2001
Connexions
Notes de lecture
Dominique Fablet
À propos de…
Nicole Mosconi,
Jacky Beillerot,
Claudine Blanchard-Laville
(sous la direction de)
Formes et formations
du rapport au savoir
Paris, L’Harmattan, 2000,320 p.
Après Savoir et rapport au savoir
( 1989) puis Pour une clinique du rapport
au savoir ( 1996), voici le troisième
ouvrage collectif de l’une des équipes du
Centre de recherche éducation et formation (CREF EA 1589) de l’université de
Paris X-Nanterre (« Savoirs et rapport au
savoir »). Ce nouveau volume, qui rassemble les contributions d’une dizaine
d’auteurs, comprend quatre parties.
Dans une première partie théorique,
Jacky Beillerot livre deux articles dans
lesquels il poursuit l’étude des notions de
savoir, notamment à travers l’examen de
deux ouvrages de M. Authier et de
G. Mendel, puis de rapport au savoir, à
partir d’une différenciation entre désir de
savoir et désir d’apprendre. Ils sont suivis
d’un article assez dense de Nicole Mosconi qui propose une fondation anthropologique à la notion de rapport au savoir.
Compte tenu de l’argumentation développée par Bernard Charlot, auteur en
1998 d’un ouvrage intitulé Du rapport au
savoir. Éléments pour une théorie, Nicole
Mosconi tient à souligner les limites
d’une « sociologie du sujet » pour théoriser la notion de rapport au savoir. En
accord avec Charlot pour souligner que
« le sujet est de part en part social », elle
estime paradoxal qu’une théorie du sujet
fasse l’impasse sur les processus psychiques à l’œuvre. D’où la nécessité
d’avoir recours à une théorie psychologique, en l’occurrence la psychanalyse, à
condition qu’on ne l’ampute pas de sa
dimension sociale et qu’on lui adjoigne
un certain nombre d’éléments. Pour théoriser la notion de rapport au savoir,
Nicole Mosconi prendra donc appui sur
les notions de vouloir de création et de
schéma psychofamilial inconscient, au
centre des travaux de Gérard Mendel (cf.
notamment L’Acte est une aventure,
Paris, La Découverte, 1998).
Dans les parties suivantes, les
notions de
savoir et de
rapport au savoir
sont « travaillées » dans trois champs spécifiques à partir de recherches empiriques,
dont certaines reprennent des travaux de
thèse. Tout d’abord le rapport au savoir
mathématique et informatique est interrogé à partir de recherches concernant des
pratiques enseignantes dans le secondaire
et le primaire. Il s’agit tour à tour de spécifier cette forme de « maltraitance institutionnelle » dont sont victimes les
enseignants de mathématiques en raison
de changement de programmes contribuant à les déstabiliser (Pierre Berdot,
Claudine Blanchard-Laville, Alain Bronner), puis de caractériser les conditions
d’apprentissage des mathématiques en
« ateliers », c’est-à-dire « hors classe »,
par rapport aux apprentissages réalisés en
classe (Françoise Hatchuel
[1]), et enfin
d’explorer le rapport au savoir informatique d’enseignants du premier degré
(Jean-Luc Rinaudo). Dans la troisième
partie, les contributions de Philippe Carré,
relatives à la notion d’« apprenance »,
ainsi que celles de Françoise Laot, qui
interroge l’innovation qu’a constitué « le
complexe de Nancy », INFA -CUCES-ACUCES
[2], relèvent de travaux s’inscrivant
dans le champ de la formation d’adultes.
La dernière partie, centrée sur les questions soulevées par la biographie et l’autobiographie, comprend deux articles de
Jacky Beillerot, l’un consacré à la pièce
Brecht, La Vie de Galilée, et l’autre aux
rapports entre « savoirs et plaisirs », alors
que Claude Poulette explore les textes
autobiographiques de Sartre.
Avec ce troisième recueil de textes,
le lecteur sera ainsi convaincu de la
grande variété des directions de travail
possibles pour qui cherche à conceptualiser à partir des notions de savoir et rapport
au savoir et de l’intérêt des débats générés
par la réflexion théorique quant à ces
notions.
Jean-Marc Lesain-Delabarre
L’Adaptation et l’intégration scolaires. Innovations et résistances
institutionnelles
Paris, ESF, 2000,194 p.
Spécialiste des politiques et des
structures institutionnelles dans le
domaine de l’enfance en difficulté et handicapée, Jean-Marc Lesain-Delabarre est
directeur des études au CNEFEI (Centre
national d’études et de formation pour
l’enfance inadaptée) et contribue plus
particulièrement à la formation des directeurs et des inspecteurs de l’enseignement adapté et spécialisé. Compte tenu
des évolutions internes au champ
[3], puisqu’on est passé d’une logique de prise en
charge en établissement spécialisé à une
logique du maintien des liens sociaux et
de soutien à l’intégration scolaire, l’auteur propose de dresser un état des lieux
des avancées et des limites des politiques
éducatives en ce domaine ainsi que des
modes d’intervention qui s’y rattachent.
Partisan d’une approche plurielle des
pratiques et des cadres organisationnels
au sein desquels elles sont développées,
il s’agit pour lui de clarifier les contextes,
les enjeux et les logiques qui prévalent en
milieu enseignant.
L’ouvrage comprend trois parties.
Dans la première intitulée « La dynamique de l’adaptation et de l’intégration
scolaire », l’auteur étudie les innovations
dans le champ de la prise en charge du
handicap et de l’échec scolaire massif.
Deux exemples sont privilégiés : le fonctionnement des réseaux d’aide aux élèves
en difficulté et la politique d’intégration
scolaire, qui posent des problèmes d’accessibilité, d’équité et de continuité.
C’est donc une analyse en termes d’obstacles et de résistances institutionnelles
qui est effectuée afin d’élucider les
enjeux sous-jacents.
La deuxième partie de l’ouvrage est
consacrée à l’examen des démarches partenariales dans un secteur caractérisé par
le passage de logiques institutionnelles à
des logiques de réseaux. Plutôt que la juxtaposition de réponses sectorielles, c’est
en effet l’articulation des diverses sortes
et formes d’aide qui s’impose, d’où le
recours à deux idées-force : le projet
(principalement le projet d’établissement)
et le partenariat (tant inter- qu’intrainstitutionnel), dont la mise en œuvre ne va
pas sans susciter de conflits, compte tenu
de la multiplicité des intervenants mobilisés dont les cultures professionnelles sont
par ailleurs loin de toujours s’accorder.
La complexité des relations institutionnelles rend néanmoins nécessaire un partage de l’action éducative, ce qui soulève
la question de la pertinence et de l’efficacité des interventions menées.
