Connexions
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I.S.B.N.2-8658-6887-7
216 pages

p. 173 à 184
doi: en cours

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no75 2001/1

2001 Connexions

Une activité de jeu dramatique dans la formation des futurs enseignants  [1]

Christiane Page 5 rue de Gentilly, 92120 Montrouge.
Issu du courant de l’Éducation nouvelle, le jeu dramatique s’est développé en France, dans l’optique d’une éducation globale de l’individu (Dienesch, 1947 ; Ryngaert, 1977 ; Oberlé, 1987 ; Page, 1995). Utilisé dans l’éducation, la formation, il trouve parfois sa place en IUFM aux côtés d’autres pratiques artistiques, afin de préparer les futurs enseignants à mener des activités dramatiques en classe. Mais, au-delà de cet objectif, cette activité intéresse la formation des enseignants Résumés 203 car ses objectifs sont mis en jeu aussi bien au travers de la pratique que de la démarche pédagogique et de la réflexion théorique. L’activité permet aux sujets en formation de développer de manière active des compétences pratiques nécessaires à leur projet professionnel, en complément des savoirs universitaires. Dramatic play activ ities have been used in France in « New education » as part of a global approach of growing personality. In schools but also in several teachers training programs dramatic plays are included as voluntary courses beside other art activities. The purpose is to prepare teachers to conduct such activities in school. More, such experience appears very useful in school training because dramatic practices are strongly related to teaching skills. Such training, beside more theoretical approaches, contributes at personal development of teachers. This paper will describe historical approach of dramatic play in France. Then, taking in to account different experiences conducted at university and in other settings, benefits and limits of such experiences will be described and discussed.
Depuis l’émergence des méthodes actives, l’activité de jeu dramatique s’est développée dans la classe ; j’ai eu l’occasion de m’y former puis de l’animer aux différents niveaux d’enseignement (de l’école primaire à l’université) en tant qu’enseignante, intervenante et formatrice de formateurs. Nous analyserons, après les avoir présentées, les caractéristiques théâtrales et pédagogiques de cette activité pour en pointer les effets (et les limites) dans la formation initiale et continuée des enseignants. Nous prendrons appui sur des actions de formation en direction d’enseignants, d’étudiants se destinant à entrer à l’IUFM, et sur les bilans réalisés à ces occasions.
 
Présentation du jeu dramatique [2]
 
 
Dès le début du siècle, en Europe, aux États-Unis, en URSS, les activités théâtrales se développent dans l’éducation, prenant appui sur la dramatisation spontanée de contes, l’improvisation, le travail en équipe. Elles se réfèrent aux travaux menés au sein des mouvements d’Éducation nouvelle (ouverts aux recherches de la psychanalyse, de la philosophie, de la sociologie) et dans le domaine de la formation du comédien, qui postulent que le développement de la créativité du comédien est à la base du renouveau de l’art théâtral. Les liens entre le théâtre et l’éducation s’enrichissent de leurs recherches respectives et, suivant que les objectifs sont plutôt axés sur le théâtre (formation au théâtre) ou sur la personne (formation par le théâtre), des voies différentes vont s’ouvrir qui n’excluent pas « le théâtre » ou « la personne », mais en modifient l’approche et la conception.
