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Comptabilité - Contrôle - Audit

2013/3 (Tome 19)


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Mélanges en l’honneur de Yannick Lemarchand, Yves Levant, Raluca Sandu & Henri Zimnovitch (sous la direction de), L’Harmattan, 2013, 363 pages, 37,50 €, ISBN 978-2-343-01094-6

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Faire la recension d’un ouvrage, c’est en faire l’examen critique sans bénéficier du confort de l’anonymat. Il s’agit d’une « mission d’opinion », comme disent les auditeurs, et non d’un résumé, l’auteur de la recension concluant positivement ou négativement quant à l’intérêt de lire l’ouvrage.

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Dans le cas présent, l’exercice est rendu plus difficile puisqu’il s’agit de « mélanges », c’est-à-dire d’une série de contributions diverses, écrites par 18 collègues venus d’horizons différents pour honorer, à l’occasion de son départ à la retraite, un collègue et ami qu’ils ont connu et estimé. De plus, ces contributions doivent satisfaire deux contraintes essentielles : évoquer l’œuvre scientifique du jeune retraité et pouvoir être organisées, par les éditeurs, selon un plan qui donne un sens à l’ensemble. Enfin, au-delà du contenu scientifique, un tel ouvrage comporte une dimension affective importante, ce qui en fait aussi le charme. Cette dimension affective se retrouve tout particulièrement dans la préface de Bernard Colasse qui retrace les grands moments de la carrière de Yannick Lemarchand et souligne qu’il a « contribué non seulement à l’avancement de l’histoire, dans un champ quelque peu ignoré des historiens de métier, mais aussi à l’avancement des sciences de gestion en leur proposant l’histoire comme méthode [1][1] Mélanges en l’honneur de Yannick Lemarchand, p. 11 ». Mais elle apparaît aussi dans les divers articles constituant l’ouvrage, sur un mode allusif ou plus explicite, les auteurs, évoquant le souvenir de leurs échanges intellectuels avec Yannick ou rendant hommage à son influence.

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Dans l’introduction, deux des trois éditeurs, Yves Levant et Henri Zimnovitch, rendent compte du travail d’organisation de l’ouvrage. Leur souci fut de ne pas nous livrer les pièces d’une mosaïque dans le désordre mais de faire émerger les grands thèmes pour mieux mettre en perspective les différentes contributions. Pour chacune, ils ont eu le talent d’évoquer, en quelques phrases, la ou les idées directrices. Cette introduction aurait pu constituer une excellente recension, ce qui m’a conduit à envisager mon travail sous un angle différent en faisant le choix de livrer aux lecteurs de CCA quelques-unes des idées qui me sont venues à l’esprit au fil de ma lecture.

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Mais compte tenu du fait qu’il s’agit de « mélanges », d’un ensemble de travaux centrés sur une personne, je dois dire quelques mots sur la personne en question. Chacun d’entre nous, en fonction de l’expérience qu’il a pu partager avec Yannick, connaît une ou plusieurs facettes de sa personnalité et de son œuvre et l’intérêt des « mélanges » est de les … mélanger pour avoir une image aussi fidèle que possible du tout. Pour ma part, je retiendrai trois aspects de l’œuvre de Yannick.

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1. Yannick a réussi l’exploit d’être un historien chez les historiens et un gestionnaire chez les gestionnaires et donc d’être reconnu au plus haut niveau dans ces deux « tribus » et non un gestionnaire chez les historiens ou un historien chez les gestionnaires, c’est-à-dire un touche-à-tout sympathique mais dont l’apport scientifique ne serait reconnu nulle part. C’est un « marginal sécant », donc quelqu’un qui appartient pleinement à deux ensembles qui se recouvrent partiellement, contribuant à la fertilisation croisée des disciplines. L’influence de la gestion sur les traits de caractère de Yannick ne nous est pas visible dans la mesure où nous, lecteurs de CCA, avons subi les mêmes déformations. En revanche, l’histoire nous apparaît comme une école de l’humilité. Elle nous montre que bien souvent, les idées qu’on a la fierté ou la naïveté de croire nouvelles, sont anciennes. Cette humilité, cette distance pleine d’humour, est aussi l’un des traits de caractère de Yannick.

