2001
Connexions
Penser le groupe : une difficulté à surmonter dans la formation des enseignants
Jean-Pierre Vidal
psychanalyste, maître de conférences (psychologie), IUFM (Montpellier-Per-pignan), université de Perpignan, Laboratoire du VECT, axe nËš 4, « Transformations sociales et rapports à l’espace ».
Les effets préjudiciables d’un refoulé relatif à
la dimension irrémédiablement groupale de la
relation pédagogique.
L’école est en crise. La relation pédagogique
ne va pas bien. En dépit de tous les dénis et
démentis institutionnels, les conditions de
l’exercice du métier d’enseignant sont de plus
en plus difficiles. Désormais, l’école n’est
plus seulement la cible de critiques que le lieu
d’attaques et de violences multiples qui en
minent progressivement les fondements.
Sans doute est-ce un problème de société qui
dépasse largement le cadre de l’univers scolaire. Les remèdes ne sont pas tous entre les
mains des enseignants. Mais dans la mesure
où l’école est le champ au sein duquel se
déroulent les affrontements, où se vivent quotidiennement les problèmes et les conflits, il
importe d’assurer une formation des enseignants qui tienne compte de la nature particulière de leurs difficultés.
Il est singulier que la relation pédagogique
soit toujours conçue comme une relation à
deux dans ce qu’il est convenu d’appeler :
« La relation maître-élève. » Il semble qu’on
n’ait jamais pu s’affranchir du modèle du préceptorat, qu’il soit impossible de considérer
que la classe est un groupe et que l’enseignant
en fait partie.
Personne ne se préoccupe de la manière dont
un enseignant se défend contre les effets et
phénomènes de groupe, les divisions et les
morcellements qu’il opère pour éviter les
manifestations de celui-ci, ni comment les
élèves luttent contre ce démantèlement et procèdent à la recréation du groupe par la récréation.
Personne ne semble imaginer que le désordre
d’une classe puisse aussi résulter du désordre
qui règne dans la tête de l’enseignant, voire
dans sa groupalité interne.
Personne n’envisage (cf. les divers plans de
formation) d’introduire la psychologie des
groupes dans la formation (et pas simplement
dans l’information) des futurs enseignants... !
Le groupe s’avère un véritable impensé pédagogique, voire un impensable épistémologique. Reste à en comprendre les raisons dès
lors qu’on en mesure les conséquences désastreuses.
« Vous avez dit : “Impossible” ? »
Les trois métiers impossibles, tel était le titre des 5e Rencontres psychanalytiques d’Aix-en-Provence, en juillet 1986. Il s’agit, nous le
savons bien depuis le texte de Freud de 1937 sur L’Analyse avec fin et
l’analyse sans fin, respectivement de la pratique de l’analyse, celle du
gouvernement et celle de l’éducation. Dans le recueil qui a suivi les rapports et discussions sur ces trois métiers où l’on peut d’avance être à peu
près sûr d’échouer, à tout le moins d’obtenir un succès insuffisant,
Mireille Cifali ( 1996), fut désignée pour traiter l’impossible de l’éducation. Elle nous rappelle dans son article sur L’Infini éducatif… qu’en
1925, à l’occasion de la préface qu’il avait écrite au livre d’August
Aichhorn, Jeunesse à l’abandon, Freud avait dès cette époque qualifié
d’également impossibles les professions d’éducateur, de médecin et de
chef (p. 113). « Il y a très longtemps déjà, écrit-il, j’ai fait mien le mot
plaisant qui veut qu’il y ait trois métiers impossibles : éduquer, guérir,
gouverner… ». Dans le texte ultérieur de 1937, où il réutilise la formule,
il prend soin de mettre le mot impossible entre guillemets. Sur ce point,
ma lecture relative à la signification de ces guillemets diffère de l’interprétation de M. Cifali. Selon celle-ci, soit Freud veut souligner qu’il
n’est pas l’auteur du mot et n’en revendique pas la paternité, soit « les
guillemets sont mis là pour marquer une distance et atténuer la radicalité de l’adjectif » (p. 116). En fait, ces deux interprétations ne se contrediraient pas; la logique ne les opposent pas, dès lors qu’on suppose une
cohérence de pensée chez Freud : « Les guillemets de 1937 iraient dans
le même sens [de ce qui fut écrit en 1925], avec plus de discrétion »
(p. 117).
Mon point de vue consiste à donner un autre sens à ces guillemets
et, s’il rejoint par certains côtés celui de M. Cifali (on ne peut être
confronté dans ce domaine qu’à un succès relatif, insuffisant), en tire
d’autres conséquences plus radicales que les siennes dans la mesure où
elle me semble rester prisonnière d’un certain langage convenu relativement à la formation professionnelle des enseignants. Sans doute mes
préjugés à moi résident-ils ailleurs et orientent-ils dans d’autres directions mes hypothèses.
Ce qui me semble être le terme essentiel dont elle ne paraît pas
contester l’usage même dans ce domaine, se contentant d’en préciser les
contours, d’en définir les modalités, d’en enrichir les contenus, au lieu
d’envisager ici une formation spécifique, c’est précisément celui de
métier. Peut-être Freud a-t-il voulu dire, au-delà de l’inévitable limite de
toute entreprise qui touche à la subjectivité
[1], à la prise en compte de
l’humain, qu’on ne peut qu’échouer si on se borne à exercer cette activité comme un métier, si on prétend n’y réussir que par la seule qualification professionnelle, voire, pour ce qui touche à l’éducation et à
l’enseignement, par la maîtrise technique ou didactique que seules
seraient à même de conférer les « sciences de l’éducation ». Selon ce
point de vue, éduquer serait une entreprise qui ne peut que rater si on se
contente de l’exercer comme un métier, c’est-à-dire comme un savoirfaire consécutif à l’appropriation d’une simple technicité professionnelle fondée sur la rationalité et l’efficacité des procédures de
transmission. Réduire l’enseignement à une compétence technologique
ne peut conduire qu’à des déboires, bien plus propres à susciter découragement, pessimisme et renoncements que les inévitables désillusions
d’une perfection reconnue depuis toujours comme inaccessible.
Certes, ce métier exige l’acquisition indispensable et préalable des
connaissances concernant le savoir à transmettre (contenus scientifiques), comme il requiert une authentique formation professionnelle
sur la manière de s’y prendre pour présenter une notion, exposer un
sujet, et sur la façon de faire avec lui et avec eux pour provoquer et
entretenir attention, intérêt et réflexion. « Si, pendant longtemps, la maîtrise des savoirs à enseigner et quelques talents personnels paraissaient
suffire » (Ph. Perrenoud, 1994, p. 5), on ne peut négliger aujourd’hui
cette professionnalisation du métier, mépriser les qualifications
requises. Mais on ne peut non plus s’en contenter, ou penser naïvement
que cela permettra de surmonter tous les obstacles, de résoudre tous les
problèmes. On se trouve même dans cette situation paradoxale où plus
le professionnalisme s’accroît et plus le désarroi des enseignants augmente devant la difficulté, voire l’impossibilité, de leur entreprise. Il est
pervers de laisser croire que les échecs ne seraient dus qu’à une insuffisance de rationalité instrumentale.
Au cours de l’année 1999-2000, l’Inspection académique du département des Pyrénées-Orientales a programmé un stage pour les néo-cer-tifiés au professorat des écoles (désignés par le sigle PE 3,4,5) sur le
thème suivant : « Enseignants en difficulté ». La raison qui m’a été indiquée alors par l’inspecteur responsable de la mise en place de ce stage,
dont je devais assurer la coordination, se résumait en ces termes : parmi
les jeunes professeurs qui sortent de l’IUFM, un sur deux au moins est en
difficulté dans sa classe ! Il n’est sans doute pas facile de se reconnaître
en difficulté (quelle qu’en soit la nature), aussi n’y a-t-il eu qu’un seul
candidat, mais nous avons dû refuser du monde pour un stage conçu en
parallèle sous le titre : « Élèves en difficulté, élèves difficiles ».
Par ailleurs, je suis désormais sollicité par des chefs d’établissement
(lycées ou collèges) pour venir aider, secourir de jeunes enseignants sortis récemment de nos IUFM, qui pourtant ne manquent ni de compétences, ni de talents, mais qui sont complètements débordés par des
situations relationnelles ou conflictuelles qu’ils ne maîtrisent pas et qui
viennent perturber, voire annuler, toute possibilité d’enseigner.