Dans la troisième partie, il s’agit de
repérer les principales caractéristiques
des démarches évaluatives relatives aux
politiques éducatives menées en direction
de populations marginalisées, sachant que
les préoccupations de cet ordre sont assez
récentes mais intenses compte tenu des
visées de démocratisation poursuivies.
Dans la conclusion de l’ouvrage, qui
constitue en fait une quatrième et dernière
partie, l’auteur se penche sur une éthique
des aides, concernant plus particulièrement la scolarisation des enfants et adolescents à besoins éducatifs spéciaux dans
le premier et le second degré des enseignements obligatoires. Après avoir élucidé les liens entre éthique d’une part, et
successivement, pouvoir, morale et philosophie, droit, médecine, subversion et
communication d’autre part, Jean-Marc
Lesain-Delabarre est conduit à préciser
quelques-uns des principes éthiques
d’une collaboration entre enseignants et
professionnels non enseignant, mais aussi
entre professionnels et familles d’enfants
à besoins spécifiques.
Avec cet ouvrage, le lecteur dispose
ainsi, grâce aux analyses présentées, de
précieux repères pour se forger un point
de vue sur un champ d’intervention éducative trop souvent mésestimé, alors qu’il
s’est profondément modifié au cours des
deux dernières décennies et que de nouvelles avancées sont attendues dans les
années à venir.
Claudine Blanchard-Laville ;
Suzanne Nadot
(sous la direction de)
Malaise dans la formation
des enseignants,
Paris, L’Harmattan, 2000,275 p.
Cet ouvrage collectif, préfacé par
Jean Guglielmi, nous éclaire sur la perception qu’ont les enseignants en formation de leur formation, au cours même de
celle-ci. L’originalité de cet ouvrage est
de rassembler plusieurs études menées
collectivement sur un même corpus dans
ce que les auteurs nomment un espace de
co-pensée. Ces études inspirées par des
cadres de référence distincts, psychique,
sociologique ou cognitif sont animées
par une même intention : comprendre les
propos que les formés tiennent vis-à-vis
de la formation. Hormis les résultats
qu’elles produisent, elles nous donnent à
voir ce que peut être un travail codisciplinaire effectué à partir d’un même corpus, le corpus étant ici constitué par une
centaine d’entretiens cliniques conduits
auprès d’une population de futurs professeurs des écoles et des lycées et collèges
en formation dans les deux Instituts universitaires de formation des maîtres,
commanditaires de la recherche qui est à
la base de ce livre.
Si ces études amènent à constater
que les propos tenus à l’endroit de la formation traduisent une attente déçue, on
est vite convaincu, au fil des lectures,
qu’il serait absurde de prendre cette
plainte au premier degré. Le travail effectué par les chercheurs souligne en effet
deux phénomènes importants : d’une
part, le malaise psychique éprouvé sous
l’effet des processus de remaniement
identitaire au cours de la formation,
d’autre part, la complexité spécifique de
la transmission et de l’acquisition des
compétences professionnelles du métier
d’enseignant.
Jocelyne Chartier nous emmène
d’entrée sur la question de l’angoisse.
Elle postule que l’enseignant en formation prend contact avec un métier connu
de la place d’élève et à appréhender
d’une place d’enseignant. Par rapport à
ce passé d’enfant-élève, des relations
contre-transférentielles pas toujours
conscientisées surgissent et conduisent à
un état d’angoisse. Les formés peuvent
ainsi adopter tantôt une stratégie de prévention qui annihile tout engagement
dans leur formation tantôt une stratégie
de prise de risque qui leur permet de traverser plus sûrement le temps de la formation en aménageant les situations
rencontrées afin de se forger une identité
professionnelle d’enseignant.
Louis-Marie Bossard
[4] propose
d’interpréter les reproches adressés aux
formateurs et à la formation qui émaillent
les discours des enseignants en formation
comme l’expression d’un « mal-être ». Il
introduit alors la notion de
crise identitaire au niveau psychique et montre combien les étudiants ne peuvent plus
s’appuyer sur les repères de leur environnement étudiant et sont à la recherche de
nouveaux repères qu’ils n’ont pas encore
trouvés. Parallèlement à cette identification de la crise, Jean-Luc Rinaudo use de
métaphores spatiales pour éclairer la
perte de repères. En évoquant
le labyrinthe et le puzzle, il traduit les propos
des formés en identifiant lui aussi deux
attitudes vis-à-vis de la formation. Soit le
passage d’un
soi-étudiant à un
soi~enseignant que les formés illustrent en parlant
de la formation comme d’un parcours
ponctué d’épreuves à surmonter, soit
l’absence de sens donné à la formation
que les formés signifient lorsqu’ils décrivent la formation comme un univers
morcelé et éclaté.
Claudine Blanchard-Laville et Betty
Toux-Alavoine étudient, elles aussi, une
des manifestations de la crise identitaire
à travers le rapport au temps des formés
en pointant la plainte insistante concernant le découpage temporel effectué par
l’institution. Elles montrent que l’émergence de cette difficulté à renoncer à des
repères identificatoires issus du passé
pour aller vers la construction de repères
encore inconnus est significative d’un
état d’« adolescence professionnelle ».
Les formés demandent des savoirs qui
garantiraient contre le risque d’un avenir
imprévisible alors qu’il s’agit justement
de renoncer progressivement et en partie
à ces garanties anciennes pour supporter
la prise de risque constitutive du métier
d’enseignant.
Dans un autre registre Suzanne
Nadot cherche à comprendre la déception
des formés, en interrogeant l’acquisition
des compétences professionnelles des
enseignants et le rôle que peut y jouer la
transmission de savoirs identifiés comme
des déterminants de l’activité professionnelle. En identifiant quatre situations
d’apprentissage : « apprendre en écoutant
dire », « apprendre en regardant faire »,
« apprendre en faisant » ou « apprendre
en disant », elle met en évidence des obstacles inhérents à la formation : celui du
passage d’un savoir d’autrui en un
savoir du sujet et celui de la conversion
d’un discours « de et sur » l’action à
l’action elle-même. La demande récurrente et jamais satisfaite de discours
utiles est alors comprise comme un signe
du nécessaire changement qui doit être
fait dans le rapport au savoir de l’étudiant
devenant enseignant.
Michèle Ayraud et Pascal Guibert,
quant à eux, étudient les propos des stagiaires en s’appuyant sur une sociologie
des dynamiques identitaires. Ils dégagent
deux catégories idéal-typiques de formés
selon que leurs discours privilégient des
références spatiales et relationnelles ou
temporelles et biographiques. Ils font
alors l’hypothèse que ceux qui arrivent à
importer dans la formation des éléments
de leur parcours personnel réussissent à
relativiser ce qu’ils vivent en formation
et semblent s’inscrire plus facilement
dans la profession. Les autres, dépendant
du contexte de formation et des relations
qu’ils arrivent ou non à créer, attendent
davantage de l’institution et ont du mal à
vivre le passage du statut d’étudiant à
celui d’enseignant.