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2. Yannick est l’un des acteurs de l’institutionnalisation récente de la recherche en histoire de la comptabilité en France. Il n’est certes pas, chronologiquement, le premier historien de notre discipline ; Albert Dupont ou Georges Reymondin furent des historiens de la première moitié du xxe siècle. Nos voisins belges ont aussi eu des historiens de renom et de langue française tels Ernest Stevelynck ou Joseph Vlaemminck. Mais ces chercheurs travaillaient comme des artisans, de façon solitaire. Yannick est l’un des acteurs d’une institutionnalisation de la recherche en histoire de la comptabilité conformément à une évolution qui touche l’ensemble des disciplines scientifiques. À titre d’exemple, il est l’un des fondateurs de l’Association pour l’histoire du management et des organisations, créée en 2013. Comme le souligne Nicolas Berland, « les réseaux d’acteurs sont […] essentiels pour institutionnaliser les pratiques et les discours. C’est au travers du rôle des individus, capables de s’unir, que prennent corps les nouveautés et se développent les expériences. […] Yannick n’est bien sûr pas le seul héros de cette histoire, mais il y tient une place centrale [2][2] Op. cit., p. 163 ». On peut évidemment craindre que l’institutionnalisation de la recherche paralyse, qu’elle rigidifie et stérilise la créativité. Le risque de voir l’institution produire du conformisme est réel, mais l’expérience de l’AFC montre aussi qu’une association peut être un formidable vecteur de diffusion des idées et de dynamisme de la recherche.

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3. Yannick a aussi su être proche de la profession comptable. Il fut membre du Groupe d’histoire de la comptabilité qui se réunissait dans les années 1980 au Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables sous la présidence d’André Reydel, président d’honneur du conseil supérieur comme le rappelle Nadine Resse [3][3] Cf. : Béatrice Touchelay et Fabien Cardoni, La marque.... Yannick ne s’intéressait donc pas qu’à l’histoire de la technique comptable mais aussi aux acteurs comme cela est rappelé dans la 4e partie des Mélanges. On ne peut dissocier une technique des acteurs qui la mettent en œuvre.

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Si ces Mélanges sont une occasion de mieux connaître un collègue ayant marqué sa génération, la diversité des contributions est aussi une invitation à la réflexion. Plutôt que d’en faire un résumé, je préfère, comme je l’ai annoncé, faire part aux lecteurs de CCA de quelques réflexions ou questions qui ne couvrent pas, et de loin s’en faut, tout ce que l’on peut retirer de cet ouvrage.

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Q 1 : Pourquoi faire de la recherche en histoire de la comptabilité ?

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N’étant pas moi-même un historien, je ne suis sans doute pas le mieux à même de répondre à cette question pourtant fondamentale. Mais je peux témoigner du fait que l’histoire nous fait réfléchir, ce qui est déjà énorme et tout à fait dans notre vocation universitaire.

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Bertrand Gille oppose « l’expérience subie, qui (est) celle du technicien, à l’expérience provoquée et dominée, qui est celle du savant [4][4] B. Gille, Histoire des techniques. NRF, 1978, p. 6... ». C’est toute la question du statut scientifique de la gestion et, plus généralement, de nombreuses branches des sciences humaines et sociales, qui souffrent de l’absence de possibilité d’expérimentation. Mais ce statut scientifique, nous le devons à notre capacité d’observation, observations à partir desquelles un travail de conceptualisation réfutable peut être entrepris. L’observation du fonctionnement des organisations dans des environnements différents a conduit Lawrence et Lorsch à formuler la théorie de la contingence structurelle. [5][5] Cf. S. Charreire et I. Huault (sous la direction de),... Hannan et Freeman [6][6] Cf. J. Rojot, Théorie des organisations. Eska, 2003,... puis d’autres auteurs dont Aldrich [7][7] Cf. S. Charreire et I. Huault, op. cit., p. 67 & s ont développé une écologie des populations d’organisations pour expliquer ou comprendre les changements organisationnels. L’histoire apporte une nouvelle dimension à ces démarches comparatives en permettant de comprendre les dynamiques de changement tout comme le permet l’histoire du droit. La rigueur de la démarche historique permet de tester la robustesse des concepts et de distinguer le contingent du structurel. Pour conclure sur ce point, citons Henri Zimnovitch : « Les sciences et techniques avancent, les passions humaines demeurent [8][8] Mélanges, p. 335. ».

