Confluences Méditerranée 2005/3
Confluences Méditerranée
2005/3 (N°54)
228 pages
Editeur
I.S.B.N. 2747588254
DOI 10.3917/come.054.0009
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Vous consultezLa société israélienne entre dynamisme et repli

AuteurRégine Dhoquois-Cohen du même auteur



Depuis la disparition de Yasser Arafat, leader historique de la résistance palestinienne, les événements politiques se sont précipités en Israël et en Palestine. Au cours des six mois qui viennent de s’écouler, on a assisté entre autres événements à :

2

  • l’élection démocratique de Mahmoud Abbas à la présidence de l’Autorité palestinienne,
  • la formation d’un gouvernement d’Union nationale en Israël,
  • la confirmation par la Knesset de l’évacuation unilatérale des huit mille colons de Gaza, décidée en février 2004 par Ariel Sharon,
  • la rencontre à Charm El-Cheikh le 8 février 2005 entre Ariel Sharon et Mahmoud Abbas,
  • les élections municipales palestiniennes avec une courte victoire du Fatah dans l’ensemble des localités concernées mais une majorité au Hamas en particulier à Gaza, Rafah et Kalkiliya.
  • Enfin George Bush, recevant Mahmoud Abbas à la Maison-Blanche le 26 mai dernier, a promis une aide de 50 millions de dollars versée directement à l’Autorité palestinienne et affirmé son soutien à la création d’un « Etat palestinien pacifique et démocratique ». Il s’est également adressé aux Israéliens : « Israël doit arrêter l’expansion des colonies et démanteler les colonies illégales ». « Tout changement au tracé de la ligne de séparation de 1949 doit faire l’objet d’un accord mutuel entre Israéliens et Palestiniens ».

3 Près de cinq ans après le déclenchement de la deuxième Intifada, à la lumière des événements précités, nous avons souhaité dresser un état des lieux de la société israélienne et de la société palestinienne. Il nous est vite apparu que ce bilan était d’une part quantitativement impossible à faire dans un seul numéro, mais qu’il était aussi politiquement difficile de mettre en parallèle un Etat et des territoires palestiniens, émiettés et occupés. Le numéro de septembre 2005 sera donc consacré à la Palestine en espérant que, d’ici là, le retrait de Gaza aura été effectué, les élections législatives palestiniennes tenues et la violence contenue.

Israël entre dynamisme et repli

4 Israël offre à son observateur l’image d’une société contrastée et paradoxale.

5 Elle a retrouvé le chemin de la croissance économique, choisissant de rompre avec le socialisme d’Etat au profit d’un capitalisme de marché (cf. l’article de Jacques Bendelac).

6 Le pilier essentiel qu’est l’armée reste, nous dit Frédéric Encel, solide, alors même qu’« excellente en manœuvres sur les vastes champs de bataille conventionnels », elle a montré ses lourdeurs conduisant trop souvent à des bavures face à l’Intifada. L’épreuve du retrait de Gaza permettra de voir si l’affaiblissement de la loyauté de certains de ses chefs proches des ultra-orthodoxes peut entamer notoirement cette solidité.

7 La Cour suprême continue d’après Claude Klein de jouer son rôle de régulateur de l’Etat de droit, étendant son contrôle à l’activité des autorités militaires dans les Territoires occupés.

8 Enfin, Israël peut s’enorgueillir d’une activité culturelle intense. Nous avons choisi ici de parler avec Ronit Elkabetz, actrice et réalisatrice de l’explosion du cinéma israélien en 2004.

9 Il s’agit là de quatre symboles forts. En d’autres termes, on pourrait dire que le sionisme a réussi à créer une société normale, un Etat-nation banal.

10 L’autre face du paysage est malheureusement plus noire.

11 La croissance économique bâtie sur une économie libérale, oublieuse des plus démunis, aboutit à une augmentation considérable des inégalités et de la pauvreté, à la fin des solidarités collectives (J. Bendelac), à la déliquescence du droit du travail (cf. le rapport de l’ACRI)[1] [1] Association pour les droits civils en Israël. ...
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.

12 La démocratie israélienne est gangrenée par l’ethnicité, comme nous le rappelle Alain Dieckhoff. Les Arabes israéliens payent un lourd tribut à ces discriminations institutionnelles ou larvées.

13 Même si les Israéliens tentent de vivre en occultant le conflit avec les Palestiniens, celui-ci ne se laisse pas oublier. Il attaque en profondeur les valeurs démocratiques de cet Etat comme en témoignent les extraits du rapport de l’ACRI sur les atteintes aux droits de l’Homme dans les territoires occupés.

