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Comptabilité - Contrôle - Audit

2013/2 (Tome 19)


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Introduction

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La contribution à la recherche. Source de fierté pour les uns, lorsque leurs efforts pour publier leurs travaux de recherche sont récompensés par un rédacteur qui souligne l’apport important de leurs investigations au bassin des connaissances. Source d’amertume pour les autres, qui cherchent à décoder les propos sibyllins de rédacteurs et d’évaluateurs qui invoquent la « faible » contribution de leurs travaux, voire « l’absence » de contribution. Source de cynisme pour certains, qui acceptent de « jouer le jeu » des contributions en mettant en exergue quelques apports découlant de leurs travaux, et ce, même s’ils n’en sont guère, eux-mêmes, convaincus. Source de rivalité, pour plusieurs, à l’égard des critères visant à déterminer ce qu’est un « apport » au corpus des connaissances. Enfin, source de confusion pour maints lecteurs, en raison de la diversité des façons de faire en matière de présentation des contributions dans les articles de recherche. Par exemple, alors que certains articles font état de contributions solides, tout au moins en apparence, d’autres mettent en évidence le caractère modeste de leurs apports en parlant de contributions espérées (Lincoln et Guba 1985), tandis que plusieurs font état, tout simplement, de l’ambition de contribuer à une « conversation », tant dans l’arène sociale que dans le monde académique, sur une question importante donnée (Becker 1986 ; Golden-Biddle et Locke 2007).

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En dépit de ces diverses façons de voir et de penser la contribution à la production de connaissances, il n’en demeure pas moins que celle-ci est au cœur de la vie du chercheur, constituant un point de mire et un référent incontournable. Ses effets peuvent être majeurs, tant au niveau individuel, social que disciplinaire. Des carrières et des segments d’activité intellectuelle se font et se défont, à même l’échiquier de la contribution. Or, malgré le caractère central de la contribution au sein du monde de la recherche, on s’est relativement peu interrogé sur celle-ci, dans le champ de la recherche en comptabilité. Bien que quelques écrits s’inquiètent de certaines tendances pouvant mener à l’appauvrissement de la recherche en comptabilité (Humphrey et al. 1995 ; Demski 2007 ; Hopwood 2007 ; Gendron 2008 ; Basu 2012), les auteurs n’abordent pas directement le phénomène. Sur cette base, il semblerait justifié de s’intéresser à la contribution et de s’interroger sur la manière dont on la produit ainsi que ses effets [1][1] Étant donné les contraintes d’espace, je ne traiterai....

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Aux lecteurs qui voudraient prendre connaissance de conseils précis en ce qui concerne la façon de pratiquer l’« art » de la contribution, dans le but de renforcer leurs aptitudes à publier dans certaines revues, il est possible qu’ils ressortent déçus de cet essai. Mon ambition est tout autre. Dans un premier temps, j’entends dresser un état des lieux en matière de contribution, certes incomplet mais suffisamment étayé pour comprendre comment le concept de contribution s’articule dans le monde de la recherche, notamment en recherche comptable. Je puiserai mon inspiration principalement à deux sources, l’une anecdotique et l’autre, documentaire. Au fil de mon investigation, je formulerai six constats sur la façon dont la contribution, en recherche, se pense et se concrétise. Certains de ces constats mettent en évidence un point de tension entre le large éventail de formes différentes que la contribution est appelée à revêtir, au quotidien, et certaines pressions institutionnelles qui, ultimement, cherchent à circonscrire la diversité contributoire. J’ose espérer que ceux qui termineront la lecture de cet essai verront s’accroître leur intérêt à réfléchir, et peut-être agir face aux enjeux contemporains entourant la contribution à la recherche. Tel que souligné par Berland et al. (2012), cependant, la modestie s’impose sur un sujet aussi complexe. C’est essentiellement dans cet esprit que cet essai a été produit.

1 - Un premier état des lieux

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Pour ceux ayant eu la chance d’aller au Musée du Louvre, il est possible que vous ayez croisé le regard de la Mona Lisa. J’ai vécu cette expérience, pour la première fois, en décembre 2010. Je fus décontenancé par la petite dimension de l’œuvre – et le contraste saisissant par rapport à la quantité de gens qui, simultanément, souhaitaient pouvoir l’admirer. Or, en dépit de ce succès de foule, la « contribution » de la Mona Lisa au champ de l’art ne m’était pas du tout évidente. Se pourrait-il que la contribution ne soit pas innée mais qu’on doive l’« apprendre » afin d’en maîtriser les assises ?

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Par ailleurs, bien que certaines œuvres d’art aient acquis une grande notoriété, ce que l’on exhibe dans un musée, en tant que contribution au domaine de l’art, est loin d’être figé (Lidchi 1997), résultant de décisions, de la part du conservateur et de son équipe, parfois fort complexes. Or, en songeant au mouvement de va-et-vient entre les archives muséologiques et les vitrines d’exposition, on peut en déduire que la contribution n’est pas éternelle mais qu’elle varie, dans le temps et dans l’espace. On peut penser, par exemple, aux œuvres de Vincent van Gogh, décédé en 1890 et qui était relativement peu connu avant le début du xxe siècle [2][2] Information validée le 16 mai 2013 sur https://fr.....

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Poursuivons ce périple au sein de la contribution en traitant de deux articles qui, pour plusieurs, sont considérés comme des « œuvres » maîtresses ayant influencé, de manière importante, le développement de deux des principaux paradigmes de recherche en comptabilité, à savoir le paradigme positiviste en comptabilité financière et le paradigme interprétatif (Chua 1986 ; Colasse 1999). N’étant pas essentiels à mon propos, je ne traiterai pas des aspects techniques qui entourent ces deux articles et les figures qui en sont extraites. Je ne doute point que le parallèle entre quelques œuvres de peintres et certaines figures tirées d’articles dans des revues académiques pourra en étonner certains. Pourtant, ces types d’objets reflètent, tous deux, une certaine compréhension ou représentation de la réalité.

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Le premier article est celui de Ball et Brown (1968), dont l’une des figures (reproduite ci-dessous, voir la figure 1) constitue un point de référence quasi incontournable du monde de la recherche positiviste en comptabilité financière (Watts et Zimmerman 1986 ; Basu 2012). Sommairement, cette figure indique que le prix des actions, en bourse, varie au moment de la divulgation des résultats ; il existerait donc une relation significative entre la variation des bénéfices annuels d’une entreprise et la variation du cours de l’action (Watts et Zimmerman 1986). Toutefois, toujours selon Watts et Zimmerman (1986), la plus grande partie des ajustements boursiers à la variation des bénéfices annuels surviendrait avant le mois de la divulgation ; on retrouverait, ici, une indication quant au rôle tenu par les sources d’information alternatives permettant au marché d’anticiper les bénéfices comptables.

