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Confluences Méditerranée

2006/1 (N°56)

  • Pages : 203
  • ISBN : 2296001858
  • DOI : 10.3917/come.056.0173
  • Éditeur : L'Harmattan


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Le 1er mai 2004, l’Union européenne s‘est ouverte à de nouveaux pays et marché commun s’étend désormais de l’Atlantique à la Baltique, de la Scandinavie à la Méditerranée. Pourtant, en observant la carte politique du vieux continent, une région reste dans l’ombre, celle de l’ex-Yougoslavie. Pour les Occidentaux, les Balkans ont toujours constitué une marge instable en proie à des violences ethniques. En 1991-92, les débuts des guerres yougoslaves n’étaient donc pour beaucoup qu’une page de plus de cette histoire tourmentée sans que soient bien identifier ni les enjeux, ni les protagonistes du conflit. Dix ans après qu’en est-il ?

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En 2005, une paix fragile est maintenue dans la région. La Communauté internationale est encore présente en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Un processus démocratique a été lancé, des réformes économiques engagées. Pourtant, la stabilité de la région, sans la présence des Occidentaux, est loin d’être garantie. Une étincelle, et toute l’Europe du Sud-Est pourrait de nouveau s’embraser (les négociations concernant le futur statut du Kosovo devraient s’ouvrir début 2006 et pourraient entraîner des remous en Bosnie-Herzégovine, en Serbie et aussi en Macédoine). L’Union européenne s’ouvre à l’Est (la Slovénie est le premier pays de l’ex-Yougoslavie à entrer dans le marché commun, bientôt rejointe par la Roumanie et la Bulgarie). Les frontières internationales se diluent au profit d’un marché mondial et pourtant la Bosnie, en son sein, semble toujours divisée par de profondes fractures territoriales et communautaires.

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Le 14 décembre 1995, sous l’égide des Etats-Unis, sont signés à Paris les accords de Dayton. Après quatre ans de guerre, les armes se taisent enfin en Bosnie-Herzégovine. L’objectif est double : l’arrêt des combats et la construction d’un état viable et souverain. De concert, il s‘agit de ramener la paix et la sécurité en faisant taire les sirènes nationalistes, d’implanter durablement la démocratie dans un Etat qui sort de cinquante ans de titisme et qui n’a jamais été indépendant, et d’assurer la transition vers une économie de marché qui puisse permettre à terme une intégration à l’Union européenne.

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Or, on peut s’interroger, dès 1995, sur les délicates conditions de la mise en oeuvre de ces objectifs sur le terrain. Les principaux acteurs de la paix sont ceux qui, durant toute la guerre, ont attisé les haines, mené les combats et déclenché l’épuration ethnique. L’accord, en calquant les frontières du nouvel Etat sur les lignes de front, entérine de fait les buts de guerre et légalise la partition ethnique du pays. Ni vainqueurs, ni vaincus, juste un dangereux cessez-le-feu…

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En 2005, dix ans après la fin des combats, la communauté internationale est toujours présente. Les partis extrémistes ont monopolisé le pouvoir et le pays reste fracturé. Cette paix, en acceptant la constitution de deux entités sur des bases ethniques (la Fédération croato-musulmane et la République serbe) a créé une contradiction évidente. Comment constituer un Etat-nation pluriethnique avec des communautés qui se sont affrontées pendant trois ans ? Comment faire fonctionner l’Etat central, quand celui-ci est contesté par deux entités ayant chacune leur constitution, leur gouvernement, leur armée, et surtout leurs intérêts propres et divergents ? Comment éviter après le départ de la communauté internationale un nouvel embrasement du pays qui mettrait en péril la stabilité de l’Europe du Sud-Est et ouvrirait un conflit aux portes de l’Union européenne ?

Dayton et ses contradictions

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La constitution de Dayton est avant tout basée sur des compromis. La Bosnie-Herzégovine est aujourd’hui constituée d’un Etat central composés de deux régions autonomes : la Fédération croato-musulmane et la République serbe. Officiellement souverain, le gouvernement de Sarajevo abandonne de fait près de 80% de ses compétences institutionnelles à ses deux entités constituantes. L’essentiel de la vie quotidienne des citoyens bosniens est géré par les administrations locales. Ainsi, encore récemment, chaque région possédait sa propre armée et ses propres forces de police.