14 Après l’espoir d’Oslo, la deuxième Intifada et son cortège d’attentats suicides ont conduit les Israéliens à un repli victimaire, des peurs, voire des attitudes racistes. Sébastien Boussois nous donne à entendre des propos pour le moins douteux, voire insupportables de la part de l’historien Benny Morris, dont on connaît pourtant l’importance des travaux.

15 Ces peurs ne sont pas dépourvues de raisons : le constat terrible que fait Michel Abitbol sur la montée de l’antijudaïsme dans une partie du monde arabo-musulman et de sa diaspora, textes à l’appui, n’est pas fait pour inspirer la sérénité. Bernard Ravenel nous décrit les ravages de la spirale de terreur des attentats suicides aux ripostes souvent disproportionnées contre les populations civiles palestiniennes. Il montre aussi comment cette spirale est instrumentalisée politiquement.

16 Cette société pionnière qui a dû se battre pour survivre, dont la mémoire collective est lourde des souvenirs de pogroms, de camps, d’humiliations et de mort, est fondamentalement violente. Et cette violence s’exerce, à l’intérieur de ses frontières, comme partout, prioritairement contre les femmes (cf. les articles de Valérie Pouzol, Danielle Storper-Pérez et Ronit Elkabetz).

Les réponses politiques et citoyennes

17 Face à cette situation, entre guerre et guerre, toujours sur le fil du rasoir, il faudrait une forte réponse politique. Le paysage politique israélien dessiné par Denis Charbit et Isabelle Saine ne porte pas à l’optimisme. Un système électoral fondé sur la proportionnelle intégrale conduit à des coalitions hétéroclites au risque de la paralysie. Le Parti travailliste apparaît usé, dépourvu de leaders et surtout d’alternative politique. Les partis religieux dispersés, mais réunis autour de l’idée du grand Israël, sont capables de faire et défaire les majorités, jouant ainsi un rôle de frein à l’heure où seule une évacuation des colonies semblerait pouvoir éviter le pire.

18 Le camp de la paix, représenté politiquement par le Yahad/Meretz, s’il continue à faire entendre sa voix, semble lui aussi figé, lassé. L’initiative de Genève est pour le moment en état de léthargie.

19 Nous avons souhaité terminer ce numéro sur trois messages de paix :

20 Les femmes de « Machsom Watch », qui se rendent aux barrages militaires de Cisjordanie pour surveiller le comportement des soldats à l’égard des Palestiniens (cf. l’article de Karine Lamarche).

21 Les Mères d’enfants israéliens et palestiniens tués dans cet interminable conflit qui s’expriment ici par la voix de Nourit Peled, mère d’une petite fille de 13 ans morte dans un attentat suicide à Jérusalem.

22 Théo Klein, enfin, l’auteur – entre autres – du Manifeste d’un juif libre nous offre une belle réflexion sur un avenir qui verrait les Israéliens se réinscrire dans l’ordre international, s’ouvrir à l’autre et cesser de se penser en victimes.

Le double enfermement

23 En consacrant un numéro à un état des lieux - forcément partiel - d’Israël, nous voulions dissocier la société israélienne du conflit, montrer, pour reprendre les termes de Michel Abitbol, que « Le sionisme a réussi. Il est parvenu à construire avec tous ces juifs venus de partout une société normale, avec ses prostituées, ses voleurs, ses drogués, ses policiers, son armée ». On pourrait ajouter avec ses religieux, ses athées, sa gauche, sa droite, son racisme et sa générosité, sa mauvaise conduite, sa crise de représentation politique, etc.

24 Mais même si les Israéliens s’efforcent de vivre, penser, aimer, créer, sans être obsédés par la guerre et son cortège de violences, (celles qui leur sont infligées et celles, pires, qu’ils infligent aux Palestiniens), ils peuvent difficilement l’ignorer. David Grossman, écrivain et combattant de la paix, décrit ainsi ses contradictions : « Je ne peux pas m’isoler quand la situation est si terrible, quand on est entraînés dans une telle erreur, une telle tragédie. Mais l’action politique prend du temps, de l’énergie et réclame un autre langage que celui de la littérature. Depuis des générations nous avons gaspillé nos forces dans un conflit qui pourrait être résolu. Ma vie aurait sans doute été plus facile et plus heureuse en France ou en Norvège. Mais ce pays est le mien, il nous rappelle constamment que nous pourrions ne pas avoir d’Etat à nous, mais tout de même, l’existence pourrait ne pas être une bagarre constante pour survivre à la catastrophe »[2] [2] Le Monde, 18 mars 2005. ...
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25 Même si la société israélienne apparaît forte, surarmée, elle n’est toujours pas un lieu sûr pour nombre d’Israéliens. Physiquement enfermés, ils le sont aussi psychologiquement. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes pour un peuple qui a cherché un refuge de se demander sans cesse si, à long terme, il pourra se maintenir dans ce pays. C’est encore David Grossman qui exprime cette peur : « Ce qui me fait le plus peur, c’est de ne plus être sûr de l’existence d’Israël. Il y a toujours un doute. Je pense que quiconque vit ici, vit également l’alternative où Israël cessera d’être. C’est notre cauchemar. Au cours des années, nous avons stabilisé le cauchemar, nous l’avons colmaté, nous l’avons chaulé. Depuis le début de la deuxième Intifada, la possibilité qu’Israël cesse d’exister est devenue réelle. Cela me fait très peur »[3] [3] Entretien avec Amos Oz en 2003 (site de La Paix Maintenant). ...
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26 Il est indéniable qu’Israël est menacé par la montée de l’intégrisme musulman et de l’anti judaïsme qui l’accompagne, par la démographie, mais aussi par lui-même.

