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Comptabilité - Contrôle - Audit

2015/1 (Tome 21)


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L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Jablonka, Le Seuil, collection « La librairie du XXIe siècle », Paris, 2014, 339 pages, 21,50 €, ISBN 978 021 137 194

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L’auteur, professeur d’histoire à l’université Paris 13, propose dans ce livre une réflexion sur l’écriture de l’histoire et la littérature, sur le rapport entre sciences sociales et roman, entre connaissance et fiction. Il ne s’agit pas d’un ouvrage de stricte historiographie car, pour Ivan Jablonka, « l’histoire n’est pas d’abord une discipline académique, mais un ensemble d’opérations intellectuelles qui visent à comprendre ce que les hommes font en vérité. Il en découle que l’histoire comme raisonnement est présente dans des activités qui n’ont rien “d’historique” » (p. 135). À ce titre l’ouvrage s’adresse à tout chercheur en sciences humaines (p. 306).

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La première partie, « La grande séparation », retrace les grandes étapes par lesquelles l’histoire est passée depuis Hérodote : « Elle était un genre mineur dans l’Antiquité, sous-poésie, sous-rhétorique, sous-philosophie. Au Moyen-Âge, écartelée entre les arts, la théologie et le droit, elle occupait une place secondaire à l’université. Quant aux historiographes de l’âge classique, ils étaient assimilés à des courtisans. Pour la première fois [dans les dernières décennies du XIXe siècle], l’histoire, devenue profession, méthode, discours de vérité n’est plus dominée. C’est en devenant science qu’elle acquiert définitivement sa dignité » (p. 77/8). Arrivée à ce stade, l’histoire-science prétend s’écrire dans une langue neutre sans littérarité, un « non-texte », une « non-écriture », ce que revendique de son côté la sociologie qui vise à affirmer sa supériorité dans le champ des sciences sociales au début XXe siècle. Écrivain honteux, l’historien va connaître « le retour du refoulé littéraire » à partir des années 1970 et affronter le linguistic turn qui, réduisant l’histoire à une rhétorique, une poétique, en vint à faire douter qu’elle puisse entretenir un quelconque lien avec le réel et prétendre à quelque vérité. « Aujourd’hui, nous dit Jablonka, le linguistic turn est mort, mais il a laissé flotter dans le débat le relent de son cadavre : la croyance que l’histoire ne peut être un genre littéraire sans déchoir aussitôt. […] Ceux qui veulent écrire les sciences sociales sont soupçonnés soit de regretter les belles-lettres sans méthode, soit d’être les fourriers du relativisme panfictionnel » (p. 109). L’objet du livre étant bien sûr de tordre le cou à cette vision « car la littérature n’est pas expulsable de l’histoire » et « pour sortir de ce piège, il faut s’extraire du cadre disciplinaire […] et isoler ce qui, intellectuellement, fonde l’histoire en tant que science sociale » (p. 117).

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C’est à quoi va s’attacher la deuxième partie de l’ouvrage, « Le raisonnement historique ». Si les deux premiers chapitres concernent très directement l’histoire, les deux suivants intéressent l’ensemble des sciences humaines. Dans celui sur « Les opérations de véridiction », on ne peut qu’acquiescer quand il est dit que « le chercheur poursuit [la vérité] au moyen d’un raisonnement […] commun à toutes les sciences sociales […] : la distanciation, qui permet de poser un problème ; l’enquête, par laquelle on collecte des sources ; la comparaison, qui dissipe l’illusion de l’unique ; la formulation-destruction d’hypothèses, grâce à des preuves » (p. 161) ou, plus loin, que « la recherche en sciences sociales implique deux attitudes complémentaires : une attitude de recul, qui consiste à s’extraire (au moins mentalement) pour observer depuis une position temporelle ou sociologique ; une attitude de focalisation, par laquelle on choisit de s’enfermer dans le contexte de pertinence délimité par la question » (p. 165). Les positions épistémologiques qui font dire à l’auteur que « familières de l’induction et de l’exemple, les sciences sociales ont aussi quelque chose d’un espace poppérien » ou encore que « le critère de la non-réfutation s’applique aussi bien à la physique qu’aux sciences sociales. » (p. 181) susciteront-elles la même adhésion des lecteurs ? Ce devrait être le cas lorsque Jablonka écrit : « faire des sciences sociales ne consiste donc pas à trouver la vérité, mais à dire du vrai, en construisant un raisonnement, en administrant la preuve, en formulant des énoncés dotés d’un maximum de solidité et de pertinence explicative » (p. 183). Le dernier chapitre de cette partie évoque « les fictions de méthode », à distinguer des fictions romanesques, qui, au-delà de la fonction mimétique, ont une potentialité cognitive.