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La multiplication des institutions grève le budget de l’Etat. Pour quatre millions d’habitants, on compte 1200 juges et procureurs, 760 parlementaires, plus de 100 ministres et quatre niveaux de représentation citoyenne ! La Bosnie-Herzégovine est aujourd’hui le pays le plus bureaucratisé d’Europe. L’Etat survit grâce aux perfusions financières de la communauté internationale et l’administration ploie sous le poids d’un budget de 920 millions d’euros par an.

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Outre ces problèmes financiers, cette complexité administrative est surtout l’occasion pour les dirigeants nationalistes qui se sont maintenus presque sans interruption depuis la fin de la guerre de bloquer ou du moins de ralentir tout projet de réforme menaçant leur mainmise sur les institutions. Depuis quinze ans, le cloisonnement administratif et les fractures territoriales ont permis la constitution de puissants pouvoirs locaux contrôlant, par la corruption et les trafics, les flux commerciaux et financiers.

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Antagonistes, hier dans la guerre, aujourd’hui dans cette « drôle de paix », les dirigeants nationalistes ont pourtant toujours su s’arranger pour faire des affaires et se maintenir au pouvoir. Entre 1992 et 1995, les alliances d’occasion et les accords maffieux entre belligérants ne furent pas rare.

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Ainsi, selon Xavier Bougarel, durant la guerre, sur les hauteurs de Sarajevo, la prise du mont Igmam par les Serbes en juillet 1993 aurait été « facilité » par la vente de certaines positions bosniaques [1]   X. Bougarel, Bosnie, anatomie d’un conflit, p. 12... [1] . De même, en 1992, le HVO croate monnaye au prix fort son soutien d’artillerie à une armée bosniaque mal équipée. Les alliances varient d’un front à l’autre. A Zepce, Serbes et Croates sont associés alors qu’à Tesanj, 30 kilomètres plus au nord, ils s’affrontent.

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Aujourd’hui, le principe de mobilisation nationaliste reste le même qu’en 1991. Il est de plus favorisé par l’essence même de la Constitution. A l’époque, lors des premières élections libres depuis la Seconde Guerre mondiale, les partis nationalistes, unis par leur anticommunisme commun, avaient fait campagne ensemble, Alija Izegbegovic, futur président de la République bosniaque et du SDA musulman (Parti d’action démocratique), allant même jusqu’à prendre la parole lors du congrès de fondation du SDS (Parti démocratique serbe).

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Après une guerre qui aura coûté la vie à environ 250000 personnes et poussé sur les routes deux millions de réfugiés (1300000 sur le territoire bosniaque, 700000 à l’étranger selon le Haut commissariat aux réfugiés), après des combats qui auront mutilés villes et campagnes, artificiellement territorialisé l’espace bosniaque, les réflexes sécuritaires reviennent vite. Un sondage, trois semaines avant des élections et la propagande croisée fait son effet. Les partis nationalistes, par le biais de leurs médias, diffusent la peur et exaltent la haine et la violence. Ainsi, malgré l’inefficacité de ces gouvernements successifs, malgré la corruption suintante de leurs cadres, ces partis se maintiennent tant bien que mal à la tête des entités et de l’Etat bosnien. La constitution de Dayton favorise même la permanence de ces phénomènes.

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En effet, les textes ont institutionnalisé la Republika Srpska, mono-ethnique et sécessionniste pendant la guerre, créant un lien implicite entre communauté et territoire. Le nom même de l’entité semble aujourd’hui en exclure les communautés croate et bosniaque. La constitution précise de plus que la Fédération doit élire les membres croates et bosniaques de la présidence tricéphale, tandis que la République serbe fournit le représentant serbe : la territorialisation des communautés est alors explicite, phénomène étrange quand on sait que le retour des réfugiés était un des objectifs prioritaires des accords de Dayton. Notons également qu’aucune mention n’est faite dans la constitution d’éventuels autres « peuples constitutifs » (Slovènes, Hongrois, Rroms…).

L’action de la communauté internationale

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Devant ces blocages récurrents, et pour pallier les lacunes des textes, les Hauts représentants qui allaient se succéder à la tête du protectorat de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine ne tardèrent pas à prendre des mesures autoritaires pour imposer par la force les réformes les plus urgentes. Ainsi, entre 1999 et 2002, W. Pietrisch a écarté 64 fonctionnaires ou politiques locaux et imposé 249 lois. Son successeur, Paddy Ashdown, surnommé par la population le « raja européen », prend encore de 10 à 15 décisions par mois sans l’accord des partis et des élus bosniens. Il s’agit, dans la théorie, de consolider tant bien que mal l’édifice institutionnel du pays, d’accélérer les réformes et de faire de la place à des politiques responsables qui accompagneront un processus de transfert de compétences de la communauté internationale vers le gouvernement de Bosnie-Herzégovine.