Figure 1 - Figure extraite de Ball et Brown (1968, p. 169)Figure 1
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Lorsque j’eus à lire l’article de Ball et Brown (1968) pour la première fois, dans le cadre d’un cours suivi au début de mes études doctorales, le professeur attitré vouait une dévotion considérable à cette étude ainsi qu’à sa fameuse figure. Or, malgré mon statut de néophyte, j’étais alors dubitatif quant à certains aspects de l’étude, notamment en ce qui concerne le paragraphe suivant :

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« Recent developments in capital theory provide justification for selecting the behavior of security prices as an operational test of usefulness. An impressive body of theory supports the proposition that capital markets are both efficient and unbiased in that if information is useful in forming capital asset prices, then the market will adjust asset prices to that information quickly and without leaving any opportunity for further abnormal gain. If, as the evidence indicates, security prices do in fact adjust rapidly to new information as it becomes available, then changes in security prices will reflect the flow of information to the market. An observed revision of stock prices associated with the release of the income report would thus provide evidence that the information reflected in income numbers is useful ».

(Ball et Brown 1968, p. 160-161)
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En quoi une réaction agrégée à l’échelle du marché constitue-t-elle une indication rigoureuse quant à « l’utilité » des données comptables ? L’hypothèse de l’efficience du marché des capitaux est-elle vraiment fondée ? Malgré les précisions apportées par le professeur attitré, l’étude de Ball et Brown n’était pas en résonance avec mes schèmes interprétatifs d’alors – et elle ne l’est pas davantage aujourd’hui. Fait intéressant, avant d’être publié dans le Journal of Accounting Research, cet article avait précédemment été refusé par l’une des revues phares de l’époque, The Accounting Review (Hopwood 2007). La « contribution » d’un travail de recherche semble bien varier dans le temps et dans l’espace.

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Le second article « fondateur » dont je veux traiter, qui s’inscrit cette fois dans le paradigme interprétatif en recherche comptable, est celui de Burchell et al. (1980). Cet article s’intéresse aux divers rôles que la comptabilité peut tenir, dans les rouages de la vie organisationnelle. L’une des figures de l’article résume le point de vue des auteurs en ce qui concerne les différents rôles de la comptabilité en contexte d’incertitude (reproduite ci-dessous, voir la figure 2).

Figure 2 - Figure extraite de Burchell et al. (1980, p. 14)Figure 2
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L’article de Burchell et al. (1980), en dépit de sa notoriété (Brown 1996), n’avait pas été couvert dans les cours suivis lors de ma scolarité doctorale à l’Université Laval – autre indice qu’il existe une diversité de points de vue, dans la communauté des chercheurs en comptabilité, en ce qui concerne les principaux repères contributoires au sein du champ. J’ai découvert cet article de manière fortuite, en préparant mes examens de synthèse, ayant remarqué que plusieurs études publiées dans la revue Accounting, Organizations and Society y faisaient référence. Bien que la première lecture fût assez difficile, certaines des idées émises par les auteurs retinrent mon attention. Toutefois, ce n’est que quelques années plus tard, en relisant l’article dans le cadre d’un projet de recherche visant à comprendre la façon dont les travaux de Michel Foucault furent incorporés et « traduits » dans le monde de la recherche comptable (Gendron et Baker 2005), que j’ai vraiment pris conscience de la « valeur » de Burchell et al. (1980). J’étais alors littéralement estomaqué par la profondeur de leur analyse – ce qui suscita chez moi un malaise fondamental. Que restait-il à découvrir, sur l’objet comptabilité, suite à cet article ? Y avait-il encore quelque chose à dire sur la comptabilité que cet article n’avait pas déjà avancé ? Pouvait-il encore y avoir contribution, au sein du paradigme interprétatif, étant donné la richesse des réflexions et analyses déjà produites par Burchell et al. ? Je tentai de me rassurer en me rappelant que puisque la pratique de la comptabilité change continuellement au fil du temps, cette mouvance perpétuelle procure une certaine base pour que les chercheurs puissent continuer de contribuer au développement de nouvelles connaissances. En dépit de ces questionnements, il importe de retenir que cet article de Burchell et al. (1980) se trouvait, dès la première lecture, à être en résonance avec mes schèmes interprétatifs, résonance qui s’est amplifiée au fil du temps.

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À la lumière de ces brèves analyses, on peut faire état des premiers constats du présent essai. Premier constat, la contribution n’est ni naturelle ni universellement reconnue. Ce n’est souvent qu’après une certaine « initiation » et un certain apprentissage qu’un acteur pourra, dans certains cas, être capable de voir et de comprendre les « contributions » d’un article donné. Derrière l’évidence même de certaines contributions se cachent souvent, en amont, incompréhension et illisibilité. Selon cette perspective, on pourrait même avancer, d’une part, que la contribution est l’œuvre d’un processus de construction sociale et que, d’autre part, la constitution d’un accord intersubjectif entre un certain nombre d’acteurs, au sein d’une communauté, compte pour beaucoup dans ledit processus. Par ailleurs, on se doit d’admettre que ce qui est contribution pour l’un peut n’être que banalité pour l’autre. Il peut y avoir mésentente et même rivalité, au sein d’un champ donné, en ce qui concerne la contribution associée à un article ou à un ensemble d’articles donné [3][3] Les quatre premiers constats ne sont pas indépendants....

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Deuxième constat, ce qui est « contribution » dépend, pour beaucoup, de notre socialisation antérieure. Le fait qu’un article soit en « résonance », ou non, avec les schèmes interprétatifs d’un individu influence le processus de construction de la contribution à la recherche et jouerait un rôle, tout au moins partiel, quant à l’hétérogénéité de points de vue qui peuvent exister, dans un champ donné, à l’égard de la contribution. Tout chercheur est d’abord et avant tout un être humain dont les schèmes interprétatifs ont été façonnés par ses expériences antérieures (Berger et Luckmann 1966). À cet égard, les travaux de Kuhn (1983) montrent bien que les schèmes de pensée qui animent les membres d’une communauté scientifique donnée varient, tant dans le temps que dans l’espace, en fonction de leur socialisation préalable [4][4] Voir également Fleck (2005).. Ainsi :

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« Il n’y a rien dans la formation scientifique qui soit l’équivalent du musée artistique ou de la bibliothèque de classiques, et il en résulte une distorsion parfois drastique de la perception que les scientifiques ont du passé de leur discipline. […] Ils en arrivent à croire que le passé débouche en ligne droite sur l’état actuel privilégié avancé de leur discipline ».

(Kuhn 1983, p. 228)

2 - Contribution, pluralité et désordre

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En complément de la démarche exploratoire adoptée, dans la section précédente, pour poser les assises de cet essai, on peut avoir recours à une approche plus classique, axée sur les réflexions que certains auteurs ont consacrées à des sujets qui touchent, plus ou moins directement, à la contribution en recherche. Ces réflexions peuvent être transposées, sans trop de difficultés, au monde de la recherche en comptabilité.

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Whitley (2000) pose un regard fondamental sur la contribution, en mettant bien en évidence la tension, au cœur du monde universitaire, entre la nécessité de perpétuer certaines traditions et le besoin de faire état de nouveaux apports. Pour qu’une « contribution » soit reconnue, celle-ci doit être considérée comme légitime par des évaluateurs qui s’assurent qu’elle est conséquente avec certains « critères » de qualité, s’inscrivant dans les préoccupations historiques des chercheurs au sein du champ mais comportant, néanmoins, un élément de nouveauté. Le travail de recherche ressemble, sur cette base, à celui d’un équilibriste devant composer à la fois avec l’impératif de s’inscrire au diapason tout en faisant preuve d’une certaine originalité. Le regard posé par Whitley sur la contribution demeure, cependant, très général. Certains écrits en management et en sociologie seront utiles pour circonscrire davantage cet objet.

