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Comptabilité - Contrôle - Audit

2014/3 (Tome 20)


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Évaluez-moi ! Évaluation au travail : les ressorts d’une fascination, Bénédicte Vidaillet, Seuil, Paris, janvier 2013, 221 pages, 18,50 €, ISBN : 978-2-02-109194-6

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L’ouvrage de Bénédicte Vidaillet fait partie de ces livres rares que l’on lit avec gourmandise et que l’on referme en se disant qu’on aurait aimé les écrire. Il est à mettre en toutes les mains, celles des enseignants-chercheurs, des managers, des étudiants en sciences de gestion – à la fois parce que le propos, brillant, clair et très bien documenté intéressera tous ceux qui ont un intérêt pour les pratiques d’évaluation qu’ils transmettent, conçoivent ou concevront, font ou feront vivre, mais aussi (et peut-être surtout) parce que chacun est aussi le sujet des pratiques d’évaluation que l’ouvrage analyse.

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« L’évaluation au travail » inclut tous les systèmes qui quantifient, évaluent et récompensent le travail – systèmes de contrôle de gestion et de gestion des ressources humaines pour l’essentiel. Dans les pratiques évaluatives, une même personne occupe souvent, à des moments différents, une double place d’évaluateur et d’évalué : ainsi le manager qui évalue ses collaborateurs est aussi évalué par son supérieur hiérarchique. Chacun pourra donc faire du propos de Bénédicte Vidaillet une lecture à deux niveaux : une lecture « technique » (que nous apprend l’ouvrage en matière d’évaluation que nous ne sachions déjà ?) et une lecture réflexive (en quoi, évalués, pouvons-nous nous reconnaître dans les processus analysés par l’auteur ?). Autrement dit, l’ouvrage offre à la fois de la connaissance et de la liberté personnelle, double contribution rare en sciences de gestion, qui puise sa source dans la double compétence de Bénédicte Vidaillet, qui est à la fois maître de conférences en sciences de gestion et psychanalyste.

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D’entrée, l’ouvrage évacue la lecture critique classique, foucaldienne, de l’évaluation, instrument de gouvernement des comportements au service des dominants. Trop simple puisque les gouvernants en sont eux-mêmes insatisfaits et puisque les gouvernés persistent à vouloir être évalués. L’apport du livre est « de faire apparaître ce que contient cette demande » (p. 27) et la thèse de l’ouvrage est que « l’idéologie de l’évaluation est une manière illusoire de résoudre des problématiques qui se posent à chacun de nous quand nous travaillons et qui touchent à notre rapport à ce que nous faisons, à notre rapport à nous-même et à notre rapport à l’autre » (p. 25). L’auteure indique que son propos s’inscrit dans le prolongement des critiques adressées à l’évaluation. Mais si jusqu’à présent, celles-ci en ont contesté les modalités mais pas le principe même, il est ici question de montrer en quoi l’évaluation est destructrice, quelles qu’en soient ses modalités, et de tracer des pistes pour nous permettre de nous libérer de notre propre demande d’évaluation.

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Le premier chapitre reprend les constats classiques sur les conséquences dysfonctionnelles des systèmes d’évaluation et sur les détournements dont ceux-ci sont l’objet. Si le propos est bien connu des enseignants-chercheurs en contrôle de gestion, il mobilise de nombreux exemples originaux empruntés aux économistes et aux sociologues. Le chapitre s’achève sur deux points qui sont moins souvent développés : l’évaluation, à travers les primes et autres récompenses externes qu’elle promet, détruit la motivation intrinsèque et créant de la compétition et de l’envie entre collègues, elle contribue à disloquer les liens sociaux.

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Le deuxième chapitre donne une première explication de notre demande d’évaluation. Mobilisant des travaux antérieurs en clinique du travail et en clinique de l’activité, l’auteure explique comment, dans des organisations de plus en plus nombreuses, « bien travailler » (c’est-à-dire travailler selon des règles de métier qui ont peu à voir avec la mesure des réalisations du travail) n’est plus possible, ne laissant au salarié que deux issues possibles : l’angoisse (et la maladie) ou le renoncement. Dans ce dernier cas, l’évaluation fournit un cadre qui permet de ne pas faire porter sur soi la responsabilité du renoncement et d’en évacuer la culpabilité. Paradoxalement, « poison » collectif et « antidote » individuelle (p. 75), l’évaluation apparaît comme un remède aux dommages qu’elle cause.

