Confluences Méditerranée 2005/3
Confluences Méditerranée
2005/3 (N°54)
228 pages
Editeur
I.S.B.N. 2747588254
DOI 10.3917/come.054.0121
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Ces Israéliennes[1] [1] Cet article s’intéressera au secteur juif de la population...
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qui souffrent de violences...

AuteurValérie Pouzol du même auteur

Agrégée d’histoire, docteure en Histoire contemporaine, chercheuse associée à l’IHTP et co responsable d’un séminaire intitulé Genre et nationalismes dans les conflits contemporains.
Les violences physiques et morales dont les femmes sont l’objet sont encore peu considérées, émergeant occasionnellement sous forme de statistiques inquiétantes ou d’images de femmes aux corps et aux visages meurtris. Ce phénomène est particulièrement frappant en Israël où la violence contre les femmes a longtemps fait figure de sujet minoré, violence occultée par celle, beaucoup plus officielle, générée par le conflit israélo-palestinien.

La mobilisation de citoyens soldats exposés à des guerres ouvertes ou larvées, la menace d’attentats palestiniens plongent le pays dans un climat de violence ouverte qui semble vouloir éclipser, à lui seul, toutes les violences collatérales. Pourtant, les rapports d’associations de femmes, des articles de la presse israélienne révèlent que le nombre de femmes battues est en augmentation, que des femmes sont régulièrement tuées par leur mari[2] [2] Brochure papier en anglais, Women in Israel, Information...
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. On voit se développer depuis 1987 en Israël des hotlines, des numéros d’urgence où les victimes potentielles peuvent apprendre à identifier et à nommer les violences dont elles sont victimes et demander de l’aide. Le cinéma israélien d’auteur n’hésite pas non plus à décrire la violence la plus intime entre hommes et femmes.

2 Pourquoi est-il si difficile dans la société israélienne, peut-être plus que dans une société en paix, de nommer la violence entre les sexes ? Le conflit israélo-palestinien pétrit depuis 1948 les contours de solidarités nationales dont les liens sont sans cesse sollicités : face à l’ennemi, hommes et femmes sont supposés être unis et peu franchissent les lignes d’un consensus national en perpétuelle consolidation. La société israélienne s’est édifiée dans un contexte particulier où la violence est construite comme un concept exogène généré par l’affrontement avec l’ennemi mais également comme une option politique dictée par la situation d’urgence (la violence légitime).

3 Des violences internes à la société israélienne surgissent pourtant derrière cette violence publique et il s’agira de réfléchir au contexte dans lequel sont produites celles exercées à l’encontre des femmes. Si derrière chaque agression d’un homme à l’encontre d’une femme se rejoue une histoire personnelle aux motivations complexes, l’arrière-plan de crispation nationaliste a-t-il un pouvoir d’intrusion dans l’intimité des individus et permet-il un passage à l’acte transgressif ? (Les violences contre les femmes : une affaire de famille ?). Le contexte de militarisation intensive peut-il expliquer une recrudescence des actes de violence entre les individus ? La dernière partie de cette contribution aimerait retracer l’histoire de la mobilisation militante autour de cette question occultée, en insistant sur la politisation décisive de cette dernière quand, depuis la première Intifada, des femmes pour la paix ont établi un lien entre occupation militaire et violences contre les femmes israéliennes (la politisation de la violence contre les femmes).