Nous proposant ainsi le détour par
la compréhension des phénomènes à
l’œuvre dans le formation, cet ouvrage
nous permet de dépasser l’illusion qu’il
suffirait de donner à ceux que l’on forme
ce qu’ils demandent pour atténuer leur
malaise et il nous laisse entrevoir
d’autres priorités de la formation comme
le travail autour des ruptures nécessaires
et la création de lieux où les formés pourraient transcender l’angoisse que cela
induit et même l’utiliser pour se réassurer
dans leur futur métier.
Recommandé à tous ceux qui s’intéressent aux questions de formation, cet
ouvrage paraîtra particulièrement utile
aux formateurs d’enseignants qui, mis en
position d’accompagner ce processus de
construction d’une identité professionnelle et de jouer le rôle de médiateurs
dans divers domaines, ont une position
difficile à tenir. Le témoignage de Christiane Perdon, formatrice appartenant au
groupe de recherche, situe particulièrement bien cette position ; il nous
convainc de la difficulté qu’il y a à tenir
la place d’adultes professionnels pour
aider les formés à traverser ce temps de
passage sans trop faire peser sur eux
notre propre réseau d’idéalités.
Enfin, en refermant cet ouvrage, on
ne peut que vivement souhaiter de pouvoir lire prochainement la suite du travail
qu’il laisse entrevoir. En effet, ces chercheurs poursuivent actuellement leurs
études sur des entretiens obtenus auprès
de la même population d’interviewés
durant les premières années de prise de
fonction. Vivement intéressé par cette
approche plurielle du rapport à la formation des formés, on attend avec impatience les analyses à venir afin de
connaître l’évolution de cette phase
d’« adolescence professionnelle » et de
découvrir les diverses stratégies mises en
œuvre par les enseignants débutants pour
entrer dans une vie d’adulte professionnel enseignant.
Michèle Guigue
À propos de…
Françoise Hatchuel
Apprendre à aimer
les mathématiques. Conditions
socio-institutionnelles et
élaboration psychique dans
les ateliers mathématiques
Paris, PUF, 2000,308 p.
Si le thème central de cet ouvrage
concerne les mathématiques, l’approche
mise en œuvre par F. Hatchuel déborde
largement cet aspect disciplinaire et
ouvre la réflexion sur le fonctionnement
de l’école, sur la relation pédagogique et
les modalités de transmission et sur la
formation des enseignants.
Dans les premiers chapitres, les lecteurs trouveront une présentation de différents aspects contextuels concernant,
certes l’enseignement des mathématiques, mais aussi les représentations des
mathématiques chez les filles, l’apprentissage par la pratique en situation scolaire, le rapport au savoir et l’expérience
scolaire. Ce tour d’horizon, précis, rédigé
dans un langage clair, permet de situer les
enjeux des débats sur l’école d’aujourd’hui en les abordant de façon indirecte.
En effet, la recherche dont cet
ouvrage rend compte ne porte pas sur le
cœur de l’école, mais sur ses marges : des
ateliers mathématiques centrés sur un
projet impulsé par des enseignants et auxquels des élèves adhèrent volontairement
(précisons que ces ateliers que l’on peut
rapprocher des « ateliers de pratiques
artistiques » n’ont rien à voir avec du
soutien). L’auteure note que ce poste
d’observation met à jour, par une sorte
d’impression « en creux », quelques éléments du fonctionnement du système
scolaire. Elle souligne combien les problèmes d’emplois du temps, de salles, de
clefs, de dossiers, etc. montrent que
« l’organisation des établissements est
pensée en fonction d’un travail prédéfini :
l’enseignant(e) reste encore aux yeux de
l’institution, un(e) grand(e) enfant dont le
travail est parfaitement réglé, et ne doit
s’occuper que de ses élèves. Position
infantilisante que l’animation d’un atelier
vient remettre en question : parce
qu’il(elle)s créent de toute pièce une nouvelle structure [… ]. Prétendre qu’il suffit,
pour enseigner, qu’un(e) enseignant(e) se
retrouve face à des élèves est bien le plus
sûr moyen d’occulter toute la dimension
institutionnelle de l’acte pédagogique, et
donc de laisser la majeure partie des
choix organisationnels se faire en dehors
de ceux (celles) qui sont concerné(e)s,
c’est-à-dire les élèves et les enseignant(e)s » (p. 128). On comprend que ce
cheminement conduise F. Hatchuel, en
conclusion, à remettre en question la prégnance du socle disciplinaire constitutif
de l’identité professionnelle enseignante,
le cloisonnement qu’il implique « empêche la véritable formation d’un corps
enseignant et contribue à l’infantilisation
des enseignant(e)s en limitant l’élaboration collective d’une réflexion sur les
valeurs, les enjeux et les contraintes du
métier » (p. 285).
À côté de ces dimensions institutionnelles, un fil conducteur traverse tout
cet ouvrage, le rapport au savoir et l’élaboration psychique qui le sous-tend.
L’auteur a recueilli une série d’entretiens
auprès d’élèves ayant participé au moins
une année à un atelier. Elle en analyse,
dans une perspective clinique, d’abord
des thèmes transversaux, fréquemment
abordés : l’ouverture sur le monde, le
plaisir d’apprendre et de s’organiser soi-même, la cohabitation entre jeu et travail.
Dans le dernier chapitre, elle fait une description des vécus individuels et des processus de mobilisation : « Leur fierté à
m’exposer les résultats de leur travail, la
facilité avec laquelle papier et crayon
sortaient des cartables témoignaient de
leur conscience de m’apporter des
connaissances nouvelles, dues à leur travail propre » (p. 175). Pourtant tous les
élèves ne bénéficient pas également de
leur engagement dans ces ateliers. Si
l’organisation psychique est caractéristique du sujet, néanmoins son enracinement dans l’histoire individuelle la relie à
l’histoire familiale et à l’appartenance
sociale. Ainsi les difficultés de certains
élèves à dépasser des savoirs acquis peut
être expliquée par la fragilité de leur
expérience de la réussite, notamment
quand seule l’école leur offre, ponctuellement, les occasions d’une telle expérience pour construire leur image de soi
et leurs démarches d’apprentissage.
