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Confluences Méditerranée

2001/3 (N°38)

  • Pages : 162
  • ISBN : 2747509427
  • DOI : 10.3917/come.038.0031
  • Éditeur : L'Harmattan


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La décomposition de l’ancienne Yougoslavie a favorisé le renforcement de structures mafieuses qui ont largement profité de la guerre de 1991 à 1995, puis des complicités des pouvoirs politiques, fondées sur des logiques clientélistes – familiales, régionales ou de parti – pour se faire une place au soleil. Aujourd’hui, les nouveaux dirigeants croates et serbes font face difficilement à cet héritage encombrant.

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A Zagreb, le tournant politique de janvier 2000 a permis d’apprécier à la fois la volonté du nouveau régime de lutter contre le crime organisé et les difficultés qui l’attendent. Un premier pas important a été franchi le 24 mai 2000 avec la prise d’assaut du siège des Services de renseignement nationaux (HIS) par les forces spéciales de la police, après l’éclatement du « scandale d’Ahmici » [1]   Un journal croate a révélé que cinq anciens soldats... [1] . L’agence de renseignement, dirigée un temps par Miroslav Tudjman, disposait d’un effectif de plus de 300 personnes engagées pour la plupart par l’ancienne responsable du personnel, Djurdja Auöak, la veuve du défunt ministre de la Défense Gojko Auöak, figure de proue du « lobby des herzégoviniens ». Profondément noyautée par l’ancien parti au pouvoir, la Communauté démocratique croate (HDZ), elle, semblait de fait toujours fonctionner à son service, faisant à la fois office d’agence d’espionnage parallèle et de filtre protecteur pour des groupes du milieu croate proches de l’ancien régime [2]   « The Great Clean-Up in the Intelligence Agencies »,... [2] . L’agence a fait l’objet d’une importante restructuration du personnel sous l’œil de son nouveau patron, Damir Loncaric, afin de couper les ponts avec la HDZ.

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Mais ce n’est qu’une première étape sur le long chemin à parcourir pour débarrasser les institutions étatiques des réseaux criminels qui s’y sont infiltrés, à commencer par les ministères de la Défense, de l’Intérieur et de la Justice. L’arrestation en septembre 2000 puis la condamnation du général croate Ivan Andabak, pour son implication dans le trafic de plus de 660 kilogrammes de cocaïne interceptés en décembre 1999 à Rijeka, ont témoigné des dérives criminelles au sein de l’Armée croate (HV) [3]   Voir « Drugs in Camouflage Uniforms », Ivica Djikic,... [3] . Andabak, ancien bras droit du suspect de crimes de guerre Mladen Naletilic, « Tuta », aujourd’hui emprisonné à La Haye, a d’abord servi dans l’Armée croate de Bosnie (HVO) pendant la guerre. Son arrestation a eu lieu en même temps que celles d’autres officiers militaires de haut rang, à la suite de l’assassinat fin août 2000 de Milan Levar, témoin du Tribunal pénal international (TPIY). De même que la « prise » des locaux du HIS, elle s’est donc effectuée en réaction à une manifestation trop forte du crime organisé lié à d’anciens combattants croates. Le nouveau pouvoir évolue en effet en terrain miné.

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Cependant le milieu criminel croate et ses liaisons dangereuses commencent à être peu à peu dévoilés au gré des remous qui l’agitent. Vjeko Slisko, le parrain présumé des rues de Zagreb, a été abattu le 22 mars 2001 après avoir longtemps bénéficié de complicités dans les rangs de la police, de la justice et du HIS [4]   « The Battle Begins : Who will Become Slisko’s Successor ? »,... [4] . Il était soupçonné d’avoir la haute main sur les activités criminelles dans la capitale (drogues, jeux, racket, etc.) depuis l’élimination de son principal rival Zlatko Bagaric en 1998 et le démantèlement de l’équipe de ce dernier. Son assassinat risque d’ouvrir la voie à une violente guerre de succession.