La violence légitime

4 Comment parler de la violence contre les femmes sans parler de la violence globale qui imprègne la société israélienne ? Une recherche réalisée, au milieu des années 90, sur la violence domestique en Israël, révélait que le complexe de « citadelle assiégée » avait favorisé l’émergence d’une violence présente dans les discours nationalistes qui réglementait les rapports sociaux entre composantes de la société israélienne. Cette construction oppose depuis 1948 une violence légitime dans le règlement des affaires publiques (priorité à la sécurité de l’Etat, militarisation) à une violence illégitime (violence entre les sexes, violence entre les groupes sociaux et ethniques)[3] [3] Madelaine Adelman, Gender, Law and Nation : The politics...
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. Une fois cet imaginaire national mis en place, la violence à l’œuvre contre les femmes n’avait plus le droit d’exister, étant reléguée tout au plus au stade de désordre privé de l’intime. La police israélienne a longtemps préféré ne pas se mêler d'affaires qui touchent à la violence domestique pour se consacrer à des formes de violences qui sont « politiquement » reconnues comme celles opposant Palestiniens et Israéliens. L’auteure de cette étude cite plusieurs entretiens auprès de travailleurs sociaux qui hiérarchisent les violences selon un ordre légitime : « Si un Arabe frappe un juif, c'est un événement politique, alors que si un mari tape sa femme, les gens ne veulent pas en entendre parler ». Elle cite Amira, fonctionnaire au quartier général des enquêtes policières, qui a rapporté que « si les statistiques de femmes tuées par leurs partenaires se référaient à des attaques terroristes, l'Etat serait pris dans une véritable tempête… »[4] [4] Adelman, op. cit. , p.  604. ...
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5 Le nationalisme israélien est pétri d’assignations sexuelles contraignantes qui disent la place de chacun et de chacune[5] [5] Valérie Pouzol, Clandestines de la paix : Israéliennes...
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. La société entière se représente volontiers comme une grande tribu quand elle participe au deuil des familles qui perdent des enfants ou des proches à la guerre. Le sionisme a puissamment mobilisé les identités sexuelles au service de sa cause, créant un arrière-plan idéologique qui a donné une légitimité toute particulière aux hommes pour se camper dans une virilité conquérante. Dans l’édification de cet imaginaire national et l’intensification du contexte de guerre démographique, les femmes ont été clairement assignées dans des rôles de mères et de compagnes de soldats, leur contribution à l’effort de guerre se réalisant dans une maternité au service de la nation et dans leur capacité à soutenir le moral des troupes. Cette dimension est renforcée par l’imprégnation religieuse de l’Etat d’Israël qui accorde une place prépondérante à la religion dans la gestion du statut personnel de ses citoyens, discriminant ainsi ouvertement des femmes qui restent soumises à la tradition. Le sionisme s’est clairement construit dès avant 1948 en faisant l’apologie d’un nouvel homme fort et musclé, rachetant les tares physiques et l’impuissance des juifs de la diaspora. L’édification d’une armée puissante construite sur le modèle d’une nation en armes allait compléter la construction de cette virilité en faisant du combattant un héros national. L’ aptitude au combat contribue à la construction de la masculinité, les mots gever (mâle), gibor (héros) et gevoura (héroïsme) ayant la même racine. Dans un tel contexte, les femmes allaient éprouver des difficultés à trouver leur place, même si la déclaration d’indépendance et la loi de 1951 proclamaient haut et fort le principe de l’égalité des sexes. L’éviction des femmes des unités combattantes en temps de guerre allait compléter un dispositif opposant front militaire et front domestique.

6 La centralité de l’armée comme école de la virilité allait avoir de profondes répercussions sur l’irruption de la violence sur la scène politique israélienne. L’armée israélienne reste le vivier privilégié de la classe politique israélienne, l’engagement politique étant la seconde carrière des officiers à la retraite. Cette imprégnation militariste de la classe politique israélienne a développé et légitimé des pratiques violentes comme l’a souligné Ilan Greilsammer : « L’usage de la violence verbale, des invectives et des insultes est devenu monnaie courante lors de débats publics et privés »[6] [6] Ilan Greilsammer, « Comprendre ou juger Israël »,...
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. Cette violence est présente dans la littérature populaire, les articles de journaux, les lettres des lecteurs, les graffitis sur les murs. Pour lui cette irruption de la violence est clairement en rapport avec la violence physique, associant cette dernière à d’autres « maux » qui touchent la société israélienne comme l’absence de courtoisie, les mauvaises relations entre élèves et professeurs, la dégradation de l’environnement, la souillure des sites historiques. Cette violence aurait un lien avec le caractère récent d’un Etat pionnier, abritant encore de nombreuses zones grises où les lois ne sont pas encore venues réglementer les pratiques. L’analyse des incursions de la violence dans la société israélienne par Shulamit Hareven, écrivaine israélienne, peut apporter un éclairage supplémentaire sur cette omniprésence de la violence en Israël. Pour elle la violence, avant d’être liée au conflit, est d’abord générée par les conflits intercommunautaires, les disparités sociales, le clivage entre laïcs et religieux, l’impossibilité pour les différents groupes sociaux de vivre le rassemblement des exilés : « Mon idée est que la tension première au sein de la société israélienne n’est pas une tension sécuritaire. Ce qui génère une atmosphère oppressive, c’est la tension sociale ou plus exactement un faisceau de tensions »[7] [7] Shulamit Hareven, The Vocabulary of Peace, Life, Culture...
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7 Le contexte de consolidation étatique, la tension sécuritaire objective ou fantasmée ont plongé la société israélienne dans une situation où la violence symbolique (dans les assignations sexuelles) et la violence réelle ont imprégné les rapports entre les individus. Ce contexte particulier a surtout permis l’édification d’une violence normée et légitime qui visait à reporter toutes les tensions internes à la société israélienne dans la gestion du conflit avec l’ennemi, les passant alors sous silence comme invalidantes. Non seulement les Israéliennes ont dû intégrer les assignations qui faisaient d’elles des mères et des compagnes de soldats mais elles ont dû en plus taire les dysfonctionnements propres à la militarisation de leur vie intime.