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L’auteure mobilise ensuite la psychanalyse lacanienne pour exposer le cœur de sa contribution. La description du sujet lacanien, particulièrement lumineuse, permet de comprendre comment l’évaluation « offre l’illusion de maîtriser le manque » (p. 88) consubstantiel à la condition humaine. Il reste en effet toujours au sujet lacanien, sans « essence […] et structuré autour d’un vide radical » (p. 85), un « manque-à-être » résiduel (p. 88), au-delà des multiples identifications à la fois imaginaires et symboliques qui tentent de combler le vide originel. L’évaluation, qui découpe le processus de travail en séquences temporelles, « est vécue comme une vérification du moi » (p. 83), certes éphémère puisque rejouée de période en période, mais qui « prend acte de la sensation de manque et d’incomplétude tout en promettant une résolution » (p. 89) – promesse illusoire puisque toujours reportée dans le temps. L’évaluation entretient aussi, souvent explicitement, une promesse narcissique pour l’individu à la fois « normal » (au sens où il entre dans la norme définie pour le poste qu’il occupe) mais aussi capable d’exploit.

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L’évaluation fascine aussi parce qu’elle nous permet de régler notre compte avec l’autre. Le collègue rival et modèle est en effet la figure centrale des dispositifs d’évaluation, qui « vendent » la comparaison comme un gage d’équité (à chacun une récompense en fonction de sa contribution) et un moyen d’apprentissage (via les pratiques de benchmarking). La compétition entre salariés-rivaux dégage des modèles (l’autre a des qualités ou quelque chose que l’on aimerait avoir) mais « tout modèle devient rival dans une infernale spirale mimétique » (p. 117). Au bout du compte, les dispositifs d’évaluation transforment chacun en rival pour l’autre.

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Si l’on demande l’évaluation pour obtenir « ce quelque chose de plus » que l’autre est supposé posséder, c’est aussi pour percer ses secrets – secrets que le travail réel suppose de garder en partie cachés et que l’évaluation, qui propose de la transparence est susceptible de mettre au grand jour. C’est aussi pour priver l’autre d’une jouissance toujours suspectée d’être le fruit d’une imposture. À nouveau, c’est Lacan qui permet de comprendre pourquoi l’autre est fantasmé comme un « voleur de jouissance » – jouissance perdue lors de la séparation avec la mère et qui alimente manque et désir. Le fantasme a pour fonction de masquer le manque ; il « s’appuie sur la promesse imaginaire de retrouver la jouissance perdue » (p. 121). L’autre au travail, surtout s’il réussit mieux, est l’objet de multiples fantasmes : triche-t-il, profite-t-il du système ? L’évaluation et sa transparence sont susceptibles de le démasquer et donc de lui retirer une jouissance perçue comme volée.

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L’autre nous dérange aussi parce que, grâce à l’évaluation et aux récompenses qu’elle délivre, il occupe une place que nous pouvons lui envier. L’évaluation est donc le moyen d’inverser les places et s’accompagne de la satisfaction trouble de voir l’autre perdre ce dont nous étions privés. Ultime fantasme, l’évaluation, qui réduit au minimum le lien à l’autre, nous « [débarrasse] de l’autre » (p. 135) au sens où, en toute bonne conscience, elle règle les questions de pouvoir en faisant l’économie du conflit et de la confrontation entre personnes.

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L’auteure boucle sa démonstration en expliquant que le besoin de reconnaissance que l’évaluation serait censée combler est condamné à rester insatisfait. Notre demande d’évaluation correspond à la quête, dans le regard de l’Autre (grand Autre symbolique, distinct du petit « autre » dont il était question plus haut), d’une réponse à la question, vertigineuse pour le sujet lacanien, du « qui suis-je ? ». Mais être nommé par l’Autre ne règle pas le problème, puisqu’on n’a pas accès ce que ce nom signifie pour l’Autre. Le paradoxe fondamental de toute opération de reconnaissance, c’est que « c’est lorsque le sujet est reconnu par l’Autre que se pose en même temps l’énigme insoluble de ce qu’il est pour l’Autre » (p. 155) : le besoin de reconnaissance est donc « impossible à résoudre définitivement » (p. 156). En laissant croire que c’est possible, l’évaluation fonctionne comme une « arnaque » (ibid.). D’autant qu’elle ne nomme pas (ce qui a souvent un caractère durable), elle attribue une note qui est toujours provisoire, une place toujours relative et précaire. Moins les conditions de la reconnaissance sont réunies, plus la demande s’intensifie, plus la personne dépend du regard de l’Autre dans sa quête identitaire.