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En portant un regard sur le champ de la recherche sur les organisations, Boxenbaum et Rouleau (2011) mettent en évidence trois approches distinctes en matière de production des connaissances, à savoir l’évolution, la différenciation et le bricolage. Ces approches concernent, en partie, la contribution au développement des connaissances.

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L’évolution constitue la perspective dominante, dans les sciences de l’organisation, pour penser la contribution [5][5] La grande majorité des contributions revendiquées dans.... Ancrée dans les écrits de Karl Popper (1959), l’approche évolutive présume que les chercheurs, dans une communauté donnée, sont impliqués dans une quête commune et graduelle d’avancement des connaissances. L’extrait suivant présente une synthèse de ses principales caractéristiques :

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« Theories are construed as speculative and tentative conjectures or guesses freely created by the human intellect in an attempt to overcome problems encountered by previous theories to give an adequate account of some aspects of the world or universe. Once proposed, speculative theories are to be rigorously and ruthlessly tested by observation and experiment. Theories that fail to stand up to observational and experimental tests must be eliminated and replaced by further speculative conjectures. Science progresses by trial and error, by conjectures and refutation. Only the fittest theories survive. Although it can never be legitimately said of a theory that it is true, it can hopefully be said that it is the best available; that it is better than anything that has come before ».

(Chalmers 1999, p. 60)
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Selon cette perspective, le principal objectif (en période de science « normale » – voir Kuhn 1983) ne vise pas à mettre en doute le corpus de connaissances mais, plutôt, à renforcer, brique par brique, les pièces d’un « mur » de connaissances dédiées à un objet donné. La question de recherche spécifique à laquelle se consacrera le chercheur sera alors typiquement associée à la détection d’une « faille » dans les travaux de recherche antérieurs, ce que Alvesson et Sandberg (2011, p. 247) nomment la technique du gap-spotting. Si la recherche en question est rigoureusement menée, ladite « faille » serait alors, tout au moins partiellement, comblée. Par conséquent, la « contribution » résulterait de l’aboutissement, réussi, de l’expérimentation de type essai-erreur à laquelle se serait livré le chercheur. Dans un tel contexte, il ne faudra pas s’étonner que les travaux qui s’inscrivent dans le sillage de l’évolutionnisme puissent être caractérisés par des affirmations contributoires assez vigoureuses et tranchées, comme si lesdites contributions étaient définitivement constituées, de façon non équivoque. Le « réel » se trouverait alors à avoir parlé et décidé, lors de l’expérimentation de type essai-erreur, du bien-fondé des avancées revendiquées par les auteurs – bien qu’un certain nombre d’entre eux puisse faire preuve d’une certaine retenue au nom de la prudence inhérente à « l’approche scientifique » (Berland et al. 2012). Tel que soutenu par Boxenbaum et Rouleau (2011, p. 279),

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« The epistemic script of evolution serves not only to generate new knowledge but also to present new knowledge claims as being continuous with previous knowledge. […] The script of evolution, applied appropriately, helps to convince readers, including editors and reviewers of scholarly journals, that the proposed knowledge product advances the frontier of knowledge ».

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Le second axe en fonction duquel on peut penser la contribution, toujours selon Boxenbaum et Rouleau (2011), est la différenciation. Celle-ci présume qu’un même objet d’étude peut être envisagé de mille et une façons et que de l’examiner en fonction d’un seul angle d’analyse ne pourra jamais épuiser le potentiel de connaissances inhérent à cet objet. Autrement dit, construire un seul « mur » de connaissances, basé sur les mêmes assises théoriques, est susceptible de se traduire par des apports de moins en moins importants et évidents – alors que le bassin des principales contributions potentielles résiderait ailleurs, précisément dans l’exploitation d’angles d’analyse non encore employés ou peu utilisés.

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Sur le plan de la pratique de la recherche, la différenciation sous-entend que les chercheurs s’astreignent à produire des travaux qui sont en discontinuité avec les connaissances établies (Boxenbaum et Rouleau 2011). Ce faisant, les tenants de la différenciation vont avoir tendance à manifester une assez grande tolérance face à la différence. Dans un article donné, une « contribution » pourra être présentée en mettant l’accent sur la distinction, c’est-à-dire en expliquant comment les interprétations et conclusions de l’étude sont différentes du corpus établi.

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Enfin, le troisième axe est constitué du bricolage, c’est-à-dire la confection de connaissances à partir d’une combinaison de différents matériaux à portée de main du chercheur (Boxenbaum et Rouleau 2011). Il s’agit de constituer, à partir d’un ensemble d’intuitions et de déductions, un angle distinct d’analyse en amalgamant certaines théories, métaphores et/ou méthodes. Le chercheur agit alors à titre de « bricoleur », cherchant à faire preuve de flexibilité à l’égard des aléas de l’empirie (Denzin et Lincoln 1998) :

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« The researcher acts as a handy person who, rather than inventing a new theory or new paradigm, repairs or remodels existing theories by combining various theoretical concepts, ideas, and observations at his or her immediate disposal ».

(Boxenbaum et Rouleau 2011, p. 281)
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L’on cherche ainsi à jeter un nouvel éclairage sur un objet d’étude donné, mais à partir d’un angle d’analyse et d’une stratégie d’investigation fondés sur la quête de nouveau sens à partir d’éléments que l’on connaît déjà.

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L’originalité se retrouve, sous différentes formes, dans ces trois axes d’analyse [6][6] Tel qu’avancé par Locke et Golden-Biddle (1997), ce.... Du point de vue évolutif, l’originalité consiste à résoudre, tout au moins partiellement et temporairement, l’une des énigmes posées par le paradigme auquel le chercheur adhère (Kuhn 1983). La différenciation insiste sur la distinction entre les avancées de l’étude et les connaissances actuelles. Le bricoleur, quant à lui, sera mû par la volonté d’illuminer, à savoir de jeter un éclairage nouveau sur un phénomène donné, à partir d’une combinaison d’éléments théoriques et métaphoriques déjà connus. Bien que les trois approches soient animées par le désir de « contribuer », il est loin d’y avoir entente quant au sens que l’on devrait attribuer à la contribution et à la façon dont on devrait la concrétiser, au quotidien.

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Penser la contribution nécessite également de prendre en considération la nature de l’auditoire auquel la recherche est destinée. Sur ce point, on peut s’appuyer sur l’article de Burawoy (2005) qui fait référence au développement des connaissances en sociologie. S’il y a contribution, estime-t-il, elle doit nécessairement l’être aux yeux de quelque partie. Attardons-nous à certains aspects du texte de Burawoy qui me semblent particulièrement utiles pour penser la contribution.

