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Comptabilité - Contrôle - Audit

2016/2 (Tome 22)


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Dictionnaire historique de comptabilité des entreprises, Didier Bensadon, Nicolas Praquin et Béatrice Touchelay (dir), préface de Bernard Colasse, Septentrion, 2015, 500 p., ISBN 978-2-7574-1131-5

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Les coordinateurs de l’ouvrage ont mobilisé 80 collègues pour produire 154 entrées d’un dictionnaire d’histoire de la comptabilité des entreprises (même si l’ouvrage parle incidemment de comptabilités publiques par ex.). La tâche est originale. La communauté de recherche disposait déjà d’une encyclopédie de comptabilité, contrôle et audit, d’un dictionnaire historique de comptabilité publique (coord. par ML Leguay) et d’un dictionnaire de comptabilité de B. Colasse (La découverte, 2016). Nous connaissions des synthèses historiques thématiques des recherches en histoire. Mais nous n’avions pas de dictionnaire historique. À quoi cela peut-il bien servir ? La réponse me semble simple. Il s’agit tout d’abord d’un outil de travail à la disposition des enseignants-chercheurs en CCA mais aussi aux économistes, sociologues, historiens, juristes qui ont besoin pour des cours ou des recherches d’avoir l’origine historique d’une pratique, d’un concept, d’un métier. Le livre est d’un accès facile et nécessite pas d’être un spécialiste du domaine. L’ouvrage fournit alors une compréhension simple et rapide des origines de la pratique ou du concept avec des notices qui ne comprennent bien souvent que deux pages, ce qui est parfait pour ce genre d’exercice.

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J’invite les personnes intéressées par l’ouvrage à dévorer l’avant-propos de Yannick Lemarchand et de Cheryl S. McWatters ainsi que la préface de Bernard Colasse. À eux seuls ces deux introductions résument bien les enjeux associés à ce type de contribution. Ils nous font prendre la hauteur de vue nécessaire à saisir l’intérêt de l’ouvrage. Ils soulignent ainsi comment les auteurs nous aident à replacer la comptabilité dans son contexte historique mais aussi social, politique et économique.

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Il me semble important de nous attarder sur le contenu de l’ouvrage, en espérant ainsi donner aux lecteurs de cette recension l’envie d’aller voir et utiliser ce dictionnaire. J’ai toujours trouvé l’usage des dictionnaires extrêmement compliqué d’autant plus tant qu’ils sont meilleurs car notre attention est invariablement attirée par un mot ou un thème dont on sait que l’exploration ne sera pas trop coûteuse du fait de la brièveté de la définition. La lecture quasi hypertextuelle devient au final chronophage mais pour notre plus grand plaisir. C’est ce type d’expérience qui se produit avec le dictionnaire historique de comptabilité.

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L’ensemble des entrées sont regroupées sous 22 thèmes :

  1. Audit et commissariat aux comptes (8 entrées)

  2. Budget (2 entrées)

  3. Capital (5 entrées)

  4. Comptabilité analytique et contrôle de gestion (16 entrées)

  5. Comptabilité par secteur d’activité et géographique (6 entrées)

  6. Comptabilité privée/publique (5 entrées)

  7. Concepts comptables (13 entrées)

  8. Diplômes comptables (3 entrées)

  9. Dividende (6 entrées)

  10. Faillite (5 entrées)

  11. Fiscalité (5 entrées)

  12. Métiers de la comptabilité et du chiffre (8 entrées)

  13. Organisation comptable (6 entrées)

  14. Organismes comptables (8 entrées)

  15. Plan comptable (4 entrées)

  16. Réglementation comptable (8 entrées)

  17. Réglementation sectorielle (4 entrées)

  18. Sociétés commerciales (2 entrées)

  19. Sociologie (2 entrées)

  20. Techniques comptables (16 entrées)

  21. Théories et principes comptables (10 entrées)

  22. Types de comptabilité (14 entrées)

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Chaque entrée est datée dès la table des matières pour un meilleur repérage chronologique. Les sujets anciens (XIVe siècle) côtoient de nombreuses thématiques du XXe siècle. En outre, ceux qui ont déjà eu le plaisir de lire ou de feuilleter livre de Yannick Lemarchand, « Du dépérissement à l’amortissement », admireront au passage la capacité de synthèse en lisant l’entrée « amortissement ».