C’est dans ce contexte que le jeu dramatique est né en France (dans les écoles nouvelles dès 1920, chez les scouts avec Chancerel, 1929), puis s’est développé dans la formation d’éducateurs (CEMEA, dès 1937, EPJD [3], 1947) ainsi que, pendant une période, dans quelques établissements de l’Éducation nationale où des personnalités comme Marie Dienesch ( 1947-1977, École normale supérieure de Sèvres) et Miguel Demuynck (Écoles normales) ont contribué à développer cette pratique. « Chacun porte en soi de nombreuses possibilités que la vie brime. Les divers ordres d’enseignements s’adressent surtout à l’intelligence. La sensibilité s’est recroquevillée. Il faut faire retrouver cette sensibilité naturelle, puis l’affiner, l’orienter : c’est une école de sincérité, de vérité nécessaire non seulement à de futurs acteurs, mais aussi à de futurs éducateurs, même à quiconque, parce qu’elle donne à chacun la possibilité d’être soi-même et l’acteur de sa propre vie [4]. »
En ce qui concerne les activités théâtrales, les stages de formation pour enseignants ou formateurs ont longtemps eu pour seul objectif déclaré celui de former les enseignants à mener ce type d’activité en classe. Pour ce qui est du jeu dramatique, il continue à être utilisé dans l’Éducation nationale (Instructions officielles), la formation d’animateurs et de travailleurs sociaux. En IUFM, il trouve parfois sa place dans des modules facultatifs, avec l’objectif de préparer les futurs enseignants à mener des activités dramatiques en classe. Former les enseignants à conduire ces activités apparaît vite pertinent et, depuis les années quatre-vingt, différentes associations (JDP [5], ANRAT [6]) ont fait de cet objectif une de leurs priorités. Mais, au-delà de la capacité à conduire un atelier de pratique artistique (Monod, 1983 ; Lallias et Cabet, 1985 ; Ryngaert, 1977,1985), à aider au développement personnel (Oberlé, 1989), cette activité intéresse la formation des enseignants car ses objectifs sont mis en jeu aussi bien au travers de la pratique que de la démarche pédagogique et de la réflexion théorique (Monod, 1983). L’activité permet aux sujets en formation de développer de manière active des compétences pratiques nécessaires à leur projet professionnel, en complément des savoirs universitaires. Cela n’est pas négligeable, car si à l’IUFM les méthodes actives sont enseignées d’un point de vue théorique, sur un mode informatif ou prescriptif, elles sont assez rarement mises en action dans la formation des futurs enseignants.
Définition
C’est un jeu collectif au cours duquel, par petits groupes, les joueurs (auteurs) inventent un projet de fiction en élaborant un canevas à partir d’un thème, le mettent (acteurs) à l’épreuve du jeu en improvisant sous couvert de personnages sous le regard des autres groupes, puis, tous font le bilan de leur expérience pour l’améliorer. Ils sont conduits, tout au long de ce parcours, par un meneur de jeu dont la fonction est de permettre au jeu d’exister et de se développer à partir du projet du groupe.
Activité théâtrale, le jeu dramatique est un espace où la symbolisation des problématiques humaines est au travail. Il s’appuie sur l’élaboration de fictions délimitées par un cadre spatio-temporel qui fonctionne aussi bien pour les joueurs que pour ceux qui regardent, dans le jeu, le comportement de personnages et non de personnes. Mais, pratique d’éducation artistique, il se différencie du théâtre (comme art), dans la mesure où il exclut tout jugement de valeur (Page, 2000).
Les conceptions défendues par les militants de l’Éducation nouvelle, en liaison avec les recherches sur le renouveau du théâtre, permettent dès l’origine de l’appréhender selon trois axes :
  • celui du jeu, qui met le joueur en situation d’expérimentation et, par là, lui permet de modifier son rapport au monde et d’avoir prise sur le réel, ce qui est profondément éducatif et créatif ;
  • celui de l’activité éducative, qui favorise le développement personnel des individus et conduit chacun à découvrir et à travailler simultanément ses propres possibilités d’expression et de communication dans le cadre d’un projet de groupe ;
  • celui de l’activité artistique, qui permet la découverte du théâtre par l’expérimentation du processus d’élaboration de l’œuvre dramatique. Le jeu dramatique est notamment marqué par l’esthétique pragmatiste théorisée par John Dewey, pour qui « l’art revivifie notre attitude à l’égard des circonstances et des exigences de l’expérience ordinaire [...], l’expérience esthétique est l’expérience dans laquelle la créature toute entière s’investit » (Shusterman, 1991).
Activité théâtrale qui facilite la mise en œuvre de réelles situations d’apprentissage, favorise les apprentissages spécifiques et permet d’articuler les activités réflexives, le jeu dramatique est marqué de longue date par les travaux de théoriciens (parmi lesquels Cousinet, Dewey, Rogers, plus tard Winnicott) ainsi que, pour le théâtre, par ceux d’Appia, de Stanislavski, de Craig et, pour la France, de Copeau et de Dullin. Actuellement, les praticiens continuent à s’alimenter des recherches conduites dans le champ du théâtre et de l’éducation (Ryngaert, 1977, 1985,1991 ; Monod, 1983 ; Lallias et Cabet, 1985 ; Oberlé, 1987 ; Page, 1995,1997,1998 ; Boucris, 2000).
 
Apports de cette activité dans la formation des futurs enseignants
 
 
Les apports de cette activité dans le champ de la formation des enseignants tiennent à la réunion et aux interrelations de deux éléments fondamentaux :
  • les caractéristiques théâtrales de l’activité (réalité/fiction, improvisation), qui, sollicitant la personne à tous les niveaux de son être, la conduisent à se transformer (Copeau, 1955 ; Dullin, 1946 ; Lecoq, 1999) et à développer sa créativité et l’univers de son imagination : « L’acquisition d’un pouvoir de création dans l’exercice du théâtre prédispose à une capacité de créer sur un plan autrement large : celui de son comportement dans le monde » (Vinaver, 1993) ; certains hommes de théâtre vont jusqu’à comparer l’apprentissage du théâtre (professionnel ou non) à l’apprentissage de sa propre langue (Vitez, 1994) ;
  • le dispositif pédagogique inspiré des idées de l’Éducation nouvelle
  • du formateur, affirmation de l’importance du désir du sujet en formation).
Les caractéristiques théâtrales de l’activité
La règle de la fiction
La fiction est une des règles posant une distance entre le jeu et la réalité. On joue des événements inventés et non ceux de la réalité. Sous couvert de la fiction, et pour la servir, les joueurs explorent des facettes d’eux-mêmes qui, dans la vie quotidienne, sont inexploitées. Le travail sur le personnage met en place, pour chacun, l’articulation entre « voilà ce que je suis » et « voilà donc ce que j’ai à faire pour figurer ce que je ne suis pas : le personnage ». Il favorise le développement des capacités créatives des joueurs et leur permet de se projeter, de s’exprimer, dissimulés aux regards des autres, croient-ils, car le personnage marqué comme n’étant pas le joueur fonctionne comme un masque. Cette double fonction du masque permet de s’expérimenter à l’intérieur d’une fiction de plus en plus élaborée. Parallèlement, construire, élaborer ce qu’il n’est pas, demande en préalable une conscience, une affirmation, une détermination, de ce que le joueur est (à ce moment-là, dans ce temps-là).
De plus, la fiction est ici une construction, une organisation collective et négociée (ayant donc subi un travail de symbolisation) de faits imaginés. Elle est le résultat d’une action des joueurs qui, s’ils s’inspirent (consciemment ou non) de faits de leur vie, les transposent et, au lieu de les reproduire, s’en servent dans une sorte d’exploration imaginaire du monde. Les joueurs élaborent un jeu collectif tenant compte des individualités, mais aussi des exigences sociales et culturelles du groupe.
L’improvisation dans le jeu dramatique
Le jeu dramatique se construit à partir d’un travail d’improvisation mettant en jeu la personne dans sa globalité. Cette méthode conduit chacun à découvrir et à développer ses capacités d’expression. « L’improvisation [est] une école merveilleuse pour le comédien parce qu’elle fait appel à ses dons d’invention, qu’elle suscite en lui l’ingénieuse utilisation de tous ses moyens d’expression et qu’elle développe sa personnalité » (Dullin, 1946). Elle est l’occasion pour les joueurs de prendre conscience, d’éveiller et d’exercer leurs sentiments, émotions, sensations. Exercice d’invention qui développe l’imagination mais aussi le contrôle et l’observation de soi et des autres, l’improvisation permet de rendre visite et de confronter des visions différentes et interrogatives du monde.
Il existe diverses manières de pratiquer l’improvisation en théâtre ; les règles qui la définissent dépendent du but à atteindre. Ici, il ne s’agit pas d’une improvisation totalement libre, fruit du hasard et de la fantaisie, dans laquelle le jeu risquerait de perdre sa consistance, mais d’une improvisation structurée par un canevas qui fonctionne comme règle fixant à la fois le cadre de jeu (réalité/fiction) et un schéma de déroulement anticipé du jeu, la structure.
L’improvisation se compare à la naissance d’une idée, première étape d’un travail ultérieur ; la dimension d’essai et le droit à l’erreur sans crainte d’un jugement de valeur deviennent des points forts de l’activité. Une étudiante (Institut d’études théâtrales) a pointé : « Dans la vie, on ne peut pas faire de brouillon ; on n’a pas le droit à l’erreur ; quand on fait, c’est fait, et ce qui m’a fait du bien, ici, c’est d’avoir le droit de me tromper; ce serait génial si, dans la vie, on pouvait faire une chose et puis dire “ben non, ça compte pas, c’est pas exactement ce que je voulais faire, c’était un brouillon, je recommence”. »
Il ne s’agit pas d’improviser une seule fois, mais de devenir capable de réagir efficacement dans n’importe quelle situation imprévue. En ce sens, le dispositif du jeu dramatique, qui instaure l’analyse des problèmes rencontrés dans le jeu ou la recherche de réponses différentes à une même question, induit la nécessité d’ouvrir les yeux sur une foule de problèmes, d’observer le monde d’un autre œil, de s’appuyer sur les autres afin de chercher non seulement en soi-même mais en l’autre les éléments d’un questionnement, d’une progression. « Savoir saisir et représenter le particulier, c’est la vie même de l’art » (Goethe). Le joueur s’appuie sur sa connaissance actuelle du monde et, en même temps, il doit savoir trouver l’état d’écoute et de disponibilité aux propositions de ses partenaires; ses actions et réactions en seront modifiées et s’ensuivra un nouvel état de connaissance du monde. « Chaque nouvelle improvisation collective renferme un nouveau débat à soulever, de nouvelles questions à poser ; et il est plaisant de constater qu’en sortant du cours, les idées foisonnent sur ce qu’on aurait pu faire ou ne pas faire. Je crois qu’on ne se lasse jamais des improvisations, même si affectivement parlant elles nous mettent à l’épreuve » (stagiaire, professeur de français en collège).
« Enseignement du relatif en place d’absolu » (Vitez, 1994), l’improvisation est un perpétuel questionnement de la subjectivité de chacun, un lieu où imagination et connaissance se nourrissent pour une expression enrichie, originale et poétique : « Toute poésie devrait être instructive, mais de manière imperceptible ; elle doit rendre l’homme attentif aux choses qui méritent qu’on se fasse instruire par elles. Mais c’est lui-même qui doit en tirer l’enseignement, comme il le fait dans la vie » (Goethe).
L’improvisation en jeu dramatique se conçoit sur une durée, comme un travail toujours en mouvement qui ne se satisfait pas de recettes ; c’est le résultat d’efforts intenses et très sérieux pour devenir sensible à toutes formes de stimulants. « Ressentir avant de chercher à exprimer, regarder et voir avant de décrire ce qu’on a vu, écouter et entendre avant de répondre à un interlocuteur » (Dullin, 1946). Elle est à la fois un stimulus des aptitudes physiques et psychiques et un espace d’essais qui permet à l’individu de se construire.
Le dispositif pédagogique [7]
Si, au théâtre, la représentation s’élabore à différents niveaux – auteur, acteur, metteur en scène, spectateur – le jeu dramatique gère autrement cette division du travail et, par l’utilisation d’un dispositif [8] particulier, conduit les participants à occuper chacun des postes nécessaires à l’élaboration du travail. Ce dispositif comporte la proposition du meneur de jeu et la réponse des participants, organisée en quatre temps.