Ainsi Françoise Hatchuel, en prenant pour objet d’étude des ateliers
mathématiques, met en perspective et
articule des approches psychosociologique, psychanalytique et institutionnelle, proposant un travail solide et bien
écrit, avec, au détour des pages, des aperçus stimulants sur l’erreur, la sanction, le
décrochage, l’engagement des élèves…
Emmanuel Diet,
à propos de…
A. Van Zanten,
L’École : état des savoirs
La Découverte. Textes à l’appui
2000,419 p.
Les sciences de l’éducation n’ont
pas toujours bonne presse, d’abord parce
que l’étendue de leur champ de recherche
laisse place à la construction d’objets très
divers par des méthodologies et des théories dont la cohérence ou la complémentarité ne sont pas toujours assurées,
d’autre part parce que dans le champ universitaire la discipline apparaît peu noble
au regard de la philosophie ou des
sciences humaines et enfin parce que leur
instrumentalisation par le pouvoir d’état
ou les instances institutionnelles
engendre la suspicion de manipulation
idéologique, notamment chez les enseignants et les formateurs confrontés au
quotidien à la réalité du terrain. L’intrication entre le scientifique et l’idéologique
apparaît toujours comme l’origine possible d’une récusation a priori qui permet, dans le même temps d’alimenter les
résistances des professionnels à une
interrogation critique de la pratique pédagogique et de l’institution Éducation
nationale. Entre interdit de penser et
pédagogiquement correct selon les
modes du moment, la marge est étroite
pour une rationalité critique qui ose dans
le même temps poser la question des
valeurs et du sens de l’Éducation.
Il s’agit donc de dépasser les polémiques stériles, les antinomies stéréotypées et les problématiques obligées et de
revenir aux faits sans refuser le risque de
leur mise en sens au nom d’une illusoire
objectivité.
Dans cette perspective, l’ouvrage
colligé par A. Van Zanten mérite l’attention des praticiens et des chercheurs. Il
apparaît comme un ouvrage de synthèse
rassemblant de manière articulée les
résumés des travaux des différents spécialistes de l’école qui n’évite ni le questionnement des préjugés idéologiques et
des prénotions stéréotypées du pédagogisme, ni la contextualisation socialehistorique et institutionnelle des problématiques abordées.
La solidité des études ici rassemblées
voit souvent battre en brèche aussi bien
les représentations obligées véhiculées
par les médias que les évidences – souvent
tout aussi illusoires – vécues par les enseignants au sein même de l’institution. Le
démontage des lieux communs obligés, la
perspective comparatiste permettent, ici,
preuves à l’appui, d’engager sur le fond la
discussion sur les choix axiologiques et
politiques à l’œuvre dans l’évolution institutionnelle dans sa relation aux mutations sociales, historiques et culturelles.
Les regards croisés et complémentaires
des différents contributeurs permettent
une mise en travail des obstacles épistémologiques, une déconstruction des fantasmatisations obligées, une analyse
critique des dénis officiels et de la « bienpensance » pédagogique. La mise en lien
des différentes études ouvre un espace de
pensée salutaire dans un domaine où
l’anathème tend trop souvent à prendre le
pas sur l’approche scientifique.
On pourra, selon son expérience et
ses références théoriques, contester telle
analyse de détail ou telle prise de position
plus ou moins implicite et parfois regretter que de fermes conclusions ne soient
pas clairement tirées d’analyses souvent
décapantes.
Mais même sur ce point, on ne saurait, sous prétexte de désaccord, contester
que précisément « l’état des savoirs »
ouvre à la réflexion et à la discussion sur
une base scientifique et rationnelle singulièrement absente des querelles contemporaines et de leur manichéisme
simpliste.
Le tour d’horizon des données et
analyses disponibles permet et oblige à
mettre en lien des registres et des aspects
souvent clivés de la réalité éducative et
du fonctionnement de l’école dans le
contexte contemporain en ouvrant dans
le même temps la question de son avenir.
Pour toutes ces raisons, on doit
savoir gré à A. Van Zanten et aux spécialistes qu’elle a su rassembler de leur travail solide, précis et argumenté qui ouvre
aux chercheurs, aux formateurs, aux
enseignants et aux étudiants en formation
de nouvelles perspectives pour penser la
réalité à l’épreuve des faits et de contribuer ainsi à lever les interdits de penser
qui pèsent sur l’efficacité des pratiques
pédagogiques, leur sens et leurs résultats.
Michèle Libratti,
Christine Passerieux
Les Chemins des savoirs
en maternelle
Pédagogie. Formation,
Chronique sociale
Lyon 2000,132 p.
Souvent idéalisée, trop souvent
méconnue, l’école maternelle française
est, notamment en notre époque troublée,
le lieu et l’origine de l’élaboration et de
l’investissement de leur rôle d’élève pour
tous les enfants de notre société. C’est là
qu’avant même les apprentissages fondamentaux se construisent, pour chaque
sujet, le rapport au savoir, à l’école, aux
autres et au monde. Accompagnant l’évolution œdipienne de l’enfant, la scolarisation maternelle est d’abord rencontre
avec d’autres, adultes et enfants, qui
ouvre l’espace du sens commun, du
savoir partagé et du vivre-ensemble. Et
c’est dans le cycle premier que se joue,
pour le meilleur ou pour le pire, l’avenir
scolaire, culturel et social des enfants
confrontés à l’initiation qu’exige le devenir élève et l’entrée dans le groupeclasse. Cette épreuve du devoir grandir
pour apprendre exige un énorme travail
psychique et se révèle pour beaucoup
d’enfants une situation difficile à vivre
lorsqu’aux renoncements nécessaires
s’ajoutent massivement conflictualités
identificatoires et d’appartenance, origines passées sous silence des souffrances et des échecs qui donneront leur
effectivité aux déterminismes socioculturels et institutionnels producteurs d’exclusion et de reproduction.
Issu de l’expérience, étayé sur les
travaux du groupe ESCOL et du GFEN, le
livre de Michèle Libratti et Christine Passerieux, fortement engagé dans la
défense et illustration de la laïcité républicaine, devrait, malgré son petit
volume, prendre place, à côté des
ouvrages de L. Lurçat, parmi les
ouvrages de référence et ceci d’autant
plus qu’au-delà de la maternelle, il fournit à tout pédagogue des repères sûrs
pour la pratique et l’analyse de la pratique. Liant dans un développement clair
et argumenté témoignage du terrain, analyse et théorisation des situations et des
problématiques des différentes dimensions de la scolarisation et des conditions
de l’entrée dans les apprentissages, il fait
apparaître un souci constant du sens des
activités dans l’espace pédagogique et de
son appropriation par les enfants sans
jamais perdre de vue la tâche primaire de
transmission qui fonde la légitimité de
l’école. Solidement arrimée à la réalité,
l’analyse qui sait remettre en question les
stéréotypes et les dénis à l’œuvre dans
l’institution, décrit précisément les
conditions, les moyens, les difficultés et
les résultats d’une conception clinique de
la pratique pédagogique comme rencontre intersubjective nécessaire à la
mise en sens des savoirs, à leur investissement et à leur appropriation.