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Que faire ? L’auteure suggère deux pistes. La première appartient aux organisations. La seule reconnaissance du travail qui vaille, dit-elle, est celle d’une place fixe. Cette stabilité libère en partie le salarié de sa dépendance vis-à-vis du regard extérieur sur son travail, ce qui explique par exemple que les fonctionnaires ou les personnes jouissant d’une certaine ancienneté soient plus distanciés vis-à-vis des dispositifs d’évaluation. En faisant exactement le contraire (exploiter la demande de reconnaissance en mettant le salarié sous tension permanente), l’évaluation accroît une demande de reconnaissance – qu’elle s’avère impossible à satisfaire. Pour résumer, la demande de reconnaissance est comme « le tonneau des Danaïdes » (p. 173) dont le trou, impossible à colmater, peut au mieux être partiellement réduit. Plus on prétend évaluer, plus on élargit le trou.

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La seconde piste nous appartient à tous, évalués. L’ouvrage donne des éléments qui permettent de comprendre le « leurre » que représente l’évaluation (p. 208), éviter d’être dupe des grands discours (par exemple ceux qui vantent la transparence) et in fine essayer de se défaire de notre demande d’évaluation. La « [résistance] à l’évaluation » (ibid.) suppose de réduire la charge fantasmatique dont l’autre est investi et de lui restituer sa subjectivité. Si les exemples de résistance ouverte (par exemple, refuser d’être évalué) restent encore rares, l’auteure suggère en conclusion de s’appuyer sur les structures et les instances légitimes (par exemple le CHSCT) pour résister aux dispositifs d’évaluation.

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Faute de place, ce bref résumé laisse de côté des arguments secondaires (par exemple, le client comme autre), qui n’en sont pas moins passionnants. L’ensemble de l’ouvrage est truffé d’exemples puisés dans des sources très diverses (recherche, cas d’entreprises, jurisprudence, etc.) qui viennent appuyer empiriquement une démonstration rigoureuse. L’ouvrage, grand public, ne renonce en rien aux exigences de rigueur et de « preuve » du monde académique.

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Si le propos est novateur et enrichit notre connaissance des systèmes d’évaluation, il se heurte parfois aux frontières disciplinaires. D’autres disciplines, par exemple la psychologie sociale ou les sciences de gestion, ont proposé des concepts ou conduit des analyses qu’il aurait été intéressant de confronter à l’analyse inspirée ici par la psychanalyse. Par exemple le concept de norme d’internalité – ou norme sociale qui conduit à valoriser les explications internes, c’est-à-dire celles qui attribuent aux personnes la cause de ce qui arrive, voir Dubois (1994) pour plus de détails – permet d’éclairer la figure du « bon perdant » (p. 95) et le déni du hasard (p. 149). En sciences de gestion, l’évaluation de la performance a déjà été analysée comme une « épreuve » (Bourguignon et Chiapello, 2004), au sens donné par certains sociologues, c’est-à-dire un arrangement social qui vise à ordonner les individus afin de leur attribuer des biens sociaux (Boltanski et Chiapello, 1999). Jusqu’à quel point cette autre définition de l’épreuve est-elle compatible avec la définition freudienne retenue dans l’ouvrage ? En quoi cette analyse peut-elle s’insérer dans la démonstration et éclairer obliquement les questions de compétition et de rapport à l’autre qui y sont largement abordées ? Plus largement, comment la psychanalyse peut-elle entrer en dialogue avec des disciplines connexes ?

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Enfin, si la thèse de l’ouvrage est convaincante, elle reste a-contextualisée. La légitimité des pratiques d’évaluation est très différente selon les cultures – très légitimes dans les cultures anglo-américaines régies par la figure du contrat, spontanément illégitimes en France où le contrôle par un tiers heurte la logique de l’honneur, figure centrale des relations sociales (Bourguignon, 2009). Ce que suggère l’ouvrage, c’est que la demande individuelle d’évaluation est plus forte que la réticence ou la défiance que, par ailleurs, le contexte culturel français induit. Comment les personnes élaborent-elles ce compromis ? Plus largement, l’auteure ne discute pas la validité contextuelle de ses conclusions, présentées par défaut comme universelles, mais il ne fait guère de doute que le rapport au travail, aux autres et à soi-même qui est le centre de l’ouvrage n’est pas partout le même.