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Burawoy (2005) traite de la division du travail en sociologie, qu’il analyse en fonction de deux questions de base. Tout d’abord, la sociologie pour qui ? Ne cherche-t-on qu’à s’adresser à des universitaires ou cherche-t-on, également, à intéresser d’autres auditoires ? Ensuite, la sociologie pour quoi ? La recherche restreint-elle son champ d’action à un rôle instrumental, mettant l’accent sur les moyens d’atteindre certaines fins mais sans s’interroger sur lesdites fins ? On parle, alors, de recherche instrumentale. D’un autre côté, la recherche étend-elle sa portée à la réflexion sur les fins de la société, du travail ou des organisations ? La recherche réflexive entre alors en scène. À partir de ces deux questions fondamentales, Burawoy met en évidence quatre types de recherche (voir le tableau 1), chacun ciblant un auditoire privilégié donné : la recherche professionnelle (conventionnelle), critique, prescriptive (« policy ») et grand public.

Tableau 1 - Les différents types de recherche en fonction de leur auditoire respectifTableau 1
(Extrait du tableau 1 de Burawoy [2005, p. 11])
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Au cœur des deux questions fondamentales auxquelles Burawoy s’intéresse, on constate que la question des valeurs intervient, de façon marquée, dans ce qu’est une contribution. Ainsi, les préoccupations en ce qui concerne les fins de la comptabilité sont-elles du ressort de la recherche ? Est-il légitime, pour un chercheur, de s’intéresser à la pertinence sociale d’un organisme comme le International Accounting Standards Board ? Est-il admissible d’étudier la pertinence des normes comptables émises par cet organisme ? Jusqu’à quel point les préoccupations des auditoires non-universitaires doivent-elles être prises en compte par les chercheurs ? Est-il acceptable qu’un chercheur définisse ses objets d’étude et ses contributions en fonction des valeurs et des intérêts des praticiens comptables ? Qu’en est-il des valeurs des utilisateurs des états financiers, des travailleurs, du grand public ? Comment concilier la prise en compte de ces différentes valeurs avec le principe de la liberté académique ? Ce que nous enseigne Burawoy, c’est que les réponses à ces questions vont varier en fonction de la posture adoptée par rapport aux présomptions relatives aux fins de la recherche et aux auditoires ciblés et considérés comme légitimes.

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Cela étant dit, on doit prendre note que le champ de la recherche en gestion, incluant la recherche comptable, est particulièrement affecté par la question de l’influence des valeurs des praticiens (Whitley 1984). D’une part, l’objet d’étude est constitué des réalités auxquelles sont confrontés les praticiens ; d’autre part, ceux-ci peuvent influencer, de diverses façons, le cours de la recherche (Sikka et al. 1995 ; Gendron et Bédard 2001). Or, pour certains, la recherche (incluant celle en gestion) ne devrait pas être soumise aux influences praticiennes qui peuvent, de façon plus ou moins sournoise, miner la liberté académique (Said 1994 ; Chomsky 2011) [7][7] Ainsi, selon Chomsky (2011, p. 77-78), « La principale.... Pour d’autres, au contraire, le travail de recherche n’a de sens que pour aider les praticiens à améliorer certaines façons de faire ou, encore, pour les sensibiliser à certaines questions et tendances (Gibbins et Jamal 1993 ; Vermeulen 2007). Évidemment, ce qui est contribution pour l’un risque d’être perçu comme trivialité pour l’autre. De surcroît, l’aspect temporel rend la tangibilité des contributions, aux yeux des praticiens, encore plus complexe puisqu’un résultat de recherche qui bouscule l’ordre établi peut être jugé négativement, en fonction d’une perspective à court terme, alors que ce même résultat, selon un horizon temporel à plus long terme, peut sensibiliser les praticiens à l’importance d’ajuster leurs pratiques aux critères de légitimité influents au sein de la société (Gendron et Bédard 2001).

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Venons-en à formuler les deux constats suivants. Troisième constat. Penser la contribution dépend des valeurs des différentes parties prenantes à la recherche. Or, ces valeurs sont loin d’être homogènes entre les divers groupes – et même au sein des groupes particuliers. C’est en ce sens que ce qui est contribution pour l’un n’en sera que banalité, et peut-être même inexactitude, pour l’autre.

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Quatrième constat. La contribution apparaît alors comme étant l’œuvre, toujours fragile et incertaine, de processus de construction sociale éminemment complexes (Locke et Golden-Biddle 1997). Pièce maîtresse de ces processus, le sens que l’on donne à la contribution, autant de façon générale, à l’égard d’un paradigme ou d’un style de recherche (Tomkins et Groves 1983), que de manière spécifique, à l’égard d’un manuscrit donné, va varier en fonction des schèmes interprétatifs et des intérêts des parties prenantes à la recherche. Maintes rivalités opposeront les acteurs et les groupes en fonction du sens qu’ils entendent donner à la contribution, chacun cherchant à imposer la façon dont ils « pensent » celle-ci. Ce faisant, la contribution, en tant qu’objet et enjeu de pouvoir, se retrouve au cœur de tensions et conflits de définition entre groupes et acteurs aux points de vue variés (Sikka et al. 1998).

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Par ailleurs, un élément additionnel de complexité se doit d’être pris en compte dans notre examen de la contribution ; autrement, celui-ci serait fort incomplet. Ainsi, en envisageant la contribution comme un enjeu de pouvoir, on ne peut ignorer le jeu des acteurs – qui sont capables d’adopter maintes stratégies dans leurs jeux sociaux, l’une de celles-ci étant de faire croire à l’auditoire que l’on adhère réellement à un point de vue, alors que, dans les faits, l’acteur n’y croit pas vraiment (Goffman 1959 ; Crozier et Friedberg 1977). Un chercheur peut, volontairement, accepter de jouer un jeu auquel il ne croit pas, histoire de se constituer un capital intellectuel. On entre, ici, dans le domaine des « jeux de langage » (Lyotard 1979). Les contributions professées dans un article peuvent donc, parfois, être fort éloignées du point de vue auquel adhèrent vraiment les auteurs.

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L’un des points centraux à retenir de mon analyse, jusqu’à maintenant, concerne les nombreuses formes que peut prendre la contribution à la recherche. Celle-ci est pensée et articulée, tant comme une évidence solide que comme une simple possibilité, tant comme la résultante logique et inaltérable d’une investigation rigoureuse destinée à faire parler le réel que comme une prestation théâtrale montée dans l’espoir de se constituer un capital intellectuel. De plus, non seulement la contribution varie-t-elle dans l’espace, mais également dans le temps. Enfin, le prescriptif tend, parfois, à s’imposer dans la façon de penser et de discourir sur la contribution. Ainsi, on peut noter, d’une part, le plaisir que semblent retirer certains rédacteurs de revues ou auteurs prolifiques à agir comme des gourous contributoires, précisant, en diverses assemblées, ce que doivent faire ou ne doivent pas faire les auteurs de manuscrits s’ils veulent prétendre à « la » contribution alors que, d’autre part, un auteur comme Feyerabend (1979) précise que l’on devrait particulièrement se méfier de ceux qui veulent instaurer des frontières définies entre connaissance légitime et prétention illégitime [8][8] Tel que je le conçois, le problème avec les gourous....