Contrairement au modèle dominant,
et parce que c’est la réalité qui fait ici
preuve et épreuve, la pédagogie est dès
lors processus et dynamique, élaboration
des conflictualités, histoire qui fait et
prend sens, travail de l’apprentissage et
de la transmission mais aussi réflexivité,
reprise dans l’après-coup et mise en lien
des différents registres en cause.
Il s’agit d’abord de marquer fermement les valeurs de la laïcité scolaire
comme fondatrices de la possibilité pour
l’enfant d’accéder à l’autonomie de pensée dans un espace partagé différent de la
cellule familiale et voué à l’apprentissage
des codes qui permettent de comprendre
et de se comprendre. Mais pour que l’espace scolaire puisse être investi, encore
faut-il que la parole de l’enfant, ses intérêts, ses fantasmes et ses peurs soient
reconnus, accueillis et contenus sans que
jamais le discours enseignant vienne disqualifier ce qu’il a hérité de ses appartenances. Le nécessaire dialogue avec les
parents prend ici tout son sens.
Y compris lorsque se font jour des
conflits de valeur, le rappel des valeurs
instituantes de l’École et de la République est ici mis au service du travail de
tissage et de métissage nécessaire pour
permettre à l’enfant d’être un élève en
différenciant clairement l’espace familial
et l’espace pédagogique, en accueillant sa
parole, en le respectant comme sujet. Processus et mise en travail donc, dans une
dialectique, où l’enseignant dans sa fonction donne à l’enfant sa place dans le
groupe sans dénier sa singularité ni l’enfermer dans ses appartenances mais aussi,
à l’occasion des apprentissages, l’aide à
effectuer les renoncements nécessaires à
l’individuation et à la maturation.
C’est pourquoi les auteurs, qui
posent à juste titre que seule la reconnaissance du sujet dans l’enfant peut lui
permettre de devenir élève, bien loin de
sombrer dans le psychologisme, situent
clairement que, dès la petite section,
l’école, référée au savoir et à l’interdit
symbolique, est fondamentalement paternelle et que l’enseignant, sans se laisser
séduire, ni séduire, doit savoir dire
« non » et assumer son rôle d’éducateur.
Garant de la loi et de la sécurité de base
nécessaire aux apprentissages, le pédagogue, étayé sur les limites de sa mission
institutionnelle et son identité professionnelle, ne doit pas craindre de formuler les
interdits qui délivrent de la toute-puis-sance et donner aux enfants, autant que
nécessaire pour qu’il deviennent élèves,
les repères structurants de la violence
symbolique primaire en énonçant clairement le contrat narcissique à l’œuvre
dans l’espace scolaire.
Contenance, respect du sujet, reconnaissance de la valeur de la parole et du
dialogue, référence à la loi et à la tâche
primaire de transmission des savoirs
constituent une définition claire de
l’identité professionnelle et la fonction
du pédagogue. Face à la réalité de la pratique et de sa responsabilité d’éducateur,
l’enseignant est ici appelé à ne pas renoncer à son humanité. À considérer le
désarroi de beaucoup de jeunes professeurs des écoles, gavés de didactique et
angoissés par la rencontre pédagogique,
il apparaît urgent de considérer la nécessité absolue d’inclure dans la professionnalisation, une formation personnelle
leur permettant de tenir leur place et d’assumer sans trop d’angoisses un métier
dont on a voulu oublier qu’il est d’abord
et avant tout relationnel…
Mais les auteurs ne réduisent à
aucun moment la pratique pédagogique à
un travail d’écoute ou d’élaboration du
transfert. En effet, non seulement l’apprentissage est toujours au centre de leurs
préoccupations et de leurs propos, mais
elles marquent fortement le caractère
groupal de la pratique pédagogique. Faire
lien et faire groupe pour que chacun
reconnaisse l’autre et trouve sa place,
participe en son nom au travail collectif,
apporte et partage ses intérêts et ses
savoirs, découvre le plaisir de la co~pensée, accède progressivement, parce que
reconnu et accueilli, à l’autonomie de
l’apprendre par le faire et l’échange…
Dans le quotidien des discussions et des
activités, dans l’élaboration des projets,
ce sont aussi, par la médiation des
connaissances et des savoirs, les lois et
les valeurs qui fondent et régissent le
vivre-ensemble, la démocratie et la
citoyenneté qui, progressivement, prennent vie et sens dans la scolarisation.
Michèle Libratti et Christine Passerieux prennent donc en considération la
dimension groupale comme essentielle au
travail de socialisation mais aussi, et c’est
fondamental, comme condition, moteur et
soutien de l’intérêt et de l’activité intellectuelle des enfants. Mais elles n’en restent pas là et insistent à juste titre sur une
dimension également méconnue par la
formation initiale des enseignants, à
savoir l’institution de l’organisation et la
mise en place des dispositifs indispensables pour que l’être et le vivre-ensemble
deviennent le travailler et apprendreensemble caractéristiques du groupeclasse comme groupe de travail. Seule
l’institutionnalisation permet en effet de
transformer le bavardage en discussion,
l’activité en action. Seule l’organisation
rend possible de prendre en compte les
différences sans renoncer à l’idée éthiquement fondatrice que tous les enfants sont
capables de réussir et de les soutenir sans
les flatter. Là aussi, on peut regretter que
les stagiaires de l’IUFM ne reçoivent guère
de formation pratique aux méthodes et
aux dispositifs des pédagogies actives élaborées par C. Fresnet, F. Oury et les GFEN,
ce qui les laisse démunis lorsqu’ils se
trouvent confrontés aux enfants réels
(« hétérogènes ! ») qui n’obéissent pas
mécaniquement aux belles consignes
qu’ils formulent sans avoir pensé ni mis
en œuvre les conditions de leur réalisation… Sans oublier non plus que sans
limites ni guide, aucun enfant ne saurait
construire de savoir, qu’il ne suffit pas
d’agir pour comprendre, qu’aucun
apprentissage ne saurait disqualifier la
nécessité de l’enseignement-transmission
et qu’enfin, la scolarisation comme processus social de sublimation, a pour finalité de substituer, dès la maternelle, la
parole et la pensée – le symbolique – au
corps à corps et à l’agir.