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L’action du Haut représentant soulève cependant de nombreuses contradictions. Comment imposer la démocratie en ayant recours à des méthodes arbitraires et en marginalisant des représentants légalement élus ? Quelle est alors la légitimité du gouvernement de Bosnie-Herzégovine ? Si le pays est donc toujours de facto sous protectorat international, la présence des Occidentaux demeure encore indispensable.

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Sinistré économiquement (en 2001, le revenu national brut ne représentait que 35 à 40% du niveau de 1991), le pays reste entièrement sous perfusion internationale. On estime qu’entre 1995 et 1999, ce sont 50 milliards de dollars qui ont été investis par la communauté internationale et, depuis 1992, la somme avoisinerait les 91 milliards de dollars. Dès 1996, le programme Echo, en collaboration avec le Programme alimentaire mondial (PAM) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) mais aussi avec plus de 40 ONG, avait permis d’assurer la transition entre l’aide humanitaire et les programmes de reconstruction. 847 millions d’euros avaient été consacrés, entre 1995 et 2001, à la remise en état de logements et à la réorganisation des services de santé, afin d’aider au retour des réfugiés. Par la suite, les programmes Phare, Obnova et Cards ont constitué les principales sources de l’aide à la reconstruction.

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Pourtant, malgré ces investissements massifs, neuf ans après la fin du conflit, les seuils de pauvreté et le chômage sont au même niveau qu’en 1995. Ces derniers sont officiellement estimés 39% en Fédération et 40% en République serbe, mais dépassent dans les faits partout la barre des 50%. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il y avait eu en Bosnie plus de destructions matérielles et de pertes humaines, et pourtant, selon Zarko Papic, il avait fallu moins de cinq ans pour ramener la produit national brut à son niveau d’avant-guerre [2]   Papic, in Solioz (sous la direction de), La Bosnie-Herzégovine :... [2] . Comment alors expliquer aujourd’hui la permanence de cette situation désastreuse ?

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Tout d’abord, soulignons que la majeure partie de l’aide internationale a été consacrée à la réhabilitation des infrastructures. Les ponts détruits, comme celui de Mostar, sont reconstruits, les routes rénovées et les traces les plus visibles de la guerre s‘effacent peu à peu du centre de Sarajevo. Les créations d’entreprises sont en revanche beaucoup plus rares et l’absence de transfert technologique bloque le progrès, ce qui ne favorise pas l’emploi et l’initiative locale. L’appropriation par les Bosniens du processus de transition économique reste problématique. On peut alors craindre de graves difficultés quand l’aide internationale va se tarir. Une pression accrue s’exercera sur le budget de l’Etat et sur les finances publiques, ce qui va accentuer l’endettement du pays. La dette extérieure, selon le Courrier des pays de l’Est [3]   Vukanovic, « Bosnie-Herzégovine, Quelle intégration... [3] , déjà estimée à 80 millions d’euros en 2001 et à 120 en 2003, devrait être multipliée par dix dans les prochaines années. Les donateurs internationaux, une fois passée l’urgence, ont redirigé leurs subventions vers d’autres régions en crise. Les fonds alloués pour l’élaboration de programmes éducatifs étaient par exemple déjà passés de 110 millions de dollars en 1996 à 49 en 1997 et à 13 en 1998. Dix ans après la fin de la guerre, l’organisation politique et institutionnelle apparaît donc toujours chaotique et l’économie reste vacillante. Dans ces conditions, comment assurer la pérennité d’un Etat viable et assurer le retour des réfugiés ?

La territorialisation des communautés

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L’annexe 7 de l’accord-cadre avait confié aux dirigeants locaux, sous le contrôle du HCR et de l’OHR, le soin d’organiser le retour des réfugiés. En 1995, on comptait approximativement 2 480 000 personnes déplacées, dont 700000 à l’étranger. L’épuration ethnique a été l’objectif principal du conflit et son issue la plus dramatique. Directement ou indirectement, toutes les populations ont été touchées par son exécution et ses conséquences. La paix allait donc devoir réinventer l’unité de la Bosnie.