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Désordre et confusion semblent donc caractériser la contribution à la recherche [9][9] Certes, si l’on met l’accent sur les articles publiés.... Or, doit-on craindre le désordre et la confusion en la matière ? Le monde de la recherche serait-il davantage « pertinent » si tout un chacun s’entendait, à l’unisson, de façon non ambiguë et inaltérable, sur ce qu’est un apport significatif au bassin des connaissances ? Ne serait-il pas tout simplement normal de voir émerger une vision dominante quant au sens à donner à la contribution en recherche, en tant que conséquence logique des jeux sociaux et de pouvoir d’acteurs qui cherchent à imposer leur propre définition sur les autres ?

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Les propos de certains auteurs sont ici utiles pour s’inquiéter des conséquences découlant de l’émergence ou de l’imposition d’un ordre social préconisant la pensée unique à l’égard de la contribution. Burawoy (2005, p. 4) en est d’ailleurs éminemment conscient lorsqu’il fait état de ses quatre grands types de recherche :

39

« In the best of all worlds the flourishing of each type of sociology is a condition for the flourishing of all, but they can just as easily assume pathological forms or become victims of exclusion and subordination ».

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Hopwood (2007, p. 1367), dans l’un de ses derniers articles, s’inquiétait d’indices grandissants quant à l’homogénéisation des contributions, tant dans la pratique de la comptabilité qu’en ce qui concerne la recherche sur celle-ci :

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« There were then, there have been in the intervening period, and there are now people who think that they know what accounting – and auditing for that matter – is. How wrong these people are. They are the ones who list the attributes of the status quo, seemingly wanting to confine the new to being within the boundaries of the old. They have no conception that accounting and accounting research have repeatedly changed across time, and when things change they become what they were not, at least in part. Accounting has been a craft that has had no essence. It has changed significantly across time, adopting new forms, methods, and roles. Likewise for accounting research. Historically, it too has developed in relation to a diverse series of circumstances and pressures, taking on different forms in different places and at different moments of time, repeatedly adopting approaches that were novel and contentious. Moreover, both accounting and accounting research will continue to do just that, regardless of the pleas and efforts of those who act in the name of the status quo. Indeed the very role of accounting research is in part to make both accounting and our knowledge of it different – to move forward our understandings of accounting and, at times, the practice of accounting itself ».

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Selon cette optique, la production de « nouveauté » et d’un éclairage « différent » serait une caractéristique primordiale d’apports qui contribuent, en substance, à la production de connaissances. Point fondamental, ces inquiétudes, autant celles de Burawoy que celles d’Hopwood, prennent racine dans une conception du réel qui présume de l’impossibilité d’épuiser la totalité de la substance d’un objet d’étude à partir d’un seul angle d’analyse [10][10] Même les tenants de l’approche évolutive acceptent.... Au niveau théorique, il est difficile de s’insurger contre l’idée qu’un même objet puisse être envisagé profitablement en fonction de maintes lentilles, métaphores et points de vue. L’ouvrage de Morgan (2003) constitue une démonstration très convaincante du fait que l’organisation peut être productivement examinée à partir de métaphores distinctes. Le réel est trop complexe, instable et contradictoire (Williams et al. 2006), d’une part, et la pensée humaine est trop féconde (Clegg 2006), d’autre part, pour que l’on veuille emprisonner la contribution dans un carcan épistémologique, où une seule façon de concevoir le monde et de le connaître serait tenue pour légitime (Flyvbjerg 2001). Des frontières floues en ce qui concerne la contribution à la recherche sont conséquentes, me semble-t-il, avec une conception pluraliste du réel. L’un des principaux maîtres à penser dans le domaine de la théorie de l’agence semble d’ailleurs reconnaître ce point :

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« Even scholars, whose business is the creation of new theories and knowledge, commonly react negatively (and sometimes with personal anger) to those new theories and evidence. It is as if old ideas form ruts in our brains that prevent change ».

(Jensen 1998, p. 44)
44

À ce stade, j’estime disposer de bases suffisamment solides pour formuler un cinquième constat. La confusion et le désordre, quant à la nature même de la contribution à la recherche, sont en accord avec le développement de connaissances sur un réel qui, à la base, est ambigu, contradictoire et instable. Il faut, par conséquent, se méfier des initiatives et propositions visant à imposer une pensée unique en matière de contribution. Selon le philosophe Bertrand Russell (2004, p. 133), « Uniformity in the physical apparatus of life would be no grave matter, but uniformity in matters of thought and opinion is much more dangerous ».

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Un lecteur sceptique pourrait argumenter que ce cinquième constat laisse le monde de la recherche dans un état de chaos permanent, où les acteurs ne disposent pas d’assises suffisamment solides pour se sentir capables de juger de la qualité de travaux de recherche. Bien qu’en fonction d’un angle très général, la confusion relative à la « contribution » puisse être pertinente, qu’en est-il à un niveau plus individualisé lorsque, par exemple, un chercheur est contacté, pour le compte d’une revue, pour évaluer un manuscrit ? Sur ce point, j’estime que Feyerabend (1979, p. 15) nous apporte une piste de solution lorsqu’il cite Einstein : il ne faut pas « se laisser trop restreindre dans la construction de son univers conceptuel par l’adhésion à un système épistémologique [c’est-à-dire un paradigme]. » Bref, lorsqu’il ou elle pose un jugement sur un manuscrit, un évaluateur devrait avoir en tête la possibilité que ledit manuscrit puisse apporter un éclairage différent et substantiel à la discipline. Il est alors possible que les critères usuels de qualité doivent être adaptés pour pouvoir juger, de façon équitable, de la pertinence de la « contribution » du travail de recherche. Cette adaptation ne sous-entend pas que l’évaluateur doive étirer ses principes à l’infini – mais qu’il ou elle s’interroge sur la possibilité de les ajuster en fonction d’une autre manière de voir le monde et la quête de connaissances sur celui-ci. À partir d’une telle attitude, un évaluateur pourra, peut-être, permettre à un point de vue distinct de se concrétiser au sein d’un segment de littérature. J’ai rencontré de tels évaluateurs lorsque j’ai publié certains de mes travaux qualitatifs dans Auditing : A Journal of Practice & Theory, Contemporary Accounting Research et Comptabilité – Contrôle – Audit. Ces « rencontres », avec des évaluateurs relativement ouverts à la différence, ont influencé, du moins je le pense, ma façon d’agir lorsque, à mon tour, on me demande de tenir le rôle d’évaluateur. En bref, il n’est pas vraiment fondé de craindre le désordre entourant la contribution.