Enfin les auteurs rappellent que,
contrairement à un vécu répandu, l’enseignant ne saurait se croire seul maître à
bord dans sa classe, que non seulement
les enfants qui lui sont confiés ne sont
pas ses enfants, mais que, comme les
textes le prévoient et lui en font obligation, il doit assurer sa mission non seulement dans le dialogue avec les familles
mais aussi, et c’est fondamental, au sein
d’une équipe pédagogique et avec ses
collègues. Seule, en effet, l’équipe pédagogique, lieu de dialogue et d’échanges
professionnels peut étayer sa pratique,
soutenir et limiter sa responsabilité pédagogique. On ne saurait donc concevoir –
en principe – un fonctionnement pédagogique qui ne s’articule fortement au programme, au projet d’école, à l’organisation des cycles, à leur élaboration et à
leur suivi dans et par le conseil des
maîtres. Cette dimension institutionnelle
et organisationnelle, insuffisamment
explicitée dans la formation initiale, nous
semble également à l’origine de bien des
souffrances et des déconvenues chez les
jeunes enseignants piégés par le consumérisme et l’individualisme libéral.
Notre propos ne fait que reprendre
ce qui nous a semblé définir les fondements d’une pédagogie clinique dont
nous avons pu constater la réalité et la
fécondité.
Il ne prétend pas rendre compte de
la richesse foisonnante de cette réflexion
sur la pratique qui refuse de cliver l’interrogation des valeurs instituantes, les
registres affectifs, cognitifs et sociaux, le
relationnel et le didactique.
L’élève est d’abord un enfant et tout
enfant, si petit soit-il, est un sujet et un
être parlant pour qui la parole fait sens.
Sans grandiloquence, l’ouvrage rappelle
la tâche primaire de l’École de la République et montre et démontre que l’école
peut prendre sens pour tous et permettre
à tous de découvrir le plaisir d’apprendre,
de comprendre et de coopérer, si elle rend
à la parole sa valeur symbolique.
Tous seront sensibles à la présence
vivante des enfants, de leur parole et de
leurs actions et réactions, de la prise en
compte de leur réalité, de leurs formidables compétences lorsqu’ils se sentent
considérés et que l’adulte, tenant sa place
en professionnel, propose à leur curiosité
les situations, les activités et les contenus
de savoir qui leur permettent de grandir.
Ce petit livre est un grand livre. Produit de l’expérience et de la réflexion de
professionnelles engagées, il démontre à
la fois que beaucoup de choses sont
encore aujourd’hui possibles mais aussi
que la réalité de la pratique exige pour
tous les enseignants une autre formation
leur permettant d’oser penser la relation
pédagogique dans tous sa complexité et
ses différentes dimensions et de s’affirmer comme sujets de leur mission de
transmission. Michèle Libratti et Christine Passerieux, à partir de leur pratique,
démontrent, s’il en était besoin, que s’il
convient de mettre l’élève au centre du
processus éducatif, le pédagogue doit
d’abord s’adresser au sujet pour lui permettre d’advenir comme élève et qu’il
doit pour cela être tisseur de liens et initiateur du plaisir d’apprendre.
En ces temps de procédures et de
fétichisme technologique, elles nous
incitent fermement à revenir à la réalité
pédagogique en réinstituant l’École de la
République dans sa mission symbolique
de transmission.
Denise Guillaume
Le Destin des femmes et l’école.
Manuels d’histoire et société
Savoir et formation.
L’Harmattan 1999,253 p.
Le beau travail de Denise
Guillaume sur les représentations de la
femme dans les manuels d’histoire
constitue une approche originale, précise
et argumentée de la description et de la
prescription du rôle féminin véhiculés
dans et par l’école.
L’analyse précise des textes et des
instructions officielles permet de situer
les supports et les dynamiques de l’inculcation idéologique sans tomber dans les
outrances d’un certain féminisme ni masquer la violence à l’œuvre dans la domination masculine.
Dans sa critique de la violence symbolique à l’œuvre, l’ouvrage s’avère
d’autant plus intéressant qu’il déconstruit
un bon nombre des représentations obligées de l’idéologie bien-pensante et
interroge les pratiques pédagogiques présentes et à venir à partir de la mise en
sens de l’évolution du rôle prescrit à la
femme dans la présentation de la femme.
Parmi les nombreux éléments qui
donnent à penser, nous évoquerons ici
ceux qui nous semblent essentiels.
Tout d’abord, contre toutes les idées
reçues, Denise Guillaume démontre que
les manuels dont les auteurs se situent
idéologiquement à gauche sont loin de
soutenir une vision de l’histoire donnant
aux femmes leur véritable place dans la
société.
De manière paradoxale, l’histoire la
plus traditionnelle maintenait, à travers
l’idéalisation des figures des saintes et
des reines, une certaine image de la
« grande femme », vierge héroïque ou
mère dévouée et prudente. Certes l’exception grandiose ne servait qu’à conforter le sort général vouant l’ensemble de la
gent féminine au statut de génitrice soumise au quotidien des tâches domestiques
mais cela n’excluait pas l’investissement
de ces figures emblématiques comme
idéal identificatoire, de la même manière
que les représentations les plus idéologiques des « grands hommes », ont permis à des générations de situer la
succession des périodes historiques…
Ce que l’analyse fait par ailleurs
apparaître c’est l’occultation systématique du rôle économique et social des
femmes au profit de leur réduction au statut de ménagères et ce d’autant plus que
la société s’industrialise. À part quelques
représentations de la présence des
femmes dans les travaux des champs et
au Moyen Âge, le travail féminin et singulièrement celui des ouvrières est
inconnu des manuels d’histoire – tout
comme leurs luttes pour obtenir l’égalité
des droits et leur engagement dans la
politique.
Enfin, non seulement les manuels
d’histoire transmettent et légitiment la
domination symbolique qui réduit les
femmes au rôle convenu de servantes-mères-maîtresses, essentiellement par le
passer sous silence de leurs activités
sociales réelles, mais Denise Guillaume
attire notre attention sur la déshumanisation de l’histoire au profit de la technique
et de l’économie. Les choses et les
machines sont désormais montrées
comme ce qui constitue la réalité et le
destin de la société contemporaine.
Aussi le fétichisme technologique
tend à se substituer, sans pour autant l’annuler, à l’exclusion des femmes de la
scène de l’histoire telle qu’elle est présentée aux enfants.
À l’heure d’internet, des documents
pour la classe et de l’idéologie de la
parité, que véhiculent en fait l’enseignement de l’histoire, et plus généralement,
au-delà des certitudes du pédagogiquement correct, les discours et les pratiques
d’enseignement et d’apprentissage sur
les rôles des hommes et des femmes et de
leurs relations réelles et symboliques ?