La proposition [9]
La proposition est ouverte, laissant l’imaginaire de chacun prendre place, et cadrée de manière sécurisante pour lui donner la possibilité de se risquer dans un univers fictionnel qu’il construit avec les autres. Elle interpelle l’individu en formation en tant que sujet qui se constitue à partir de problèmes qu’il rencontre et qu’il identifie comme étapes à franchir. En l’acceptant, l’individu se met en cause et s’engage dans l’activité (Page, 1995). Cette possibilité est absente de la consigne, qui renvoie à l’autorité du formateur, à l’extériorité de la loi, du savoir, qui fixe une norme, suppose un parcours à accomplir et vise à un but déterminé que la personne en formation doit atteindre comme d’après un patron dont les formes auraient été conçues par d’autres, auxquels il est soumis, ce qui peut le conduire à l’organisation d’un faux soi, pour reprendre l’exemple de Winnicott ( Rêver, fantasmer, vivre, chap. 2).
Le cadre temporel [10]
Préparation du jeu
À partir de la proposition, les joueurs se préparent, par petits groupes, à s’engager dans un jeu sur lequel ils s’accordent. En parler avant permet que s’établisse une distance entre le joueur et son jeu, distance sans laquelle le jeu ne peut exister (Henriot, 1983). Libres d’imaginer l’histoire et les personnages, ils doivent respecter la règle, « se mettre d’accord sur la fin » (Oberlé, 1989). Savoir, en s’engageant dans le jeu, quelle sera la fin, est rassurant pour des joueurs non expérimentés. Mais, et surtout, cette règle permet progressivement de donner un sens au jeu et offre aux joueurs la possibilité d’avoir dans leur jeu un but commun, même si les objectifs des personnages diffèrent. Il n’y a pas de répétition. Imaginer une histoire, une fiction, demande à chacun d’extérioriser son point de vue sur le monde, sa connaissance du monde, son imagination des relations humaines, et de les confronter à celles des autres membres du groupe. Ils explorent ensemble des problèmes fondamentaux concernant l’individu dans la société, dans le monde. La négociation avec les autres conduit les joueurs à travailler leurs idées premières, à les questionner pour atteindre un but précis : pouvoir jouer une histoire que chacun dans le groupe assume.
Le jeu
Première mise à l’épreuve du projet, le jeu est un essai qui permet de confronter un imaginaire individuel et collectif à une mise en acte devant d’autres. Il s’agit d’incarner la fiction et d’explorer à cette occasion des comportements adaptés aux situations fictives conçues. Le jeu est délimité par un cadre spatio-temporel précis et sécuritaire qui fonctionne aussi bien pour les joueurs que pour ceux qui regardent, dans le jeu, le comportement de personnages (plus ou moins esquissés) et non des personnes. Des écarts se créent entre le projet et le jeu. Des imprévus se produisent, nourrissant le projet ou le remettant en question.
Les échanges
Puis ils s’expriment sur leur expérience. Le projet du groupe était une hypothèse qui va être remplacée par une autre, nouvelle base de travail. Ils ont été confrontés à différents problèmes : l’expérimentation de la fiction, le déroulement du jeu par rapport au projet, les imprévus, les difficultés. Ils envisagent des solutions. Ce travail s’effectue sous le regard des autres groupes, qui font ensuite des propositions verbales ou corporelles afin d’ouvrir des pistes, d’imaginer ce qu’ils auraient fait à la place des joueurs ou comment ils l’auraient fait. Ils s’appuient (sans avoir le droit d’exprimer un jugement de valeur) sur ce qu’ils ont vu dans le jeu et entendu dans les échanges entre les joueurs.