3 - Inquiétudes quant à l’influence démesurée des notations

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Depuis le tournant des années 2000, le champ des sciences de gestion, incluant celui de la recherche en comptabilité, est sujet à un niveau grandissant d’influence de la part de classements de revues comme, par exemple, celui du Financial Times (FT45) et de l’Australian Business Deans Council (ABDC) ou encore les facteurs d’impact produits, annuellement, par le Web of Science (Gendron 2008 ; Adler et Harzing 2009 ; Willmott 2011). Bien que le tableau brossé ci-dessous souligne les dangers associés à une tendance qui semble de plus en plus lourde, il faut relativiser le propos ; le principe de la liberté académique est encore influent au sein du champ et je n’ai pas le sentiment d’être soumis à l’influence démesurée de mille et une contraintes en matière de performance intellectuelle [11][11] Tel que le faisait remarquer l’une des personnes à.... Il n’empêche que l’on ne doit pas se fermer les yeux quant aux effets pouvant découler de ce que Willmott (2011) appelle la fétichisation des classements, où nombre de chercheurs, administrateurs universitaires et pourvoyeurs de fonds de recherche en viennent à accorder une importance démesurée auxdits classements. Serait-il possible que cet élan de fascination collective envers les classements de revues relève de la construction du mythe, alors que la rhétorique des activités de production de connaissances se targue, souvent, de pouvoir aller au-delà du sens commun (par exemple, Kerlinger 1986) ?

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Ainsi, en relativement peu de temps, les classements de revues sont devenus des référents quasi essentiels, pour maints acteurs, au sein des sciences de gestion (Wedlin 2006). S’inscrivant dans le sillage de ce que Humphrey et Owen (2000) nomment la logique de la mesure de la performance, les classements de revues ont trouvé un terreau particulièrement fertile dans les sciences de gestion, leur influence y étant importante – apparemment plus importante que dans maints champs connexes comme en sociologie. Notons, toutefois, que des craintes ont récemment été exposées dans un éditorial de la revue Science (Alberts 2013), où le rédacteur en chef s’inquiète, d’une part, des distorsions engendrées par l’utilisation abusive des facteurs d’impact dans l’évaluation du travail des chercheurs et, d’autre part, des effets qu’entraîne la surutilisation desdits facteurs en ce qui concerne la marginalisation de certains types de recherche ayant tendance à être moins cités.

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Ces divers classements partagent une même présomption, c’est-à-dire de pouvoir mesurer, par l’entremise d’une simple notation alphanumérique, la « qualité » des revues au sein d’un champ et, par ricochet, la « contribution » de leurs articles à l’avancement des connaissances. On retrouve, d’ailleurs, cette logique éminemment réductrice, même si on ne le dit pas explicitement, dans l’information produite pour justifier l’approche du Web of Science : on y précise, et présume, qu’un nombre relativement peu élevé de revues publie la plus grande partie des plus importantes contributions (Thomson 2012). Est-ce à dire que les revues qui ne trônent pas au sommet des classements ne publient que des articles de moindre qualité ? Les revues de niveau « A » ne publieraient-elles que des articles d’excellente qualité ? Est-il vraiment fondé d’évaluer la qualité d’un article à partir de l’indice de notation de la revue où il a été publié, et ce, sans même prendre le temps d’examiner son contenu ? Les notations constituent-elles un frein à la lecture et un incitatif au raccourci intellectuel, l’auditoire étant en confiance en raison, peut-être, de l’apparence de rigueur et d’objectivité qui sous-tend de tels systèmes chiffrés de classement (Porter 1995) ?

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Les classements répertoriés ci-dessus sont susceptibles d’influencer, de façon marquée, le domaine des contributions à la recherche. Ainsi, il est dorénavant facile pour tout individu d’évaluer la « performance » d’un chercheur, à même sa liste de publications ou d’un logiciel convivial comme Publish or Perish[12][12] Le logiciel Publish or Perish a été développé par Anne-Wil.... L’administration universitaire, notamment, dispose alors d’un moyen fort économique et commode pour gérer les activités de recherche et encourager, à partir d’incitatifs monétaires ou autres, la publication dans certains types de revues, en fonction d’une certaine cadence. En outre, les classements sont de plus en plus, directement ou indirectement, associés à certaines pratiques d’évaluation de la recherche – on peut penser aux politiques, dans les facultés de gestion, liées à l’octroi de la permanence et aux concours visant à évaluer des demandes de financement adressées à des organismes subventionnaires. De telles politiques et pratiques peuvent, ultimement, avoir un impact appréciable sur les activités de recherche réalisées au sein d’une communauté donnée.

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Or, les classements ne rendent visibles que certains axes de performance, à partir d’un angle nécessairement partiel et partial, tout en laissant dans l’ombre maintes facettes du travail de l’enseignant-chercheur. Lesdits classements se trouvent à favoriser un culte de la performance où, ce qui compte, ce sont les activités dont les résultats peuvent se mesurer, sur une échelle « objective », à partir des renseignements apparaissant sur le curriculum vitae. Ce faisant, face aux « étoiles » que peut gagner un individu en publiant dans de « grandes » revues, la contribution éducative de l’enseignant-chercheur est susceptible d’être marginalisée dans l’affaire, que ce soit au niveau de la prestation des cours ou en tant que directeur de thèse. La contribution en tant qu’évaluateur de manuscrits est également menacée puisqu’elle demeure largement invisible, en raison même de la mécanique de l’évaluation à l’aveugle (Moizer 2009).

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Un certain nombre d’auteurs s’inquiètent particulièrement des effets, potentiels ou avérés, découlant de l’utilisation abusive des classements sur le développement de trajectoires intellectuelles. Ainsi, alors qu’ils se targuent de ne vouloir refléter et ne rendre visible que la qualité intrinsèque de recherches publiées, les indices de notation sont susceptibles d’engendrer une certaine stagnation intellectuelle (Hopwood 2007 ; Gendron 2008). L’acte de publier dans un certain type de revue devient « la » contribution – alors que la substance des articles est de moins en moins considérée (Willmott 2011). Ce faisant, il n’est peut-être pas exagéré de penser que le comportement de masse qui caractérise les troupeaux animaliers se trouve à être encouragé au sein des communautés de chercheurs, les revues bien cotées étant inondées de soumissions de la part d’une horde d’auteurs avides d’étoiles et de reconnaissance (Alberts 2013). De même, certains éditeurs de revues pourraient en venir à s’adonner à la « chasse » à la citation, étant donné que cette dernière joue un rôle clef dans la constitution des indices de notation [13][13] Berland et al. (2013) s’inquiètent d’ailleurs de la.... Si ces tendances étaient avérées, nombre de chercheurs pourraient vouloir adapter leurs recherches à ce qui tend à se publier dans les revues bien cotées, afin d’accroître les chances d’y publier. De leur côté, les revues pourraient avoir tendance à rejeter les articles qui sortent des sentiers battus et pour lesquels la propension à produire des citations n’est pas suffisamment évidente (Gendron 2008) [14][14] Une discussion de corridor, survenue au printemps 2013.... Est-on déjà engagé dans cette voie ? La réponse semble être positive, du moins si l’on se fie aux inquiétudes d’auteurs ayant réfléchi à la question. C’est ainsi que certains types de contributions seraient favorisés de par l’institutionnalisation des classements – c’est-à-dire les contributions qui correspondent au style de recherche que publient les revues les mieux cotées (Adler et Harzing 2009). Toute une gamme de contributions serait en voie d’être laissées pour compte, à savoir celles dont l’objet, la méthode, le paradigme afférent et/ou le style d’écriture ne sont pas conséquents avec ce qui se publie dans l’establishment des revues dites savantes – mais qui sont, assez souvent, loin d’être réceptives à la différence et à la nouveauté (Demski 2007 ; Hopwood 2007). En fait, la propagation de l’influence des classements encourage le développement d’une hiérarchie entre contributions dominantes et contributions dominées – ce qui est contraire au cinquième constat établi ci-dessus. Au final, l’institutionnalisation présentement en cours des classements, me semble-t-il, constitue une nette avancée (incomplète, mais néanmoins une avancée) dans la contraction des façons de penser et de vivre la contribution. En d’autres mots, il existe un risque non négligeable que les mécanismes actuels de mesure de la performance en recherche favorisent le développement de conditions propices à encourager, à certains égards, la stagnation en matière de production de nouvelles connaissances [15][15] Ceci ne signifie pas stagnation certaine et absolue.....