C’est le grand mérite de la belle
étude de Denise Guillaume que de nous
permettre l’interrogation des pratiques et
des représentations réellement à l’œuvre
dans l’enseignement et la formation, sans
nous laisser prendre à l’illusion que la
féminisation du corps enseignant suffirait
à briser magiquement la domination
symbolique de la femme et des femmes.
Bernard Pechberty
À propos de…
Paul Fustier
Le lien d’accompagnement
Entre don et contrat salarial
Paris, Dunod, 2000,238 p.
Ce nouvel ouvrage de Paul Fustier
enrichit une réflexion où une clinique
d’orientation psychanalytique rejoint des
visées anthropologiques. Il s’appuie sur
des situations d’intervention en institution éducative ou médico-psychologique,
mais aussi sur des témoignages liées à
des fondations d’institutions ou des
œuvres littéraires. Le lien d’accompagnement entre usager, client, patient, et intervenant éducatif ou soignant, occupe ici
une place centrale, dans sa distinction
d’un traitement ou d’une prestation de
service. Il est éclairé selon l’auteur, par
deux logiques relationnelles majeures –
don ou contrat salarial. Fustier actualise
ainsi la lecture célèbre de M. Mauss sur
les circuits du don, des contre-dons et de
l’obligation de dette, visibles dans certaines sociétés traditionnelles.
Cet ouvrage brillant propose des
exemples de situations où don et contrat
interagissent entre professionnels du
social, de l’éducatif et usagers, provoquant des paradoxes non assumés qui
aboutissent à des crises professionnelles
et subjectives. La première partie développe les ambiguïtés, l’implicite des
échanges par le don et la dette (portant
aussi bien sur des actes des affects ou des
attitudes). Ceux-ci induisent différents
modes d’interprétation des situations
d’aide par les usagers. Dans ces
contextes de carence affective et sociale,
la « technicité » des praticiens est sans
cesse modelée par des niveaux
archaïques qui sont ici explicités. Les
décalages d’attitudes, d’attentes et de
conduites y trouvent leurs raisons. On
cerne ainsi une attitude personnelle et
professionnelle à construire qui permettrait de préserver « le cheminement et
l’énigme d’autrui », dans le secteur
médico-socio-éducatif.
Ce modèle s’approfondit dans la
deuxième partie et décrit le système des
places liées à la donation, au donataire et
au débiteur en ce qu’il se relie symboliquement à des positions générationnelles, à travers les acteurs des
associations et professions concernées.
Plusieurs illustrations sont données
(Alcooliques anonymes, communautés
d’Emmaüs, école orthogénique de Chicago, etc.) qui conduisent à une analyse
fine de la militance sociale ou de la
volonté caritative. Deux niveaux d’expérience reçoivent une nouvelle intelligibilité : celui de l’accompagnement au
quotidien dans le champ éducatif ou soignant qui est en effet porté par des
mythes, représentations et affects infantiles, actifs dans les dynamiques sociales
et psychiques. Enfin, la visée d’un état de
maturité « adulte », toujours à l’horizon
des interventions socio-éducatives reçoit
une nouvelle définition : l’assomption
d’une souplesse et d’une réversibilité des
conduites autour des dimension du don et
de la dette, qui engage des identifications
générationnelles spécifiques. Enfin, l’approche psychanalytique intégrée dans les
développements met en évidence les
liens narcissiques et de séduction maternelle présents dans ces professions où les
enjeux psychiques prennent fréquemment une forme familiale.
Deux questions stimulantes, posées
par la conclusion, ouvrent des débats à
venir, sans doute essentiels : qu’en est-il
du lien du soin et de l’éducatif dans ces
métiers anciens et nouveaux du
« social » ? Faut-il ouvrir une réflexion
qui serait nécessairement clinique et
anthropologique, à propos de l’acte
d’éduquer et de sa complexité, à travers
la variété des situations évoquées ?
Pierre Privat,
Dominique Quelin-Souligoux
L’Enfant en psychothérapie
de groupe
Paris, Dunod, 2000,154 p.
Cet ouvrage se présente comme une
synthèse remaniée d’écrits plus anciens
qui abordent différents aspect du travail
en groupe avec les enfants, dans une référence psychanalytique. L’introduction
rappelle brièvement l’histoire de cette
pratique qui conjoint l’aspect thérapeutique et la formation et l’accompagnement des praticiens.
Ce livre, très clair et simple d’accès,
ouvre de nombreuses perspectives sur les
fondements de cette approche, les pratiques cliniques et les problématiques
liées au travail avec les familles, ou au
lien avec l’institution. La première partie
clarifie et articule les notions de cadre, de
dispositif, et de passage au groupe. La
dimension du jeu dans sa fonction de
médiation est précisée. Cette catégorie de
la médiation est essentielle puisque, de
fait, dans de nombreuses institutions pour
enfants, le travail en groupe avec les
enfants a vu fleurir des « médiations »
variées, contes, écriture, dessin, supports
expressifs de tous ordres. Des rappels
importants sont alors faits à propos de
deux dérives fréquentes dans ces dispositifs, l’une techniciste, l’autre éducative :
le risque est grand de fétichiser la médiation ou le cadre et de les transformer :
« Faire du groupe » devient une injonction surmoïque et conformiste. Les
auteurs insistent sur l’adaptabilité de la
situation groupale aux problématiques
des enfants, l’emploi des médiateurs ne
prenant sens qu’en rapport avec la créativité des thérapeutes, leur souplesse, mais
aussi l’élaboration de leur contre-trans-fert. L’induction de l’objet médiateur
dans sa matérialité et sa place dans les
processus est aussi mise en valeur.
Les deux autres parties concernent
les pratiques cliniques et les problématiques : plusieurs questions essentielles à
la pratique sont développées : groupes
ouverts et fermés, territoires personnels
et communs aux enfants, consultations
collectives des parents, choix de la mono
ou de la cothérapie dans le cadre d’une
discussion des positions de Slavson,
résonance institutionnelle de groupes.
Des développements éclairants sur les
fonctions de contenance et de symbolisation sont opérés. On regrettera ici l’absence de référence à certaines
formulations lacaniennes qui aident à travailler les dimensions de l’imaginaire,
renforcé dans les groupes, et de sa symbolisation.
Ce livre transmet l’évidence d’une
expérience thérapeutique et formative
dense et riche. Celle-ci se marque dans un
double souci : situer clairement dans le
champ psychanalytique les psychothérapies de groupes d’enfants, mais ne pas
céder à la tentation d’une toute puissance
interprétative. Intervenir avec un groupe
et les personnes, favoriser le lien, assumer
sa place d’adulte thérapeute, travailler le
contre-transfert en groupe nécessite d’inventer, y compris au regard des références
psychanalytiques. Incluant de nombreuses vignettes cliniques, ce texte ouvre
des confrontations futures fécondes pour
les prises en charge thérapeutiques mais
aussi rééducatives ou éducatives.