La procédure utilisée instaure un sentiment de sécurité pour les joueurs. Ceux qui les ont regardés ne leur disent pas ce qu’ils auraient dû faire, sous-entendant ainsi que ce qu’ils ont fait n’était pas valable. Différentes idées sont émises, parfois contradictoires : leur diversité même est une ouverture de sens; de plus, les diverses interprétations qui émergent n’ont pas le même poids que celles données par l’autorité imaginairement non contestable de celui qui, sensé savoir, exerce parfois un pouvoir dont il est difficile de s’affranchir. Les joueurs retiendront celles qui leur paraissent pertinentes, de leur point de vue. « Combien on a tout à gagner à se regarder dans le miroir d’autrui plutôt que dans le sien propre », écrivait Goethe dans une lettre à Schiller ( 1795). Les commentaires croisés du temps d’échanges entre joueurs et joueurs en attente permettent ainsi d’ouvrir un questionnement, de donner d’autres pistes de jeu possibles. Le formateur n’intervient qu’ensuite pour reformuler solutions et pistes de recherche évoquées en s’appuyant sur le travail du groupe.
Le rejeu
La mise en œuvre du projet et la prise en compte des difficultés leur permettent de définir les axes du travail à poursuivre et qu’ils vont réinvestir en jouant à nouveau. En effet, par « rejeu », il faut entendre « jouer à nouveau », mais pas forcément reprendre le même jeu. Il vise plus à développer les capacités des joueurs qu’à parfaire le contenu d’une improvisation particulière.
L’atelier se termine par un bilan de séance à partir duquel le meneur de jeu construira ses propositions pour la suite du travail.
Le meneur de jeu
Véritable clef de voûte de l’atelier, il doit permettre au jeu de se dégager dans un contexte où il est d’abord amené à l’encadrer. Il a pour tâche de mettre les participants en mesure d’utiliser et de développer leurs possibilités d’expression pour un projet de jeu appartenant au groupe et qu’il ne juge pas. L’objet de son travail est le jeu et non pas le joueur. Il a un but extérieur au joueur qui définit sa proposition. La volonté d’enseigner n’est pas première dans cette conception de son travail, et c’est par là qu’il y a ouverture pour une appropriation possible de la démarche artistique par le joueur, dont le désir n’est pas rapté comme souvent dans la relation pédagogique (Mannoni, 1969 ; Filloux, 1974 ; Cifali, 1994 ; Lesourd, 1996). Le joueur reste sujet de son désir. Cette conception conduit le meneur de jeu à prendre une distance par rapport à son savoir et à la nécessité de le donner à d’autres. Il travaille à laisser aux participants la possibilité de se l’approprier en fonction de ce qu’ils estiment être leurs besoins. Il renonce à une position de toute-puissance parfois tentante lorsqu’elle est attribuée au formateur par les participants. Ce renoncement, qui n’est pas l’équivalent d’un effacement, permet aux sujets en situation de formation de faire usage de leur propre créativité (Eschapasse, 1981).
Éléments d’analyse des effets de ce parcours dans la formation d’enseignants
L’activité de jeu dramatique conduit à acquérir, au-delà d’un savoir/questionnement sur le théâtre, un savoir/questionnement sur soi et sur les autres. Nous avons montré comment le dispositif pédagogique permet, à partir de personnages, l’engagement dans l’expérience de l’improvisation de manière sécuritaire et favorise de cette manière le développement de la capacité à jouer ainsi que la maîtrise du processus de dramatisation comme outil d’expression. Mais, comme dans toute activité innovante, il est difficile de séparer les effets liés à la nature de l’activité et ceux liés au dispositif et à la conception du rôle de l’animateur.
Déplacement du point de vue
Ce travail conduit les participants à considérer le jeu à partir de positions différentes : celles qu’ils ont avant le jeu, quand ils l’imaginent, celle qu’ils ont pendant le jeu et qu’ils sont en action, celle qu’ils ont après le jeu, lors des échanges, et celles qu’ils ont lorsqu’ils regardent les autres groupes jouer à partir de la même proposition. Ici, il est nécessaire de rappeler l’aspect extrêmement éphémère et fugitif de cette activité car, à la différence des autres arts, l’exprimé n’est pas fixé dans un objet extérieur au joueur qui pourrait ainsi juger du résultat obtenu (Page, 1995). C’est le regard des autres qui peut en témoigner et permettre aux joueurs de mesurer l’écart entre ce qu’ils avaient projeté de faire, ce que les autres ont vu qu’ils avaient fait et le chemin qu’il reste à parcourir. La subjectivité du joueur est relayée par la subjectivité du spectateur, et cette situation conduit les participants à questionner leurs certitudes, à modifier leurs représentations (des sujets traités, de la manière de le faire, mais aussi des procédures à mettre en œuvre pour progresser dans la voie qu’ils ont choisie). Ils apprennent qu’on « peut penser autrement qu’on pense et percevoir autrement qu’on voit », condition que Foucault ( 1976) donnait comme nécessaire pour être capable de continuer à regarder et à réfléchir.