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En ce qui concerne la méthodologie, Anne Pezet souligne les apports de l’histoire : « les historiens n’ont […] pas cette angoisse ou ce terrorisme de la méthode auquel on peut être confronté en gestion. À cet égard, je trouve que l’idée de s’affranchir de l’économie et de ses dérives méthodologiques reste une priorité [9][9] Mélanges, p. 119. ». Henri Zimnovitch a des propos sur la finance qui pourraient être transposés à la comptabilité et son histoire : « La finance n’est pas une science exacte, le recours à la psychologie et la sociologie en finance comportementale permet de mieux comprendre les phénomènes observés sur les marchés [10][10] Mélanges, p. 329. ».

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L’écriture de l’histoire des professionnels et de leurs pratiques a, incontestablement, des vertus pédagogiques. Si dans tous les pays on enseigne, à l’école, l’histoire pour renforcer la communauté nationale, si dans de nombreuses familles on fait des recherches généalogiques pour renforcer les liens, les professionnels de la comptabilité renforcent leur communauté par la découverte de leur histoire.

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Q 2 : Quel rôle joue la comptabilité dans la société ?

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Le secteur public est, sans doute, le lieu où se rencontrent de la façon la plus frappante la comptabilité au sens large, l’exercice du pouvoir et la forme de pouvoir qu’est le management. C’est ce qu’illustrent les contributions d’Anne Dubet sur la réforme du contrôle des comptes en Espagne en 1713-1714 et de Marie-Laure Legay sur « Les comptes baroques des États du Languedoc aux xviie et xviiie siècles ». Elles montrent qu’il faut, en cas de réforme importante, repenser l’ensemble homme-machine, l’ensemble humains-non humains comme on dit maintenant, c’est-à-dire pour nous, l’articulation entre les acteurs de la comptabilité et la technique qu’ils mettent en œuvre afin de concevoir une gouvernance selon l’expression contemporaine qui couvre les mécanismes de prise de décision, les procédures de maniement de l’argent et la nature et la forme de l’information financière qui doit être produite. Ces trois derniers éléments ne sont évidemment pas indépendants.

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Ces contributions posent également la question fondamentale, quels que soient la forme et le statut de l’organisation, de l’équilibre entre pouvoir central et pouvoir local, entre décentralisation ou délégation et centralisation.

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Q 3 : Y a-t-il conflit entre propriété et profit ?

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Cette question pose celle des caractéristiques du capitalisme financier par rapport au capitalisme familial, bourgeois ou rhénan. Elle n’est évidemment pas nouvelle ; de nombreux auteurs l’ont déjà longuement traitée.

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Mais, dans ces Mélanges, elle retrouve un regain d’intérêt du fait des matériaux observés et utilisés pour la traiter : la représentation du management dans le cinéma français que nous fait découvrir Eve Lamendour à travers une très large culture cinématographique et plus particulièrement « La fièvre de l’or », film réalisé en 1912 par Ferdinand Zecca et René Leprince chez Pathé. Plus généralement, les artistes, qu’ils soient écrivains, metteurs en scène, photographes ou peintres, sont des observateurs de la société qui valent bien des enquêtes par questionnaire. Leur regard n’est certes pas neutre puisqu’ils se veulent porteurs d’un message, source d’une émotion. Mais le déclic ne se produit que si l’œuvre entre en résonance avec la société ou tout au moins avec un public. On ne peut donc faire l’impasse sur leur travail d’interprétation des faits, leurs intuitions, leurs fulgurances, autant de « données » auxquelles ne peut accéder le chercheur trop prisonnier de la méthode. Certes, leur démarche n’est pas documentée, le raisonnement reste souvent implicite. Ils n’ont pas d’ambition scientifique mais ils peuvent dépasser la science, être en avance sur elle et, en tout cas, être l’objet d’une démarche scientifique.