La violence contre les femmes : une affaire de famille ?

8 Le Réseau des femmes israéliennes pour la justice et l’égalité (Israeli Women Network), créé en 1989 sous la direction d’Alice Shalvi, répertorie et met à jour les différents types de violences exercées contre les femmes en croisant des données issues d’associations luttant contre la violence et des archives policières. Le rapport de 2002 met en valeur qu’aucune étude globale n’a encore été menée en Israël et que l’opinion tend toujours à sous-estimer le problème. Trois types de violences principales sont répertoriées par l’IWN depuis 1995 : les crimes, les violences physiques, les violences sexuelles. Entre 1992 et 2001, 197 femmes ont été tuées, soit une moyenne de vingt femmes par année. Dans la grande majorité des cas, elles ont été tuées par un membre de leur entourage et non par un étranger. Pendant cette période, ces femmes sont en moyenne 41, 2% des juives sabras, pour 22% des Palestiniennes d’Israël, 28,43% de nouvelles immigrantes russes et 14% des immigrantes éthiopiennes[8] [8] Ces données sont fournies par un centre qui s’occupe...
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. Le nombre de femmes tuées a augmenté entre 1992 (18) et 2001 (28), sans que l’on puisse en tirer de conclusions car la population globale du pays a également augmenté.

9 La violence domestique représente une seconde forme de violence, beaucoup plus difficile à évaluer car la majorité des cas échappe à la documentation, les femmes ne portant pas plainte. En ce qui concerne les femmes mariées, le réseau estime que 10% des femmes mariées israéliennes sont battues. En 1995 le chiffre atteint était de 200 000 sachant que 7% des femmes l’étaient régulièrement. La grande évolution entre 1995 et 2004 est la tendance nouvelle qu’ont les femmes à porter plainte. Entre 1999 et 2001, une commission interministérielle a été chargée de mettre en place des mesures contre la violence domestique et de réfléchir à une législation. Depuis 1999, l’IWN note une singulière augmentation du nombre de plaintes déposées, la grande majorité pour coups. La police israélienne a eu jusque dans les années 2000 tendance à adopter une attitude minimisant le problème de la violence domestique. Le pays a connu une augmentation significative du nombre d’abris pour femmes battues puisqu’il est passé de 7 en 1995 à plus de 30 en 2005. Ces abris sont peu spacieux et ont des difficultés à héberger les enfants. Ils ne sont que très peu subventionnés par le budget de l’Etat. Dans un même esprit, ont été ouvertes à partir de 1987 des hotlines en plusieurs langues (hébreu, arabe, russe) par des organisations de femmes.