Engagement dans un projet collectif
L’élaboration collective du projet dramaturgique, sa mise en œuvre et son questionnement dans le temps d’échange engagent les participants à prendre conscience de leur rôle et de leur responsabilité personnelle face au groupe, dans le groupe et pour le groupe. Ce travail contribue à développer la notion de projet individuel articulé avec le projet du groupe. Il met en place une dialectique permanente entre l’individu et le groupe, entre l’individu, le groupe et les règles sociales, entre le jeu et la réalité, entre le projet et le produit. C’est un jeu en mouvement, toujours en train de se construire dans un rapport dialectique avec la réalité.
La capacité d’engagement dans le projet du groupe n’engendre pas soumission inconditionnelle au groupe et adhésion à des valeurs non discutées, mais négociation pour avoir prise sur le cours des choses, avoir le droit (et pouvoir l’exercer) de faire entendre son avis pour la progression de la recherche commune. L’acceptation de la différence aide à l’enrichissement du groupe et permet l’affirmation de soi. La relation avec l’autre, différent, est modifiée par les motivations qui provoquent la formation du groupe. Il est ici question d’expérimenter ce qui, dans la rencontre avec l’autre, est facteur d’enrichissement, d’ouverture et de découverte. Cette expérience conduit à intégrer une personne dans un groupe par nécessité pour parvenir aux fins que le groupe s’est fixées. Découvrir que les caractéristiques constituant un individu dans sa singularité et sa subjectivité – qui auraient pu être à un autre moment facteurs d’exclusion – en font un élément intéressant et dynamisant pour le groupe, est un élément important pour le développement de la créativité du groupe. La différence, la particularité deviennent valeur (Mesnard, 1999).
Le groupe n’est plus seulement le lieu de l’intériorisation de valeurs et de normes sociales qui conduisent l’individu à assumer des rôles préalablement définis par d’autres, mais un lieu d’échange et de construction des représentations où les discours peuvent s’élaborer à partir d’essais, de heurts et de tâtonnements.
Essai de comportements nouveaux
Ce dispositif provoque les participants à essayer des comportements nouveaux, à se risquer à être perméables aux autres, à s’aventurer à d’autres places et à construire ainsi, avec les autres, des références communes.
Lieu d’une expérience esthétique, créative et formatrice, le jeu dramatique permet aux joueurs de se construire en travaillant, à partir de fictions, sur les capacités d’adaptation à des situations imprévues. La réflexion qu’ils conduisent sur leurs réactions, leurs comportements, la prise de distance qu’ils effectuent avec leur mode de fonctionnement habituel et la souplesse qu’ils acquièrent ainsi leur permet de gérer plus facilement les situations conflictuelles. Dans leur profession, cela pourra être une aide à faire face aux problèmes posés par la confrontation à des élèves ou à des classes instables et parfois difficiles.
La réflexion sur les enjeux personnels et groupaux, ainsi que sur la situation d’apprentissage et la situation d’animation, fait partie intégrante de l’activité. Dans le cadre d’un atelier en IUFM ou à l’université, les participants sont attentifs aussi bien au contenu de formation qu’aux méthodes convoquées, et l’expérimentation de ce dispositif les conduit à questionner et parfois à modifier leurs opinions et leurs représentations sur l’apprentissage et les situations de formation, voire à modifier leur pratique.
