vision « individualiste et propriétaire » (p. 99) de l’entreprise a été légitimée par des théories comme celle de Jensen et Meckling qui défendent la grande entreprise cotée contre l’État et les réglementations publiques.

71

Néanmoins, l’auteur insiste sur le fait que la domination de la valeur actionnariale ne signifie pas pour autant un déclin mais une recomposition du pouvoir managérial (chapitre 5), notamment par la formation d’une « alliance entre managers de l’industrie et managers de la finance » (p. 12), alliance dont le symbole le plus évident est les stockoptions. Ces dernières inciteront les managers à privilégier les actions visant à soutenir le cours des titres, dans une optique court-termiste qui est également celle des fonds d’investissement (p. 109). Le développement des TIC (technologies de l’information et de communication) et les dérégulations des systèmes financiers vont également favoriser ces nouveaux comportements (p. 111). Cette financiarisation aboutit à un recentrage de l’entreprise sur son métier et à recours systématique à la sous-traitance (externalisation) (p. 122). La grande entreprise intégrée éclate en une grande entreprise décentralisée, structurée en entités autonomes. Le statut de salariat est également remis en question tandis que l’écart s’accroît entre salariés à haute qualification et les autres catégories de travailleurs (p. 125).

72

Pour autant, la montée du pouvoir financier ne peut pas expliquer, à elle seule, les profondes mutations de l’organisation. Celles-ci s’expliquent également par la transformation des architectures productives et un capitalisme de la connaissance (chapitre 6). Avec le changement des critères de performances (délai, qualité, innovation permanente…), on assiste au déclin des industries de production de masse construites sur le modèle fordiste. D’autre part, une vague d’innovations technologies majeures permet l’émergence de nouvelles industries (p. 138) dont les entreprises comme Apple ou Microsoft sont des exemples emblématiques. Ces nouvelles entreprises font émerger de « nouvelles formes productives et de nouvelles formes sociales » (p. 139), autrement dit un nouveau business model caractérisé par une concurrence via l’innovation permanente, sur le mode du « winner take all », avec une stratégie de captation des consommateurs afin de dégager des rentes de monopole durables. La production des connaissances et des savoirs s’en trouve globalement transformée (p. 140).

73

Quels sont les axes fondamentaux de changement de ces nouvelles structures productives ? Elles sont marquées par la « déverticalisation » et la spécialisation croissante. Les activités périphériques s’extériorisent, de même que certaines activités de production. Cette désintégration très poussée repose sur la conception et l’organisation modulaire du produit, elles-mêmes fondées sur des normes et des spécifications précises (codification des connaissances). Des sous-ensembles du produit peuvent alors être conçus et fabriqués séparément. Oliver Weinstein note, en citant le cas d’IBM, que cela a permis de « décomposer le travail et de le répartir entre des équipes spécialisées plus petites » (p. 143), favorisant par là même une plus grande variété de produits et une amélioration plus rapide. D’une organisation du travail interne, cette logique sera progressivement adaptée entre plusieurs firmes, pour former une « organisation en réseau ». Combinée à une dynamique d’innovation entrepreunariale soutenue par le système du capital-risque, la structure modulaire « s’accompagne d’une explosion de firmes spécialisées dans la conception et la production de différents types de composantes et de sous-systèmes » (p. 146). Le monopole d’IBM a ainsi laissé la place à des milliers de firmes cotées en Bourse. L’entreprise va avoir tendance à se replier sur la conception et la commercialisation, ses compétences clés, en externalisant la production à d’autres firmes à un niveau international (en Asie par exemple pour les composants électroniques p. 148). Le risque à long terme, note Olivier Weinstein, étant que ces dernières ne deviennent à long terme des concurrents.