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La troisième et dernière partie traite de « Littérature et sciences sociales ». Sachant que l’auteur avait préalablement fait remarquer que « la narration n’est pas le carcan de l’histoire, son mal nécessaire ; elle constitue au contraire l’une de ses plus puissantes ressources épistémologiques » (p. 139) il reste fidèle à sa thèse quand il nous dit à présent que « c’est dans la narration, et non contre elle, que se déploie la recherche » (p. 276). Après avoir tracé les contours des formes littéraires, l’auteur pose la question de savoir : « à quel titre les écrits du réel peuvent-ils être qualifiés de littéraires ? » (p. 245), puis s’interroge sur le style à adopter ? Ayant posé comme règle que l’historien, « en tant qu’il fait des sciences sociales ouvertes à la discussion critique, n’a pas le droit de parler un langage obscur, verbeux, flou, à double entente » (p. 258), Jablonka dénombre six formes compatibles avec la recherche. Il considère que deux d’entre elles (non-style et style agréable) relèvent d’une « méthode sans littérature » et que le style romantique est « une littérature sans méthode ». Pour finir, seul les styles ironique, attique (celui dont use Thucydide fait de sobriété, de clarté et de rationalité), et retenu (la passion confiée à la rigueur) lui paraissent « capables de faire vivre un raisonnement historique dans un texte » (p. 264). Au terme de son argumentation, l’auteur est fondé pour conclure « il est donc possible d’établir un pont entre les sciences sociales et la littérature sans régresser ni vers le système des belles-lettres ni vers le scepticisme postmoderne. »

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Lauréat du prix Guizot de l’Académie française pour son Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Ivan Jablonka confirme ici son talent d’écrivain. Il s’affirme également comme faisant partie de cette lignée d’historiens qui ont hissé l’École française au plus haut niveau de leur discipline. Comme ses prédécesseurs, il offre avec L’histoire est une littérature contemporaine une réflexion historiographique tirée de la connaissance de son métier, de la maîtrise qu’il a prouvée dans ses précédents travaux. Il ne s’agit pas d’une simple figure imposée à classer dans un genre déjà très fourni, le livre de Jablonka apporte une tonalité originale, parmi de nombreux exemples, on retiendra l’utilisation qu’il imagine de mettre à profit le big data pour un renouvellement de l’usage de la preuve par la note (p. 269-274).

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La promesse du sous-titre d’un Manifeste pour les sciences sociales est-elle pour autant tenue ? Sur les réflexions épistémologiques et l’écriture le chercheur en sciences humaines trouvera matière à approfondir sa propre démarche, c’est certain. Mais en écrivant « j’ai utilisé les termes de “sciences sociales” [quoique j’eusse pu parler des “sciences humaines”] et de “raisonnement historique” pour parler de l’histoire de la paléontologie, de la sociologie, de l’anthropologie » (p. 306), l’auteur écarte de son champ les sciences économiques et la gestion, vision singulièrement réductrice ! Comme pour la prétention à réclamer le statut de manifeste. Trop d’aspects en relation avec la question des sciences sociales sont absents, à commencer par celui de leur rôle social qui, pourtant, fait l’objet d’une réflexion au sein de la communauté même des historiens (Olivier Dumoulin, 2002). L’auteur écrit bien : « en sciences sociales, la fiction n’est jamais reine ; elle est sujet, subordonnée à d’autres fins qu’elle-même » (p. 213) mais on aurait souhaité qu’il développe en évoquant le courant pragmatiste vigoureux notamment en histoire (Gérard Noiriel, 1996). Enfin, sur le linguistic turn, défunt selon l’auteur, il eût été intéressant de connaître le lien qu’il entretient avec le narrativist turn que défendent encore Martin Kreiswirth et J.-M. Kuukkakanem…

