2001
Connexions
Enseigner et éduquer en institution spécialisée : approche clinique des liens d’équipe
Jean-Pierre Pinel
Université Paris 13, UFR LSHS, avenue J.-B. Clément, 93430 Villetaneuse.
Ce texte explore les processus psychiques
mobilisés lorsque des équipes instituées ont à
articuler une mission d’éducation spécialisée
et d’enseignement adapté. L’instauration d’un
dispositif « d’analyse clinique des pratiques
d’équipe » permet de mieux comprendre les
sources inconscientes des antagonismes surgissant
en période de crise. Les incompatibilités
résultent d’un téléscopage entre des
identifications inconciliables et des antagonismes
liés à des identités professionnelles
immobilisées par les formations initiales. Les
replis manifestés par chacune des professions
sont surdéterminés par une faillite du pôle institutionnel.
La crise de l’institution « Enfance
inadaptée » se révèle dans son incapacité
actuelle à offrir des conteneurs symboliques
soutenant des significations communes se
combinant avec une carence conjoncturelle
du pôle organisationnel qui ne fournit plus les
dispositifs permettant d’aménager les rapports
entre les fonctions d’éducation et d’enseignement.
Le groupe d’analyse clinique des
pratiques d’équipe peut constituer un des dispositifs
permettant de dépasser les clivages
soutenus par les formations initiales.
This text aims to explore the psychics process generated when institutional teams have to carry
on special education and special teaching. The founding of a practice setting analysis allow to
understand the inconscious reasons of the antagonism that we can observe on crisis period. The
« incompatibilities » result from an antagonism beetwen different identification and professional
identities which are getting caught in the initial trainings. The institution crisis increases
these incompatibilities and splittings. A setting as clinical analysis of team practices may help
to go beyond these splittings.
Ce texte se centrera sur l’exploration des processus psychiques
mobilisés lorsque des équipes instituées ont à articuler une mission
d’éducation spécialisée et d’enseignement adapté. Il visera à montrer
que l’instauration d’un dispositif d’« analyse clinique des pratiques
d’équipe » permet de mieux comprendre les sources inconscientes des
entraves à la coopération, qui prennent la forme d’antagonismes radicaux lorsque la psychopathologie des liens prévaut. Mes propos, situés
dans la perspective d’une clinique psychanalytique des formations et
des liens intersubjectifs, s’étaieront sur une pratique de formations et
d’interventions auprès d’équipes pluridisciplinaires constituées.
De nombreuses institutions spécialisées présentent la particularité
de réunir des professionnels de formation d’origine différente, mais
dont la mission commune est de prodiguer une éducation ou une rééducation spécialisée à des enfants ou à des adolescents en difficultés psychologiques et sociales. Ces institutions, qui peuvent relever du secteur
social (maisons d’enfants à caractère social) ou médico-social (instituts
de rééducation), fonctionnent en internat ou en semi-internat et rassemblent notamment des enseignants et des éducateurs spécialisés
[1]. Des
aménagements administratifs et des modes de contractualisation diversifiés organisent la participation des instituteurs à la mission globale de
l’établissement. Si ces différences de contrat peuvent colorer les modes
de relation, elles ne fondent aucunement les types de liens et de coopération établis entre les professionnels.
Ces équipes instituées constituent des groupes de travail (Bion,
1961) vectorisés par un objectif commun, à savoir que chaque professionnel participe, avec ses spécificités et en collaboration avec les
membres de l’équipe, à la prise en charge des enfants accueillis.
Or, cet objectif ne parvient que rarement à advenir au statut de
représentation-but partagée, l’objectif manifeste de coopération s’avérant fréquemment démenti par la clinique institutionnelle. Les discordances, les incompatibilités (Fustier, 1999) et la déliaison semblent plus
particulièrement régir les modes de relation établis entre les éducateurs
et les enseignants spécialisés. Autrement dit, les obstacles à l’établissement d’une alliance de travail paraissent trop souvent prévaloir.