74

Olivier Weinstein prend ensuite le contre-pied de ceux qui évoquent la main évanescente du manager en considérant que ces nouvelles organisations se situent entre « marché et hiérarchie » (p. 153) : ce sont « des entreprises managériales financiarisées » (p. 178). Il note, par ailleurs, qu’il y a peu de chances que l’on revienne à la logique de la grande firme intégrée, la rupture constatée ces dernières années pouvant être qualifiée d’historique (p. 164). « Le développement sans précédent de la marchandisation des connaissances » (p. 165) en est un exemple. Selon l’auteur, le capital intellectuel devient ainsi la ressource la plus importante de l’entreprise, détenue pour une large part par les travailleurs. Son contrôle est devenu un problème clé pour l’entreprise qui peut avoir intérêt à « associer une petite fraction du travail intellectuel à l’alliance entre le haut management et les acteurs financiers » (p. 170).

75

En conclusion, l’auteur note qu’avec la crise actuelle, « si l’on admet qu’elle est plus qu’une crise de la seule finance » (p. 11), il importe de repenser la conception, les orientations fondamentales et le mode de gouvernement de la grande entreprise. Pour Olivier Weinstein, il faut considérer les managers « au service de la société » (p. 182). C’est la question de la responsabilité sociale des entreprises qui est donc reposée. Son livre se termine par une phrase à méditer : « il ne s’agit pas de donner un supplément d’âme à la gouvernance actionnariale, mais bien de lui substituer une autre gouvernance, qui gérerait la grande entreprise comme une institution, au service de la société » (p. 182).

76

On observe cependant que cette évolution de la grande entreprise, retracée par Olivier Weinstein, concerne surtout le « Monde Occidental » (Europe-Amérique du Nord). Qu’en est-il des grandes firmes dans les autres régions du Monde, notamment dans les pays dits émergents comme les BRIC ? On peut y observer des grandes firmes intégrées, comme l’Indien Mittal, les pétroliers russes (Gazprom) ou chinois (CNPC). Peut-être n’y a-t-il pas un seul sentier d’évolution ? Par ailleurs, on aurait aimé que l’auteur fasse référence à des événements politiques marquants du XXe siècle (ex : les deux guerres mondiales, la chute du communisme, etc.).

77

Finalement, on ressort de la lecture de cet ouvrage plus riche d’une belle synthèse qui réussit le tour de force d’un passage en revue accéléré de ce siècle passé, sans jamais lasser. Il légitime aussi les recherches actuelles sur la RSE et la gouvernance, l’immatériel ou encore la gestion des connaissances. Le livre d’Olivier Weinstein fait partie des livres qu’on est heureux d’avoir lu car on a l’impression qu’il nous a rendus plus intelligent… On en redemande.

78

Élisabeth Walliser

79

Maître de conférences HDR, Université Montpellier 1

Titres recensés

  1. L’entité entreprise – au croisement de l’économie, du droit et de la comptabilité, Youri Biondi Éditions Universitaires Européennes, 2011, Saarbrücken, ISBN 978 613 1 5020 7, 520 pages
  2. Dictionnaire historique de la comptabilité publique 1500-1850, Sous la direction de Marie-Laure Legay Presses Universitaires de Rennes, 2010, 493 p., 26 €
  3. Des bourses aux entreprises de marché : le commerce du capital dans les turbulences de l’économie de marché, Jean-François Lemettre Coll. des Presses Universitaires de Sceaux, 2011, l’Harmattan, ISBN 978-2-296-55196-1, 360 pages
  4. Global dimensions of corporate governance, Yadong Luo Blackwell Publishing, 2007, 276 pages, 30 €, ISBN : 9781405137072
  5. Pouvoir, finance et connaissance. Les transformations de l’entreprise capitaliste entre XXe et XXIe siècles, Olivier Weinstein Paris : Éditions La découverte, 2010, 197 p. ISBN : 978-2-7071-5630-3, 17 €

Pour citer cet article

 Zimnovitch Henri, « La revue des livres », Comptabilité - Contrôle - Audit, 1/2012 (Tome 18), p. 183-192.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2012-1-page-183.htm
DOI : 10.3917/cca.181.0183


Article précédent Pages 183 - 192 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback