2001
Connexions
La mort programmée du professeur
Georges Roquefort
20 rue Deslinières, 66000 Perpignan ; IUFM de l’académie de Montpellier, psychanalyste groupal (GAIRPS, Perpignan).
Dans le cadre de la « Recherche sur la formation des enseignants par le biais de suivi de
cohortes », menée depuis 1996, nous cherchons à appréhender comment évolue le rapport des enseignants à leur formation initiale.
Cet article présente une des manières dont ce
rapport peut évoluer au cours des trois années
suivant la réussite au concours du CAPES. Il
s’appuie sur un corpus d’entretiens réalisés
avec la même enseignante. Après l’étude des
thèmes communs aux entretiens et l’analyse
de l’évolution du discours, quelques hypothèses interprétatives sont avancées dans le
cadre d’une approche clinique d’inspiration
psychanalytique. Il semblerait que lors du
passage de la position d’étudiant à celle d’enseignant, les enseignants débutants soient
amenés à vivre une sorte de « crise d’adolescence professionnelle» qui dépasse la période
de la prise de fonction et dont on ne peut prévoir la durée.
Nul ne sait ce que sera l’école à moyen ou à long terme. Nul ne sait
s’il existera toujours des professeurs dans l’Éducation nationale ou dans
la mosaïque d’entreprises scolaires qui pourraient remplacer le service
public français d’éducation. On constate cependant aujourd’hui que
« l’école de la République » n’est plus seulement remise en question,
comme il est légitime et nécessaire de le faire, mais qu’elle est déclarée
obsolète ou franchement nuisible. Sa transformation radicale est requise
pour des raisons idéologiques et technologiques : au nom du « respect »
contre le « mépris », de « l’égalité » contre les discriminations et « l’exclusion », de la « démocratie » contre « l’élitisme » ; enfin, argument
suprême, la mutation de l’école est requise au nom de la « modernité »
contre « l’archaïsme », d’Internet contre la « pédagogie impositive des
prêcheurs ». C’est, avec les contenus disciplinaires jugés trop ambitieux, inadaptés ou élitistes, l’instance incarnée par les professeurs qui
est la cible principale des réformateurs actuels de l’enseignement.
Je me propose d’attirer ici l’attention sur les effets délétères, dans
l’espace psychique de l’école, sur les élèves comme sur les professeurs
et les autres acteurs institutionnels, d’une idéologie pédagogique libertaire et de certains processus réformateurs qui, dans le contexte politique et économique du néo-libéralisme, minent la fonction
professorale, adultèrent la relation pédagogique et rendent plus difficile
que jamais le fonctionnement institutionnel, l’appropriation des
connaissances par les élèves ainsi que leur rapport au savoir. Jamais,
chez les élèves comme chez leurs professeurs, la souffrance psychique
n’a été aussi grande, au point que l’administration, dans la plus grande
improvisation, commence à offrir aux plus affectés d’entre eux des
lignes téléphoniques SOS ainsi que des psychologues, comme pour les
victimes d’attentat. Pour autant, la formation professionnelle des enseignants reste centrée sur les techniques pédagogiques et sur l’espoir messianique, engendré par Internet, qui semble s’être emparé des « fonctionnaires d’autorité
[1] » de l’Éducation nationale.
Dans
La Parole et le lien ( 1994, p. 235-236), René Kaës évoque la
statue du Bernin représentant Énée qui porte sur ses épaules son père
Anchise, lequel porte également les mânes de ses ancêtres troyens. Le
fils d’Énée, Ascagne, portant d’une main un vase ou une lampe, s’accroche de l’autre main aux vêtements de son père. « Le groupe du Bernin, commente René Kaës, est, à la lettre, une métaphore : le transport
de la lignée troyenne en sa généalogie, vers la fondation de Rome : trois
générations d’hommes sont porteuses et portées : porteuses de l’héritage
de ceux qui les ont précédées et frayant la voie à d’autres évolutions
[2] »
(p. 235). Nous pouvons considérer cette « érection généalogique, cette
colonne virile [… ] façon masculine, paternelle, de porter » (p. 236)
comme un bonne représentation de la fonction de transmission de
l’école, en particulier des identifications narcissiques. Ce sont ces
« fonctions phoriques » du professeur et de l’institution scolaire qui
concentrent aujourd’hui sur elles l’essentiel des attaques des nouveaux
pédagogues, au niveau de
l’héritage culturel comme au niveau des
modalités de la transmission.
La déconsidération de l’école
Aux attaques frontales de Mai 68 contre la fonction magistrale a
succédé une subversion plus subtile, plus insidieuse, plus persévérante.
L’école « républicaine » se voit désormais amputée de la fonction
« d’ascenseur social » qu’on lui avait jusqu’ici reconnue. « L’école
républicaine de Jules Ferry, martèle Philippe Meirieu, lorsqu’elle est
présentée comme instrument d’émancipation et de promotion des individus en fonction de leur seul mérite, n’est qu’un mythe » ( 1997, p. 31-35). Et de dénoncer l’existence de deux écoles publiques : « Une pour
les pauvres, gratuite et obligatoire jusqu’au certificat d’études, et, parallèlement, une pour les riches, payante et sélective, qui ouvre la voie aux
lycées, aux concours de la haute fonction publique et aux emplois bien
rémunérés
[3]. » Est passé sous silence le pourcentage non négligeable
d’enfants d’origine modeste accédant aux études supérieures et surtout
le fait que, paradoxalement, la réforme du collège unique en 1975, apparemment inspirée de l’idéologie égalitariste
[4] et de la critique de l’école
de Jules Ferry, a abouti en fait à une baisse sensible du nombre d’enfants
d’origine modeste dans les grandes écoles ou accédant aux troisièmes
cycles des universités. Le « collège unique » a donc aggravé le déficit
démocratique de l’école au lieu de le réduire. Enfin, aux yeux de certains pédagogues et réformateurs, le bilan de l’école de Jules Ferry se
réduirait même à une « colonisation intérieure » de même nature que la
colonisation outre-mer.
Par ailleurs, les discours réformateurs actuels s’accordent pour
considérer les œuvres emblématiques de la culture comme dépourvues
non seulement de sens, mais d’intérêt, pour les « jeunes » d’aujourd’hui.
« Ce qui décourage l’enfant, nous dit Philippe Meirieu, ce n’est jamais
la difficulté, mais l’absurdité de ce que l’école lui propose, et dont il ne
perçoit pas le sens » ( 1997). À ce mépris souverain pour l’école et ses
professeurs en général, à cette exonération démagogique de toute responsabilité de l’élève, dont il est affirmé par ailleurs qu’il doit être
« acteur de ses apprentissages » et « construire lui-même son propre
savoir », s’ajoute le désir d’en finir avec ce qui a constitué jusqu’à
aujourd’hui la culture humaniste. Relativement nombreux sont les nouveaux pédagogues qui, comme P. Meirieu, considèrent que l’exemple de
l’Allemagne et de l’Autriche du IIIe Reich ayant montré l’impuissance
de la culture classique à endiguer la barbarie, il est temps aujourd’hui de
lui substituer une culture plus moderne qui ait enfin du sens pour les
« jeunes ». En somme, qu’un directeur de camp de concentration ait pu
écouter du Mozart ou lire du Sophocle au sein même de l’horreur porterait, en soi, atteinte à la valeur intrinsèque de la musique classique ou
de la tragédie grecque (que, par conséquent, certaines stratégies pédagogiques modernes pourront remplacer sans trop de scrupules par du
rap ou du théâtre de rue improvisé). La crise des valeurs, qui ne pouvait
pas ne pas exister après les tueries de 14-18 et de 39-45, est ainsi utilisée pour dévaloriser l’héritage culturel et faciliter, semble-t-on croire, la
rencontre avec d’autres œuvres, supposées plus facilement accessibles.