Ce constat ouvre sur une série de questions intriquées : quels
modèles de compréhension permettent de rendre compte de ces incompatibilités ? À quelles sources puisent les discordances ? Quels en sont
les organisateurs ? Enfin, dans quelles conditions et en appui sur quels
dispositifs peut-on favoriser un réaménagement de ces modes de fonctionnement ?
Les hypothèses que je tenterai de soutenir ici peuvent être formulées de la manière suivante :
- le matériel provenant des groupes d’« analyse clinique des pratiques
d’équipe » permet de montrer que les obstacles à la coopération entre
- éducateur et enseignant spécialisés peuvent basculer dans une psycho-pathologie des liens durable ;
- cette psychopathologie s’avère résister à l’élaboration en période
aiguë, car elle se déploie simultanément dans les trois registres du fonctionnement psychique (intra-, inter- et transsubjectif) différenciés par
Puget ( 1989) ;
- la psychopathologie des liens se traduit par des positions de repli identitaire, clivées, qui s’enracinent dans l’originaire institutionnel de chacune des professions en présence ;
- la superposition de ces mécanismes favorise l’établissement de collusions et d’alliances inconscientes entre les professionnels et les sujets
accueillis immobilisant l’ensemble dans la violence.
Les groupes d’analyse clinique en institution spécialisée :
présentation du dispositif
Ce dispositif vient répondre à une demande institutionnelle qui,
comme l’a bien montré Rouchy ( 1999), présente toujours une part
d’ambiguïté entre une attente de formation personnelle, de régulation
d’équipe et d’intervention institutionnelle. Bien que la réponse se formule en termes de formation institutionnelle, faisant l’objet d’une
convention et donc d’une prise en charge au titre de la formation permanente, il ne peut en aucun cas s’agir ni d’un apport théorique, ni
d’une application directe d’un modèle de type Balint. Les conditions
institutionnelles de la situation ne se prêtent pas à un tel dispositif.
Dès lors, j’ai progressivement proposé d’intituler ce type de formation « groupe d’analyse clinique des pratiques d’équipe », dont la
consigne de travail est actuellement formulée de la manière suivante :
« Il s’agit d’un temps de travail institutionnel réunissant l’ensemble des
professionnels inscrits à la formation, la durée des séances est d’une
heure et demie, la fréquence en est mensuelle (ou parfois bimensuelle).
L’objectif de ces séances de travail est d’élaborer les interférences qui
se nouent entre les problématiques des sujets accueillis et les modes de
fonctionnement de l’équipe. Au travers de l’étude de cas, voire de situations, l’équipe analysera ce qui se joue entre les sujets accueillis, les
groupes et les équipes constitués. Les propos échangés ici se limitent
aux aspects professionnels engagés dans les relations, ils ne peuvent
faire l’objet de décisions pendant les séances et ne peuvent être repris
hors des séances à des fins d’attaques personnelles ou groupales. »
Ces consignes inscrivent d’emblée la problématique des liens
comme objet de travail princeps en maintenant une part d’indécidabilité
quant aux localisations et aux sources des dysfonctionnements. Autrement dit, ce dispositif indique explicitement qu’il prendra nécessairement un caractère d’intervention clinique auprès de ce groupe
spécifique que constitue l’équipe, sans mésestimer l’impact de la pathologie sur l’économie des praticiens.
L’équipe instituée, un groupe singulier
L’équipe, en institution sociale ou médico-sociale, est un groupe
organisé, lié par une tâche commune définie par l’institution. Il s’agit
donc d’un ensemble intersubjectif en tension entre trois pôles : le
groupe, l’institution et l’organisation.
D’une part, l’équipe relève d’un pôle groupal en tant qu’elle est un
objet de représentation et d’investissement pulsionnel pour chacun des
praticiens, mais aussi en tant que champ intersubjectif, étayant des liens
interpersonnels. Le pôle groupal constitue une matrice et un ensemble
supra-individuel (Neri, 1995) dans lesquels se forment des mécanismes
spécifiques tels que ceux décrits par W.R. Bion, en termes de groupe de
base. L’investissement du groupe comme objet est « la représentation
d’un vécu inconscient commun de croyance en l’existence d’une entité
fantasmatique propre, transcendant l’addition des individus en groupe,
et résultant de la résonance fantasmatique » (Decobert, 1990).