Dans le cadre d’une option proposée aux PLC (professeurs des
lycées et collèges), PLP (professeurs de lycées professionnels), CPE
(conseillers principaux d’éducation) en 2e année d’IUFM, effectuant leur
stage professionnel qui consiste à passer une partie de la semaine sur le
terrain, dans des classes dont ils assument désormais la responsabilité,
et l’autre partie à l’IUFM, où ils peuvent poser et travailler les problèmes
rencontrés dans la discipline enseignée mais aussi ceux qui se posent sur
le plan de la gestion du groupe, de l’autorité, des pratiques professionnelles, de la psychologie des adolescents…, on me pose ou on se pose
des questions auxquelles la formation professionnelle n’a pas de
réponses, parce que celles-ci relèvent plus d’une formation personnelle
que d’un quelconque enseignement. Ce qui mérite le plus d’être su ne
peut faire l’objet d’aucun enseignement. La chose est bien connue
depuis la discussion entre Socrate, Ménon et Anytos au sujet de ces
choses essentielles qui ne peuvent s’enseigner et dont on peut se
demander, à partir de là, comment il est possible de les acquérir.
Quoi qu’il en soit, faute de posséder ce savoir, l’embarras et l’inquiétude se manifestent dans ces questions capitales sur le comment
faire ?, comment s’y prendre ?, comment se comporter ? « Comment
faire face à l’agressivité ? Comment gérer des groupes d’élèves qui ne
peuvent pas se voir, dans une même classe ? Comment motiver un élève
qui refuse de travailler depuis le début de l’année ? Est-il possible d’obtenir le silence, le calme pendant une heure entière et pas seulement par
intermittence ? Dois-je être dans la classe uniquement pour gérer les
conflits ? Comment obtenir des élèves qu’ils fassent ce que je leur
demande ? Comment exister comme enseignant dans la classe ? » La
liste, loin d’être exhaustive, témoigne d’un désarroi et parfois d’une rancœur à l’égard d’une formation professionnelle exclusivement centrée
sur l’appropriation d’une compétence et de qualifications qui peuvent
s’avérer inutilisables dès lors que règnent dans la classe bruit, agitation,
turbulence, inattention, désintérêt, conflits, agressivités… Comment
contenir ? Comment faire tenir ensemble ? Qu’on le veuille ou non,
l’enseignant est d’abord confronté à une dimension qui n’a jamais été
prise en compte dans sa formation et qui est celle de la groupalité, pour
autant qu’ont été négligés, oubliés, impensés les effets, processus et
phénomènes de groupe.
Sur ce point, il n’est pas inutile de lire ce qu’écrivait Ph. Meirieu qui,
en septembre 1993, avait souhaité retrouver le terrain en reprenant le chemin de la classe dans un lycée professionnel réputé « difficile ». Il vivait
là, modestement, les difficultés de tout un chacun et prétendait nous parler de celles-ci en nous faisant part d’une lettre qu’il destinait à ses élèves
suite à un échec et à la blessure d’amour-propre éprouvée alors.
« Dès que j’ai commencé à annoncer mon projet, j’ai senti que ça
n’accrochait pas. Vous n’écoutiez que d’une oreille distraite, tout de
suite, vous avez commencé à intervenir dans le désordre le plus complet. Vous vous coupiez la parole réciproquement, sans vous écouter. Je
me suis énervé un peu. Pas trop. Puis je me suis tu. Vous aussi. Dès que
j’ai recommencé à parler, vous avez repris vos interventions désordonnées, vos interpellations incohérentes, vos jeux de chaises et vos rigolades sous cape… J’étais blessé aussi, je crois, de n’avoir pas pu
endiguer cette violence qui s’établit entre vous dès que mon coup de
gueule ne nous installe pas dans le coup de force ou que je ne vous mets
pas d’entrée de jeu en situation de travail individuel. Au jour d’aujourd’hui, en effet, je crois que je sais vous faire travailler et progresser dans
une situation très fortement individualisée… quand je m’installe à côté
de l’un ou de l’autre d’entre vous pour corriger son travail et en discuter, cela l’aide vraiment… Mais je n’arrive pas à me résigner à cette
impossibilité de communiquer ensemble, quand nous sommes en classe.
Je n’arrive pas à me résigner à cette parole éclatée, cette rencontre
impossible où personne n’écoute personne, où chacun se précipite sur
l’autre pour l’interrompre d’une moquerie ou d’un coup de gueule… En
fait, vous vous interdisez la rencontre, la rencontre la plus élémentaire,
la rencontre de personnes qui acceptent de suspendre quelques secondes
leur impulsion, simplement pour écouter, réfléchir… réfléchir avant de
riposter, réfléchir avant de taper. »
Six mois plus tard, Ph. Meirieu reconnaissait avoir beaucoup appris
et, notamment, avoir « beaucoup redécouvert les vertus des dispositifs
de la “pédagogie institutionnelle” ». Et il concluait qu’« il faudra qu’un
jour, (il) reprenne le temps d’analyser cela
[2]… »
« Faut-il en finir avec la classe ? »
On perçoit bien là, dans cet aveu d’une grande honnêteté, comment
la pédagogie différenciée peut se développer, ici ou là, comme évitement, méconnaissance, déni même de la groupalité. On conçoit qu’elle
peut venir dans certains cas sédimenter l’ensemble des résistances à
toute rencontre avec le groupe-classe.
Dès lors que Ph. Meirieu prend la mesure des effets de groupe et de
la nécessité d’en conjurer les méfaits (« Et si l’École, c’était fait d’abord
pour apprendre à faire la paix ?»), il n’envisage que de redécouvrir « les
vertus des dispositifs de la “pédagogie institutionnelle” », comme s’il
suffisait de créer un dispositif « adéquat
[3] » pour suspendre les effets et
processus de groupe.
Que les « pédagogies de groupe “évacuent la problématique de l’apprentissage” au profit d’un lien affectif qui est parfois donné comme le
véritable objectif de la mise en groupe » (Ph. Meirieu, 1987) condamne,
à la rigueur, les pratiques de groupe dans l’exacte mesure où elles ne
parviennent pas vraiment à se constituer en « pédagogies », mais on ne
peut empêcher que toute classe soit d’emblée une mise en groupe. Et,
par là même, on ne peut éviter qu’il s’y produise, de ce fait, un certain
nombre d’effets dont le groupe sera l’origine et la cause. Le problème
auquel les enseignants ont affaire ne vient pas de l’inefficacité des
modalités d’utilisation du groupe au service de la pédagogie, mais de
l’inévitable mise en groupe institutionnalisée que représente la classe.
D’ailleurs, si les « pédagogies de groupe » ont bénéficié, dans la mouvance de « l’Éducation nouvelle », d’un considérable succès d’estime,
Ph. Meirieu reconnaît que dans les pratiques scolaires elles sont restées
tout à fait marginales ( ibid., p. 45). Elles ont, en effet, en dehors de
quelques expériences très ponctuelles, occupé elles aussi plus de place
dans la littérature pédagogique ou dans les conversations animées de
salles des professeurs que dans la réalité scolaire. La question n’est pas
tant de se demander « comment une mise en groupe peut-elle contribuer
au développement cognitif de chacun de ses membres ? » ( ibid., p. 49)
que de se demander comment contribuer au développement cognitif de
chacun dans le contexte d’une inévitable co-présence et des effets dynamiques qu’elle induit. Ce qui est en question, c’est le groupe et ce n’est
pas sa méconnaissance ou son déni, voire le rêve de sa disparition qui
réglera quoi que ce soit.