Le relativisme culturel, la tolérance sans limite et la révérence obligée
devant toutes les différences font le reste. De même, on utilise les analyses de Pierre Bourdieu sur l’utilisation de la culture à des fins de distinction et de discrimination sociale pour escamoter le rôle irremplaçable que les grandes œuvres du patrimoine ont joué jusqu’ici dans la
formation des esprits et des consciences. Ici également, qu’un cuistre
cite Euripide ou Giraudoux dans l’unique but d’impressionner et de
rabaisser son entourage dévaloriserait Euripide et Giraudoux ! Et l’on
sent bien se manifester, portée par une lame de fond qui traverse le corps
enseignant lui-même à travers ses doutes et ses renoncements, une
authentique haine de la culture et de l’école qui trouve désormais à s’exprimer chez les nouveaux pédagogues qui n’avancent pas masqués derrière les formules politiquement correctes des sciences de l’éducation
ou des sociologues de l’enseignement. Ainsi, Bernard Defrance ( 2000),
pédagogue réputé pour ses pratiques pédagogiques particulièrement
innovantes et, pour cette raison sans doute, formateur de formateurs de
l’Éducation nationale, peut-il déclarer, à l’appui de sa dénonciation de
la violence de l’école : « La violence, nous le savons au moins depuis le
Goulag, Auschwitz et Hiroshima, est produite par la culture, le savoir et
les techniques. » Ou encore : « Les “crimes contre l’humanité”, catégorie juridique d’invention récente, sont commis par des gens instruits et
cultivés » (p. 97). Et de stigmatiser l’école qui impose des interdits, ce
qui provoquerait leur transgression : « Le “rappel de la loi” (très à la
mode en ce moment, devant le flot montant des incivilités, c’est-à-dire
le bavardage, en classe ou au pied des tours d’HLM … ) empêche l’institution de la loi, c’est-à-dire la perception de l’autre comme soi-même »
(p. 97). Ces néo-réformateurs de l’école s’acharnent à promouvoir leur
propre refus de la dette, au risque d’inhiber, chez les jeunes enseignants
en formation, le désir de transmettre et la générosité à l’égard de leurs
élèves. Car ce qui caractérise à coup sûr les enseignants tire-au-flanc ou
dénués de tout charisme, c’est bien l’absence dans leurs propos de références à l’influence d’un maître, qu’il s’agisse d’un professeur ou d’une
œuvre. Assez systématiquement, ils prétendent s’être construits eux-mêmes, n’ont eu que des professeurs médiocres et méprisent leurs
élèves pour mieux se dispenser de tout effort à leur égard ainsi que de
toute inquiétude pour leur avenir.
À cette invalidation sans nuances de l’héritage intellectuel, s’ajoute
enfin ce que, pour ma part, je n’hésite plus à appeler
la perversion des discours sur la démocratie et sur la construction de la loi à l’école. La revendication de la démocratie à l’école s’exprime en particulier à travers la revendication d’une cogestion de l’établissement scolaire dans
ses fonctionnements administratifs et pédagogiques. Ainsi se trouve
déniée une compétence particulière des adultes à instaurer le cadre
pédagogique le mieux adapté, selon eux, au processus d’enseignement.