10 La violence sexuelle est la troisième catégorie dans laquelle les femmes sont les principales victimes. Les violences répertoriées sont la tentative de viol, le viol, les relations sexuelles conjugales sous la contrainte, les viols collectifs, qui ont augmenté depuis 1992 et le harcèlement. Toutes les cinq heures, un viol ou une violence de nature sexuelle est commis en Israël. Chaque jour, entre 60 et 120 femmes subissent des agressions de nature sexuelle et parmi ces dernières seules 10 à 20% d’ente elles les signalent aux autorités. L’enquête menée par Rina Bogush et Rahel Don-Yichie révèle que les cours israéliennes persistent à rendre des sentences légères à l’encontre des agressions sexuelles qu’elles ne dissocient pas particulièrement des violences physiques, à la différence de la Cour suprême israélienne qui se distingue pas la sévérité de ses jugements[9] [9] Rina Bogush et Rahel Don-Yichie, Le Genre et la loi, la...
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. La tendance à porter plainte est faible par peur et honte de s’adresser à la police et les victimes s’adressent plutôt aux dix centres de prise en charge des victimes de viol. Le harcèlement sexuel commence quant à lui à être pointé du doigt puisqu’une loi à son encontre a été votée en 1998. C’est à partir de cette date que sont apparues notamment des affaires de harcèlement dans les bases militaires israéliennes, les plaintes ayant plus que doublé entre 1997 et 2001. A cet égard la condamnation de l’officier Nir Galili pour relations sexuelles avec une jeune soldate sous ses ordres a créé un précédent[10] [10] Herb Keinon, « A blow to machoism », The Jerusalem...
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. Pour la première fois un haut gradé de l’armée israélienne s’est vu barrer la route d’une promotion interne alors que des cas similaires dans le passé avaient été passés sous silence.

La politisation de la violence contre les femmes

11 En 1987, la première Intifada donne l’occasion à certaines femmes de politiser le dossier de la violence faite aux femmes en temps de guerre. Dans sa débauche d'images de la répression et dans son expression radicalisée de l'occupation, l'Intifada a fourni à certaines femmes des éléments de référence à l’analyse de la formation d'une culture de la violence en Israël, de ses répercussions à la fois contre les Palestiniens mais également contre la population civile israélienne. La militarisation de la société israélienne et l'intensification de la répression militaire dans les Territoires occupés ont fait naître chez certaines militantes pour la paix le sentiment qu'il existait une étrange coïncidence entre la répression contre les Palestiniens et la répression des femmes au sein de la société israélienne. Certaines féministes radicales ont, dès le début de l'Intifada, associé violence contre les Palestiniens et violence contre les femmes. Ainsi Rachel Ostrowitz, éditrice du principal magazine féministe israélien Noga, écrit : « La similarité entre le traitement des opprimés nous est claire. Quand nous lisons chaque jour le nombre de Palestiniens morts sans nom, nous nous rappelons que les femmes sont souvent traitées comme des personnes sans nom. Les femmes sont toutes les mêmes, nous disent-ils, les Palestiniens sont tous les mêmes. Les voix se mélangent »[11] [11] « Les femmes dans la marche vers la paix », Noga, 1988,...
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12 Les féministes radicales établissent dans les premières années de l'Intifada un lien de causalité entre la légitimité des différentes formes de violence. Pour elles, le fait que la violence des soldats ait été rendue légitime dans les Territoires la rend transposable contre les femmes israéliennes. L'actualité les aide dans leur démarche puisque tous les esprits sont frappés à cette époque par l'histoire de Gilad Shemen qui, après avoir exécuté un Palestinien pendant sa période de service, a retourné son arme contre sa jeune fiancée. Rachel Ostrowitz rapporte une année après son premier article : « L'oppression en entraîne d'autres. Il y a une forte connexion entre la violence contre les femmes et la violence dans les territoires occupés. Un soldat qui sert dans les territoires et à Gaza et qui apprend qu'il est possible d'utiliser la violence contre les autres gens a beaucoup de chances de ramener la violence avec lui de retour dans sa communauté. Cela a une répercussion directe sur la vie des gens »[12] [12] « L'affaire Gilad Shemen », Noga, novembre 1994. ...
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13 Les militantes féministes pour la paix israéliennes ont, de plus, pris conscience de la nature sexiste de l'occupation israélienne en découvrant les témoignages de femmes palestiniennes dans les groupes de dialogue ou par l'intermédiaire des rapports d'associations de femmes pour la paix qui travaillaient en solidarité avec les femmes palestiniennes, comme par exemple le WOFPP (Women For Women Political Prisoners). Les images diffusées par la télévision israélienne de femmes palestiniennes maltraitées par les soldats israéliens ont eu un effet important sur la prise de conscience des féministes israéliennes. Les femmes israéliennes ont commencé à dénoncer la violence de la répression dans les Territoires occupés tout en mettant l'accent sur le caractère sexiste de cette dernière. Naomi Chazan, députée à la Knesset, a violemment dénoncé les agissements sexistes de l'armée israélienne lors des perquisitions menées dans les maisons des Palestiniens[13] [13] Naomi Chazan, Lettre d'information de Bat Shalom, Jérusalem,...
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14 Les militantes féministes pour la paix ont franchi un pas supplémentaire lorsqu'elles ont dénoncé une violence d'Etat sciemment utilisée et normalisée pour régler les conflits, qu'ils soient internes ou externes à la société israélienne.