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Si les choses avancent à Zagreb, elles n’en sont encore qu’à leurs balbutiements à Belgrade où les conditions d’un changement significatif viennent seulement de se mettre en place. L’arrestation de l’ancien chef de la Sécurité d’Etat (ex-SDB) Radomir Rade Markovic, le 24 février 2001, devrait réduire sensiblement l’influence de l’ancien pouvoir sur certains groupes du crime organisé autrefois contrôlés et utilisés pour les basses œuvres du régime [5]   Rade Markovic est mis en cause dans la présumée tentative... [5] . La réforme du ministère de l’Intérieur serbe afin d’en écarter les responsables trop liés à l’ancien régime a donné lieu par deux fois à des réactions violentes du milieu criminel de Belgrade, d’abord fin janvier avec la blessure par balles du chauffeur de Goran Petrovic, nouveau chef de la Sécurité d’Etat qui venait juste de succéder à Rade Markovic, puis avec la tentative de meurtre contre le nouveau ministre de l’Intérieur serbe Dusan Mihaljlovic le 16 février dernier. Rade Markovic se serait présenté lui-même comme quelqu’un « d’une importance particulière auprès du milieu » lors d’une discussion avec des responsables du nouveau gouvernement [6]   « Milosevic Police Chief with Links to Underworld... [6] .

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Peu après son arrestation, la police a découvert 624 kg d’héroïne entreposés dans une chambre forte d’une banque belgradoise louée par la Sécurité d’Etat. De proches collaborateurs de Rade Markovic ont également été arrêtés. Cette quantité énorme dont on ignore encore la provenance était stockée de façon complètement irrégulière depuis plusieurs années et sa découverte suscite bien des interrogations [7]   « Police Stories : a Pistol, a Badge and Heroin »,... [7] . Elle confirme néanmoins que le trafic de drogue n’est le monopole de personne, dans les Balkans ou ailleurs.

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Comme à Zagreb, l’infiltration de réseaux criminels dans les rouages de l’Etat serbe sera difficile à éradiquer. Espérons que le nouveau pouvoir réussira à couper définitivement les liens du politique avec le milieu, la plupart des responsables de partis disposant de services de sécurité aux origines parfois obscures. La vague d’assassinats qui a marqué la dernière année au pouvoir de Slobodan Milosevic ne se réduit sans doute pas à l’élimination de témoins gênants et une interprétation possible est d’y voir une recomposition du milieu belgradois, volet criminel du changement politique annoncé.

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Ce type de recomposition mafieuse ne serait pas un cas isolé dans les Balkans. En Bulgarie, dans la perspective des élections parlementaires, le milieu local est entré en ébullition. En 2000, environ 200 explosions d’origine criminelle ont secoué le pays et, depuis novembre, les attentats contre des figures du milieu se sont succédé. D’anciens membres des compagnies d’assurance à la réputation sulfureuse, des trafiquants de voitures volées, de drogue, quelques patrons de casinos et de boîtes de nuit et même d’anciens policiers sont tombés dans les principales villes du pays. Dans un tel climat, l’agression en janvier d’un responsable de l’Union des forces démocratiques (CDC), la coalition au pouvoir, et l’explosion en mars dernier d’une bombe devant la maison d’un conseiller municipal du Parti socialiste (BSP actuellement dans l’opposition) à Sofia, montrent que le crime organisé joue encore un rôle dans la vie politique bulgare. La guerre des gangs résulte d’un repositionnement des groupes criminels, chacun désirant asseoir son pouvoir face à un contexte politique incertain, mais aussi sans doute d’une lutte pour briser des circuits de financements des partis pour la campagne électorale qui coûte cher [8]   « Crime in Bulgaria Out of Control », Plamen Kulinski,... [8] .