D’autre part, l’équipe s’inscrit dans un cadre institutionnel qui
constitue une formation étayante et contenante, offrant un idéal, une
mission, une tâche primaire et des représentations de but communes. Le
pôle institutionnel soutient des limites, des règles symboliques et des
modes de représentation ; il modèle une forme de mentalité et légitime
certains des types de pratiques. Les modèles institués transparaissent
notamment dans des rituels, des répétitions non mentalisées et des énoncés indiscutables, tels que : « Ici, on fait comme ça. » Dans ce registre,
une partie de la pratique et des représentations afférentes ne peut être
véritablement pensée. Un irreprésentable institutionnel conduit à faire
passer à la trappe une partie du matériel psychique pour préserver un
aspect désavoué ou forclos pris dans le cadre ou la fondation institutionnelle. Les « pactes dénégatifs et les dénis communs » (Kaës, 1989)
forment un système d’alliances inconscientes destiné à lutter contre les
risques de déliaison et à suturer la négativité.
Enfin, le pôle organisationnel donne une assignation à chacun des
membres de l’équipe, en définissant des emplacements et des fonctions
relatives, en déterminant des rôles et des liens de travail obligés. Il fixe
les dispositifs et participe ainsi à maintenir la continuité du cadre et des
pratiques. Le pôle organisationnel étaie le groupe de travail défini par
Bion.
Si ces trois pôles, toujours en tension, constituent les axes d’une triangulation potentielle, ils sont travaillés par des mouvements de déliaison qui vont participer à détruire les articulations. En effet, la clinique
met en évidence que chacun de ces pôles peut prévaloir sur les deux
autres. Lorsque le pôle groupal domine, l’équipe fonctionne sur un
mode cohésif. Pris dans une « illusion groupale » (Anzieu, 1971)
durable et massive, les praticiens vont notamment tendre à s’affranchir
des limites et des règles différenciatrices. En revanche, lorsque le pôle
institutionnel gouverne l’équipe, l’ensemble est assujetti à un Idéal
grandiose, sécrétant un fonctionnement idéologique générant la clôture
et parfois un fanatisme d’allure sectaire lorsqu’il s’allie à des processus
et à un mode d’organisation aliénant décrits en profondeur par Diet
( 1998). La prévalence du pôle organisationnel est caractéristique des
dérives bureaucratiques. Dans ces configurations, le sens de la tâche primaire s’effondre et les praticiens perdent toute espérance. L’écrasement
de l’illusion groupale et la rationalisation radicale des pratiques ont
détruit les significations de l’action éducative ou rééducative.
Ainsi, l’équipe constitue-t-elle davantage un idéal de fonctionnement – un mythe vectorisant un modèle de liens imaginaires – qu’une
véritable structure étayant des alliances de travail et de coopération. De
plus, certaines caractéristiques institutionnelles vont majorer les risques
de déliaison en constituant des assemblages aux destins aléatoires.
L’équipe éducative en institution spécialisée :
une alliance de travail improbable
P. Fustier ( 1998) a proposé de relier les incompatibilités qui se
nouent entre des praticiens de professions différentes à « une régression
vers une identité professionnelle a priori » (souligné par l’auteur). L’intensification des conflits interprofessionnels s’alimenterait du désir narcissique de chaque praticien de conserver, voire d’accroître son
territoire symbolique. La radicalisation des antagonismes résulterait
d’une perte de satisfaction, d’un sentiment d’échec dans la pratique,
autrement dit, de l’effondrement du processus pédagogique et éducatif.