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Il est intéressant de noter l’importance de la diversité dans le dictionnaire. Cette diversité s’exprime au travers des principes et des concepts retenus. On découvre alors une discipline qui est loin de n’être que technique mais donne à voir des soubassements théoriques très riches.

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Concepts et principes fondent différents types de comptabilité (jeter un œil sur l’entrée « comptabilité des corsaires » à titre d’exemple). Cette diversité est aussi celles des techniques qui fondent la comptabilité. Les étudiants apprendront comment ils ont échappé à la partie triple ou encore comment la comptabilité est le produit historique d’aventuriers en lisant « comptabilité maritime, prêts à la grosse aventure ». La diversité des métiers concernés est également un élément saillant des professions réglementées dont le dictionnaire rend parfaitement compte. La comptabilité ressort bien dans l’ouvrage comme un projet d’organisation et de sociologie. Elle touche enfin à l’actualité du capitalisme (les notions de capital), la fiscalité (la prochaine édition comportera-t-elle une entrée sur les panama papers ?) ou encore les faillites. De même, le dictionnaire traite de normalisation comptable, de juste valeur et des IFRS, comme quoi l’Histoire est pour autant très actuelle.

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Enfin, signalons qu’il existe une version numérique de cet ouvrage ce qui devrait encore permettre une utilisation plus aisée.

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Nicolas BERLAND

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Université Paris Dauphine

Langage, Organisations, Situations et agencements, Jacques Girin, Presses de l’université de Laval, 2016, 421 pages, ISBN 978-2-7637-2946-6

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Il faut remercier J.-F. Chanlat, H. Dumez et M. Breton d’avoir colligé une vingtaine de textes écrits par Jacques Girin entre 1979 et 2003, année de sa disparition. Un colloque tenu en 2006 qui avait donné lieu à la publication d’un ouvrage (Bayart, Borzeix et Dumez, 2010) avait été l’occasion de lui rendre un premier hommage. Le présent livre permettra aux enseignants-chercheurs de langue française de retrouver certains chapitres publiés dans des ouvrages devenus des classiques, des articles qui constituent un passage obligé pour tout doctorant en sciences de gestion, mais aussi des textes moins connus car parus dans des revues disparues ou dans des cahiers de recherche aujourd’hui peu accessibles. Comme il n’avait pas non plus choisi de présenter sa pensée dans le cadre d’un livre, celui qui lui est consacré dans cette publication en offre un panorama dont théoriciens et praticiens des organisations tireront le plus grand profit.

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Formé à l’École Polytechnique dans les années 1960, docteur en sciences de gestion début des années 1970 de la toute nouvelle université Dauphine, Jacques Girin a découvert le management au moment où la recherche opérationnelle rayonnait. Pourtant, c’est par la linguistique, la sociologie et l’épistémologie qu’il a fertilisé sa recherche. C’est ce qu’on peut vérifier en suivant l’ordre proposé dans l’ouvrage qui commence sur « Le langage et les organisations », se poursuit avec « Situation et agencement », et se termine par « Épistémologie et méthodologie ».