Ces revendications puisent certes des arguments dans quelques dysfonctionnements indiscutables, parfois révoltants, du cadre pédagogique des lycées et même des collèges, comme par exemple la
distribution des heures de travail, qui se fait trop souvent davantage en
fonction de logiques administratives que de rythmes scolaires raisonnables : huit, voire neuf heures de cours dans la journée d’un adolescent
qui s’est levé à six heures du matin pour prendre le bus scolaire et qui
ne rentrera chez lui le soir qu’entre dix-huit et dix-neuf heures ! Il n’empêche qu’au-delà d’une prise en compte de revendications justifiées, la
cogestion administrative et pédagogique entre administration, professeurs et élèves équivaudrait, dans l’espace psychique où se déploie la
relation pédagogique et la relation au savoir, à un complet
effacement
des signifiants œdipiens, à une destruction de leur fonction symbolique,
qui ne pourrait aboutir qu’à une désorganisation psychique comme en
produisent toutes les atteintes symboliques à l’interdit de l’inceste à travers le déni des différences entre générations. Un grand pas a été
accompli ces derniers temps vers la « désinfantilisation de l’enfance
[5] »
et la destitution de l’autorité des adultes dans l’institution scolaire, avec
l’instauration des « élèves médiateurs ». La médiation par des pairs
devrait, selon ses inspirateurs, suppléer avantageusement les surveillants et les professeurs : « La scène se passe dans une cour de récréation : deux élèves se bousculent, s’insultent. Les coups fusent. Très vite,
deux autres élèves, porteurs d’un brassard, arrivent sur les lieux. Ils
séparent les deux adversaires et les entraînent à l’écart. Ils les interrogent ensuite, en les obligeant à s’écouter, sur les raisons qui les ont amenés à se bagarrer… » (
Valeurs mutualistes, n° 207, novembre 2000). Les
élèves, immergés dans un tel contexte scolaire abandonique succédant,
pour les plus fragiles d’entre eux, à un cadre familial également détérioré, auront dans ces conditions le plus grand mal à utiliser le cadre institutionnel dans sa fonction structurante et sécurisante de « toile de fond
sur laquelle le moi et l’identité sont construits » (Bleger, 1987). Il est
pour le moins curieux qu’à l’arrivée d’une population dite difficile ait
correspondu un relâchement du cadre scolaire, la quasi-disparition des
limites entre l’extérieur et l’intérieur et des attaques radicales aboutissant à rendre quasi impossible l’exercice de la fonction diacritique ou
fonction paternelle de l’Autre qui, dans l’espace psychique de l’école,
est celle des professeurs et de l’administration à travers la
hiérarchie
institutionnelle et symbolique et les signifiants qui l’expriment : organisation générale, distribution des places, signes statutaires… La révolution culturelle prônée par les réformateurs dénonce en fait la conception
œdipienne de l’institution scolaire. Une idéologie démocratique égalitariste les conduit à dénoncer les différences de traitement des personnes
par l’institution selon l’âge, le statut, les diplômes. Et, de fait, cette
dénonciation, formulée sous la forme de la revendication d’une « égale
dignité », rencontre un écho favorable dans la société, alimenté par l’inextricable reliquat de rancœur que chacun d’entre nous conserve,
enkysté au cœur même de l’amour, de la reconnaissance et du sentiment
de la dette, envers ceux qui nous ont donné la vie, qui nous ont aimés et
contraints à grandir pour affronter le savoir et la vérité. Écho favorable,
mais irréfléchi. Irréfléchi, par méconnaissance des répercussions que le
fonctionnement institutionnel des organisations administratives ou
pédagogiques déclenche immanquablement dans l’espace psychique
des individus. L’effacement des signifiants œdipiens à travers la suppression des marques distinctives entre professeurs, surveillants et
élèves, l’effacement des frontières entre les espaces institutionnels, provoquent l’exaspération des désirs d’omnipotence, de la rivalité fraternelle, des sentiments de frustration et des blessures narcissiques. Il
s’ensuit une souffrance psychique qui va bien au-delà de celle qui peut
être induite par les formes institutionnalisées et ritualisées de la fonction
diacritique que sont l’institution des notes, classements, examens
[6] et
concours. Les inhibitions intellectuelles, les empêchements de penser
augmentent avec le sentiment d’insécurité et la violence des sentiments
envieux. Concrètement, dans le groupe-classe, l’essentiel de l’énergie
est accaparé par les conflits interpersonnels et les tentatives toujours
avortées de se mettre au travail.
Les manifestations de rivalité sont toujours sous-estimées sous l’effet de l’angélisme et d’une méconnaissance des phénomènes de groupe.