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Q 4 : Que nous apprennent les gourous ?

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Cette question est peu abordée par les chercheurs en gestion. L’une des raisons est peut-être que certains sont eux-mêmes des gourous, comme Norton et Kaplan, et que d’autres vendent des produits de gourous, des articles de mode si l’on peut dire. Nombre d’universitaires ont, par exemple, monnayé leurs services de conseil lors de la grande vague de l’ABC/ABM. Le regard indépendant leur faisait défaut.

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Le phénomène mérite pourtant d’être étudié. Les innovations conceptuelles, dans nos disciplines, peuvent venir des pratiques issues des milliers de micro-expériences, par tâtonnement, que réalisent quotidiennement les praticiens. Ainsi, les techniques d’audit, par exemple, se sont affinées pas à pas grâce à la diffusion des meilleures pratiques qui ultérieurement font l’objet d’une codification par la normalisation internationale. Mais Yves Levant et Marc Nikitin, en se fondant sur trois exemples de consultants célèbres, Herbert Casson, Charles Bedaux et Georges Perrin, nous donnent dans ces Mélanges une belle leçon de modestie sur l’empreinte laissée par les gourous dans l’histoire.

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En conclusion ?

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En conclusion, je dois avouer que la lecture des Mélanges Lemarchand peut soulever bien d’autres réflexions que les miennes. Chaque lecteur y trouvera les siennes, tant nos réactions sont fonction de nos centres d’intérêt, de nos connaissances antérieures, de notre sensibilité. Si je me suis limité à quatre questions, c’est que je n’avais pas l’intention d’écrire une thèse à partir de cet ouvrage ! Mes choix, qui sont autant de renoncements, m’ont conduit à ne pas nommer tous les contributeurs. Je les prie bien évidemment de me pardonner cette sélection qui ne remet pas en cause la qualité et l’intérêt de leur travail mais qui relève simplement du souci d’avoir un propos limité et cohérent. Le lecteur trouvera donc bien d’autres développements dans les Mélanges Lemarchand, que l’on doit à Didier Bensadon, Ignace De Beelde, Pierre Labardin, Natalia Platonova, Nicolas Praquin, Jean-Luc Rossignol, Michèle Saboly, Raluca Sandu qui est également éditrice et Drago Zelinschi.

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Je conclus ma « mission d’opinion » en encourageant les lecteurs de CCA et, au-delà, leurs collègues et amis chercheurs ou praticiens, à lire les Mélanges Lemarchand pour découvrir bien des côtés imprévus d’une discipline si riche.

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Alain BURLAUD

French accounting history – new contributions, sous la direction d’Yves Levant et Olivier de la Villarmois, Routledge, London and New York, 2012, 178 pages, ISBN : 978-0-415-67588-8

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Avant tout, il convient de saluer la publication de cet ouvrage qui esquisse, à travers huit contributions différentes, un panorama assez complet de la recherche actuelle en histoire de la comptabilité française. Il faut noter que l’ouvrage est cependant écrit en anglais, ce qui laisse augurer d’une large diffusion.

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La diversité des contributions est remarquable, notamment du point de vue des thématiques abordées : représentations de la comptabilité, diffusion des méthodes de management, profession comptable et finalement relations entre la comptabilité et son environnement socio-économique. Les sources utilisées sont principalement des archives publiques ou privées, mais dans certains cas la méthodologie mise en œuvre est assez originale (biographies ou analyse de contenu). Hormis une incursion dans le xviiie siècle à travers l’étude de Yannick Lemarchand et Cheryl McWatters, l’ouvrage reste dans la lignée de la plupart des histoires de la comptabilité, en s’intéressant surtout aux xixe et xxe siècles. Marie Catalo et Nicole Azema-Girlando analysent le contenu d’un étonnant manuel de comptabilité paru en 1933 (« La dame comptabilité »), qui met en œuvre des analogies médicales très élaborées pour expliquer les mécanismes comptables. Ce manuel reflète de manière fidèle l’état des connaissances comptables de l’époque, ainsi que du savoir dans le domaine de la santé, en particulier en ce qui concerne la circulation du sang, assimilé ici à l’argent. Les auteurs de l’étude soulignent l’importance de l’analogie dans l’apprentissage de la comptabilité et identifient les conditions de son efficacité.