15 Les féministes ont abondamment développé ce lien entre violence licite d'une société militarisée et violence contre les femmes. C'est l'Intifada et surtout la guerre du Golfe qui ont été pour elles des déclencheurs de conscience. L'élaboration d'un discours féministe sur la violence d'Etat en Israël a donné à cette dernière une visibilité qu'elle n'avait jamais connue : des organismes officiels ont rendu publiques des statistiques sur le sujet et ont lancé des campagnes de prévention[14] [14] D'avril à juin 1998, des affiches contre la violence...
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. Les Femmes en noir ont accolé à partir de 1998 à leurs manifestations contre l’occupation israélienne des vigiles de deuil pour les femmes tuées par la violence en Israël.

16 La comparaison avec d'autres terrains hautement militarisés est à cet égard éclairante : les féministes israéliennes, tout comme les féministes irlandaises ou yougoslaves, ont dénoncé avec force le lien qui existe entre violence d'Etat et violence domestique. En ex-Yougoslavie, un collectif de féministes activistes pour la paix a organisé en juin 1994, à Belgrade, une Rencontre féministe des femmes d'Europe de l'Est où elles ont échangé leurs expériences de femmes en guerre. La violence contre les femmes a fait l'objet de trois ateliers où les liens entre violence militaire et violence domestique ont été clairement établis. Il est frappant de constater la similarité de langage entre les féministes yougoslaves et les féministes israéliennes : il y a urgence à nommer la violence contre les femmes afin que cette dernière ne devienne pas « une guerre invisible ». Elles insistent, tout comme l'a fait Erella Shadmi, pour définir la violence contre les femmes comme une violence politique. Le travail d'identification et de reconnaissance de la violence contre les femmes doit permettre par la suite aux femmes de l'ex-Yougoslavie de dépasser leurs clivages ethniques et sociaux pour créer un travail féministe de solidarité et de définition d'une paix juste pour les femmes. Lepa Mladenovic décrit comme Erella Shadmi la violence contre les femmes comme le prolongement d'une violence de guerre : « Quelle est la vie des femmes dans les pays en guerre ? La guerre est une affaire d'hommes et la violence contre les femmes également. Quand ils rentrent des zones de guerre, ces tueurs continuent à abuser des femmes. J'ai travaillé depuis quatre ans sur la ligne d'urgence pour les femmes et enfants victimes de violence à Belgrade. En quatre ans nous avons reçu plus de 6000 appels dont la moitié par des femmes et nous avons beaucoup appris à leur contact. Cette fois-ci je veux partager notre expérience et dire qu'une des choses importantes que nous avons apprise est que la violence masculine contre les femmes est le prolongement de la violence guerrière sur de nombreux points. Je ne veux pas dire que guerre et violence contre les femmes soient la même chose, ni que les soldats serbes aient commis un génocide parmi les femmes musulmanes, ni que la violence fasse partie du code génétique des hommes. Je ne compare pas la profondeur et la gravité des souffrances. La violence contre les femmes est une partie intégrante d'une identité sociale masculine souvent construite par l'Etat et rendue légitime par des normes culturelles, une législation étatique »[15] [15] Lepa Mladenovic, « In the home-on the battlefield. Basic...
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17 Peut-on parler de « guerre dans la guerre ? » Sujet honteux par excellence, la violence contre les femmes le demeure car, dans une perspective de crise, il est toujours difficile d’avouer que les coups ne sont pas toujours portés contre l’ennemi. Les femmes peuvent-elles dénoncer leurs hommes alors qu’ils partent à la guerre ? Certaines préfèrent se taire pour ne pas briser leur histoire et parce qu’elles considèrent que cette violence est mineure. Les femmes israéliennes semblent prises dans un conflit de loyauté qui les pousse plus qu’ailleurs à l’autocensure. La prégnance d’un imaginaire national sexualisé à outrance n’est pas étrangère à cette crise intime.