Cette sous-estimation est nécessaire aux nouveaux pédagogues pour
justifier l’abaissement de l’autorité du professeur et la réduction de son
rôle dans la construction des connaissances au profit du recours à la
relation entre pairs. Ainsi, le « conflit socio-cognitif » entre élèves serait
désormais la voie royale de l’accès aux connaissances, le professeur
devenant animateur ou personne-ressource, « médiateur de relations
sociales », « expert en communication pédagogique ». L’ennui, c’est
que ces conceptions pédagogiques ne peuvent éventuellement fonctionner qu’avec des groupes déjà constitués d’étudiants matures, dans le
cadre de groupes de recherche et de communautés de chercheurs. En
dehors d’expériences fortement encadrées, ou dans le cas où le professeur assume tout son rôle et n’utilise le travail autonome en groupe que
comme un dispositif parmi d’autres, ces conceptions ne fonctionnent
jamais sur la durée avec de jeunes élèves et débouchent au mieux sur le
bavardage généralisé, au pire sur le chahut. Les dispositifs pédagogiques qui prétendent étayer l’enseignement sur le groupe ignorent très
souvent les apports, aussi bien théoriques que cliniques, de la psychanalyse groupale. Or, on ne peut pas fonder une rénovation pédagogique
sur une formation au groupe inexistante ou, dans le meilleur des cas,
limitée aux techniques de la conduite de réunion.
La psychopédagogie, les pédagogues libertaires et séducteurs, les
réformateurs inspirés par le gauchisme ou le néo-libéralisme ne manquent pas d’arguments pour dénoncer la violence des notes, des classements, des emplois du temps rigides, des programmes chargés et des
cartables trop lourds. Mais la véritable violence de l’école n’est pas,
comme le croient MM. Meirieu et Defrance, dans les programmes
inadaptés et le déficit démocratique qui rappellent aux élèves qu’ils ont
encore beaucoup à apprendre. Il est dans l’abandon aux angoisses tantôt dépressives, tantôt schizo-paranoïdes qui, comme dans toute formation et évolution personnelles, accompagnent la croissance physique et
la formation intellectuelle des élèves. Leur refuser, sous le fallacieux
prétexte d’instaurer la démocratie à l’école, un « conteneur » capable
d’accueillir, de traiter et de transformer ces angoisses qui explosent avec
les bouleversements morpho-psychologiques de l’adolescence, alors
même que les familles, de leur côté, les abandonnent aux industries de
l’abrutissement généralisé diffusé par la télévision et les jeux vidéo,
voilà la vraie violence de l’école contre les élèves, lorsqu’elle faillit à sa
mission. Dénoncer les contraintes de l’école, parler « d’école caserne »,
s’insurger contre la discipline et la répression des attitudes déviantes des
élèves sous prétexte qu’ils doivent construire la loi avant de devoir la
respecter, décréter l’autonomie des élèves de manière tout à fait prématurée, voilà la véritable violence de l’école défaillante. Elle consiste en
rien moins qu’à laisser les enfants ou adolescents en proie à leurs pulsions, sans garde-fous. Cette école du laxisme, qui veut faire l’impasse
sur les épreuves de la formation et les rituels initiatiques qui accompagnent la croissance physique et intellectuelle, remplit les classes de l’enseignement spécialisé, et aujourd’hui de l’enseignement général,
d’enfants et d’adolescents de plus en plus angoissés et violents, envers
eux-mêmes plus encore qu’envers autrui, parce qu’ils sont incapables de
parvenir seuls à l’intériorisation des contraintes pour vivre et apprendre
avec les autres. Incapables d’accéder à l’autodiscipline à travers les
échanges verbaux et les négociations interminables entre pairs
conduites par des adultes séducteurs qui incarnent tout sauf la discipline, ils sont submergés par la culpabilité et la mésestime de soi.