Il est remarquable de lire, jusque dans les textes officiels, que dans
l’expression « relation maître-élève
[4] », élève ne prend pas de
s, comme
si cette relation ne s’effectuait qu’avec un seul élève, et s’exprimait de
la sorte toute la difficulté à sortir du préceptorat. Dans des relations
interindividuelles, la communication doit alors se limiter au simple dialogue. Selon la logique de cette méconnaissance de la réalité groupale,
les relations entre élèves, considérées comme inopportunes, ne sont pas
tolérées et n’ont de ce fait aucune place dans la réflexion pédagogique
traditionnelle. La dimension groupale de la classe ne semble pas pouvoir être envisagée, ou prise en compte. On peut supposer à ce propos
que les manifestations groupales intempestives seraient à la fois l’exutoire et le symptôme d’un refoulé originel faisant ainsi un retour
inopiné. Il n’est pas sûr que la condamnation du cours magistral, disqualifié désormais dans sa désignation de « cours frontal-impositif »
(sic), ne soit pas l’ultime avatar de cette résistance aux procédures collectives de distribution des connaissances inaugurées par la constitution
des classes scolaires. La « pédagogie différenciée » qui plaide pour un
enseignement individualisé porte en elle-même la critique de l’indifférenciation d’un enseignement collectif et met implicitement en cause
l’existence même de la classe, au point que Ph. Meirieu, qui ne va pas,
pour sa part, jusqu’à cette extrémité, reconnaît que la question se pose
dans un article au titre sans équivoque : « Faut-il en finir avec la
classe
[5] ? »
Si aucune notion n’est plus familière aujourd’hui que celle de
« classe », la répartition par
catégories d’âge ou
de capacité ne s’est
imposée que tardivement. On suppose, à l’origine de la classe, qu’il
existe un rapport, voire une coïncidence entre l’âge et le degré, ou entre
les âges et la structuration des capacités. Cette homologie allait déboucher sur des méthodes identiques de transmission
[6] : pour une même
catégorie d’élèves, un même mode de transmission. Celui-ci résulte
logiquement de la recherche de procédures collectives imposées par les
exigences de la dimension groupale de la classe, justifiées par l’homogénéisation de l’auditoire. Et cependant, paradoxalement, ces procédures mêmes révèlent la négation de la classe comme groupe. La
« classe », en effet, va se mettre à exister comme entité pédagogique
imaginaire dans le déni de sa réalité groupale. La classe est censée ne
faire qu’un. Quoi qu’il en soit, les désordres, chahuts, violences,
« révoltes », « rébellions », « mutineries », « insurrections », « insubordinations »… comme on qualifiait, au XIX
e siècle, les mouvements
d’élèves, n’allaient pas tarder à en démentir les fictions et à en souligner
la dynamique. Que ces mouvements prennent la forme d’un « mépris »,
d’une « haine », d’une « guerre » dirigés contre une personne ou une
institution allait en révéler, par ailleurs, l’agressivité.
On conçoit que ces débordements agressifs aient pu provoquer ou
renforcer la peur du groupe, toujours suspecté de conspirer contre le
pouvoir en place, celui de la classe, de l’école, ou plus généralement de
l’État
[7]. La peur du groupe a, semble-t-il, inspiré dans l’institution scolaire un ensemble de mesures destinées à empêcher celui-ci d’exister, à
lutter contre sa constitution, voire à le fragmenter pour en contenir ou
limiter les effets.
Il est vrai que le groupe est reconnu d’emblée comme l’ennemi de
la visée pédagogique du maître. Celui-ci ne peut remplir sa mission qu’à
prévenir les effets que le groupe opposerait à son entreprise. Le groupe
contrecarre les procédures d’apprentissage. Certains l’ont explicitement
formulé. « Le groupe est une pédagogie à rebours, précise Ph. Meirieu
( 1993), car le projet de la pédagogie est précisément d’inverser le fonctionnement naturel des groupes… » Et il ajoute : « (Celui-ci) constitue
un obstacle à surmonter pour accéder à l’attention et au traitement des
apprentissages individuels » (p. 9). Si l’effet de groupe accroît les difficultés de l’entreprise pédagogique, il est pour le moins singulier de ne
se préoccuper de cet effet que pour en stigmatiser ou en prévenir les
méfaits.
Dans le droit fil de cette vision des conditions d’apprentissage, on
prend la mesure de l’absence de toute réelle homogénéité capacitaire, de
l’illusion attachée à la croyance de l’existence d’un groupe homogène à
l’intérieur même de la classe, et de la nécessité, pour s’adapter à chacun
(chaque un), de « différencier la pédagogie ». L’hétérogénéité correspond à la situation effective, et « puisqu’il n’y a pas deux élèves identiques, il n’y a d’apprentissage réussi que par un enseignement
différencié ». « Tout n’est pas “bon” pour tous les élèves, tous les objectifs, toutes les situations » (Meirieu, 1990). Ainsi convient-il de suspendre le fonctionnement impositif-collectif de la classe pour lui
substituer des activités individuelles, des progressions strictement individualisées. Si Ph. Meirieu se sent, pour sa part, obligé d’ajouter une
postface à la cinquième édition de
L’École, mode d’emploi pour préciser la nécessité d’éviter la radicalisation des positions, voire les
« guerres de religion » dans ce domaine, l’ennemi étant l’autre modèle,
c’est sans doute que les thuriféraires n’attendaient que cette justification
pour oublier le groupe, ou enterrer la classe. Si, déjà en 1989, Ph. Meirieu se posait la question : « Faut-il en finir avec la classe ? », c’est que
le problème de la situation groupale était bien à l’ordre du jour. Il est
singulier, à ce propos, que les tenants d’un « enseignement différencié »
oublient que la thèse de Meirieu ( 1983),
Apprendre en groupe ?, se voulait une « contribution à la recherche sur les pratiques de groupe en
situation scolaire » et ignorent, semble-t-il, que sa critique des « pédagogies de groupe » n’est en aucune façon un détournement de la réalité
groupale de l’enseignement, ou un évitement de cette dimension, mais
au contraire un recensement des « outils pour apprendre en groupe »
( 1984)
[8]. On peut se demander si le succès d’estime de la « pédagogie
différenciée » ne réside pas dans ce qu’elle se présenterait d’emblée,
pour beaucoup, comme une alternative fort opportune à la si difficile
prise en compte de la dimension groupale des situations éducatives.
Nous ne pouvons nous empêcher de penser que c’est sur ce point que
réside l’enjeu fondamental, tant il est constamment méconnu que « cette
prise en compte de l’élève dans le processus d’appropriation des
connaissances
n’exclut en rien la poursuite des objectifs communs
[9] ».
De fait, la « pédagogie différenciée » se présente comme la référence
pédagogique dominante dans la plupart des IUFM aujourd’hui, à en juger
par le discours repéré par les étudiants, puis par les candidats au
concours des professeurs d’école, comme devant être obligatoirement
tenu devant les jurys de l’« épreuve d’entretien » pour témoigner de
leurs aptitudes à exercer les fonctions pour lesquelles on les recrute.
Il est vrai que la pédagogie différenciée occupe plus de place dans
les discours des formateurs (enseignants, IEN, conseillers pédagogiques… ) que dans la réalité quotidienne des classes. Sans doute parce
qu’ici le groupe s’impose avec ses effets et ses processus, et qu’il
s’avère bien difficile d’évacuer cette dimension. Cependant, cette
dimension reste constamment méconnue par les étudiants et par leurs
formateurs, à preuve la négligence quasi constante et unanime à préparer les futurs enseignants à repérer, comprendre et gérer les effets et
processus de groupe. Les étudiants sont maintenus dans l’illusion
qu’une bonne méthodologie résout tous les problèmes et conflits. Il
semble que seule la technique, adaptée et bien maîtrisée, permettra de
faire l’impasse sur ce que le groupe-classe, mais aussi les groupes de
niveau, de besoin, d’apprentissage… vont mobiliser d’effets utiles ou
néfastes par rapport au projet et à ses objectifs, voire de les éliminer.
La groupalité, un impensable épistémologique
Non seulement le groupe reste l’impensé de la pédagogie, mais il
paraît en demeurer l’impensable, à en juger par les évitements à tirer les
conséquences des effets désastreux de cet impensé. Celui-ci n’est sans
doute que le symptôme d’une résistance épistémologique à penser le
groupe.
Tout se passe comme si les recherches cliniques et les élaborations
théoriques et conceptuelles relatives au souci de penser le groupe avec
l’hypothèse de l’inconscient, menées en France depuis plus de trente ans
dans diverses directions (groupes analytiques, psychodrame, psychothérapies familiales analytiques, socio-analyse… ), ne pouvaient
constituer une autre approche originale et féconde des phénomènes
groupaux. Il s’ensuit la méconnaissance de tout le travail autour des
organisateurs psychiques, des transmissions intersubjectives, intragroupales, intergénérationnelles et transgénérationnelles, de la problématique de la fondation et du pacte dénégatif qui préside à celle-ci, des
alliances inconscientes ou du transfert dans le groupe
[10], etc., autant de
domaines de recherches qui apportent des perspectives nouvelles dans
la compréhension de ce qui se passe dans les groupes et les institutions.
Tout se passe comme si on se refusait à donner un sens psychanalytique
aux effets de groupe. À partir de là, il semble que se trouve méconnu
qu’« il y a toujours une vie fantasmatique dans un groupe » (D. Anzieu,
1975, p. 242) et que « la réalité objective ne peut rien contre une réalité
fantasmatique opposée » (p. 238). C’est méconnaître également que « le
groupe et l’idéologie sont coextensifs » (R. Kaës, 1980, p. 212), qu’« il
n’y a pas de groupe sans idéologie et (que) nous ne pouvons pas être en
groupe sans être ou avoir été dans l’idéologie » (p. 206). Cet oubli
empêche de pouvoir en analyser les fondements fantasmatiques, les
fonctions psychiques qui en ordonnent le recours ou en motivent l’inévitable secours.
Mais, par ailleurs (J.-P. Vidal, 1984), on n’aurait garde de croire naïvement que « les conditions opératoires propres à permettre le dégagement de la position idéologique, l’émergence du “passé sous silence”,
voire le dépassement de l’imaginaire institutionnel comme réponse au
malaise ou évitement de la crise, la mise en œuvre de stratégies visant à
se protéger de l’histoire, de l’inconnu, des pulsions, des autres, de l’informe…, suffiraient pour autant à engager naturellement les membres
du groupe sur un plan strictement rationnel et fonctionnel et à les
conduire à se livrer désormais à des activités objectives et adaptées. Si
la société est susceptible de progresser dans le sens de la rationalité, on
n’aurait garde de penser – si ce n’est sous forme de survivance idéologique – qu’elle puisse jamais être réduite à une parfaite et totale rationalité » (p. 137-138).
Limiter la compréhension des effets et processus de groupe à ce
qu’a produit la psychosociologie américaine des petits groupes, voire à
l’apport des années soixante, en reconnaître par ailleurs les insuffisances ou la relative stérilité, ignorer, comme en témoignent les bibliographies, les entreprises originales pour penser le groupe avec
l’hypothèse de l’inconscient et la fécondité de cette approche, ne peut
manquer, dès lors qu’il s’agit de textes produits par des universitaires,
ès qualités, de nous laisser supposer que le groupe reste un impensable
épistémologique. Les mêmes qui dénoncent, comme P. Boumard et
J.-F. Marchat ( 1993), le chahut comme un effet de l’impensé du groupe,
ne paraissent pas tirer les conséquences de cette méconnaissance et,
dans la mesure où on ne peut penser qu’il s’agit là d’un défaut d’information, nous sommes obligés de reconnaître avoir affaire à un interdit
de penser. On ne trouve pas dans leur ouvrage une seule référence
bibliographique sur le groupe postérieure à 1974 (!), aucune qui se
réfère à la prise en compte d’un inconscient proprement freudien, à
l’exception d’une… évocation de W.R. Bion
[11] ( 1965).
Les mêmes qui se demandent « comment expliquer… alors qu’on
choisissait d’abandonner l’enseignement individualisé…, (qu’)on se
soit si longtemps cantonné dans une vision aussi personnalisée des phénomènes scolaires ? » constatent que « la constitution de la relation
pédagogique (reste) toujours largement pensée sur le modèle d’un
échange interindividuel » (p. 73). Ils en concluent qu’il n’y a « pas eu
de place pour une prise en compte effective de cette réalité bien tangible
et concrète qu’est la classe en tant que groupe » ( ibid.). Et si « la classe »
en tant qu’entité pédagogique, « ça n’existe pas » (p. 68), en revanche
« elle constitue un groupe réel, auquel participe directement le maître »
(p. 76). En effet, la classe serait fondée sur « le principe de dénégation
de la réalité » (p. 80), c’est-à-dire l’ignorance ou la dissimulation de la
dimension socio-politique de la situation groupale. De la sorte serait-il
méconnu que ce groupe est « un champ largement surdéterminé par les
formes sociales qui l’instituent » (p. 80). À cet égard, la classe serait
« un lieu sans espace… un temps sans temporalité » et ce, parce que les
pédagogies qui y sont associées se caractérisent par une fuite dans un
univers idéal, imaginaire, faute de « penser l’institutionnel ». Ainsi, à
peine a-t-on stigmatisé l’impensé du groupe qu’on y substitue, par
déplacement sur l’institution, un autre impensé, celui de l’institutionnel.
Dans cette perspective, le « chahut » devient alors un « analyseur » de
la crise d’un monde en mutation (p. 102 et suiv.) Il est à considérer
comme un révélateur qui fait apparaître le caractère désormais obsolète
d’une institution dont les modes de fonctionnement, l’organisation des
rapports humains qu’elle instaure et perpétue comme seuls appropriés à
la réalisation de soi et de son projet, ne sont plus adaptés à l’évolution
de la société, à celle des mentalités nouvelles… L’institution éducative
est dès lors contestée de l’intérieur par un désordre qui en révèle l’inadaptation, l’inadéquation, l’obsolescence. Le chahut, voire la violence
qui en est l’expression ultime, représenterait dès lors les forces vives, la
dynamique positive, le mouvement et la vie par opposition à l’institué,
lequel ne serait que l’expression figée de ce qui a cessé de vivre.
De ce point de vue, le négatif qui se manifeste dans le désordre et
l’agressivité du chahut ne serait que l’expression opportune et finalement « positive » d’un décalage qui compromet le devenir, l’avenir
même des élèves. Le chahut, médiation nécessaire, serait le déplacement sur le maillon le plus faible d’une interpellation visant une institution contestable… (p. 18) ; aussi peut-il être légitimement considéré
comme « la réponse désespérée des élèves dans un cadre où on ne leur
donne jamais la parole » (p. 110). L’histoire du chahut se confond avec
la chronique d’une mort annoncée. « L’école est finie », prophétisait
déjà R. Lourau dans les années soixante-dix alors qu’on en contestait
l’utilité (cf. Y. Illich plaidant
Pour une société sans école). La méconnaissance de la classe comme groupe n’est dénoncée que pour soutenir
aussitôt qu’elle est une institution dépassée
[12]. Il paraît donc inutile de
perdre son temps à tenter de s’approprier le savoir nécessaire pour
essayer de penser ce qui s’y passe !
D’autres, plus réservés il est vrai, comme R. Hess et G. Weigand
( 1994), considèrent que le mouvement anti-scolaire, la destruction de la
situation pédagogique sous ses diverses formes (vandalisme, violences,
absentéisme, refus scolaire… ) ne serait qu’un mouvement de protestation. Il s’agirait de l’expression d’une contre-culture, « culture juvénile », « adolescente », opposée à la culture conformiste de la classe
moyenne, qui continue d’imposer sa culture à tous indifféremment.
Cette contestation ne serait que la revendication de reconnaissance
d’une culture niée et qualifiée aussi de culture « ouvrière » (p. 88-96).
Mais si on ne peut prétendre niveler l’ensemble du système sur la base
de cette « contre-culture », va-t-on devoir établir plusieurs types de relations et de situations pédagogiques à partir du principe : « À chacun sa
culture » ?
On peut dès lors légitimement se demander si l’ensemble de ces
recours « monophasiques mais plurivocaux » à l’institutionnel, réduit le
plus souvent à l’instance du politique, ne permettent pas ici de faire
l’économie et de la prise en compte de la dimension fantasmatique et de
la prise au sérieux des effets et processus de groupe dans l’analyse des
situations éducatives. Ceux-ci demeurent bien l’impensable. Ainsi que
le souligne ailleurs R. Kaës, nous devons admettre l’existence d’une
« difficulté à penser le groupe ».
Quant à la centration exclusive sur l’incidence d’une réalité extérieure comme la structure sociale, codant immanquablement tout ce qui
se passe, on ne peut douter qu’elle permet de méconnaître l’effet d’une
autre dimension à l’œuvre dans le groupe ainsi que sa fonction organisatrice de la groupalité.
La formation des enseignants et
la prise en compte de la dimension groupale
Lorsque Ph. Perrenoud
[13] ( 1994) propose, dans le cadre d’une
réflexion sur la formation des enseignants, des dispositifs de formation
« susceptibles de favoriser la prise de conscience et les transformations
de l’habitus », il ne peut envisager d’introduire pour cela une situation
spécifiquement groupale propre à permettre la prise de conscience des
« effets » de groupe sur la mobilisation de cette « grammaire génératrice
des pratiques » (Bourdieu, 1972), ou, plus en amont, sur la genèse de ces
« structures structurantes », de ces schèmes de perception, d’évaluation,
de pensée et d’action – si telle est la définition de l’habitus.
Parmi les nombreux dispositifs auxquels il lui semble utile d’avoir
recours, comme la pratique réflexive, l’échange sur les représentations
et les pratiques, l’observation mutuelle, la métacommunication avec les
élèves, l’écriture clinique, la vidéo-formation, l’entretien d’explicitation, l’histoire de vie, la simulation et les jeux de rôles, l’expérimentation et l’expérience provoquée ou « pour voir », il est pour le moins
singulier qu’il reste particulièrement discret sur l’intérêt, la portée et
même l’importance d’un recours à la groupalité. Certes, il ne lui
échappe pas que « peu de personne ont eu… l’expérience de la responsabilité d’un groupe d’enfants ou d’adolescents avant de se voir confier
une classe » (p. 188). Il en résulte qu’« elles transposent… à une situation de gestion de classe des schèmes construits dans des interactions
différentes, moins complexes ». Aussi, « le maître débutant s’étonne
lorsque sa réaction à la conduite d’un élève altère la dynamique du
groupe-classe, souvent sans commune mesure avec le problème. Il comprend graduellement qu’il ne peut traiter un membre du groupe comme
un individu isolé » ( ibid.).