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La contribution d’Yves Levant et Marc Nikitin est dédiée à la figure de Charles Eugène Bedaux, personnalité controversée du début du xxe siècle et inventeur d’une méthode originale d’organisation du travail. La véritable nature de cette méthode apparaît comme difficile à saisir. En effet, elle peut être considérée à la fois comme une composante d’un vaste projet social utopique ou comme une solution ponctuelle pour répondre à la crise amorcée en 1929, solution habilement mise en valeur par son créateur. Les deux auteurs penchent néanmoins vers la seconde possibilité.

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En partant d’un double constat, à savoir l’absence d’une histoire systématique des tableaux du bord et l’ambiguïté de l’objet d’étude, Anne Pezet se penche sur l’émergence et l’évolution de cet outil entre 1885 et 1975 en exploitant les archives de trois grandes entreprises françaises. L’auteur met ici en question l’histoire « officielle », selon laquelle le tableau de bord serait un outil unifié créé notamment par les ingénieurs, et considère ses particularités en tant qu’un instrument de représentation et d’intervention.

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Pour étudier l’histoire du mot « comptabilité », Pierre Labardin et Marc Nikitin s’appuient sur des ouvrages publiés à partir du xviiie siècle. Son sens et ses usages ont beaucoup varié dans le temps, en suivant l’évolution des pratiques comptables et plus généralement l’évolution de l’économie et de la société. Lié tout d’abord à la responsabilité dans l’administration royale, le mot désigne plus tard l’ensemble des techniques comptables, mais aussi le collectif d’employés qui les appliquent, leurs bureaux, ainsi que leur travail et ses fruits.

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Dans sa contribution, Carlos Ramirez analyse la professionnalisation (par voie légale) du commissariat aux comptes dans les années 1960, c’est-à-dire relativement tard dans l’évolution de la profession comptable et quelque vingt ans après la création de l’Ordre des experts comptables. Malgré des difficultés de mise en place dues principalement à l’héritage du passé, la réforme clarifie la relation entre comptables et commissaires et contribue globalement à améliorer le statut des professionnels de la comptabilité.

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Cheryl McWatters et Yannick Lemarchand s’interrogent sur les enjeux des pratiques comptables dans le commerce triangulaire au xviiie siècle, en insistant sur les particularités françaises. Il apparaît que ces pratiques, fortement standardisées, contribuent à construire un modèle économique apparemment rationnel qui vise à maximiser les profits tout en minimisant les risques. Le système comptable sert ici d’appui à un réseau global à but commercial basé sur des liens sociaux et familiaux.

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La relation entre le contrôle budgétaire et la prédictibilité de l’environnement fait l’objet de la contribution de Nicolas Berland. Les entreprises françaises étudiées commencent à se servir de cet outil à partir des années 1930, dans des périodes où il leur est possible de formuler des prévisions fiables. Paradoxalement donc, bien qu’il soit très pertinent dans un contexte d’instabilité, le contrôle budgétaire est bien adapté dans un environnement prévisible, où il contribue à améliorer les performances.

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À partir du cas du constructeur automobile Berliet, Henri Zimnovitch essaie de comprendre les raisons du décalage d’environ quarante ans entre l’apparition de la méthode des coûts standard aux États-Unis dans les années 1910 et son application en France. Marius Berliet connaît et apprécie cette méthode, mais hésite à l’introduire dans son entreprise, influencé par la pensée dominante de son époque qui favorise le calcul comptable des coûts. L’environnement n’est pas le seul responsable, puisque Berliet fait aussi preuve d’une relative incompétence dans le domaine du calcul des coûts, notamment en ce qui concerne ses aspects comptables.

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Pour conclure, nous ne saurions que recommander la lecture de cet ouvrage, qui illustre une fois de plus la richesse des travaux de recherche menés en histoire de la comptabilité dans un contexte français.