Confrontée à ce désastre pédagogique, l’institution moderne manifeste
son « respect » de ces élèves en estimant qu’ils sont malades ou handicapés sociaux. On ne les aura jamais punis : on les aura médicalisés !
Mais, plus fondamentalement, le sens de la remise en cause radicale
de l’école traditionnelle est à chercher dans les vicissitudes de la relation au savoir, dans l’esquive de la confrontation pénible, douloureuse
et dangereuse avec le savoir à construire et la vérité à découvrir qui est
en premier lieu, pour l’élève, une vérité nouvelle sur lui-même, une
vérité toute nue, dépouillée des connivences et complaisances de
l’amour maternel : limites de sa séduction et de son emprise sur autrui,
limites de son intelligence, de ses capacités intellectuelles, de sa puissance de travail, de son désir d’apprendre… ; reconnaissance, douloureuse à accepter, dans sa conscience et sur la scène du groupe-classe, de
la supériorité intellectuelle de certains pairs. Ces démentis infligés à
l’omnipotence infantile sont d’autant plus douloureux qu’ils n’ont pas
été précédés des démentis normalement infligés dans le groupe familial
par la fonction paternelle. L’hostilité à l’encontre du savoir et de la culture, dont la quête ne va pas sans procurer désillusions, frustrations et
blessures narcissiques, se trouve détournée sur l’école elle-même, son
cadre, ses représentants et soi-même. Seul le professeur, c’est-à-dire un
adulte témoignant quotidiennement de la victoire sur les épreuves qui
jalonnent l’instruction, peut aider les élèves et les étudiants à surmonter
la souffrance d’apprendre qui, chez la plupart des mortels, précède l’autonomie et le plaisir.
Par ailleurs, la proposition d’établir des contrats de travail négociés
entre élèves et enseignants a pour effet d’annuler le seul contrat légitime
entre l’école et les élèves, entre d’une part l’État qui, censé avoir une
politique éducative orientée dans le sens de l’intérêt général et non pas
seulement dans le sens d’un hypothétique épanouissement des individus, finance son école et, d’autre part, les enfants de citoyens contribuables censés désirer s’approprier le legs scientifique et culturel des
générations passées. Quant à la « construction de la loi », elle laisse perplexe à plus d’un titre
[7]. Si le concept de loi semble, à travers certains
de ses emplois chez les nouveaux pédagogues, avoir été emprunté bien
légèrement à Lacan, il est systématiquement confondu, dans l’esprit des
étudiants d’IUFM et dans bon nombre d’ouvrages, avec le règlement, les
conventions sociales, les contraintes de la civilité ou la loi juridique.
Dès lors, faut-il réinventer les lois comme si les lois nationales, ou internationales, n’existaient pas ? Ces auteurs semblent considérer en outre
comme allant de soi que le groupe-classe, au prix d’un temps précieux
inévitablement soustrait à l’étude des programmes (ou des contenus
« négociés » dans les contrats), parviendra à un consensus sur les règles
élémentaires du « vivre ensemble » et de la vie collective. Or, la plus
élémentaire pratique enseigne qu’un groupe, à fortiori un groupe
d’élèves à la motivation incertaine, non soumis à des impératifs, en particulier temporels, à des enjeux, donc à des sanctions, saura toujours
développer des stratégies conscientes et surtout inconscientes pour se
détourner d’une tâche. On apprenait ceci dans les formations à la dynamique des groupes au début des années soixante-dix. Je puis témoigner,
après de multiples visites pédagogiques dans des écoles et « analyses de
pratiques de classe » auprès d’enseignants débutants ou confirmés, que
ces dispositifs pédagogiques aboutissent en général à très peu de résultats. Résultats dérisoires sur le plan des connaissances ou des compétences intellectuelles ; résultats limités sur le plan du « vivre
ensemble », à apprendre à se situer dans les joutes verbales comme leader, suiveur ou indifférent. Au demeurant, l’expérience de Summerhil
est là pour rappeler le temps perdu dans les interminables débats ritualisés pour juger des comportements, sortes de confessions publiques
totalitaires dont se repaissent certains adultes qui, au nom de l’égalité
démocratique, en se proclamant devant leurs élèves « un parmi
d’autres », dénient la différence de génération et croient retrouver leur
autorité institutionnelle perdue dans celle d’un groupe-classe où règne
davantage la loi du plus fort… ou du plus complaisant au désir inconscient de l’adulte.