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En demander davantage à un livre est gage de l’intérêt qu’il suscite et c’est bien le cas ici. Il incite à le prolonger et pour le gestionnaire cela passerait notamment par une réflexion sur le storytelling et sur les vertus et limites des cas pédagogiques ; ou par ce rappel : « écrire un texte implique de prendre en compte l’intérêt du lecteur. Un chercheur peut y réussir en se posant une question très simple : Qui aura envie de me lire à part ceux qui, collègues et étudiants, en ont l’obligation ? » (p. 311).

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Henri ZIMNOVITCH Professeur au CNAM Laboratoire Lirsa

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Références citées

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Olivier Dumoulin, Le rôle social de l’historien, Albin Michel, 2002.

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Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Belin, 1996.

Histoire du management, sous la coordination de Pierre Labardin et Anne Pezet. A. Béji-Bécheur, D. Bensadon, C. Berrier-Lucas, E. Briot, L. Cailluet, R. Chekkar, K. Fabre, E. Lamendour, E. Maton, N. Praquin, B. Touchelay, C. Vuillermot, Paris, Nathan, coll. « Nathan Sup. », 2014, 466 pages, 39,90 €, ISBN : 978 2 09 163173 8

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Cet ouvrage collectif est un manuel d’histoire du management, destiné à un public d’étudiants en gestion de premier cycle. L’ouvrage est structuré de façon chronologique et thématique. Chronologique parce qu’il est organisé en deux grandes parties représentant deux périodes essentielles dans l’histoire du management, le XIXe siècle (1815-1914), puis le XXe et XXIe siècle. Thématique parce que dans chacune de ces parties, les titres des chapitres se répètent et présentent pour chaque siècle les grandes fonctions de l’entreprise, “organiser”, “vendre”, “produire”, “diriger”, “financer”, et “évaluer”. Chaque chapitre est introduit par une sélection des événements marquants de la période étudiée, et conclu par des applications de différentes formes : questions de cours, études de documents, études de cas.

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Nous sommes donc tentés de dire : « Enfin ! ! ! »

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Il s’agit en effet du premier ouvrage de vulgarisation et de taille importante (466 pages) en langue française. Documenté sans être pédant, simple sans être simpliste. Il avait été précédé d’un autre ouvrage, de taille plus modeste (« L’essentiel de l’histoire de la gestion », de Pierre Labardin). Pendant le quart de siècle qui vient de s’écouler, il a surtout été précédé de recherches actives dans le domaine de l’histoire de la comptabilité et du management. Il en est un peu l’aboutissement, tout en affirmant une grande originalité : il s’agit d’un manuel. Avec un tel ouvrage un saut qualitatif est franchi dans l’affirmation de l’histoire du management comme un outil important de la formation des futurs managers.

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De façon générale, cet ouvrage a beaucoup d’atouts. Sa présentation est claire et adaptée au public visé. L’écriture des chapitres, narrative et explicative, a clairement une volonté pédagogique. Les nombreux exemples et illustrations agrémentent utilement le propos et l’enrichissent par des cas concrets. Les applications proposées à la fin de chaque chapitre permettent la mobilisation et la mise en pratique des connaissances par les étudiants. Enfin, cet ouvrage est rédigé par des collègues qui ont, dans leur écrasante majorité, l’expérience de l’enseignement de l’histoire du management et une formation solide aux méthodes et aux questionnements des historiens.