Nous voyons dans cette dernière remarque qu’il semble concevoir
que, sur ce point, l’expérience sur le tas semble devoir l’emporter sur
une formation aux modalités spécifiques dès lors qu’elles feraient intervenir la dimension de la groupalité. En effet, dans ses propositions, il ne
semble guère tirer les conséquences de ses constats, voire de ses analyses. Il se contente de reconnaître que « l’entretien d’explicitation peut
prendre la forme d’une relation duale, mais il peut
aussi (doit-on ajouter, à la rigueur ? éventuellement ? occasionnellement ? si l’on ne peut
faire autrement ?) devenir un travail de groupe… » (p. 202). Il est vrai
qu’il en limite incontinent l’exigence et la portée en donnant comme
exemple de celui-ci « le travail que fait le groupe de pédagogie institutionnelle animé par Imbert
[14] ( 1994) » (
ibid.).
Ailleurs, il suggère le recours occasionnel aux « groupes d’analyse
de la pratique », mais pour prendre aussitôt les précautions qui, si elles
sont indispensables, peuvent aussi en écarter l’opportunité pour cause
de « danger
[15] ».
On pourrait aussi, en raison et de l’importance et de l’enjeu
[16] et des
objectifs à atteindre, souhaiter que les moyens soient effectivement
requis pour que ce travail devienne possible, au moins pour ceux qui le
désirent ou ne s’y opposent pas, sans que cela suscite autant de réserves
et d’inquiétudes. Il est vrai que l’expérience montre que ce ne sont pas
ces nécessaires prudences et garanties qui seraient à l’origine de ces
« précautions oratoires ». Comme le souligne très justement P. Rangeard : « Les formateurs existent… mais ils font peur aux pouvoirs en
place
[17]. » Quoi qu’il en soit, le préalable ne nous paraît pas se situer en
ce point déontologique, mais plus précisément dans un souci plus fondamental et relatif à la question de savoir si on peut ou non s’en passer
ou en faire l’économie. Mais on peut aussi se demander si Ph. Perrenoud
ne prend pas, sur ce possible recours instrumental à la groupalité, la
mesure de la « résistance » institutionnelle… Ses propositions ne peuvent peut-être pas dépasser le seuil de tolérance de l’institution et, sur ce
point, on ne peut sans doute guère aller au-delà.
Il est vrai que le parti pris formatif de Ph. Perrenoud est préférentiellement individualiste. Il ne semble pas vouloir prendre toute la
mesure du contexte groupal et institutionnel génératif et inducteur de
l’habitus, pas plus que l’effet de bouleversement produit par les exigences d’adaptation à des situations nouvelles, ni tout ce que cela
implique d’angoisses et de résistances en relation avec le groupe et
l’institution.
Par ailleurs, peut-on limiter la formation des enseignants à la prise
de conscience de cet « inconscient pratique » que représente l’habitus ?
Si « une partie importante de l’action pédagogique est fondée sur des
routines ou une improvisation réglée qui font appel à un habitus personnel ou professionnel plus qu’à des savoirs » (p. 184), l’inconscient
par lequel chacun est mu ne se réduit pas à cette part d’inconscience.
Celle-ci, d’ailleurs, se définit mieux par les termes d’impensé, de non-conscient ou d’ignoré, voire de conscience distraite ou absente, que par
le concept d’inconscient proprement dit, dont les connotations psychanalytiques risquent d’introduire un malentendu. S’il est ici question
d’inconscient, tant il est vrai qu’on ne peut en ignorer les effets ou les
formations dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement, encore
faut-il le réduire à ce qui est acceptable par les rigidités du système et
seulement susceptible d’être pris en compte par les agents de l’institution. L’habitus comme inconscient sociologique paraît un « inconscient » convenable. Faute de pouvoir parler de l’autre, pour l’heure on
centrera son attention exclusivement sur celui-là : telle semble être la
position prudente de Ph. Perrenoud !
Toutefois, le mérite essentiel de ce point de vue sur la formation des
enseignants consiste à ne pas prétendre réduire celle-ci à une simple et
exclusive formation professionnelle, laissant de côté toute la dimension
d’une authentique et inévitable formation personnelle. À cet égard, on
conviendra que le contexte nécessairement groupal dans lequel s’effectue tout enseignement exige une formation spécifique des enseignants
relativement aux effets et processus de groupe, et
singulièrement sur
eux-mêmes. Ainsi, on ne peut éviter de travailler sur les effets de coprésence, d’interaction, d’interdépendance, de dynamique de groupe, mais
aussi sur les résonances affectant la groupalité interne de chacun, les
angoisses ou les résistances mobilisées ici, voire les fantasmes, illusions, identifications et projections qui y sont liées. Les comportements
spontanément adoptés n’en sont bien souvent que l’expression ou la traduction inconsciente. Bien des pratiques ou des choix méthodologiques
en matière de pédagogie ne témoignent que de la crainte que le groupe
fait naître chez beaucoup qui s’accommodent mal d’être en groupe. Si
le groupe est souvent un obstacle à l’entreprise et aux projets de l’enseignant, les dérives vers toutes les formules de division, de fragmentation ou d’atomisation ne sauraient constituer une alternative
pédagogique dès lors qu’elles témoignent d’une difficulté à affronter le
groupe. Il est illusoire de croire que cette crainte échapperait aux élèves,
lesquels recréent le groupe divisé, par la récréation. Ici, l’occupation de
l’espace sonore, les turbulences, désordres et chahuts non seulement
restaurent l’unité groupale compromise, mais surtout stigmatisent le
désordre groupal interne du maître contre lequel il se défend. Il est pour
le moins chimérique de penser que la décomposition du groupe-classe
en une pluralité de petites unités permettrait de s’affranchir de certains
effets de la groupalité. Si le groupe reste l’impensé de la pédagogie, on
ne peut douter que cette attitude d’évitement épistémologique tende à
entretenir des handicaps ou des difficultés responsables de biens des
échecs et déconvenues. Il ne peut qu’être préjudiciable à l’exercice du
métier que cet impensé en demeure l’impensable. On ne peut se dispenser de rompre cette résistance épistémologique et, pour ce faire, se donner les moyens d’en comprendre les causes et les raisons. Il est peut-être
rédhibitoire à l’exercice d’une fonction éducative que celui qui l’exerce
ait du mal à se saisir et à se penser
sujet du groupe, tant il est vrai que
pour s’admettre comme tel il faut pouvoir renoncer à « l’omnipotence
infantile » et refuser toute attitude de flatterie fondée sur une prétendue
pertinence de cette omnipotence. C’est pourtant ce qui semble se dégager des discours idéologiques qui président, en grande partie, à l’aménagement actuel de l’école, au point que les « enfants », lesquels ont
désormais cessé d’être, dans la plupart des cas, des élèves, n’y trouvent
plus de repères. Ainsi, au nom de l’égalité (!), de la justice (!), du refus
des différences inévitablement mutilantes, toujours frustrantes, il est
courant de dénoncer la fonction symbolique des
marqueurs œdipiens
dans l’institution, considérés comme d’inacceptables privilèges. Tout ce
qui sert, dans la réalité sociale, à signifier par les différences (de catégories, de rôles, de statuts, de pouvoirs) la hiérarchie institutionnelle
suscite le plus souvent mauvaise conscience et culpabilité. En bien des
lieux, cette honte a provoqué le gommage systématique des
signifiants
œdipiens du cadre institutionnel. L’autorité est devenue inacceptable
pour les uns, illégitime pour les autres, déshonorante pour la plupart.
Ainsi, ici ou là, les élèves n’ont plus à rendre compte de leurs retards
[18],
absences ou incivilités. L’espace scolaire lui-même est parfois réaménagé afin de supprimer les frontières qui délimitent et séparent des lieux
distincts. Il ne doit plus y avoir de places réservées, d’espaces privés :
tout doit être commun entre égaux. Il en résulte une perte de ce que nous
avons appelé ailleurs la
fonction diacritique
[19] pour stigmatiser dans
l’institution des effets confusionnels consécutifs à la disparition des
signes distinctifs. Mais la confusion vient surtout, ici, de ce que l’enjeu
de ces changements égalitaristes est ailleurs, pour autant qu’ils servent
à dissimuler que ce dont il s’agit a à voir avec la réalité psychique, et
singulièrement avec ce qui marque la frontière entre les sexes et les
générations. Les discours idéologiques se nourrissent de l’ambivalence
de leurs auteurs ou de leurs supporters.