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Malgré ces réserves mineures au regard de sa richesse, le plus grand mérite de l’ouvrage de Bénédicte Vidaillet est de donner des clés à chacun pour se défaire de sa propre demande d’évaluation – et s’éviter la souffrance que génère le leurre de l’évaluation. A l’heure où les systèmes d’évaluation ont envahi tous les domaines de la vie sociale, savoir développer son « immunité contre [les sirènes de l’évaluation] » (p. 217) est essentiel et salutaire. Les enseignants-chercheurs ne seront pas les derniers à tirer grand profit de la lecture de cet ouvrage…

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Annick ANCELIN-BOURGUIGNON ESSEC

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Business School, Paris-Singapour

Références

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Boltanski, L., Chiapello, E. (1999). Le nouvel esprit du capitalisme. Paris : Gallimard.

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Bourguignon, A. (2009). La culture de résultat : Perspectives interculturelles. In Management : Tensions d’aujourd’hui, enjeux de demain, Pras. B. (dir), Paris : Vuibert-FNEGE, 153-161.

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Bourguignon, A., Chiapello, E. (2005). The role of criticism in the dynamics of performance evaluation systems. Critical Perspectives on Accounting 16 (6) : 665-700.

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Dubois, N. (1994). La norme d’internalité et le libéralisme. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.

Gouvernances, Salvatore Maugeri, Dunod, Paris, avril 2014, 128 pages, 9,80 €, ISBN : 978-2100706440

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Le « 128 » pages de S. Maugeri consacré aux gouvernance(s) tente de faire le point sur cette difficile notion qu’est la gouvernance (une notion « valise ») dans ce « topos » publié en mars 2014. L’art de la synthèse est difficile et à ce titre, saluons la tentative de l’auteur et remarquons ses précautions dès l’intitulé : « gouvernance » étant assorti d’un « s ».

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Comme toute synthèse, il existe toujours une tension entre une logique panoptique et une logique synoptique. C’est plutôt la seconde qui a été ici mise en œuvre. Le titre qui, répétons-le, signale la notion au pluriel est significatif de cette tentative.

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Dans les deux grandes trajectoires commentées, celle de la gouvernance de l’entreprise et celle de la gouvernance politico-institutionnelle, c’est un exposé chronologique qui a été privilégié. L’auteur ajoute une troisième partie consacrée à la discussion contemporaine des enjeux de la gouvernance mondiale. L’« objet » est, comme le sous-entend l’auteur, profondément transdisciplinaire. Regrettons d’ailleurs qu’une brève discussion de la notion dans les sciences juridiques soit absente de l’ouvrage.

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Pour ce qui est la gouvernance de l’entreprise, si l’on suit l’auteur sur la dualité « gouvernance disciplinaire – gouvernance partenariale » (on aurait pu voir cette deuxième notion figurer en titre du chapitre 2) et ceci malgré la place faite aux auteurs français (que le rédacteur de l’ouvrage soit remercié), on regrettera l’absence de commentaires sur la gouvernance cognitive.

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Si la théorie de l’agence est mentionnée en référence de l’approche disciplinaire, regrettons l’absence de commentaires sur l’apport de E. Freeman, auteur fondateur de la théorie des parties prenantes ainsi que l’acte de naissance de la RSE/CSR que l’auteur date des années 1950 aux Etats-Unis. D’un point de vue français, il est intéressant de rappeler au moins les apports de F. Le Play en France à la fin du XIX° siècle. Ceci aurait contrebalancé la place importante faite aux ISR (Investissements Socialement Responsables) et l’absence des développements sur le développement durable qui sans doute dépasse aujourd’hui la question de la CSR/RSE.

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Si la CSR/RSE constitue le pont entre les deux premières parties de l’ouvrage, on retrouve la même logique chronologique dans la seconde partie. Mais là aussi, la question du développement durable et de ses jalons (en particulier celui du Rio + 20 associé à la notion de gouvernance verte) est absente. Le lecteur suit l’auteur sur les jalons de l’institutionnalisation au regard d’un panorama des sources institutionnelles de la gouvernance, l’intitulé du chapitre consacré à la mondialisation néolibérale et à ses liens avec la gouvernance.