Dès lors, le repli sur les identités professionnelles prendrait le sens
d’une quête d’« emblèmes » visant à combler le manque. Pour Fustier,
ces conflits trouvent leur source dans une crise plus fondamentale, qui
traverserait l’ensemble des institutions du secteur de l’Enfance inadaptée et qu’il relie à une perte du sacré ou de transcendance, c’est-à-dire à
un effondrement des fondements imaginaires organisant ces établissements relevant de l’institution de l’Enfance inadaptée.
L’analyse proposée par Fustier articule trois niveaux de déliaison en
constante intrication dans la clinique : un niveau interpersonnel (la
conflictualité interprofessionnelle), un niveau intrapersonnel (la quête
narcissique de chaque praticien, qui vise à combler une blessure ou une
désillusion) et un niveau transpersonnel, c’est-à-dire, ici, institutionnel
(l’effondrement des fondements imaginaires de l’institution « enfance
inadaptée »). Il convient de pointer que l’ordre dans lequel se développe
cette analyse coïncide avec le modèle méthodologique d’analyse des
« phénomènes inter-critiques » proposé par Guillaumin ( 1979). Ce
cadre méthodologique permet de différencier et de réarticuler ce qui surgit de manière foisonnante et chaotique dans le vif de la clinique.
Une étude approfondie du matériel provenant des groupes cliniques
permet toutefois de prolonger cette analyse et de dégager certains processus inconscients impliqués dans la répétition de ces incompatibilités.
En effet, en réunissant des instituteurs spécialisés et des éducateurs,
les établissements relevant de l’institution de l’Enfance inadaptée
confrontent les praticiens à une rencontre marquée du sceau de « l’inquiétante étrangeté » (Freud, 1919
a). Bien que les deux professions
aient pour finalité l’aide à l’éducation et au développement des enfants,
elles se sont constituées à partir de deux lignées institutionnelles distinctes. Les recherches centrées sur l’histoire de l’Enfance inadaptée
[2]
ont clairement montré que cette institution s’est fondée en opposition et
en contre-modèle par rapport à l’Éducation nationale. Les systèmes de
formation, les références théoriques, les méthodes de travail, les
modèles identificatoires, les filiations, les idéaux et les mythes fondateurs de l’Enfance inadaptée se sont forgés hors de l’Éducation nationale. Elle a puisé ses sources essentielles dans le militantisme (social
et/ou politique) et les sciences sociales et humaines. La profession
d’éducateur spécialisé, pivot de l’Enfance inadaptée, présente ainsi la
particularité de s’être constituée en marge, voire en rupture des modèles
traditionnels et dominants de l’éducation ordinaire.
Autrement dit, et le point est capital, les institutions spécialisées
possédant une scolarité interne ont à faire coexister et collaborer des
professionnels dont les cultures professionnelles sont à tout le moins
originairement divergentes. Plus que de différences établies sur un
fonds commun, il s’agit d’une opposition fondatrice, modèle/contremodèle, l’Enfance inadaptée étant chargée de traiter, sur le plan de
l’imaginaire, les échecs, les ratés et les exclus de l’éducation et de l’enseignement ordinaires.
La profession d’enseignant spécialisé, destinée précisément à articuler ce qui apparaissait par trop disjoint, demeure cependant le produit
d’un seul modèle. La formation de ces professionnels s’effectue dans un
cadre, celui de l’Éducation nationale, qui ne permet pas toujours de
dépasser les antagonismes forgés dans les formations initiales
[3].
Certains éléments essentiels vont former des traits distinctifs, des
saillances – aux fondements de chacune des identités professionnelles –
et resurgir lors des moments de crise en participant à creuser les antagonismes entre enseigner et éduquer. Ces saillances vont se constituer
comme des formations paradoxales. En se combinant à des identifications narcissiques, elles immobilisent l’établissement d’alliances de travail. Je citerai quatre traits, qui ressortent régulièrement des groupes
d’analyse clinique : les oppositions enfant/élève, global/partiel,
groupe/individu, projet/programme. Je formulerai ici l’hypothèse que
ces antagonismes peuvent être analysés comme le signe d’un effondrement de la dialectique contenant/contenu. Les disjonctions et les paradoxes qui en découlent forment des attracteurs où se logent des
incompatibilités entre les identités et les pratiques professionnelles lors
des moments de repli identitaire massif.