Les élèves n’en sont pas dupes, même s’ils ne peuvent en être
conscients. On peut considérer que leur agressivité, et même leur violence, n’est sans doute que la manière brutale et réactionnelle d’interpeller ces adultes qui les privent de garde-fous et les laissent désemparés. « L’usage des procédures disciplinaires est tombé en désuétude
[20] »,
les établissements scolaires ignorent les possibilités offertes par les
conseils de discipline, « des règles qui semblaient évidentes ne le sont
plus; par exemple, les élèves ne comprennent pas de quel droit les profs
les jugent
[21] », pas plus qu’ils ne comprennent en quoi leur comportement gêne l’enseignant, pourquoi il hausse le ton et les « agresse ». Une
note jugée illégitime peut parfois donner lieu à vengeance et agression.
Sans doute faut-il ménager toute possibilité de blessure d’amour propre
pouvant résulter de la perception des différences, inégalités, voire de
quelque fiasco. À l’école, le jugement sur soi serait toujours inique et
forcément insupportable. Désormais, seule la pédagogie doit être différenciée. C’est à croire que la différenciation s’est réfugiée dans le seul
domaine qui puisse la tolérer. Et, par un étrange paradoxe, la multiplicité la plus désordonnée, le morcellement ou la parcellisation dans la
dispersion de ceux qui cherchent à « s’éclater » (!) viennent faire pendant (ou pied de nez ?) à « la passion de ne faire qu’un
[22] » (R. Kaës).
Quant aux sanctions pour infraction, manquement à la discipline,
elles ont pratiquement disparu. Les enseignants paraissent avoir perdu
la volonté, voire les moyens, d’y soumettre leurs élèves. Beaucoup se
sentent culpabilisés de recourir à des procédures si contraignantes. Il
faut être tolérant, compréhensif, indulgent… Il va sans dire que l’élève
aurait soif de tout, sauf de discipline. Pourtant, la cause apparente de
tous les désordres semble résider dans la disparition de tout ce qui peut
réguler la vie scolaire, en rendre possible ses objectifs manifestes. On ne
peut et on n’ose rien exiger. Résigné, on laisse pratiquement tout faire.
« Face à un incident, neuf fois sur dix, je ferme les yeux », reconnaît un
enseignant. La position des équipes de direction n’est guère différente
et témoigne de la même réticence à intervenir. Qu’il faille « rescolariser
la vie scolaire », y « imposer un code de conduite spécifique », restaurer règles et règlements pour lutter contre ces dérives, au point d’en faire
désormais une priorité (mobilisation contre la violence), montre à quel
point on est allé loin dans l’angélisme et le soutien inconsidéré de l’omnipotence infantile. « Mettre l’enfant au centre du système éducatif »,
nouveau mot d’ordre de la révolution pédagogique, ne peut être exempt
de sa contrepartie perverse. La formule a trop de succès auprès des
enseignants eux-mêmes pour qu’on ne soupçonne pas qu’elle puisse
venir servir d’autres intérêts, plus triviaux. La toute-puissance infantile,
toujours prête à resurgir à la faveur de toute régression, ici induite tant
par le groupe que par la rencontre avec l’Enfant, ne pouvait manquer
d’en constituer la dérive quasi inévitable. La régression ne pouvait rêver
meilleur alibi. Sans doute ces dévoiements ne sont-ils que la conséquence de la difficulté des agents ou des acteurs de l’institution à se
reconnaître eux-mêmes sujets de l’inconscient en tant que sujets du
groupe, inscrits dans une filiation, un héritage et une histoire. C’est évidemment sur ce point que la formation (initiale et continue) est complètement négligée. Or, on conviendra qu’ici comme ailleurs, il ne suffit
pas de poser la loi pour qu’elle soit respectée.
Il revient « aux enseignants de donner,
par leur cohésion et la cohérence de leurs discours
[23], un cadre qui contribue à stabiliser le comportement des élèves », écrit Sylvie Le Bars dans
Le Monde de l’éducation.
Mais cette recommandation, si elle pressent que tout dépend d’une position groupale, risque fort de n’être qu’un vœu pieux et de rester sans
effets dès lors qu’elle ne lève aucune ambiguïté sur les rapports réciproques entre réalité sociale et réalité psychique, ni sur ce qui se joue (ou
se rejoue) pour chacun sur la scène institutionnelle de ce qui se passe
ailleurs, sur une autre scène, en raison du double statut du sujet.
Une psyché qui se spécifie d’être groupale
Le sujet ne peut être pensé qu’en rapport avec le double statut qui
le constitue, c’est-à-dire en tant que sujet singulier (« à lui-même sa
propre fin »), et en tant que sujet du groupe, c’est-à-dire lié à l’ensemble
intersubjectif dont il procède. Mais il ne peut être le premier (autrement
dit, travailler à sa propre réalisation) que pour autant qu’il est conjointement inscrit dans une lignée, une généalogie qui fait de lui un membre,
un associé, un serviteur, un héritier, un bénéficiaire. Pour reprendre la
formulation même de S. Freud ( 1914) – longuement approfondie et
développée par les travaux de R. Kaës, qui en tire par ailleurs toutes les
conséquences ( 1993 a) –, « l’individu… mène une double existence : en
tant qu’il est à lui-même sa propre fin et en tant qu’élément d’une chaîne
dont il est le serviteur, sinon contre sa volonté, en tout cas sans l’intervention de celle-ci » (p. 143).
Autrement dit, on ne saurait réduire le psychique à l’individuel
[24].
Non seulement l’intersubjectivité est à considérer comme une condition
constitutive de la vie psychique humaine, en raison de la précession de
l’ensemble sur le sujet singulier, mais il est à penser comme une condition de la formation de l’espace intrapsychique dans sa structure groupale et, probablement, comme la condition de la formation de l’inconscient. La précession de l’ensemble qui, dès avant la naissance à la vie
psychique, a déjà constitué le sujet comme un Autre (objet, modèle, soutien, héritier) le constitue (ou manque à le constituer), dès l’origine,
comme un sujet du groupe (cf. R. Kaës, 1993
b, p. 19).
On peut même ajouter que la psyché est intrinsèquement groupale.
En effet, avant d’être une forme de sociabilité ou un lieu extra~individuel de la réalité psychique, le groupe est d’abord une forme et un processus de la psyché individuelle ( ibid., p. 26). C’est là un point de vue
original de la pensée de Freud que la lecture de R. Kaës a mis particulièrement en évidence et que ses travaux développent, ouvrant de ce fait
des perspectives nouvelles dans l’approche des phénomènes et du fonctionnement psychiques ainsi que des diverses modalités du lien intersubjectif.
Si le groupe est un des modèles de l’intelligibilité de la psyché, c’est
parce que les instances et les systèmes de l’appareil psychique sont à
concevoir comme des groupes psychiques différenciés à l’intérieur desquels s’opèrent des dédoublements, des diffractions ou des condensations, des permutations de places ou de sens et dont les identifications
multiples ou multifaces en soulignent les effets ou en révèlent les manifestations ( ibid., p. 28). Le sujet, de ce point de vue, est une pluralité
organisée de personnes psychiques, un groupe interne. « Singulierpluriel » qui « condense le paradoxe d’être multiple et un… » (p. 309), le
sujet est bien à concevoir comme sujet du groupe. Ainsi, chez Freud, la
« groupalité psychique », qui existe comme concept sinon comme
terme, fournit non seulement une des métaphores anthropomorphiques
de l’appareil psychique, mais constitue la première manière de rendre
compte de l’inconscient dont le contenu serait constitué par le « groupe
des pensées clivées » exerçant une attraction sur les pensées préconscientes et conscientes et attirant les pensées du refoulement secondaire
(p. 28). Ce qui conduit R. Kaës, dès 1966, à proposer la formule selon
laquelle « l’inconscient est structuré comme un groupe ».