52

Dans la foulée de cette mouvance, on sent bien que la cadence à performer est particulièrement encouragée. On peut penser, notamment, au Research Assessment Exercise (qui sera remplacé par le Research Excellence Framework), au Royaume-Uni, où un système gouvernemental d’évaluation de la recherche, depuis une vingtaine d’années, favorise la production régulière d’articles dans des revues bien « cotées » (Humphrey et al. 1995 ; Willmott 2011). La production de masse, au sein des grandes revues, y est célébrée. Ce souci de publier, sur une base régulière, dans les revues « reconnues », se trouve à marginaliser une autre forme de contribution à la recherche, celle qui nécessite du temps, tant en ce qui concerne la collecte que l’analyse des données. Précisons, à cet égard, que Chomsky (2011, p. 31) a déjà affirmé qu’imposer un laps de temps limité au chercheur constituait une « prime à la banalité ». Les contributions innovantes semblent loin d’être favorisées dans l’institutionnalisation, en recherche, de la logique de performance.

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Certes, le tableau brossé ci-dessus se situe au niveau des inquiétudes – et non pas au niveau des « faits avérés ». Ce tableau résulte de doutes, malaises, observations et conjectures exprimés par un certain nombre de chercheurs, incluant l’auteur de ces lignes. À l’encontre de ces inquiétudes, on peut noter que l’on retrouve une certaine diversité contributoire, quoique limitée, dans un petit nombre de revues appartenant à l’establishment. La politique éditoriale de Contemporary Accounting Research, par exemple, indique une certaine ouverture à la différence, qui s’est traduite, dans les faits, par la publication de quelques études qualitatives, ces dernières années. Il n’empêche que l’on ne peut faire abstraction d’une tendance lourde, qui semble se consolider au fil du temps, et qui pousse progressivement à la marginalisation de certaines formes de contribution.

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L’on en arrive, ultimement, à établir un sixième et dernier constat. Induites par les notations de revues, des pressions relativement importantes de performance s’exercent sur les activités de recherche, affectant, de plus en plus, les façons de voir et de faire dans le domaine. Or, l’institutionnalisation de la logique de la performance menace, en particulier, certains types de contribution. Il y a lieu de demeurer circonspect face aux effets pervers, potentiels ou avérés, découlant d’une adhésion de plus en plus marquée aux repères disciplinaires que promeuvent les indices de notation de revues universitaires [16][16] Tel que formulé par l’une des personnes ayant commenté....

Conclusion

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Comment pense-t-on, aujourd’hui, la contribution à la recherche ? Comment celle-ci s’articule-t-elle dans le champ de la recherche en comptabilité ? C’est ainsi que l’on peut situer l’amorce de cet essai visant à réfléchir à une question de nature épistémologique qui n’a pas, jusqu’à présent, suscité maints écrits dans le domaine de la recherche en comptabilité, bien que la contribution y soit un référent central, dans la vie de tous les jours. Mon travail réflexif s’est nourri de certains éléments relevant de l’anecdote, d’écrits à saveur épistémologique et, enfin, de mon expérience dans le champ de la recherche en comptabilité en tant qu’auteur, évaluateur, membre de comités de rédaction, rédacteur adjoint et rédacteur invité. C’est ainsi que j’en suis venu à développer six constats sur la façon dont la contribution se pense et s’articule, au sein du monde de la recherche. Mes propos s’appliquent évidemment à la recherche en comptabilité mais peuvent, avec les ajustements nécessaires, être transposés à d’autres disciplines, notamment les sciences de gestion.

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De ces six constats, on peut retenir que la contribution à la recherche est souvent instable, ambiguë, contradictoire et relative. Tout élément apparent de stabilité relève de la constitution d’un accord intersubjectif entre diverses parties, accord qui ne peut être qu’éphémère, tel que nous l’enseigne Kuhn (1983) dans son analyse historique du champ de la physique. En fait, il ne faut pas s’étonner du degré élevé de confusion et de désordre quant à la nature même de la contribution, puisque celle-ci ne reflète que le caractère complexe et instable du réel. L’une des « contributions », au sens d’élément à retenir, de mon analyse est, justement, de concevoir de façon positive la nébulosité qui entoure le concept de contribution à la recherche.

57

Cependant, on peut s’inquiéter d’une tendance lourde, peut-être même davantage incrustée au sein des sciences de gestion, quant à l’institutionnalisation progressive d’indices de notation de revues, indices qui favorisent certaines formes de contributions au détriment de certaines autres. De ce dernier constat, on peut penser qu’il faudrait, peut-être, « repenser » la contribution, notamment en étant aux aguets face à la fétichisation des notations et aux risques sous-jacents de marginalisation de certaines formes de contributions.

58

L’activité de recherche est primordiale pour la société. Depuis plusieurs millénaires, des humains ont cherché à mieux comprendre le monde qui les entoure (Feyerabend 1979). Au fil du temps, diverses institutions ont été créées pour favoriser le développement des connaissances. Or, la recherche et les contributions que produit l’activité de recherche constituent, aux yeux de maintes parties, des enjeux importants qu’elles peuvent vouloir influencer (Beck 1992). C’est pourquoi, il importe de s’assurer que nos institutions contemporaines de production de connaissances favorisent l’établissement de conditions propices au développement de la pulsion créatrice chez l’humain (Chomsky 2011). En particulier, on se doit de bien surveiller les effets découlant de l’institutionnalisation des indices de notation de revues, étant donné leur potentiel à marginaliser certains types de contribution. Reste à voir et définir comment l’on peut contribuer à cet effort de conscientisation et de surveillance.

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Remerciements

Je tiens à remercier Thierry Amslem, Marion Brivot, Jovette Gagnon, Bertrand Malsch, Claire-France Picard ainsi que les rédacteurs en chef Nicolas Berland et Hervé Stolowy pour leurs remarques pertinentes.


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Notes

[1]

Étant donné les contraintes d’espace, je ne traiterai pas, dans cet essai, des antécédents ayant contribué à asseoir l’idée même de contribution à la recherche. D’où vient cet impératif de présenter les apports d’une étude donnée au corpus des connaissances ? Dans le même esprit, il serait assurément pertinent d’étudier le jeu des variantes sociohistoriques et culturelles dans le développement, dans le temps et dans l’espace, du concept de contribution à la recherche.

[2]

Information validée le 16 mai 2013 sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Vincent_van_Gogh.