18 Le temps des guerres, hors-normes et porteur d’une grande violence, est pourtant propice à des remises en cause. Certaines militantes parmi les plus radicales n’ont pas hésité à s’emparer d’un sujet qu’elles ont propulsé comme dommage collatéral d’une guerre qui dévore leur société entière. Leur discours est un discours militant, qui transpose la violence contre les femmes dans un contexte guerrier. Il donne néanmoins à réfléchir car, si derrière chaque coup et chaque violence se rejoue une histoire particulière, le contexte de guerre ouvre un champ légitime à l’action violente.

 

Notes

[ 1] Cet article s’intéressera au secteur juif de la population israélienne, même si les Palestiniennes d’Israël sont répertoriées dans les statistiques citées dans l’article. Leur situation particulière mérite à elle seule une analyse complète.Retour

[ 2] Brochure papier en anglais, Women in Israel, Information and Analysis, The Israel Women’s Network, 1995, et archive électronique : Agathe Nira Krauss, « Women in Israel-Compendium of Data and Information 2002 », rapport. [en ligne]. URL : www.iwn.org.il/pdfch7.eng.pdfRetour

[ 3] Madelaine Adelman, Gender, Law and Nation : The politics of domestic Violence in Israël, 542 pages, (Thèse non publiée), Département d'Anthropologie culturelle, Duke University, mai 1997.Retour

[ 4] Adelman, op. cit., p. 604.Retour

[ 5] Valérie Pouzol, Clandestines de la paix : Israéliennes et Palestiniennes contre la guerre, collection de l’IHTP, Bruxelles, éditions Complexe (à paraître), 2005.Retour

[ 6] Ilan Greilsammer, « Comprendre ou juger Israël », dans Repenser Israël, morale et politique dans l’Etat juif, Paris, Autrement, 1993, p. 68.Retour

[ 7] Shulamit Hareven, The Vocabulary of Peace, Life, Culture and politics in the Middle East, San Francisco, Mercury House, 1995.Retour

[ 8] Ces données sont fournies par un centre qui s’occupe de la violence contre les femmes, « Murdered Women in Israel, by spouse or family members, 1992-2001 ». [en ligne] URL : www.\No2Violence-Murderd Women in Israel 1992-2001.Retour

[ 9] Rina Bogush et Rahel Don-Yichie, Le Genre et la loi, la discrimination contre les femmes dans les cours de justice en Israël, Jerusalem Institute for Israel studies, The Israel Women’s Network, Jérusalem, 1999 (en hébreu).Retour

[ 10] Herb Keinon, « A blow to machoism », The Jerusalem Post, 26 mars 1999.Retour

[ 11] « Les femmes dans la marche vers la paix », Noga, 1988, (en hébreu).Retour

[ 12] « L'affaire Gilad Shemen », Noga, novembre 1994.Retour

[ 13] Naomi Chazan, Lettre d'information de Bat Shalom, Jérusalem, mai 1997.Retour

[ 14] D'avril à juin 1998, des affiches contre la violence domestique ont été placardées sur tous les abris bus de Jérusalem, Tel Aviv, Haïfa, donnant les numéros d'urgence des associations de femmes battues.Retour

[ 15] Lepa Mladenovic, « In the home-on the battlefield. Basic characteristics of male violence against women and war violence » dans What we can do for ourselves ?, East European Feminist Conference, Belgrade, Center for Women's Studies, Research and Communication, juin 1994, p. 69-74.Retour

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Valérie Pouzol « La guerre « dans la guerre » ? », Confluences Méditerranée 3/2005 (N°54), p. 121-131.
URL :
www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2005-3-page-121.htm.
DOI : 10.3917/come.054.0121.