Autrement dit, le rabattement de la dialectique contenant/contenu
sur un des deux termes va générer une série d’incompatibilités emboîtées. Les antagonismes mettent en évidence une discordance dans les
vertex (Bion), une incompatibilité de points de vue, préorientant les pratiques et entravant les échanges entre les protagonistes. Tout se passe
comme si les praticiens ne parvenaient plus, lors des moments de crise,
à constituer les enfants accueillis comme des objets d’investissement
communs dont les problématiques seraient partageables.
Les disjonctions groupe/individu, partiel/global, projet/programme
renvoient à une figuration des pratiques originaires, emblématiques
pour chacune des professions. D’une part, l’instituteur, seul maître de sa
classe, ouvre l’enfant au savoir et transmet un contenu sans l’intervention de quiconque. Cette relation duelle, sans tiers, qui peut évidemment
favoriser une organisation fantasmatique centrée sur la toute-puissance
et la confusion, participe largement à l’exacerbation des mouvements
violents, du registre du « lui ou moi » analysé par Bergeret ( 1984). La
pratique pédagogique tend à constituer l’enfant comme un objet partiel
en réduisant le sujet à une seule fonction, clairement repérable dans des
désignations comme celle, très en vogue d’« apprenant ». Cette découpe
du sujet reparaît de manière récurrente dans les dénégations telles que :
« Nous, les enseignants, ne sommes pas là pour éduquer les élèves, c’est
la tâche des parents et des éducateurs. » Enfin, les références pédagogiques et les dispositifs formant le cadre de la pratique de l’enseignant
spécialisé sont préformés par l’Éducation nationale (programmes,
méthodes, niveaux, évaluations… ), c’est-à-dire excentrés par rapport au
site d’exercice professionnel. Les normes guidant la pratique de l’enseignant sont ainsi inévitablement hétérogènes relativement aux normes
de l’institution d’accueil. Ce qui peut être traité comme un écart différenciateur, exerçant des fonctions de conflictualisation créative lors des
phases de coopération, va basculer dans un antagonisme radical lors des
périodes de crise.
D’autre part, l’éducateur spécialisé se réfère davantage à un modèle
groupal soutenu par la référence à l’« équipe éducative »
[4]. Conçue
comme un pôle identifiant et étayant, l’équipe éducative est investie
massivement. Elle exerce une pluralité de fonctions psychiques
conscientes et inconscientes. Lieu d’élaboration des projets et des
méthodes d’intervention, porte-idéal et lieu de dépôt du négatif, elle est
le creuset où se forgent les identités professionnelles et la culture propre
des éducateurs. En effet, l’éducateur spécialisé, formé initialement
comme un généraliste (il s’agit d’un paradoxe fondateur) va forger son
identité professionnelle dans le rapport à une équipe et à une institution
concrète. Parallèlement, la pratique éducative s’inscrit dans une visée de
globalité auprès d’un objet imaginaire construit : l’enfant. Ce dernier est
à « prendre en charge » de manière continue et totale. Dès lors, les liens
que l’enfant a tissés avec sa famille et ceux qu’il tente d’établir avec son
enseignant auront tendance à être refoulés, voire attaqués. Ce modèle de
l’éducateur identifié à la « mère omnipotente et toute-dévouée » à été
analysé en profondeur par Fustier ( 1987). Les fantasmes d’appropriation, voire de rapt d’enfant, qui en découlent participent à exacerber les
antagonismes.
Il apparaît ainsi que le repli sur les identités professionnelles d’origine est pris et immobilisé dans la fondation des deux institutions d’affiliation des praticiens. L’angoisse générée par l’inquiétante familiarité,
liée à une trop grande proximité potentielle, est ainsi déniée et verrouillée dans une série de clivages interdisant l’interidentification.