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Dragos ZELINSCHI

L’ISR : Valeur Financière, Valeur Éthique, Françoise Quairel ; Franca Perin 2012 Economica, Paris, 19 €, ISBN 978-2-7178-6504-2

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« L’ISR valeur financière, valeur éthique ? » est un ouvrage pédagogique d’une centaine de pages consacré à l’Investissement Socialement Responsable (ISR). Coécrit par une enseignante-chercheuse et une praticienne spécialiste de la matière, il expose de manière concise, claire et très bien documentée les origines, les fondements théoriques, les méthodes et pratiques et enfin les problématiques du développement de cette nouvelle forme d’investissement financier.

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On pourra à cet égard formuler d’emblée quelque réserve sur un titre accrocheur, mais réducteur. Ce titre renvoie en effet à une controverse très médiatique mais, comme on le verra, sans issue, opposant profitabilité et dimension éthique dans la gestion de fonds, alors que l’ouvrage s’attache au contraire à montrer que l’ISR est au carrefour des exigences éthiques, de la reconnaissance des pratiques de RSE (Responsabilité sociale d’entreprise) et du développement durable, comme l’exprime le sigle ESG (Environnement, Social, Gouvernance) qui lui est associé.

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Le livre est construit en quatre chapitres.

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Le premier : « ISR, de quoi parle-t-on ? » commence par une mise en perspective historique, partant de l’origine religieuse des fonds éthiques nord-américains, au xixe siècle, pour migrer progressivement vers la RSE, à partir des années 1970, puis vers les exigences environnementales, sociales/sociétales et de gouvernance. À la différence des pratiques du monde anglo-américain, l’ISR a dans l’Europe continentale été quasiment vidé de sa dimension morale au profit de critères économiques et sociaux plus en conformité avec les impératifs des investisseurs institutionnels mais aussi plus à même d’exercer ce levier financier pour infléchir le comportement des entreprises. Dans le développement consacré à la RSE, les auteurs évoquent la dimension théorique du conflit entre « shareholders » (théorie de l’agence) et « stakeholders » (théorie des parties prenantes).

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Ce chapitre est complété par une description des différents types de fonds ISR, des classes d’actifs concernées et de l’état de développement de l’ISR à travers le monde. La question de la transposition de la démarche ISR aux dettes gouvernementales qui constituent la plus grosse partie des gestions institutionnelles, transposition qui pose de nombreux problèmes de fond et de méthodologie, est à peine effleurée.

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Le second chapitre « rouages de l’ISR et démarches de l’analyse extra-financière » plonge dans le cœur de la pratique. Il débute par une revue des différents acteurs : clients investisseurs ; analystes/gérants ; recherche (brokers). Le point central de la notation ISR des émetteurs est largement développé, avec la description des différents types d’agences, leurs méthodes, critères (indicateurs) et sources d’information, reportings.

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La fin du chapitre est consacrée aux limites de la gestion ISR : manque de transparence de la notation, accent sur la moyenne des critères et perte de sélectivité sur les valeurs extrêmes (maillons faibles). Le livre pointe surtout le problème majeur d’une gestion confiée à des gérants traditionnels d’autant moins impliqués qu’ils sont tributaires de notes externes et jugés (récompensés) uniquement sur les critères classiques de performance financière. À l’instar d’autres pratiques alternatives (le bio), la labellisation apparaît comme une étape indispensable de crédibilisation de la démarche, avec une attente particulière vis-à-vis de la sélectivité effective des process, en une forme de retour de balancier vers l’exclusion.

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Le chapitre trois : « les investisseurs ISR-sont-ils schizophrènes ? » traite le rapport entre démarche ISR et performance financière, sous un aspect plus scientifique et moins descriptif que les précédents. Le résultat en est mitigé. Fallait-il (ne) consacrer (que) treize pages à un sujet qui encombre la recherche académique depuis plus de dix ans et empoisonne la vie des gérants, avec des centaines de thèses et de méta-analyses qui ne peuvent jamais conclure. On peut certes saluer le survey objectif des études sur l’hypothétique causalité d’une relation introuvable entre « Performance Financière et Performance Sociale ». On peut surtout regretter qu’un travail aussi documenté n’ait pas pris plus de hauteur en constatant par exemple que ce problème ne concerne quasiment pas les dettes corporate et pas du tout les dettes gouvernementales. Ou en détachant clairement la performance opérationnelle de la performance boursière soumise depuis quinze ans à des mouvements erratiques.