Le groupe ne désigne pas seulement la rencontre ou les relations
empiriques intersubjectives, le lieu où s’établissent les rapports entre
plusieurs sujets selon des arrangements qui dépassent l’histoire ou les
fonctions pratiques conjoncturelles, il désigne aussi « la forme et la
structure d’une organisation intrapsychique ». Il suit de là, à propos de
ce que nous nommons les groupes du dehors – seraient-ils organisés
selon des processus psychiques ou assemblés selon les effets qu’y produit l’inconscient –, qu’il reste à se demander quels types de rapports les
groupes du dedans entretiennent avec les groupes du dehors. Certes, les
groupes du dedans ne sont pas « la pure introjection des objets et des
relations intersubjectives » (p. 12). De même, les groupes externes intersubjectifs ne sont pas davantage la simple projection externalisée des
groupes du dedans. Toutefois, nous conviendrons avec R. Kaës qu’ils
« entretiennent des rapports de fondation réciproques » ( ibid.). « Je soutiens la proposition, avance celui-ci, que le groupe intersubjectif est l’un
des lieux de la formation de l’inconscient : corrélativement, je suppose
que la réalité psychique propre à l’espace intersubjectif groupal s’étaie
sur certaines formations de la groupalité intrapsychique » ( ibid.). Mais,
au-delà des « rapports de fondation réciproques » ayant trait à la problématique des origines, nous devons supposer entre eux des rapports
constants et homologiques. Si les groupes du dedans ne sont pas la
« simple » projection au dehors d’une groupalité interne dont ils pourraient constituer la mise en scène externalisée, si réciproquement les
groupes internes ne peuvent être considérés comme la « pure » introjection de ce qui advient dans les ensembles intersubjectifs, on doit
convenir que, sans se réduire à une réciprocité terme à terme et mécanique, il existe un rapport permanent entre les deux. Ainsi, nous ne pouvons manquer de trouver de l’un dans l’autre ; les différents niveaux se
répercutent, se réfléchissent et retentissent les uns sur les autres dans
une sorte de solidarité. Que la topique soit une groupalité interne se
complète de cette thèse de D. Anzieu selon laquelle « le groupe est une
topique projetée ». C’est paradoxalement à la périphérie, au dehors,
dans le multiple, dans le visible sinon dans l’apparent, qu’il devient possible d’atteindre ce qu’il y a de plus personnel, intime, caché, interne,
nucléaire.
Une formation nécessairement groupale
Il résulte de tout cela que toute psychologie « individuelle » est
« d’emblée et simultanément » une psychologie groupale et que le travail sur le groupe ne peut manquer de constituer une modalité nécessaire de toute entreprise de « formation ». On contestera le partage entre
le psychique assimilé à de l’individuel interne et le groupal réduit à du
collectif externe, d’un côté les phénomènes subjectifs, de l’autre la
dimension objective. Ici, le recours au groupe comme instrument de formation n’est qu’une conséquence de la groupalité psychique constitutive d’un sujet qui n’est tel que d’être sujet du groupe. Dès lors, les
mises en situation de groupe ne peuvent se réduire à être des dispositifs
utilitaires imposés par telle ou telle situation d’apprentissage à une technique particulière; elles sont simplement exigées par les conditions élémentaires d’une volonté de formation qui ne méconnaîtrait pas cette
dimension fondamentale du sujet ni ses effets sur les liens et les relations.
Les techniques de groupe (groupe d’analyse de cas de type groupe
Balint, groupe d’approfondissement professionnel, groupe d’analyse de
pratiques, groupe d’entraînement à l’analyse de situations éducatives ou
d’enseignement, jeux de rôles, etc.) ne peuvent être limitées à leurs
aspects strictement fonctionnels, qui en justifient habituellement
l’usage. Ce « à quoi ça sert », l’utilité pratique et professionnelle en
l’occurrence, en dissimule l’intérêt fondamental. Le recours aux petits
groupes, voire aux groupes larges, ne s’effectuera pas uniquement, dans
un projet de formation rigoureux au métier, pour expérimenter les phénomènes et processus de groupe, c’est-à-dire pour permettre d’éprouver
comment le groupe, par de simples effets de co-présence ou d’interactions, provoque, oriente, inhibe… représentations ou comportements,
mais aussi pour tirer profit de l’expérience qu’il permet dans un souci
incontournable de formation personnelle. Il s’agit alors de faire l’expérience et l’épreuve du groupe sur soi à l’occasion d’une formation à
l’usage d’une technique. Le groupe expérimental auquel on participe
devient ainsi, par les sentiments qui s’y vivent, les émotions ou affects
qui s’y développent, mais aussi par les transpositions, transferts, identifications, diffractions qu’il offre ou autorise un moyen indirect, une
médiation pour accéder à sa propre complexité, pour déceler la multiplicité des « personnages » et des relations dont on est constitué et comment tout cela s’arrange ou s’ordonnance par-delà conflits et tensions.
Comment chacun gère sa propre groupalité interne et s’en accommode,
telle est la préoccupation fondamentale pour celui qui prétend gérer les
relations groupales comme celles qui s’établissent au sein des classes
entre les élèves, et à plus forte raison entre ceux-ci et l’enseignant. Le
groupe dans ce qu’il permet d’analyser et de travailler de sa propre
groupalité peut être considéré comme l’instrument privilégié de la formation de celui qui va passer sa vie professionnelle avec des groupes.
Ainsi peut-on faire l’expérience que le groupe externe dans ses
rumeurs, désordres ou conflits n’est souvent, pour l’enseignant, que le
reflet, l’expression, la mise en scène externalisée des turbulences et
débats qui affectent sa propre groupalité interne. L’individualisme proclamé et revendiqué, la recherche de solitude qu’il génère, la peur des
groupes et l’évitement systématique de toute vie groupale qu’il suscite
révèlent bien des vicissitudes dans la manière dont le sujet s’arrange de
sa propre groupalité. De la sorte, le groupe externe, dans cette nouvelle
perspective, peut-il donner à voir à l’enseignant ce qui se passe à l’intérieur de lui-même, rendre visible ou manifeste, par un effet de projection et comme dans un miroir, l’invisible et le latent qui composent la
complexité de sa groupalité psychique. Le désordre qui règne dans la
classe ne serait-il pas aussi celui qui règne dans la tête de l’enseignant ?
Les mises en situation d’analyses groupales (GAP, GEASE, jeux de
rôles… ) ne peuvent pas se limiter, dans le travail qu’elles permettent, à
l’appropriation, voire à la maîtrise, d’un outil supplémentaire, pas plus
qu’elles ne sauraient se réduire à l’analyse de cas et de situations produites ailleurs, dans un autre temps et à propos de quelqu’un d’autre. On
conviendra que ce qui s’expose ou se raconte à propos d’un autre a aussi
un sens dans l’ici et maintenant (contexte, enjeu… ) et par rapport à soi.
On ne peut ignorer ou négliger que ce qui se dit ou se discute dans ces
situations n’est pas dissociable de sa propre problématique, laquelle fait
écho ou entre en résonance avec ce qui fait ici problème. Le choix de
telle ou telle discussion
[25], le récit de tel ou tel événement, l’attention
portée à tel ou tel incident ne sont ni neutres ni innocents. Mais ce qui
fonde l’objet d’un débat ou d’un examen a également à voir avec ce qui
préoccupe le groupe des participants, dont l’exposant devient aussi, à
son insu, le porte-parole et sans doute parfois le porte-symptôme. Enfin,
le groupe fonctionne comme effet rémanent et caisse de résonance où
viennent retentir et se réfléchir transférentiellement d’autres situations
groupales. Plusieurs niveaux psychiques sont ainsi étroitement intriqués, mêlés, emboîtés les uns dans les autres, plusieurs registres temporels viennent se juxtaposer, se condenser. On ne peut les ignorer, ni les
escamoter. Toutefois, la prise en compte de cette nouvelle perspective,
qui revient à « penser le groupe avec l’hypothèse de l’inconscient »,
exige des intervenants
formés à la pratique de l’analyse de groupe et pas
seulement à la conduite des groupes et des réunions dans la seule dimension de la psychologie sociale. Cette exigence implique, en aval, un
authentique processus de formation qu’un simple cursus ne saurait, en
soi, garantir.
Dès lors qu’on s’autorise à penser que l’appareil psychique et ses
contenus inconscients sont structurés comme un groupe, c’est toute
l’approche de la groupalité qui s’en trouve refondée et toute la conception de la formation personnelle qui s’en trouve inévitablement modifiée et déplacée. « Penser le groupe avec l’hypothèse de l’inconscient »
a pour corrélat de penser les groupes du dehors en relation avec les
groupes du dedans. C’est faire l’hypothèse selon laquelle la groupalité
externe mobilise la groupalité interne et qu’elles s’influencent l’une
l’autre, au moins dans les représentations ou les fantasmes qu’elles suscitent et à partir desquelles elles s’organisent.