Les attaques contre les liens et les alliances inconscientes
Trois brefs exemples cliniques illustreront la profondeur des antagonismes de fond et les effets d’impasse engendrés. Ils proviennent de
groupes d’analyse clinique différents.
– dans un institut de rééducation : les moments de transition entre les
temps de vie quotidienne et les temps de classe s’accompagnent d’une
désorganisation qui se traduit par une excitation et une violence massive
affectant le groupe d’enfants. Les passages à l’acte se développent dans
une abstention, voire une indifférence, des adultes. Chacun des praticiens délègue à l’autre sous-groupe la mission de gérer ces temps intermédiaires ;
– dans une maison d’enfants à caractère social : lors des temps de
réunion d’équipe, les enfants errent et expriment un vécu de perte d’appui, de contenance et de limite par des actes de violence répétitifs.
Aucun accord ne peut être trouvé pour organiser la permanence des
adultes auprès des enfants. Pour les éducateurs, ces réunions se déroulent durant des temps habituellement destinés aux activités scolaires et
incombent aux instituteurs. Pour les enseignants, il s’agit d’une mission
éducative, celle de la gestion du groupe, qui doit être assurée par les
éducateurs ;
– dans un institut de rééducation accueillant des pré-adolescents : l’institutrice est confrontée alternativement à un déploiement de violence
incontenable ou à une classe vide. Les adolescents se sont organisés
autour d’une modalité de fonctionnement groupal du registre de
l’« attaque-fuite » analysée par Bion ( 1961). Face à la souffrance exprimée par cette enseignante, les éducateurs ne peuvent ni participer à élaborer la problématique sous-jacente, ni a fortiori proposer un dispositif
permettant de favoriser l’investissement du cadre scolaire. Cette situation résulte, de leur point de vue, d’un défaut de formation, voire d’une
fragilité personnelle de l’enseignante.
Ces trois exemples mettent en évidence que les incompatibilités
peuvent prendre un caractère aigu et mobiliser une atteinte narcissique
massive chez les professionnels. Cependant, il convient de pousser plus
avant l’analyse. On peut formuler l’hypothèse que ces incompatibilités
sont chevillées à la pathologie dominante accueillie. Autrement dit, les
incompatibilités témoignent de « l’emprise de la résonance fantasmatique et révèlent la formation d’alliances inconscientes » (Pinel, 1996)
suturant le fonctionnement des praticiens avec la psychopathologie des
enfants accueillis. Je propose de désigner ces alliances inconscientes par
le terme d’« alliance psychopathique ».
En effet, dans les trois exemples cliniques précités, il apparaît que
le mode de fonctionnement des praticiens s’associe à la recrudescence
d’agirs de comportement et à une explosion de violence. Tout se passe
comme si les praticiens favorisaient les agirs dans une forme de collusion inconsciente. Pour rendre compte des processus mobilisés, je m’appuierai, d’une part, sur un texte de Freud intitulé Personnages psycho-pathiques à la scène ( 1905-1906) et d’autre part sur les travaux de Kaës
( 1989,1992) centrés sur la question des alliances inconscientes dans les
ensembles intersubjectifs.
Dans l’article précité, Freud soutient l’hypothèse que l’homme
confronté au spectacle d’une transgression éprouve une jouissance en
s’identifiant au rebelle et à l’insurrection contre les institutions, c’est-à-dire contre les limites et les interdits fondant la culture. Si cette jouissance fait habituellement l’objet d’une résistance ou d’un
contre-investissement, qui prend la forme d’une aversion, elle peut dans
certaines conditions se manifester directement.