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Plus que les mathématiques, la gestion des organisations repose sur le maniement du langage. Constat d’évidence, pourtant, fin des années 1970, la linguistique n’avait pas encore été mobilisée par les chercheurs comme schéma d’analyse. C’est pour combler cette lacune que Girin consacra plusieurs travaux à ce thème. Il est donc logique que le premier chapitre du livre s’ouvre sur « Problèmes du langage dans les organisations ». Il y note que celles-ci possèdent une « double face » avec, d’une part, des activités orientées vers des fins et, d’autre part, des activités qui s’inscrivent dans un registre social. « À cette « double face » correspondent deux grandes catégories d’actes de communications : ceux qui sont principalement orientés vers l’activité ; ceux qui sont principalement orientés vers l’ordre social » (p. 16). Les qualités pédagogiques de celui qui fut Professeur à Polytechnique permettent au lecteur de comprendre l’évolution de la conception du langage depuis le modèle du code, qui vise à la transmission du message dans sa littéralité, pour considérer ensuite son composant indexical, qui renvoie à une situation donnée, et son composant contextuel, qui va demander au récepteur de compléter ce qui reste énigmatique dans le message. Une citation permettra au comptable de bien voir de quoi il s’agit : « ce que l’on appelle le « langage des chiffres » ne parvient donc pas à remplacer complètement, loin de là, le langage naturel, dans lequel continuent à s’exprimer en fin de compte […] les décisions les plus décisives pour l’organisation » (p. 20). Le cadre linguistique étant posé, Girin poursuit en l’appliquant aux situations dans l’organisation pour en illustrer la pertinence dans la recherche en gestion. Ce texte fut présenté lors d’un séminaire qui s’est tenu en 1988 et fut publié deux ans plus tard avec la transcription du débat. Celui-ci, ainsi que les cinq chapitres qui suivent dans le livre, permet de préciser, d’illustrer et d’approfondir les notions, notamment celle du contexte qui est distinguée de celle du cadre…

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La seconde partie de l’ouvrage s’intitule « Situation et agencement » et débute avec le chapitre 6 « Genèse de la hiérarchie dans les sociétés de conseil ». On y trouve certaines des observations réalisées sur son terrain de thèse par celui qui dirigea, vingt ans plus tard, le Centre de recherche en gestion de l’École polytechnique (CRG). Les enseignements qu’il en tire annoncent le chapitre séminal sur « L’analyse empirique des situations de gestions : éléments de théorie et de méthode » du classique Épistémologies et sciences de gestion (Martinet, 1990). Weber, Merton, Goffman, Habermas… sont convoqués pour définir la situation de gestion qui réunit des participants afin « d’accomplir, dans un temps déterminé une action collective conduisant à un résultat soumis à un jugement externe » (p. 166). Le grand mérite de cette réflexion qui se range sous la rubrique de « recherche action », c’est de bien cerner la difficile question des interactions qui se jouent entre la recherche et le terrain et d’y apporter une réponse avec un dispositif de recherche comprenant l’instance de gestion, composée de chercheurs et de personnes travaillant dans l’organisation étudiée, une instance de contrôle, qui émane des institutions de la recherche, notamment des laboratoires de rattachement des chercheurs, et un mécanisme formalisé pour enregistrer la mémoire de la recherche. Outre l’intérêt pratique de ce dispositif, Girin en montre la justification épistémologique en utilisant les réflexions que Popper présenta pour conclure à une méthode unique couvrant à la fois les sciences empiriques et sociales. Le chapitre suivant, sur les « agencements organisationnels », jette un regard sur les visions différentes de la notion centrale de mandat dans la théorie de l’agence, celles que Williamson ou Ouchi ont présentées. La confiance étant un élément déterminant, Girin propose de focaliser l’analyse sur les relations entre les agents (humains, matériels ou symboliques) plutôt que sur les propriétés de chaque élément. Les quatre chapitres qui suivent permettent de revenir sur les concepts en les rapportant notamment à des cas réels (tour de bureaux ou EDF) ou imaginés (Muxie). On relèvera que le chapitre 9 sur « Les machines de gestion » revient sur la notion d’outils de gestion que Girin préfère appeler des « machines » définies par le fait qu’elles représentent une quantité importante de travail, possèdent leur propre rythme, ont tendance à faire disparaître les spécialisations basées sur le métier et séparent la conception de l’exécution. Or l’exemple qu’il retient pour incarner cette « machine » est la comptabilité (analytique ou générale) qui suppose un fonctionnement régulier, et dont le savoir est pour une grande part extérieur à ceux qui la tiennent (p. 241)…