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En effet, contrairement à la Seconde Guerre mondiale, où les clivages ethniques avaient pu être surmontés par l’idéologie titiste et le mythe du Partisan, la guerre en Bosnie-Herzégovine a détruit l’embryon d’identité bosnienne qui aurait dû, selon les termes de Ducasse-Rogier, « se substituer d’une part au yougoslavisme et d’autre part au communautarisme » [4]   M. Ducasse-Rogier, A la recherche de la Bosnie-Herzégovine,... [4] . L’IEBL (Inter Entity Boundary Line) qui, définie par les accords de Dayton comme « une ligne de démarcation entre les deux entités », trace de fait une véritable barrière physique, longue de 500 kilomètres, au sein même du territoire bosnien. A Dobrinja, un faubourg de Sarajevo, la césure est parfaitement visible à l’œil nu : deux blocs d’immeubles identiques se font face de part et d’autre d’une rue. Du côté de la Fédération, les bâtiments sont rénovés, tandis qu’en République serbe, faute de moyens, ils sont encore délabrés et criblés de balles.

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Aujourd’hui, selon A. Dizdarevic, 96,79% de la population de la RS sont serbes. Des 220000 Croates présents sur son territoire avant le conflit, il n’en reste plus que 85 000. De même, 72% des Bosniaques sont installés en Fédération et Sarajevo, qui se vantait d’être avant la guerre la « Jérusalem des Balkans », multiculturelle et multiconfessionnelle, concentre désormais 85% de musulmans contre 49% au début des années 90.

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Les déplacements de populations ont donc entraîné des regroupements communautaires, mais ils ont également provoqué de profonds bouleversements sociologiques. Tout d’abord, les personnes hautement qualifiées ont généralement pu émigrer dans des pays étrangers, tandis que les moins éduquées faisaient partie des groupes de déplacés à l’intérieur du pays. Les zones urbaines ont dû accueillir de nombreux ruraux déracinés. Ceux-ci s’installent en périphérie des agglomérations et étendent le réseau urbain. Sur les collines de Sarajevo, les réfugiés construisent, avec des moyens de fortune et en toute illégalité, de nouveaux villages. Toute la famille habite au rez-de-chaussée en attentant de disposer de moyens financiers suffisants pour terminer la maison. L’identité urbaine de la Bosnie s’en trouve donc profondément modifiée, les citadins de souche regrettant la destruction de leur tissu social et l’arrivée de ces paysans qu’ils qualifient de primitivci.

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Aujourd’hui, il est relativement difficile de dresser un bilan précis du nombre de réfugiés ayant regagné leur foyer depuis la fin de la guerre. Philippe Boulanger, en 2002, note que 600 000 personnes sont rentrées chez elles, mais seulement 100000 dans des zones où elles étaient ethniquement minoritaires. Selon la terminologie du Haut commissariat des Nations unies, sont des réfugiés minoritaires ceux qui se retrouvent en minorité dans les régions d’où ils sont partis et où la composition nationale a changé. Le plus souvent, par crainte de violences, ou tout simplement par choix, les personnes déplacées reviennent dans leur région d’origine pour reprendre possession de leurs biens immobiliers, puis pour les revendre au plus vite. En réalité, seul les vieillards, qui n’ont plus d’autre endroit où aller, aspirent à vivre dans leur ancienne ville. « 90% des retours enregistrés sont le fait de familles qui choisissent de se réinstaller dans une zone où leur communauté est majoritaire », confirme encore Ariane Quentier, porte-parole de l’OHR à Sarajevo. Du statut de « réfugiés », les personnes qui choisissent de se réinstaller dans des zones où leur communauté est dominante passent à celui de « déplacés ».