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La vitalité du milieu bulgare repose aussi sur son implication dans le trafic de drogue de la route des Balkans qui transite par le pays. Les services douaniers ont saisi en 2000 plus de 1800 kg d’héroïne contre seulement 261 kg l’année précédente. Cette disparité témoigne des progrès réalisés par les douanes mais elle s’explique aussi par la très forte production d’opium en Afghanistan pour l’année 1999 (4 600 tonnes), la quantité d’héroïne saisie en Turquie ayant également augmenté en 2000. Par ailleurs, si le travail des douanes s’améliore, d’autres secteurs administratifs ont toujours des lacunes importantes. C’est le cas pour la justice où les libérations sous caution sont sources d’abus. Dernier exemple en date le 15 décembre 2000, la Cour d’appel de Sofia a relâché contre une somme d’argent dérisoire et au grand dame des enquêteurs de police d’importants trafiquants interpellés au début du mois en possession de 52 kilogrammes d’héroïne très pure et soupçonnés d’appartenir à un réseau international faisant transiter la drogue dans des trains jusqu’en Europe centrale [9]   Dépêche de l’agence BTA du 19.12.00. [9] . Deux ressortissants bulgares qui faisaient partie de cette organisation avaient déjà été arrêtés en avril 2000 en Hongrie en possession de 34 kg d’héroïne.

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Finalement, la situation en Bulgarie comme dans les autres pays balkaniques est plutôt en voie d’amélioration, mais la lutte contre le crime organisé promet d’être rude. Partiellement responsable du déficit d’image dont peut parfois souffrir la région, sa visibilité locale ne doit pas faire oublier que les Balkans ne sont qu’un maillon parmi beaucoup d’autres et que des organisations italiennes, turques, russes, etc. jouent un rôle majeur dans le phénomène criminel régional.

Notes

[1]

Un journal croate a révélé que cinq anciens soldats des forces croates de Bosnie (HVO), officiellement recherchés et soupçonnés du massacre de 116 civils musulmans dans ce village de Bosnie centrale en mai 1993, vivaient paisiblement sous de fausses identités à Zadar ; cette fuite provenant apparemment de l’intérieur du HIS aurait permis aux suspects d’échapper à la police.

[2]

« The Great Clean-Up in the Intelligence Agencies », Ivo Pukanic dans Nacional, n°37, 01.06.00, sur Internet : http://www.nacional.hr/Default.en.asp

[3]

Voir « Drugs in Camouflage Uniforms », Ivica Djikic, AIM Press Zagreb, 12.03.01, sur Internet : http://www.aim-press.ch

[4]

« The Battle Begins : Who will Become Slisko’s Successor ? », Jasna Babic dans Nacional, n°280, 29.03.01 et « The Connection between the District Attorney and the Mafia », id. dans Nacional, n°281, 05.04.01.

[5]

Rade Markovic est mis en cause dans la présumée tentative d’assassinat contre Vuk Draskovic, leader du Mouvement serbe du renouveau (SPO) en octobre 1999 qui a coûté la vie à quatre de ses gardes du corps ; il est soupçonné d’être impliqué dans d’autres affaires criminelles comme les assassinats d’Arkan et du journaliste Slavko Curuvija ou l’enlèvement d’Ivan Stambolic.

[6]

« Milosevic Police Chief with Links to Underworld Quits », dans l’Albanian Daily News du 27.01.01.

[7]

« Police Stories : a Pistol, a Badge and Heroin », Philip Schwarm, AIM Press Belgrade, 13.03.01.

[8]

« Crime in Bulgaria Out of Control », Plamen Kulinski, AIM Press Sofia, 01.02.01.

[9]

Dépêche de l’agence BTA du 19.12.00.

Résumé

Français

Les changements de régimes en Croatie et en Yougoslavie en 2000 ont donné de nouveaux espoirs de stabilité régionale, condition nécessaire pour endiguer efficacement le crime organisé. Face cachée de certains événements depuis dix ans et toujours plus ou moins lié au politique, même dans un pays stable comme la Bulgarie, celui-ci reste une donnée régionale avec laquelle il faut compter.

Pour citer cet article

Chassagne Philippe, « Mafia omniprésente dans les Balkans », Confluences Méditerranée 3/ 2001 (N°38), p. 31-35
URL : www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2001-3-page-31.htm.
DOI : 10.3917/come.038.0031


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