27 Enfermés dans leur logique victimaire, obsédés (on le serait à moins) par les corps déchiquetés des victimes des attentats suicides, les Israéliens ont assisté à la désintégration d’une certaine couche de culture, à la disparition du sentiment de honte. « Parce que vous vivez dans une réalité où vous voyez des corps déchiquetés, il devient très difficile de continuer à croire en quelque chose. Et alors, on voit comment tous les mécanismes se désintègrent dans la vie publique comme dans la vie privée. Et l’on en vient à penser que pour maintenir la démocratie, il faut un certain type d’illusion, qui implique un contrat social fondé sur beaucoup de bonne volonté et c’est cela qui a été sapé ici » (David Grossman)[4] [4] Entretien avec Amos Oz. ...
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28 Israël enfermé enferme les Palestiniens. De cela, nous parlerons longuement dans le numéro sur la Palestine. Le cancer qui ronge tout espoir de paix, c’est l’occupation, les colonies de Cisjordanie, les routes de contournement, les humiliations quotidiennes aux multiples checks points, les avant-postes illégaux dénoncés par le Rapport Sasson et toujours pas démantelés, la continuation de la construction dans les colonies, le Mur et ses empiètements sur les terres des Palestiniens.

29 Les prochaines semaines seront un tournant. Mais on a si souvent dit cela que l’on finit par ne plus y croire, comme si le conflit était inéluctable, inscrit à tout jamais dans l’histoire.

30 Et pourtant si l’évacuation de Gaza se passe correctement, si les élections législatives palestiniennes réussissent à inscrire le Hamas dans un processus politique[5] [5] Son intégration dans un processus politique, pour l’auteure...
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, si la violence est contenue, il est permis d’espérer, non pas la belle et généreuse cohabitation que nous appelions de nos vœux mais au moins une paix froide, voire glaciale.

31 Israéliens et Palestiniens ont besoin que la communauté internationale les aide. L’Union européenne étant de plus en plus divisée, seuls les Américains sont en mesure de le faire. Les propos précités de G. Bush sont peut-être les prémisses d’un action plus soutenue.

32 Pour conclure, nous voulons insister sur l’importance qu’il y a à considérer Israël comme un Etat légitime, malgré les conditions contestables de sa création. C’est à cette condition que nous pouvons et devons le critiquer. D’ailleurs les attaques les plus vives viennent de l’intérieur d’Israël. Le réquisitoire du présentateur vedette de la télévision israélienne, Haïm Yavin, contre l’occupation israélienne a donné lieu à un documentaire, La terre des colons, en cinq parties diffusées sur la deuxième chaîne privée du pays. Laissons-lui le dernier mot : « Depuis 1967, nous avons été des conquérants brutaux, des occupants, supprimant un autre peuple qui revendiquait cette terre. Nous devons effectuer une révolution mentale. Les Palestiniens sont un peuple et nous devons partager cette terre avec eux. Je ne peux vraiment rien faire pour soulager cette misère, à part la montrer, afin que ni moi, ni ceux qui me soutiennent ne puissent dire que nous n’avons rien vu, rien entendu ou rien su ».

 

Notes

[ 1] Association pour les droits civils en Israël.Retour

[ 2] Le Monde, 18 mars 2005.Retour

[ 3] Entretien avec Amos Oz en 2003 (site de La Paix Maintenant).Retour

[ 4] Entretien avec Amos Oz.Retour

[ 5] Son intégration dans un processus politique, pour l’auteure de ces lignes, suppose l’abandon ou la modification de sa Charte, ce qui paraît irréaliste dans les circonstances actuelles. Dans le cas contraire, on peut s’interroger sur sa participation à une négociation avec un Etat dont il nie la légitimité, mais on peut aussi penser que cette intégration rendrait sa charte « caduque » !Retour

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Régine Dhoquois-Cohen « La société israélienne entre dynamisme et repli », Confluences Méditerranée 3/2005 (N°54), p. 9-15.
URL :
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DOI : 10.3917/come.054.0009.