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La troisième partie du livre s’intitule « Épistémologie et méthodologie ». Ces thèmes avaient fait déjà été abordés dans les précédents chapitres mais reconnaissons à Chanlat, Dumez et Breton que le regroupement des différents textes en des parties cohérentes n’était pas aisée tant la pensée de l’auteur sur ces points s’est enrichie tout au long de sa carrière. Il est également à porter au crédit des trois coordinateurs d’avoir fait précéder chaque partie d’une introduction éclairante. Toutefois, fallait-il placer dans l’ensemble dédié à l’épistémologie le chapitre sur « Cognition et management » ? Il s’agit pour son auteur d’y faire un point sur ce qu’apportent aux sciences de gestion les sciences cognitives, selon que celles-ci s’intéressent à l’acteur individuel (rationalité limitée, cartes cognitives, dissonances entre action et raisonnement), à l’action collective (notamment l’apprentissage organisationnel) ou à la cognition distribuée (sujet dont l’intérêt n’a fait que croître depuis 2003 avec l’explosion des réseaux sociaux). À nouveau on est frappé par la clarté de l’exposé sur un thème aussi difficile et on en vient à regretter que les MOOC ne soient apparus qu’à partir de 2008 !

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Girin a débuté sa carrière de chercheur au moment où les sciences de gestion faisaient leur apparition en France (du moins sous une forme institutionnalisée). La période était aux mathématiques appliquées aux organisations, le modèle hypothético-déductif dominait la recherche en management, même si la sociologie, avec Crozier (qui ne manqua pas d’influencer Girin), faisait entendre sa voix. Dans ce contexte, on comprend que Girin ait entrepris de légitimer par une réflexion épistémologique la recherche-clinique. La référence à Popper offrait, à cet égard, une voie royale. Quand on relit aujourd’hui, au chapitre 14 du livre, son texte sur « L’opportunisme méthodique dans les recherches sur la gestion des organisations », on se demande toutefois si l’épistémologie pragmatiste ne pourrait pas être également convoquée pour fonder la recherche action… Qu’on en juge par cette citation : « étudier un fait de gestion, de mon point de vue, c’est se demander comment les gens se débrouillent pour sortir à leur avantage, ou sans trop d’inconvénients pour eux, de situations problématiques, hétérogènes, incohérentes, que l’on peut appeler situations de gestion » (p. 319-320). Quant à la question « Quel paradigme pour la recherche en gestion ? », titre du chapitre 13, celle qu’on aimerait poser à Girin, alors que la recherche action triomphe dans la littérature française sur l’épistémologie des sciences de gestion, c’est « les paradigmes dit positiviste ou herméneutique sont-ils toujours féconds ? » Face à cette interrogation sur l’éventuelle dégénérescence de programmes de recherche, pour reprendre la terminologie de Lakatos, il n’est pas sûr que soit encore valable la position que Girin défendait dans son article, initialement publié dans la revue Économies et Sociétés en 1981, selon laquelle : « si la réflexion épistémologique est utile au progrès d’une discipline, il ne s’ensuit pas qu’elle doive être le fait de spécialistes. Au contraire, une des conditions pour qu’elle contribue effectivement à ce progrès est qu’elle émane principalement des praticiens de la discipline qui peuvent la nourrir de leur propre expérience de recherche » (p. 311). On peut penser plutôt avec Lakatos que « la loi écrite du philosophe peut à l’occasion avoir raison lorsque le jugement des hommes de science échoue » (1986, p. 239).

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La dernière partie de l’ouvrage, « Ouvertures », reprend certaines recensions que Girin a faites et qui montrent toute la valeur qu’il attachait à cet exercice. Que peut-on ajouter d’autre ?

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Henri ZIMNOVITCH

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CNAM


Bibliographie

  • Bayart Denis, Borzeix Annie, Dumez Hervé (eds.), Langage et organisations. Sur les traces de Jacques Girin, Les Editions de l’École polytechnique, 2010
  • Lakatos, I., Histoire et méthodologie des sciences, Bibliothèque d’histoire des sciences, Paris, PUF, 1994.

Titres recensés

  1. Dictionnaire historique de comptabilité des entreprises, Didier Bensadon, Nicolas Praquin et Béatrice Touchelay (dir), préface de Bernard Colasse, Septentrion, 2015, 500 p., ISBN 978-2-7574-1131-5
  2. Langage, Organisations, Situations et agencements, Jacques Girin, Presses de l’université de Laval, 2016, 421 pages, ISBN 978-2-7637-2946-6

Pour citer cet article

« La revue des livres », Comptabilité - Contrôle - Audit, 2/2016 (Tome 22), p. 139-143.

URL : http://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2016-2-page-139.htm
DOI : 10.3917/cca.222.0139


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