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Mais si l’association des deux notions est certes corrélative de la période dans laquelle nous vivons, la mondialisation est enracinée dans le temps (rappelons l’existence de deux « Guerres mondiales » au XXe siècle de leur héritage institutionnel – SDN puis ONU, cette dernière – et ses subdivisions institutionnelles spécialisées telles que le BIT, par exemple, jouant un rôle important dans l’institutionnalisation d’une conception large de la gouvernance). On pourrait rappeler que, par référence à la thèse de Fernand Braudel, la mondialisation naît au cours de la Renaissance dans sa forme moderne. Ces deux rappels – à la genèse de l’ONU pour ce qui est de la dimension institutionnelle et à l’histoire pour ce qui est de la dimension temporelle – auraient également contrebalancé la place certes importante mais pas forcément si majeure faite à la Banque Mondiale. Et d’ailleurs, tant l’OCDE que l’Union Européenne ont effectué un travail d’institutionnalisation qui vaut sur les deux registres de la gouvernance d’entreprise et de la gouvernance « élargie » en émettant des corpus qui sont largement en recouvrement avec celui de la Banque Mondiale mais aussi en décalage. Quand on sait combien les politiques de financement de la Banque Mondiale entrent en produit de composition avec celles de l’Union Européenne, ceci aurait permis d’apporter un éclairage moins univoque. Rappelons enfin que ces corpus de gouvernance venus du « Nord » sont construits pour être déclinés dans les pays du « Sud », là encore, la mondialisation dont on parle aujourd’hui étant bien ce qui arrive après le colonialisme.

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Mais c’est surtout l’absence de la référence (devenue centrale aujourd’hui) au développement durable que l’on regrettera. Avec cette notion, il est en effet bien question de gouvernance mondiale mais aussi d’autres discussions comme celle qui vaut à propos des biens communs.

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Yvon PESQUEUX CNAM

Mélanges en l’honneur de Yannick Lemarchand, Yves Levant, Raluca Sandu & Henri Zimnovitch (sous la direction de), L’Harmattan, 2013, 363 pages, 37,50 €, ISBN 978-2-343-01094-6

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Faire la recension d’un ouvrage, c’est en faire l’examen critique sans bénéficier du confort de l’anonymat. Il s’agit d’une « mission d’opinion », comme disent les auditeurs, et non d’un résumé, l’auteur de la recension concluant positivement ou négativement quant à l’intérêt de lire l’ouvrage.

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Dans le cas présent, l’exercice est rendu plus difficile puisqu’il s’agit de « mélanges », c’est-à-dire d’une série de contributions diverses, écrites par 18 collègues venus d’horizons différents pour honorer, à l’occasion de son départ à la retraite, un collègue et ami qu’ils ont connu et estimé. De plus, ces contributions doivent satisfaire deux contraintes essentielles : évoquer l’œuvre scientifique du jeune retraité et pouvoir être organisées, par les éditeurs, selon un plan qui donne un sens à l’ensemble. Enfin, au-delà du contenu scientifique, un tel ouvrage comporte une dimension affective importante, ce qui en fait aussi le charme.

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Cette dimension affective se retrouve tout particulièrement dans la préface de Bernard Colasse qui retrace les grands moments de la carrière de Yannick Lemarchand et souligne qu’il a « contribué non seulement à l’avancement de l’histoire, dans un champ quelque peu ignoré des historiens de métier, mais aussi à l’avancement des sciences de gestion en leur proposant l’histoire comme méthode »[1][1] Mélanges en l’honneur de Yannick Lemarchand, p. 11. Mais elle apparaît aussi dans les divers articles constituant l’ouvrage, sur un mode allusif ou plus explicite, les auteurs, évoquant le souvenir de leurs échanges intellectuels avec Yannick ou rendant hommage à son influence.

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Dans l’introduction, deux des trois éditeurs, Yves Levant et Henri Zimnovitch, rendent compte du travail d’organisation de l’ouvrage. Leur souci fut de ne pas nous livrer les pièces d’une mosaïque dans le désordre mais de faire émerger les grands thèmes pour mieux mettre en perspective les différentes contributions. Pour chacune, ils ont eu le talent d’évoquer, en quelques phrases, la ou les idées directrices. Cette introduction aurait pu constituer une excellente recension, ce qui m’a conduit à envisager mon travail sous un angle différent en faisant le choix de livrer aux lecteurs de CCA quelques-unes des idées qui me sont venues à l’esprit au fil de ma lecture.

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Mais compte tenu du fait qu’il s’agit de « mélanges », d’un ensemble de travaux centrés sur une personne, je dois dire quelques mots sur la personne en question. Chacun d’entre nous, en fonction de l’expérience qu’il a pu partager avec Yannick, connaît une ou plusieurs facettes de sa personnalité et de son œuvre et l’intérêt des « mélanges » est de les… mélanger pour avoir une image aussi fidèle que possible du tout. Pour ma part, je retiendrai trois aspects de l’œuvre de Yannick.