 
Les limites, les questions
 
 
Mais il ne suffit pas de proposer une activité de jeu dramatique pour résoudre les problèmes de formation des futurs enseignants. La tentation d’attribuer au théâtre toutes les qualités (le théâtre sauveur de l’éducation) est une dérive largement répandue dans certains milieux artistiques et parfois chez certains enseignants. Or, ce n’est pas tant la nature de l’activité en tant que référencée au théâtre (il existe des modes très divers d’enseignement du théâtre) qui nous importe ici que la manière dont elle est mise en œuvre par des praticiens formés au théâtre et défendant un point de vue sur l’apprentissage, sur l’éducation et sur l’art. Cela soulève des débats importants concernant les conditions de la mise en œuvre de telles innovations.
Nous n’aborderons pas ici les risques de dérapage ou les dérives imputables à une formation insuffisante (théâtrale ou pédagogique) des animateurs, mais il paraît opportun de souligner un certain nombre de questions inhérentes aux pratiques de formation à dimension de développement personnel dès lors qu’elles ont lieu dans l’institution [11] : les rôles multiples de l’enseignant, la place importante de la notation et de l’évaluation dans tout système de formation, tant pour les élèves que pour les enseignants en formation (IUFM ) et, plus largement, les dimensions d’implication individuelle et de groupe provoquées par une telle activité.
 
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·  LESOURD, S. 1996. « L’éducation est une déformation subjective », dans P. Bouchard (sous la direction de), La Question du sujet en éducation et en formation, Paris, L’Harmattan, 83-96.
·  MESNARD. 1999. Dans Le Monde du 27 octobre 1999.
·  MONOD. 1988. Théâtre public, n° 82-83 et n° 5 ( 1983), hors-série « Théâtres universitaires, quels enjeux ? » (numéros spéciaux).
·  PAGE, C. 1999. « Le sel de la rencontre de deux univers », Les Cahiers pédagogiques, n° 371, CRAP, 23-25.
·  PAGE, C. 2000. « Jeu dramatique à l’école : de la proposition au choix », RFP, n° 130, 130-141.
·  VINAVER, 1993. Préface à l’ouvrage AK, une école sur la création théâtrale, Cahiers n° 7 de l’ANRAT, « Actes Sud Papiers », p. 10.
·  VITEZ, A. 1994. « Déclaration de Vitez à la commission sur les enseignements du théâtre », dans Écrits sur le théâtre – 1. L’École, POL, 248-260.
 
NOTES
 
[1] Texte écrit à partir de ma communication lors du colloque de l’AECSE à Toulouse en octobre 2000.
[2] Ainsi nommé car il se réfère au drama ou action : le drame, c’est l’action au sens où parlant d’une œuvre théâtrale, nous disons : « L’action se déroule à tel endroit. »
[3] L’Éducation par le jeu dramatique : association ( 1947-1952) dont l’objectif était d’amener les élèves à la maîtrise de soi pour leur création personnelle.
[4] Cf. aperçu sur le but, les méthodes, le fonctionnement de la Société de coopération « Éducation par le jeu dramatique », p. 1.
[5] Jeux dramatiques et pédagogie : ce groupe de recherche universitaire, créé en 1974 à Paris, avait pour objet l’étude et la promotion des activités dramatiques dans l’enseignement et la formation de formateurs en art/éducation.
[6] Association nationale de recherche en action théâtrale/théâtre-éducation.
[7] Pour une description détaillée du dispositif, voir Page, 1995,1997.
[8] Le dispositif correspond d’autre part à la nécessité de permettre aux joueurs de s’engager dans le jeu. Il crée à cet effet un espace de liberté protégée qui conduit chacun à se responsabiliser et à s’engager par rapport au groupe (Page, 1995).
[9] En ce qui concerne la notion de proposition, voir Page, 2000.
[10] Le passage du groupe d’affinité au groupe de travail, expérience non négligeable pour de futurs enseignants, est un des objectifs (non développé ici) de l’atelier.
[11] Ces questions feront l’objets d’articles ultérieurs.
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