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Même si ce manuel est présenté, avec une saine modestie, comme étant uniquement destiné à l’usage des étudiants et des élèves des écoles de management, sa lecture sera, compte tenu de son caractère pionnier, également très profitable à tous les enseignants-chercheurs en sciences de gestion. Il sera aussi indispensable aux doctorants en sciences de gestion, pour leur permettre de mieux identifier la genèse historique de leur question de recherche, et d’enrichir leur revue de littérature grâce aux nombreuses références mentionnées.

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Cet ouvrage est cependant perfectible et nous voudrions suggérer aux auteurs quelques pistes en vue de la seconde édition.

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Bien que l’ouvrage soit d’une taille respectable, le contenu est cependant moins vaste que le titre ne pourrait le laisser penser. Il aurait pu en effet s’intituler « Histoire du management en France depuis la Révolution industrielle ».

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À l’heure d’un accroissement salutaire de la mobilité internationale des étudiants, on aurait apprécié des excursions plus systématiques dans une histoire anglo-saxonne du management déjà très bien documentée. Seulement 6 % des références bibliographiques sont en anglais : est-ce uniquement par peur que les étudiants ne les consultent pas ?

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De plus, si l’on accepte facilement que la Révolution Industrielle soit l’acte de naissance de l’entreprise moderne et de la concurrence généralisée, on peut regretter que rien ne soit dit de la Révolution Commerciale des XIVe et XVe siècles et de l’apparition concomitante de la comptabilité en parties doubles, ni de la création des grandes manufactures et de la promulgation concomitante des ordonnances de Colbert au XVIIe siècle.

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En faisant se répéter les mêmes titres de chapitres pour chacun des deux siècles étudiés, le plan est pédagogiquement efficace. Il est également pratique pour discipliner des plumes encore très diverses, car le groupe est récent et son homogénéité encore en devenir. Néanmoins, ce choix masque le fait que les différentes fonctions sont apparues progressivement dans les entreprises : la fonction comptable dans les années 1860 (thèse de Pierre Labardin), le marketing dans les années 1920 (thèse de Franck Cochoy), la fonction personnel dans l’entre-deux-guerres, devenue GRH dans les années 1980, le contrôle de gestion dans les années 1950-1960 (thèse de Nicolas Berland), etc.

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Nous nous permettons de suggérer l’insertion des éléments suivants sous la forme de (petits) chapitres supplémentaires ou d’encadrés :

  • les formations au management, depuis la création des écoles de commerce à partir des années 1870 jusqu’à l’apparition, un siècle plus tard, de cursus en formation initiale dans les universités

  • L’apparition des grandes théories du management (quelques repères chronologiques)

  • La place et le rôle des consultants, depuis les ingénieurs-conseils apparus dans les années 1870.

  • Les mots de la gestion (apparition, étymologie, évolution des emplois)

  • Quelques points de comparaison avec la Grande-Bretagne, l’Allemagne, les États-Unis, etc.

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Dernière question aux auteurs : ce manuel pourrait-il être traduit et publié à l’étranger ? Si non, que lui manque-t-il pour que cela devienne possible ?

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Frédérique LETORT VALLOREM (VAL de Loire Recherches en Management) Université d’Orléans

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Marc NIKITIN LEO (Laboratoire d’Économie d’Orléans - UMR 7322 CNRS) Université d’Orléans

Titres recensés

  1. L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Jablonka, Le Seuil, collection « La librairie du XXIe siècle », Paris, 2014, 339 pages, 21,50 €, ISBN 978 021 137 194
  2. Histoire du management, sous la coordination de Pierre Labardin et Anne Pezet. A. Béji-Bécheur, D. Bensadon, C. Berrier-Lucas, E. Briot, L. Cailluet, R. Chekkar, K. Fabre, E. Lamendour, E. Maton, N. Praquin, B. Touchelay, C. Vuillermot, Paris, Nathan, coll. « Nathan Sup. », 2014, 466 pages, 39,90 €, ISBN : 978 2 09 163173 8

Pour citer cet article

Rubrique dirigée par Méric Jérôme, « La revue des livres », Comptabilité - Contrôle - Audit, 1/2015 (Tome 21), p. 139-143.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2015-1-page-139.htm
DOI : 10.3917/cca.204.0139


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