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La question du temps aurait, elle aussi, mérité d’être abordée, le temps de l’investissement de portefeuille étant déconnecté de celui de l’entreprise, si l’on se réfère à la durée moyenne de détention des titres.

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C’est ici que survient le plus gros doute : « La convergence entre les performances financières des fonds et la performance sociale des entreprises » constitue-t-elle vraiment le postulat fondateur de l’ISR (p 69), sa légitimation, ou n’est-elle qu’un malentendu laissant l’ISR à l’état de marché de niche (page 89) et de produit d’offre (page 13) ?

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Le chapitre quatre, « Évolution de l’ISR et convergence avec la finance mainstream » poursuit sur ce thème. Des PRI (Principles for responsible investment) aux codes de transparence et à la pratique de l’intégration ESG, la motivation des opérateurs financiers semble surtout relever d’un enjeu réputationnel vis-à-vis des problématiques de développement durable. Mais cette légitimation des pratiques gestionnaires débouche en fait sur une hybridation de la finance classique, sans exercer sur elle la moindre contrainte.

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La conclusion pose la bonne question : « la création de valeur sociétale et l’influence sur la RSE qui étaient constitutives de l’ISR risquent d’être gommées dans le marketing financier » (p 108). On en revient à l’éthique, simple supplément d’âme conciliable avec les valeurs du monde financier (p 110) ou support d’une vision civique d’une société condamnée au développement durable. Question qui aurait mérité d’être développée au terme d’un livre par ailleurs aussi bien construit.

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Le lecteur intéressé pourra trouver un complément utile à cet ouvrage dans le numéro 6 des « Cahiers de l’évaluation » publiés par la Direction du Trésor, troisième volet d’une étude consacré à la problématique de la notation, et balayant, à propos de la notation extra-financière un vaste champ allant de la RSE à l’ISR et à l’information extra-financière.

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Jacques Ninet

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Conseiller pour la recherche Groupe La française.

Notes

[1]

Mélanges en l’honneur de Yannick Lemarchand, p. 11.

[2]

Op. cit., p. 163

[3]

Cf. : Béatrice Touchelay et Fabien Cardoni, La marque expert-comptable au service de l’économie. 70 ans d’histoire : 1942-2012. Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables, 2012, p. 152.

[4]

B. Gille, Histoire des techniques. NRF, 1978, p. 601.

[5]

Cf. S. Charreire et I. Huault (sous la direction de), Les grands auteurs en management. EMS, 2002, p. 113 & s.

[6]

Cf. J. Rojot, Théorie des organisations. Eska, 2003, p. 371 & s.

[7]

Cf. S. Charreire et I. Huault, op. cit., p. 67 & s.

[8]

Mélanges, p. 335.

[9]

Mélanges, p. 119.

[10]

Mélanges, p. 329.

Titres recensés

  1. Mélanges en l’honneur de Yannick Lemarchand, Yves Levant, Raluca Sandu & Henri Zimnovitch (sous la direction de), L’Harmattan, 2013, 363 pages, 37,50 €, ISBN 978-2-343-01094-6
  2. French accounting history – new contributions, sous la direction d’Yves Levant et Olivier de la Villarmois, Routledge, London and New York, 2012, 178 pages, ISBN : 978-0-415-67588-8
  3. L’ISR : Valeur Financière, Valeur Éthique, Françoise Quairel ; Franca Perin 2012 Economica, Paris, 19 €, ISBN 978-2-7178-6504-2

Pour citer cet article

 Zimnovitch Henri, « La Revue des livres », Comptabilité - Contrôle - Audit, 3/2013 (Tome 19), p. 147-152.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2013-3-page-147.htm
DOI : 10.3917/cca.193.0147


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