Les analyses proposées par Kaës nous permettent de ressaisir les
conditions de la levée du contre-investissement et, partant, de la collusion du praticien avec l’agir violent. En effet, Kaës définit l’alliance
inconsciente comme « une formation psychique intersubjective
construite par les sujets d’un lien pour renforcer certains processus, certaines fonctions ou certaines structures dont ils tirent bénéfice ». L’alliance inconsciente implique l’idée d’une obligation, d’un
assujettissement ou d’une aliénation. C’est une formation psychique
biface qui satisfait à certains désirs personnels et permet de maintenir le
lien. Pour ce qui concerne plus particulièrement l’économie de l’alliance psychopathique, on peut remarquer qu’elle s’exerce dans une
destructivité agie à l’encontre d’un autre. Il s’établit une coalition plus
ou moins ouverte et consciente entre un (des) actant(s) et un (des) complice(s) muet(s) contre une victime qui subit l’agir violent. La victime,
réduite au statut d’objet partiel, soumise à la violence d’une emprise
totalitaire, est niée dans sa subjectivité. L’alliance psychopathique suppose la présence d’un témoin, passivement ou activement érigé à la
fonction de complice. La constitution d’un trio, l’actant, le complice et
la victime, permet de satisfaire les pulsions destructrices de chacun et de
verrouiller les espaces psychiques en maintenant un déni commun. Le
mode de fonctionnement, non dénué de perversion, est ainsi scellé dans
la complicité du témoin passif. L’ensemble tient dans une interactivité
où chacun est assigné à un fonctionnement bouclé. Pour ce qui concerne
les situations cliniques décrites plus haut, on peut pointer deux scénarios différents.
Dans les deux premières situations, les agirs violents sont exercés
manifestement par des enfants contre d’autres enfants (en général ceux
qui ont subi des violences et des maltraitances familiales), sous le regard
passif des enseignants et des éducateurs. Si, par ces agirs, les enfants
tentent de convoquer l’intervention d’une fonction tierce, ils ne trouvent
qu’une passivité qui les conforte dans leurs modes de fonctionnement
omnipotent. La complicité enfants/adultes s’exerce manifestement
contre un enfant, et de manière latente contre les adultes du sous-groupe
adverse. L’alliance psychopathique permet donc de constituer les
enfants comme des porte-agir et témoigne d’un déni de la différence des
générations. Tout se passe comme si les adultes trouvaient une satisfaction dans une forme de délégation pulsionnelle.
Dans la troisième situation, la coalition éducateurs/adolescents se
trame contre une adulte et renverse les positions générationnelles. Les
éducateurs soutiennent, à tout le moins indirectement, les agir et la violence des adolescents en disqualifiant l’enseignante spécialisée. Plutôt
que de soutenir cette dernière en proposant un dispositif qui favoriserait
l’investissement de la scolarité, ils légitiment les passages à l’acte. Audelà d’une abstention passive, ils imputent activement la violence à une
défaillance de l’enseignante.
À partir de ces analyses, on peut penser que si les « alliances perverses » (Eiguer, 1996) se fondent essentiellement sur un déni commun
de la différence des sexes, les alliances psychopathiques trouvent leur
fondement dans un déni commun de la différence des générations. Or, il
apparaît que la troisième situation combine la destruction du féminin au
déni. La collusion vise non seulement à désavouer la différence des
générations, mais aussi à détruire le féminin. Nous sommes, là, très près
d’un fantasme originaire en défaut de figuration, dans lequel un enfant
et un père se coalisent pour détruire l’imago maternelle.
Dans ces trois situations, nous sommes convoqués à une mise en
acte du fantasme ( Un enfant est battu, Freud, 1919 b). Si les agir se forment dans une série de retournements et de renversements qui évoquent
fortement un fonctionnement placé sous le sceau de l’incestualité
(Racamier, 1995), ne sommes-nous pas ici confrontés à une tentative
désespérée de symboliser la scène primitive fondatrice de l’institution
de l’Enfance inadaptée ?
Alors que l’idéologie dominante, soutenue par la plupart des textes
régissant le secteur de l’Enfance inadaptée, est celle du partenariat et du
réseau inter-institutionnel, la clinique met en évidence, notamment lors
des moments de crise, que la coopération ne peut s’établir en intrainstitutionnel. Dans ces configurations, les éducateurs et les enseignants
spécialisés se constituent en deux sous-groupes soudés et antagonistes.