Enfin, et comme prolongement, on pourrait ajouter que faute de
« penser le groupe (réel, institutionnel) avec l’hypothèse de l’inconscient », il s’avère impossible de penser les effets et processus de groupe
dans leur infiltration par les fantasmes, les désirs inconscients infantiles
qui les suscitent pour se réaliser et les mécanismes de défense du moi
qui y sont inévitablement associés pour conjurer les angoisses provoquées par de tels accomplissements. Le groupe et ses activités mobilisent et entretiennent une intense fomentation imaginaire responsable, au
moins en partie, de l’organisation de la groupalité. « Si le groupe [… ]
est une réalisation imaginaire d’un désir, alors les processus primaires,
voilés par une façade de processus secondaires, y sont déterminants »
(R. Kaës, 1993, p. 74-75). Dans tous les cas, « qu’il accomplisse efficacement la tâche qu’il s’est assignée ou qu’il soit paralysé », le groupe
est un débat avec un fantasme sous-jacent, rappelle R. Kaës à propos
de la rupture épistémologique introduite par la psychanalyse dans
la conception du groupe et, singulièrement, par l’apport décisif de
D.Anzieu ( ibid., p. 75). Et lorsque cette activité vise la formation, on ne
peut méconnaître la mobilisation d’une fantasmatique spécifique. Ainsi
que le note justement R. Kaës, « quelles que soient la pratique sociale,
l’institution, la culture, il n’y a pas de formation sans une fantasmatique
sous-jacente ». Quant au « désir de former, et plus spécialement le désir
de former des individus… (il) véhicule, chez les deux parties, celui qui
se forme, celui qui forme, des représentations imaginaires qui sous-ten-dent, activent, infléchissent ou paralysent le processus même de la formation » (D. Anzieu, 1975) ; « [… ] Il n’y a pas de formateur sans qu’il
ne cherche à réaliser quelque fantasme personnel dans ses activités de
formation » ( ibid.); « L’activité formative, la relation entre le formateur,
l’être en formation, et leurs objets respectifs sont organisés, dynamisés
ou paralysés, infiltrés en tout cas par des fantasmes… » (R. Kaës, 1973).
Travailler cette dimension par l’intermédiaire du groupe nous semble,
ici aussi, une nécessité. Bien des vicissitudes et des déboires dans la
relation pédagogique et par voie de conséquence dans les apprentissages
et les investissements disciplinaires peuvent trouver là, dans l’élucidation de ces fomentations fantasmatiques et de leurs effets, explications
et peut-être résolutions.
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[1]
« La subjectivité est le lieu de toutes les méprises, méconnaissances, fausses rationalités et
confusions : personne n’y échappe » (p. 146).
[2]
Cahiers pédagogiques, n° 326, septembre 1994, p. 50-52.
[3]
Comme le pense naïvement Rachel Gasparini ( 2000) dans l’ouvrage qu’elle consacre à la discipline à l’école primaire,
Ordres et désordres scolaires, à propos de trois classes primaires
« novatrices » qui transforment le rapport pédagogique.
[4]
Les 2,3,4 et 5 mai 1962, un Colloque organisé à Paris par l’ARIP réunissait une soixantaine
de participants… désireux d’explorer en commun les voies nouvelles ouvertes à la réflexion
pédagogique par l’essor récent des sciences psychosociales… Un certain nombre d’interventions, ainsi que le compte rendu d’un des deux panels, furent condensés dans un numéro spécial
de l’Éducation nationale paru le 14 juin 1962 sous le titre « Le groupe maître-élève » (!) dans
Pédagogie et psychologie des groupes, Paris, Épi, 1966, p. 11.
En 1980, M. Gilly publie aux PUF un ouvrage intitulé
Maître-élève ; rôles institutionnels et
représentations. Dans un ouvrage destiné aux étudiants, candidats au concours de professeurs
des écoles, sur « l’épreuve d’entretien… » ( 1993), il leur est proposé, pour la constitution du
dossier, « des sujets possibles »; et justement, dans le thème général sur la dynamique du groupe
classe (p. 31), il est suggéré : la relation pédagogique maître-élève, le dialogue (!).
[5]
Article paru dans
Le Binet-Simon, n° 621,1989, p. 29 à 39.
[6]
On se reportera, sur « les origines des classes scolaires », au livre de Ph. Ariès ( 1960),
L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, p. 188-203.
[7]
On se souviendra que le droit d’association n’a été reconnu qu’au début du siècle.
[8]
Le fait d’en être à la 5
e édition ne préjuge absolument pas d’un changement d’attitude par rapport à la prise en compte du groupe.
[9]
Cahiers pédagogiques, numéro spécial : « Différencier la pédagogie ».
[10]
« Le transfert dans le groupe »,
Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 12,
Toulouse, Érès, 1989.
[11]
Si le groupe a suscité et suscite encore des réactions de rejet, des interdits de pratique et de
penser, W.R. Bion est apparemment le seul psychanalyste qu’on s’autorise à citer à propos du
groupe, peut-être parce que c’est le seul qui échapperait à l’ostracisme de certaines écoles psychanalytiques pour autant que J. Lacan, qui connaissait ses travaux sur les petits groupes, a
publié en 1947 dans
L’Évolution psychiatrique « une étude sur les tendances de la psychiatrie
anglaise où les travaux de Bion figurent en bonne place » (R. Kaës, 1993, p. 23, note 1).
[12]
Il est singulier que ne soit jamais envisagé que le désordre, l’agressivité et la violence pourraient avoir un autre sens, pas nécessairement positif. À ce propos, on prendra garde que la
dimension de l’inconscient n’est jamais introduite ici comme ce dont ses sujets pourraient être
la dupe. Ainsi, on peut travailler à son insu contre son propre intérêt. Dès lors, porter atteinte à
certaines structures n’est pas obligatoirement l’effet de l’obsolescence des institutions sur lesquelles elles se fondent ou s’étayent, mais peut aussi bien exprimer les formes d’une agressivité
retournée contre soi-même. On ne veut pas nécessairement son bien. On peut se tromper de cible
et attaquer, mettre à mal ou en pièces ce qui libère et non ce qui asservit. On peut préférer l’ignorance au savoir. On ne veut pas naturellement guérir de son ignorance et rechercher spontanément le savoir, se donner les moyens de se l’approprier, s’imposer les frustrations que les
contraintes qui y sont attachées suscitent. Le refus d’apprendre, sous ses divers avatars, peut ressortir d’une « réaction épistémologique négative » elle-même entendue comme symptôme, voire
« fantôme » institutionnel.
[13]
« Le travail sur l’habitus dans la formation des enseignants. Analyse des pratiques et prise
de conscience. » Intervention au symposium « Formation des enseignants », Louvain-la-Neuve,
12-14 septembre 1994.
[14]
Nous ne doutons ni de l’originalité, ni de l’intérêt de ce que fait à cet égard F. Imbert, mais
ses options théoriques et ses
a priori méthodologiques ne semblent pas lui permettre de penser
le groupe avec l’hypothèse de l’inconscient, et c’est ce qui fait, en fin de compte, une différence
fondamentale.
[15]
« Encore faut-il que le temps, l’espace, les règles du jeu, les compétences et l’éthique de
l’animateur autorisent la libre expression
sans danger » (p. 15) (souligné par nous).
[16]
« [… ] l’efficacité de l’action didactique dépend largement du climat affectif et des modalités de relation et communication qui prévalent dans sa mise en œuvre » (p. 8).
[17]
Voir sur ce point P. Rangeard,
Les Enseignants persécutés, p. 203 et suivantes.
[18]
Nous pourrions citer au moins deux écoles dans des quartiers différents où l’aménagement
de l’horaire a été déterminé pour tenir compte du retard systématique des élèves. Dans une école
de la banlieue résidentielle, on rentre à 14 heures 10 depuis qu’il a été admis que la plupart des
élèves n’arrivait pas avant cette heure-là. Ce sont eux qui ont imposé leur horaire, pour éviter le
conflit l’administration a cédé.
[19]
Cf. sur ce point l’article de G. Roquefort ( 1989).
[20]
Frédéric Séval et Dominique Dumont (juristes au ministère de l’Éducation nationale), interviewés dans
Le Monde de l’éducation à propos du dossier consacré à la violence et à ses tentatives de traitement (n° 226, mai 1995).
[21]
B. Charlot, dans le même numéro.
[22]
« La grande affaire qui mobilise les sujets d’un groupe est la passion de ne faire qu’un. [… ]
La passion de ne faire qu’un a pour contreface la fascination du multiple et du partiel. Le
groupe, par sa structure morphologique, par les représentations et les investissements dont il est
l’objet dans l’espace interne de chaque sujet, réactive des formations et des processus de diffraction du sujet, de morcellement de l’objet, de multiplication du semblable, en même temps
qu’il suscite la passion de les réunir et de les unifier », R. Kaës ( 1993
b).
[23]
Souligné par l’auteur.
[24]
« Parmi les obstacles épistémologiques, le plus puissant quant à notre propos est la réduction qui identifie le psychique à l’individuel » (R. Kaës, 1993
b, p. 33).
[25]
Comme le savoir, la discipline, le désordre, l’autorité, la transmission, le refus d’apprendre…