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Les objectifs de la communauté internationale n’ont donc jamais été atteints. De multiples initiatives avaient pourtant été engagées pour tenter de favoriser les « retours minoritaires ». Lancée en mars 1997 par le HCR, l’opération « villes ouvertes » prévoyait de soutenir financièrement les municipalités qui s’engageaient à accueillir des réfugiés minoritaires. L’opération s‘avéra cependant décevante en raison du manque de coopération des autorités municipales une fois les subventions versées et de la faible implication du Haut représentant. Celui-ci ne fut capable, ni de contrôler efficacement l’application des retours sur le terrain, ni, le cas échéant, de prendre des mesures de rétorsion. En 1999, le HCR constatait lui-même les résultats décourageants du projet : le nombre de retours minoritaires n’était pas plus important dans les « ville ouvertes » que dans les autres agglomérations. Dans le même temps, en janvier 1997, le Haut représentant créait la RRTF (Reconstruction and Return Task Force). Sa mission serait de coordonner l’action des différentes institutions agissant pour les retours des populations (SFOR, IPTF, OHR, OSCE, HCR, …). La RRTF allait oeuvrer dès sa constitution à démanteler les obstacles administratifs et politiques entravant les retours et ce, dans des zones symboliques prioritaires (Sarajevo, Banja Luka, Brcko). L’organisation espérait ainsi initier d’autres vagues de retours. Les résultats furent cependant encore une fois assez décevants. Sur les 50000 retours minoritaires espérés pour l’année 1998, seuls 35000 furent effectifs. A Sarajevo, 9000 personnes, sur les 20 000 prévues, revinrent.

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En conclusion, même si quelques progrès sont observables (en 1996, seuls 1731 Serbes étaient rentrés en Fédération ; en 2000, ils sont 18975 à l’avoir fait), le bilan de la communauté internationale reste dans l’ensemble négatif. Poursuivre la politique des retours impliquera à l’avenir un contrôle politique strict pour empêcher l’application de mesures discriminatoires, et des apports financiers conséquents pour développer sur place une économie viable et garante d’emplois. Ici encore, on note certaines contradictions dans l’action de la communauté internationale, entre la volonté de soutien aux réfugiés et la politique d’aide au retour. Aucun programme à l’emploi ne fut initié dans les zones de retour. Au contraire, les programmes Obnova et Cards comprenaient certaines mesures d’aide en vue de favoriser l’intégration des réfugiés qui ne souhaitaient pas rentrer chez eux. En 1999, l’International crisis group soulignait que, si le rythme des retours restait stable, le dernier Bosniaque rentrerait en République serbe en 2117 !

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Malgré ces chiffres pessimistes, il semble que les différentes communautés n’aient pas pour autant complètement renoncé à vivre ensemble. Un sondage réalisé en novembre 1999 indiquait que 61% des personnes déplacées avaient toujours l’intention de revenir dans leurs foyers d’avant-guerre (76% chez les Bosniaques, 73% chez les Croates, 36% chez les Serbes). La vie en commun suppose cependant un travail collectif de deuil et de pardon. Les crimes commis pendant la guerre doivent être révélés et leurs auteurs punis pour que la société bosniaque se reconstruise.

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Pour que la Bosnie-Herzégovine devienne enfin un Etat viable et démocratique, il semble aujourd’hui nécessaire de réformer les accords de Dayton. Cependant, dans quelles conditions ? Pour quels résultats ? Pour renforcer les compétences de l’Etat central, pour favoriser l’émergence d’un sentiment national bosnien et encourager le retour des populations déplacées, il semblerait logique que les deux entités soient dissoutes. Cependant, pour les partis nationalistes au pouvoir depuis dix ans, le décloisonnement des communautés représente un grave danger. Les dirigeants serbes excluent ainsi toute remise en question des frontières de la République serbe. Les négociations qui devraient s’ouvrir début 2006 entre Belgrade et Pristina sur la résolution du statut du Kosovo et la probable indépendance de fait de la province ne devraient pas les encourager à la discussion.

Notes

[1]

X. Bougarel, Bosnie, anatomie d’un conflit, p. 128.

[2]

Papic, in Solioz (sous la direction de), La Bosnie-Herzégovine : enjeux de la transition.

[3]

Vukanovic, « Bosnie-Herzégovine, Quelle intégration pour un pays désintégré ? », Le courrier des pays de l’Est, numéro 1026.

[4]

M. Ducasse-Rogier, A la recherche de la Bosnie-Herzégovine, p. 71.

Plan de l'article

  1. Dayton et ses contradictions
  2. L’action de la communauté internationale
  3. La territorialisation des communautés

Pour citer cet article

Geslin Laurent, « Dix ans après Dayton : la Bosnie-Herzégovine à l'heure du bilan », Confluences Méditerranée 1/ 2006 (N°56), p. 173-182
URL : www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2006-1-page-173.htm.
DOI : 10.3917/come.056.0173

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