Jean Chami
À propos de…
Bernard Pechberty
L’Infantile et
la clinique de l’enfant
Paris, Dunod, 2000,222 p.
Ce livre provient d’une thèse soutenue à Paris XIII en psychopathologie et
psychanalyse. Bernard Pechberty possède une double expérience en psychanalyse d’enfant et en formation continue
des enseignants. Loin d’être un manuel
sur la psychanalyse de l’enfant, son livre
retrace une histoire et un inventaire des
questions théoriques posées au corpus
freudien initial, à partir de la clinique des
enfants. Son sujet porte sur l’influence
innovante qu’ont eu les praticiens de
l’enfant sur la technique de la cure et sur
la métapsychologie freudienne. Il traite
bien sûr des psychanalystes d’enfants,
mais le livre interroge également les psychanalystes d’adultes (Ferenczi, Balint)
qui pensent leur pratique en des termes
empruntés à la clinique des enfants, qui
pourtant leur est étrangère.
De nombreux thèmes sont ainsi mis
en valeur. L’innovation apportée par les
psychanalystes d’enfants marque la place
prépondérante prise par l’agir en général
et par le jeu en particulier. Ils introduisent
de nouveaux liens pour penser les rapports entre l’agir et la parole, chez l’enfant comme chez l’adulte, et contribuent
à construire de nouvelles représentations
de « l’infantile ». Les divergences profondes entre M. Klein et Ferenczi s’avèrent fécondes (chapitres 1 et 2).
S. Ferenczi traduit en pensées ses innovations techniques (technique active, jeu
avec les patients adultes) et les exprime
en des termes empruntés à la clinique des
enfants. De son côté, M. Klein considère
comme interprétable toute activité langagière, motrice ou ludique de l’enfant.
C’est ainsi toute l’attitude de l’analyse
d’enfant débutante qui change de posture, découvre le corps et se meut dans un
espace dynamique. Elle découvre ainsi
l’infantile « in vivo », source d’observation et non plus seulement de reconstruction. Enfin, elle voit dans l’enfant vivant
et échangeant, la source et le noyau de
l’inconscient en construction. Là est
posée une attitude attentive et observatrice, et non plus seulement rétrospective.
De ce fait, la psychanalyse d’enfant
inverse le vecteur de la temporalité de la
cure : l’enfant tourne le thérapeute vers
l’anticipation et l’évolution, vers ce qui
est sur le point d’advenir, et sur le plan
théorique, des problèmes inédits surgissent qui forcent les analystes à inventer.
D’où de fortes tensions entre les partisans d’une approche par le développement (A. Freud et autres) et ceux qui
tentent de complexifier la notion
d’« après-coup ». La recherche du passé
de l’enfant prend un tout autre sens que
dans la recherche freudienne initiale. Présent et avenir prennent une place qui
n’était pas pensés jusque là. De nouvelles
réponses se dessinent : M. Klein enrichit
la notion de fantasme, R. Diatkine insiste
sur la rencontre entre l’adulte et l’enfant.
F. Dolto ouvre la dimension transgénérationelle, et inscrit le lien de filiation de
manière active.
L’analyse d’enfant remet très fortement en cause l’Œdipe freudien comme
principe organisateur exclusif de la psyché de l’enfant, en découvrant d’autres
modèles d’organisation précoce (Spitz,
Klein, Ferenczi, Winnicott). Des problèmes cruciaux sont posés, remettant en
cause la notion freudienne de narcissisme
primaire (Balint), développant la notion
de « relation d’objet » à un niveau primaire. Des écarts se creusent entre les
théories du sujet (Lacan) et une problématique s’ouvre autour de l’intersubjectivité. La question du refoulement
originaire est approfondie (chapitre 10)
avec les apports décisifs de J. Lacan et
J. Laplanche. Là encore, les enjeux spécifiques de la cure d’enfant conduisent à
démêler les désirs de l’enfant de ceux de
l’adulte et à critiquer le « familialisme »
œdipien de Freud.
La créativité de l’enfant redonne
une vigueur au concept de sublimation.
Parallèlement, la place du thérapeute est
fortement interrogée dans la proximité
avec un projet éducatif, voire avec une
suppléance parentale. L’analyste d’enfant
peut-il s’en extraire totalement ? Le lien
entre psychanalyse et éducation est particulièrement développé (chapitres 5 et 6)
ainsi que l’utilisation différenciée du
contre-transfert parental ou éducatif. Là
est reprise la réflexion sur l’agir du thérapeute, sur son acte, voire son interaction,
son projet en relation avec la quête de
l’enfant.
Enfin, l’apport de Winnicott est souligné dans l’invitation qui est proposé au
thérapeute d’enfant de relier son expérience avec l’accueil de patients adultes.
Il insiste sur le sacre de la rencontre au
détriment de l’anamnèse et reconstruit
les phases du développement infantile en
signalant les points de passage vers la
psychose (chapitre 8).
L’auteur a également interrogé l’importance inusitée que prend le cadre thérapeutique dans le transfert de certaines
psychoses (F. Tustin et l’idée de consultation chez Winnicott, chapitres 7,8,9).
Tout le livre met en valeur la force de
l’intersubjectivité (première comme rapport à l’Autre) et son extension dans le
champ de la psychanalyse. L’auteur voit
bien comment chaque praticien est habité
par la représentation de l’enfant présente
dans ses théorisations. Il contribue ainsi à
enrichir la dimension contre-transféren-tielle des inventions théoriques, source de
leur fécondité et de leur force révélatrice.
Ce livre très documenté et fort bien
écrit, donne de la psychanalyse d’enfant
un tableau très rafraîchissant.
[1]
Qui reprend de façon synthétique certains développements de son ouvrage
Aimer les mathématiques, dont Michèle Guigue rend compte dans
cette même livraison de
Connexions.
[2]
Institut national pour la formation des adultes,
Centre universitaire de coopération économique et
sociale, Association du centre universitaire de
coopération économique et sociale.
[3]
Sur ces questions, deux ouvrages récemment
publiés peuvent être consultés : M.C. Mège-Cour-teix,
Les Aides spécialisées au bénéfice des élèves.
Une mission de service public, 1999, Paris, ESF,
181 p. et M. Chauvière et E. Plaisance (dir.),
L’École face aux handicaps. Éducation spéciale ou
éducation intégrative ? 2000, Paris, PUF, 252 p.
[4]
Cf. son article dans ce numéro de
Connexions.