On objectera la réussite de certaines expériences accréditant des
dispositifs pédagogiques qui prétendent fonctionner indépendamment
de l’enseignant et qui militent pour réduire le rôle du professeur à celui
« d’organisateur de l’acquisition du savoir
[8] ». Mais l’on n’ignore plus
que la réussite d’une expérience pédagogique est difficilement reproductible dans la mesure où elle est généralement le résultat d’un investissement exceptionnel, avec des enseignants exceptionnels et un
accompagnement (séances filmées, interview d’élèves… ) tout aussi
exceptionnel. Et, surtout, quand elle réussit, elle témoigne
toujours,
malgré les efforts pour l’occulter, d’une alliance pédagogique fondée
sur l’autorité, sur des relations transférentielles et sur une organisation
psychique du groupe-classe où l’identification des élèves entre eux succède à l’identification au professeur et à « l’idée capitale » portée par
son rapport personnel au savoir. Il n’y a d’authentique travail autonome
des élèves que dans le cadre d’un transfert positif sur un professeur qui
« porte » sa classe. Même le travail de recherche et l’orientation professionnelle des étudiants accomplis n’y échappent probablement pas,
comme l’atteste par exemple l’hommage appuyé rendu, au soir de sa
vie, par Georges Duby à ses propres professeurs d’histoire.
La perversion démocratique s’exerce également sur le terrain des
contenus à enseigner. Ici, les victimes risquent d’avoir davantage de difficultés à échapper à la duperie en raison des gratifications narcissiques
qui leur sont au moins implicitement prodiguées. Il ne s’agit plus de
l’égalité dans les votes pour une gestion démocratique de l’établissement scolaire, mais de l’égalité proclamée dans les débats intellectuels
ou, par exemple, la pratique des arts. Au nom du respect des différences
et de l’égale dignité, l’opinion de l’élève est équivalente à la pensée du
philosophe, les textes produits en atelier d’écriture pourront avantageusement remplacer ceux d’écrivains consacrés par le temps, par le
consensus des lettrés ou par des programmes accusés de négliger « ce
qui intéresse les élèves d’aujourd’hui
[9] ». Dans le domaine des arts plus
encore, la créativité personnelle sera immédiatement sollicitée, ce qui
en soi serait excellent si elle ne s’accompagnait pas de l’exclusion de la
rencontre, de la fréquentation et de l’étude des œuvres d’artistes reconnus. Mais ces dernières sont réputées ennuyeuses et trop éloignées de
l’univers de ces « nouveaux élèves qui ne sont pas les mêmes que les
élèves que nous avons été ». Un profond mépris envers les élèves
s’ajoute presque toujours à la disqualification de l’héritage culturel pour
invalider l’autorité professorale. La disqualification des œuvres du
patrimoine que les nouveaux pédagogues s’efforcent d’introduire dans
l’esprit des élèves, des parents, et même des professeurs, ne peut
qu’aboutir à former des esprits incapables de tout discernement esthétique, animés de toquades, à la merci de toutes les superstitions et des
manipulations publicitaires et médiatiques.
Cet abaissement de l’autorité est particulièrement sensible au
niveau des modalités de la transmission : en particulier lorsqu’on
dénonce les situations « frontales » d’enseignement au profit de situations en petits groupes ou, plus récemment, au profit d’élèves devant
des ordinateurs, visités à tour de rôle par un « accompagnateur d’apprentissage efficace » qui « mettra moins en valeur son brillant savoir
(sic) » (Pierrelée, 2000, p. 126). « L’enseignant ne va plus passer son
temps à faire des recherches pour élaborer son cours et ensuite apporter
les informations prédigérées aux enfants » (
ibid., p. 125). « De transmetteur, déclare pour sa part Philippe Meirieu ( 1997, p. 102), le maître
doit devenir entraîneur
[10] »
(sic).