[3]

Les quatre premiers constats ne sont pas indépendants et auraient pu être regroupés sous un seul, en insistant sur le caractère socialement construit de la contribution. Cependant, j’ai choisi de les traiter distinctement, de la façon dont ils se sont présentés à mon esprit en cours de rédaction. L’idée de présenter, par l’entremise de quelques constats, diverses facettes du caractère socialement construit de la contribution est conséquente, me semble-t-il, avec la complexité consubstantielle à la notion de contribution.

[4]

Voir également Fleck (2005).

[5]

La grande majorité des contributions revendiquées dans les articles, en recherche comptable, est conséquente avec la perspective évolutive (Berland et al. 2012).

[6]

Tel qu’avancé par Locke et Golden-Biddle (1997), ce qui est perçu comme « unique », « nouveau » ou « intéressant », par rapport au corpus de publications existantes, compte pour beaucoup dans la construction de la contribution à la recherche.

[7]

Ainsi, selon Chomsky (2011, p. 77-78), « La principale contribution que puisse faire une université à une société libre serait celle de préserver son indépendance à titre d’institution engagée en faveur de la libre circulation des idées, à l’analyse critique, à l’expérimentation, à l’exploration d’un vaste éventail d’idées et de valeurs, à l’étude des conséquences de l’action sociale ou du progrès scientifique. […] La liberté académique est enfreinte, n’est plus assurée, lorsque les universités ne font que se plier aux volontés de forces externes et ratifient du coup la distribution existante du pouvoir dans la société en ne faisant que se soumettre aux demandes énoncées par les institutions ayant le pouvoir tant de formuler leurs propres besoins que de soutenir le travail y répondant ».

[8]

Tel que je le conçois, le problème avec les gourous contributoires est la propension, chez certains, à préconiser la pensée unique en matière de contribution. Bien qu’il puisse être censé, en fonction d’œillères axées sur les « jeux de langage » au sein d’un paradigme donné (Wittgenstein 1959 ; Lyotard 1979), de faire état des façons « établies » de prétendre à la contribution, un tel discours peut très bien être tenu sans mettre l’accent sur l’ouverture à la différence. Il existe évidemment des exceptions, où des rédacteurs tentent de prodiguer certains conseils en prenant acte de la variabilité des critères en matière de qualité et de nouveauté (par exemple, Nikitin et al. 2011).

[9]

Certes, si l’on met l’accent sur les articles publiés dans une seule revue, la thèse du désordre et de la confusion pourra, dans certains cas, sembler moins évidente. Cependant, si l’on analyse la question selon le point de vue du champ de la recherche, ladite thèse est définitivement fondée. En outre, même au sein d’une revue ne publiant que des études appartenant au même paradigme, il pourra y avoir une variabilité importante en ce qui concerne l’adhésion à diverses écoles de pensée (Morgan 1980).

[10]

Même les tenants de l’approche évolutive acceptent l’idée qu’une théorie influente, largement tenue pour acquise, puisse faire face à des écueils importants lorsque confrontée à un niveau de plus en plus grand de mises à l’épreuve (Popper 1959 ; Lakatos 1970).

[11]

Tel que le faisait remarquer l’une des personnes à qui j’ai envoyé l’une des versions antérieures de cet essai, l’influence des pressions en matière de performance dépend de tout un chacun. Selon cette personne, mon point de vue serait sans doute différent si je « n’étais pas un chercheur reconnu et établi » et maints doctorants craindraient, jusqu’à un certain point, ce qui les attend une fois devenus titulaires d’un doctorat.

[12]

Le logiciel Publish or Perish a été développé par Anne-Wil Harzing et il est téléchargeable gratuitement.

[13]

Berland et al. (2013) s’inquiètent d’ailleurs de la possibilité que les revues admises sur le Web of Science puissent s’adonner à la manipulation des données afin de relever leur facteur d’impact, notamment par la suppression des recensions d’ouvrages pour augmenter mécaniquement le facteur d’impact ou encore par l’entremise d’accords tacites entre deux revues, où les rédacteurs s’entendront pour faire en sorte que les articles publiés dans l’une aient tendance à faire référence aux articles publiés dans l’autre.

[14]

Une discussion de corridor, survenue au printemps 2013 dans le cadre d’un congrès, en dit long, me semble-t-il, sur l’influence du Web of Science sur certains éditeurs de revue. L’un de ces derniers m’a mentionné, sans que je n’aborde explicitement le sujet avec lui, qu’il attendait anxieusement la prochaine ronde annuelle de divulgation des facteurs d’impact, qui était alors prévue pour juin 2013.

[15]

Ceci ne signifie pas stagnation certaine et absolue. De tout temps, certaines contributions ont réussi à s’imposer en dépit de conditions défavorables (Feyerabend 1979). Néanmoins, il n’est pas déraisonnable de penser que l’institutionnalisation des indices de notation de revues contribuera à atténuer et ralentir le niveau de dynamisme au sein du champ de la recherche.

[16]

Tel que formulé par l’une des personnes ayant commenté cet essai, le danger est que certains, au sein de la communauté en recherche comptable, cessent de se questionner et suivent la vague des notations, appliquant les règles du jeu sans se demander quelles pourraient en être les conséquences. On se trouverait, ainsi, à banaliser un phénomène qui, pourtant, ne devrait pas l’être.

Résumé

Français

Cet essai vise à s’interroger sur la façon dont on pense et articule, au quotidien, la contribution dans le champ de la recherche, incluant celui de la comptabilité. Pour ce faire, je puise mon inspiration principalement à deux sources, l’une anecdotique et l’autre, documentaire. Au fil de mon investigation, je formule six constats sur la façon dont la contribution, en recherche, se pense et se concrétise. De ces six constats, on peut retenir que la contribution est souvent instable, ambiguë, contradictoire et relative – et que cet état de désordre et de confusion est loin d’être pathologique. Au contraire, désordre et confusion en matière de contribution ne sont que le reflet d’un réel doté des mêmes qualités. Toutefois, sur la base de mon analyse, on peut s’inquiéter des effets, probables ou avérés, découlant de l’institutionnalisation des indices de notation de revues, étant donné leur potentiel à marginaliser certains types de contribution à la recherche.

Mots-clés

  • classements de revues
  • contribution à la recherche
  • épistémologie
  • indices de notation
  • recherche en comptabilité

English

(Re)thinking the academic contributionThis essay examines how the academic contribution is thought and articulated in the field of research, including that of accounting. To carry out the examination I rely on anecdotal and documentary sources of information. Six key points emerge as characterizing the ways in which research contributions are thought and concretized in the field. In particular, the contribution is found as being unstable, ambiguous, contradictory and relative – and this high level of disorder and confusion is far from being pathological. On the contrary, disorder and confusion over matters of contribution are just consequent with a social world characterized with the same qualities. However, my analysis indicates that we should worry about the effects that may ensue from the institutionalization of journal rankings, given their inclination at marginalizing certain types of research contributions.

Keywords

  • journal rankings
  • research contribution
  • epistemology
  • rating system
  • accounting academia

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. 1 - Un premier état des lieux
  3. 2 - Contribution, pluralité et désordre
  4. 3 - Inquiétudes quant à l’influence démesurée des notations
  5. Conclusion

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