Chacun forme un ensemble clos, insécable et indifférencié, dans lequel
l’autre est représenté comme un adversaire. Le repli sur les pratiques,
les modèles et les références professionnelles initiales opère ainsi une
forme de rabattement sur les identités professionnelles initiales. Autrement dit, les incompatibilités, la rupture des alliances interprofessionnelles s’associent à un repli des praticiens sur l’originaire de leurs
identifications et de leurs identités professionnelles. Cette résurgence
d’un originaire brut, non élaboré, s’associe à un écrasement de l’intermédiaire, à un effondrement de la dialectique contenant/contenu et à
une perte du sens de la tâche commune. Lors d’épisodes critiques, la
rétrogradation vers les pôles archaïques ou massivement idéologisés de
chaque identité professionnelle fait resurgir des traits de clivage fondateur, habituellement recouverts – plus que dépassés – par les liens institutionnels.
Les incompatibilités résultent ainsi d’un télescopage entre des identifications inconciliables et des antagonismes liés aux identités professionnelles, c’est-à-dire que le repli identitaire résulte d’une faillite de
l’inter-identification qui se manifeste par une passivité, un abandon
mutuel face à la pathologie des sujets accueillis. En effet, les clivages et
les antagonismes de fond sont alimentés et creusés par la pathologie. Ils
peuvent se fixer dans la formation d’alliances psychopathiques qui
confirment la pathologie des enfants ou adolescents accueillis et, parfois, ouvrent sur une véritable violence institutionnelle.
Ces positions de repli et ces antagonismes radicaux s’enracinent
dans une faillite du pôle institutionnel. La crise de l’institution Enfance
inadaptée se révèle dans son incapacité actuelle à offrir des conteneurs
symboliques soutenant des significations communes, à se constituer
comme porte-idéal et à étayer des liens vivants. Dans les épisodes critiques, la défaillance contemporaine de l’institution de l’Enfance
inadaptée se combine avec une carence conjoncturelle du pôle organisationnel, qui ne fournit plus les dispositifs permettant d’aménager les
rapports entre les fonctions d’éducation et d’enseignement.
Si les incompatibilités sont inscrites, pour une part, dans les formations initiales de ces professionnels, il appartient aux établissements
spécialisés d’offrir aux équipes des dispositifs de reprise formative pour
en ressaisir les limites et la négativité. C’est, en effet, en lien et en écart,
mais dans une élaboration constamment vivifiée par le lien à la pratique
que peuvent se déconstruire les discours idéologiques clivants et
déniants portés par les formations initiales. Le dispositif d’analyse clinique des pratiques d’équipe me paraît constituer un des dispositifs susceptibles de soutenir ce mouvement de reprise et de dépassement des
dénis et des idéologies propres à des formations opératoires ou technicistes ayant parfois perdu le lien à la réalité des pratiques.
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GUILLAUMIN, J. 1979. « Pour une méthodologie générale des recherches sur les
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ROUCHY, J.-C. 1998, « Problématique de l’intervention », Connexions, n° 71, Toulouse, Érès.
[1]
La place des psychistes, généralement plus excentrée de ces équipes de praticiens, ne pourra
pas être abordée frontalement dans cet article : cette question demanderait à être examinée de
manière spécifique.
[2]
Cf. les travaux de M. Chauvière, J. Ion, J. Renouard, et de P. Fustier.
[3]
À ma connaissance, l’Académie de Grenoble a constitué le seul contre-exemple visant explicitement à dépasser cette situation de cloisonnement : des dispositifs et des temps de formation
communs étaient organisés en coopération par l’IUFM de Grenoble et l’Institut de formation des
travailleurs sociaux d’Échirolles. Ils permettaient ainsi de réunir de futurs éducateurs et enseignants spécialisés et de les mettre en travail autour de problématiques partagées.
[4]
Si le terme d’équipe présuppose la collaboration de professionnels situés dans des places, des
rôles et des fonctions différentes, le terme d’« équipe éducative » s’avère ambigu en ce qu’il
désigne un rassemblement fondé plus souvent sur le même que sur la différence.