  1. Yannick a réussi l’exploit d’être un historien chez les historiens et un gestionnaire chez les gestionnaires et donc d’être reconnu au plus haut niveau dans ces deux « tribus » et non un gestionnaire chez les historiens ou un historien chez les gestionnaires, c’est-à-dire un touche-à-tout sympathique mais dont l’apport scientifique ne serait reconnu nulle part. C’est un « marginal sécant », donc quelqu’un qui appartient pleinement à deux ensembles qui se recouvrent partiellement, contribuant à la fertilisation croisée des disciplines. L’influence de la gestion sur les traits de caractère de Yannick ne nous est pas visible dans la mesure où nous, lecteurs de CCA, avons subi les mêmes déformations. En revanche, l’histoire nous apparaît comme une école de l’humilité. Elle nous montre que bien souvent, les idées qu’on a la fierté ou la naïveté de croire nouvelles, sont anciennes. Cette humilité, cette distance pleine d’humour, est aussi l’un des traits de caractère de Yannick.

  2. Yannick est l’un des acteurs de l’institutionnalisation récente de la recherche en histoire de la comptabilité en France. Il n’est certes pas, chronologiquement, le premier historien de notre discipline ; Albert Dupont ou Georges Reymondin furent des historiens de la première moitié du XXe siècle. Nos voisins belges ont aussi eu des historiens de renom et de langue française tels Ernest Stevelynck ou Joseph Vlaemminck. Mais ces chercheurs travaillaient comme des artisans, de façon solitaire. Yannick est l’un des acteurs d’une institutionnalisation de la recherche en histoire de la comptabilité conformément à une évolution qui touche l’ensemble des disciplines scientifiques. À titre d’exemple, il est l’un des fondateurs de l’Association pour l’histoire du management et des organisations, créée en 2013. Comme le souligne Nicolas Berland, « les réseaux d’acteurs sont (…) essentiels pour institutionnaliser les pratiques et les discours. C’est au travers du rôle des individus, capables de s’unir, que prennent corps les nouveautés et se développent les expériences. (…) Yannick n’est bien sûr pas le seul héros de cette histoire, mais il y tient une place centrale »[2][2] Op. cit. p. 163. On peut évidemment craindre que l’institutionnalisation de la recherche paralyse, qu’elle rigidifie et stérilise la créativité. Le risque de voir l’institution produire du conformisme est réel, mais l’expérience de l’AFC montre aussi qu’une association peut être un formidable vecteur de diffusion des idées et de dynamisme de la recherche.

  3. Yannick a aussi su être proche de la profession comptable. Il fut membre du Groupe d’histoire de la comptabilité qui se réunissait dans les années 1980 au Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables sous la présidence d’André Reydel, président d’honneur du conseil supérieur comme le rappelle Nadine Resse [3][3] Cf. : Béatrice Touchelay et Fabien Cardoni, La marque.... Yannick ne s’intéressait donc pas qu’à l’histoire de la technique comptable mais aussi aux acteurs comme cela est rappelé dans la 4e partie des Mélanges. On ne peut dissocier une technique des acteurs qui la mettent en œuvre.

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Si ces Mélanges sont une occasion de mieux connaître un collègue ayant marqué sa génération, la diversité des contributions est aussi une invitation à la réflexion. Plutôt que d’en faire un résumé, je préfère, comme je l’ai annoncé, faire part aux lecteurs de CCA de quelques réflexions ou questions qui ne couvrent pas, et de loin s’en faut, tout ce que l’on peut retirer de cet ouvrage.

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Q 1 : Pourquoi faire de la recherche en histoire de la comptabilité ?

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N’étant pas moi-même un historien, je ne suis sans doute pas le mieux à même de répondre à cette question pourtant fondamentale. Mais je peux témoigner du fait que l’histoire nous fait réfléchir, ce qui est déjà énorme et tout à fait dans notre vocation universitaire.

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Bertrand Gille oppose « l’expérience subie, qui (est) celle du technicien, à l’expérience provoquée et dominée, qui est celle du savant »[4][4] B. Gille, Histoire des techniques. NRF, 1978, p. 6.... C’est toute la question du statut scientifique de la gestion et, plus généralement, de nombreuses branches des sciences humaines et sociales, qui souffrent de l’absence de possibilité d’expérimentation. Mais ce statut scientifique, nous le devons à notre capacité d’observation, observations à partir desquelles un travail de conceptualisation réfutable peut être entrepris. L’observation du fonctionnement des organisations dans des environnements différents a conduit Lawrence et Lorsch à formuler la théorie de la contingence structurelle. [5][5] Cf. S. Charreire et I. Huault (sous la direction de),... Hannan et Freeman [6][6] Cf. J. Rojot, Théorie des organisations. Eska, 2003,... puis d’autres auteurs dont Aldrich [7][7] Cf. S. Charreire et I. Huault, op. cit. p. 67 & s. ont développé une écologie des populations d’organisations pour expliquer ou comprendre les changements organisationnels. L’histoire apporte une nouvelle dimension à ces démarches comparatives en permettant de comprendre les dynamiques de changement tout comme le permet l’histoire du droit. La rigueur de la démarche historique permet de tester la robustesse des concepts et de distinguer le contingent du structurel. Pour conclure sur ce point, citons Henri Zimnovitch : « Les sciences et techniques avancent, les passions humaines demeurent »[8][8] Mélanges, p. 335..

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En ce qui concerne la méthodologie, Anne Pezet souligne les apports de l’histoire : « les historiens n’ont (…) pas cette angoisse ou ce terrorisme de la méthode auquel on peut être confronté en gestion. À cet égard, je trouve que l’idée de s’affranchir de l’économie et de ses dérives méthodologiques reste une priorité »[9][9] Mélanges, p. 119.. Henri Zimnovitch a des propos sur la finance qui pourraient être transposés à la comptabilité et son histoire : « La finance n’est pas une science exacte, le recours à la psychologie et la sociologie en finance comportementale permet de mieux comprendre les phénomènes observés sur les marchés »[10][10] Mélanges, p. 329..

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L’écriture de l’histoire des professionnels et de leurs pratiques a, incontestablement, des vertus pédagogiques. Si dans tous les pays on enseigne, à l’école, l’histoire pour renforcer la communauté nationale, si dans de nombreuses familles on fait des recherches généalogiques pour renforcer les liens, les professionnels de la comptabilité renforcent leur communauté par la découverte de leur histoire.

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Q 2 : Quel rôle joue la comptabilité dans la société ?

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Le secteur public est, sans doute, le lieu où se rencontrent de la façon la plus frappante la comptabilité au sens large, l’exercice du pouvoir et la forme de pouvoir qu’est le management. C’est ce qu’illustrent les contributions d’Anne Dubet sur la réforme du contrôle des comptes en Espagne en 1713-1714 et de Marie-Laure Legay sur « Les comptes baroques des États du Languedoc aux XVII et XVIIIes siècles ». Elles montrent qu’il faut, en cas de réforme importante, repenser l’ensemble homme-machine, l’ensemble humains-non humains comme on dit maintenant, c’est-à-dire pour nous, l’articulation entre les acteurs de la comptabilité et la technique qu’ils mettent en œuvre afin de concevoir une gouvernance selon l’expression contemporaine qui couvre les mécanismes de prise de décision, les procédures de maniement de l’argent et la nature et la forme de l’information financière qui doit être produite. Ces trois derniers éléments ne sont évidemment pas indépendants.

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Ces contributions posent également la question fondamentale, quels que soient la forme et le statut de l’organisation, de l’équilibre entre pouvoir central et pouvoir local, entre décentralisation ou délégation et centralisation.

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Q 3 : Y a-t-il conflit entre propriété et profit ?

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Cette question pose celle des caractéristiques du capitalisme financier par rapport au capitalisme familial, bourgeois ou rhénan. Elle n’est évidemment pas nouvelle ; de nombreux auteurs l’ont déjà longuement traitée.

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Mais, dans ces Mélanges, elle retrouve un regain d’intérêt du fait des matériaux observés et utilisés pour la traiter : la représentation du management dans le cinéma français que nous fait découvrir Ève Lamendour à travers une très large culture cinématographique et plus particulièrement « La fièvre de l’or », film réalisé en 1912 par Ferdinand Zecca et René Leprince chez Pathé. Plus généralement, les artistes, qu’ils soient écrivains, metteurs en scène, photographes ou peintres, sont des observateurs de la société qui valent bien des enquêtes par questionnaire. Leur regard n’est certes pas neutre puisqu’ils se veulent porteurs d’un message, source d’une émotion. Mais le déclic ne se produit que si l’œuvre entre en résonnance avec la société ou tout au moins avec un public. On ne peut donc faire l’impasse sur leur travail d’interprétation des faits, leurs intuitions, leurs fulgurances, autant de « données » auxquelles ne peut accéder le chercheur trop prisonnier de la méthode. Certes, leur démarche n’est pas documentée, le raisonnement reste souvent implicite. Ils n’ont pas d’ambition scientifique mais ils peuvent dépasser la science, être en avance sur elle et, en tout cas, être l’objet d’une démarche scientifique.

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Q 4 : Que nous apprennent les gourous ?

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Cette question est peu abordée par les chercheurs en gestion. L’une des raisons est peut-être que certains sont eux-mêmes des gourous, comme Norton et Kaplan, et que d’autres vendent des produits de gourous, des articles de mode si l’on peut dire. Nombre d’universitaires ont, par exemple, monnayé leurs services de conseil lors de la grande vague de l’ABC/ABM. Le regard indépendant leur faisait défaut.

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Le phénomène mérite pourtant d’être étudié. Les innovations conceptuelles, dans nos disciplines, peuvent venir des pratiques issues des milliers de micro-expériences, par tâtonnement, que réalisent quotidiennement les praticiens. Ainsi, les techniques d’audit, par exemple, se sont affinées pas à pas grâce à la diffusion des meilleures pratiques qui ultérieurement font l’objet d’une codification par la normalisation internationale. Mais Yves Levant et Marc Nikitin, en se fondant sur trois exemples de consultants célèbres, Herbert Casson, Charles Bedaux et Georges Perrin, nous donnent dans ces Mélanges une belle leçon de modestie sur l’empreinte laissée par les gourous dans l’histoire.

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En conclusion ?

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En conclusion, je dois avouer que la lecture des Mélanges Lemarchand peut soulever bien d’autres réflexions que les miennes. Chaque lecteur y trouvera les siennes, tant nos réactions sont fonction de nos centres d’intérêt, de nos connaissances antérieures, de notre sensibilité. Si je me suis limité à quatre questions, c’est que je n’avais pas l’intention d’écrire une thèse à partir de cet ouvrage ! Mes choix, qui sont autant de renoncements, m’ont conduit à ne pas nommer tous les contributeurs. Je les prie bien évidemment de me pardonner cette sélection qui ne remet pas en cause la qualité et l’intérêt de leur travail mais qui relève simplement du souci d’avoir un propos limité et cohérent. Le lecteur trouvera donc bien d’autres développements dans les Mélanges Lemarchand, que l’on doit à Didier Bensadon, Ignace De Beelde, Pierre Labardin, Natalia Platonova, Nicolas Praquin, Jean-Luc Rossignol, Michèle Saboly, Raluca Sandu qui est également éditrice et Drago? Zelinschi.

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Je conclus ma « mission d’opinion » en encourageant les lecteurs de CCA et, au-delà, leurs collègues et amis chercheurs ou praticiens, à lire les Mélanges Lemarchand pour découvrir bien des côtés imprévus d’une discipline si riche.

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Alain BURLAUD CNAM

Notes

[1]

Mélanges en l’honneur de Yannick Lemarchand, p. 11.

[2]

Op. cit. p. 163

[3]

Cf. : Béatrice Touchelay et Fabien Cardoni, La marque expert-comptable au service de l’économie. 70 ans d’histoire : 1942-2012. Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables, 2012, p. 152.

[4]

B. Gille, Histoire des techniques. NRF, 1978, p. 601.

[5]

Cf. S. Charreire et I. Huault (sous la direction de), Les grands auteurs en management. EMS, 2002, p. 113 & s.

[6]

Cf. J. Rojot, Théorie des organisations. Eska, 2003, p. 371 & s.

[7]

Cf. S. Charreire et I. Huault, op. cit. p. 67 & s.

[8]

Mélanges, p. 335.

[9]

Mélanges, p. 119.

[10]

Mélanges, p. 329.

Titres recensés

  1. Évaluez-moi ! Évaluation au travail : les ressorts d’une fascination, Bénédicte Vidaillet, Seuil, Paris, janvier 2013, 221 pages, 18,50 €, ISBN : 978-2-02-109194-6
    1. Références
  2. Gouvernances, Salvatore Maugeri, Dunod, Paris, avril 2014, 128 pages, 9,80 €, ISBN : 978-2100706440
  3. Mélanges en l’honneur de Yannick Lemarchand, Yves Levant, Raluca Sandu & Henri Zimnovitch (sous la direction de), L’Harmattan, 2013, 363 pages, 37,50 €, ISBN 978-2-343-01094-6

Pour citer cet article

Rubrique dirigée par Méric Jérôme, « La Revue des livres », Comptabilité - Contrôle - Audit, 3/2014 (Tome 20), p. 125-134.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2014-3-page-125.htm
DOI : 10.3917/cca.203.0125


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