La haine du passé s’est emparée de la société et de certains professeurs eux-mêmes. Mais que signifie la haine du passé chez un professeur ? Dans l’espace psychique, elle ne peut renvoyer qu’à sa propre
enfance et à sa propre formation, c’est-à-dire aux conditions de sortie du
paradoxe de l’enfance. Celle-ci n’a pu se faire que sous la double
influence du désir de grandir, pour s’approprier la puissance, les savoirs
et les plaisirs supposés des adultes, et de la force de l’institution pour
réveiller l’enfant de ce « sommeil biologique et de cet instinct familial
qui se referme sur lui-même » (Alain, 1932, p. 16). Mais bon nombre
d’adultes, parents d’élèves essentiellement mais aussi enseignants,
répugnent aujourd’hui à aider leurs enfants dans le travail psychique de
grandir qui implique chez chacun de mourir à l’enfance, de contenir, lier
et transformer les pulsions, de renoncer aux désirs d’omnipotence et
d’accepter la castration. Tout fonctionne comme si de nombreux adultes
voulaient désormais dispenser leurs enfants de la perte, de la souffrance
et de la violence qu’eux-mêmes ont dû endurer et finalement accepter
pour grandir et se confronter au savoir élaboré par les générations antérieures. Les attitudes permissives et les idéologies libertaires en éducation constituent de véritables « monuments érigés à l’horreur de la
castration », pour reprendre l’expression d’A. Besançon, citée par René
Kaës ( 1980) dans son ouvrage sur l’idéologie. Les désirs infantiles, stimulés par la publicité et les jeux électroniques, peu ou pas contenus par
les interdits, sont à l’origine des fortes angoisses infantiles et des
troubles fréquents d’identité narcissique. Plus les réformes inspirées de
ce type de conceptions pédagogiques pénètrent l’école, plus les violences verbales et physiques se répandent.
Que la fin des professeurs soit sinon programmée, du moins souhaitée par certaines instances, ne fait guère de doute. Mais, heureusement, de fortes résistances à la mise en œuvre de ce projet existent aussi
dans tous les secteurs de la société. Même les libéraux radicaux concèdent que l’activité de penser ne peut se réduire à l’exploitation des
banques de données, au moins en ce qui concerne les élites et leurs
propres enfants. Quant aux professeurs, qui sont assez bien placés pour
savoir si le « niveau » monte ou descend, ils savent que les nouveaux
outils informatiques ne constitueront un progrès que si leurs élèves
accèdent à la raison critique et sont d’abord capables de lire et d’écrire.
Même affectés par les idéologies libérales-libertaires, ils savent, au
moins d’expérience, que toute filiation intellectuelle, toute transmission
de la capacité d’apprendre et de penser, s’étaye sur un lien intergénérationnel, sur une alliance pédagogique qui s’instaure entre un élève et un
professeur, en même temps qu’entre un professeur et un groupe
d’élèves, dans un groupe-classe, dans un cadre institutionnel où doit
pouvoir s’exercer la fonction phorique dont parle René Kaës. Si
apprendre consistait à recevoir une connaissance comme un produit
cousu main, alors le professeur serait réduit à n’être qu’une base de données ou une « personne-ressource », incapable de transmettre la relation
au savoir.
Mais il y a une dimension qui semble méconnue par les professeurs,
les éducateurs, la plupart des formateurs et ceux des défenseurs de
l’école dont les propositions se résument à la seule restauration des
conditions antérieures au délabrement des trente dernières années, ce
qui ne pourrait conduire, comme l’a fait remarquer par ailleurs Hannah
Arendt, qu’à recréer les conditions de la crise. Cette dimension ignorée
est celle des effets, dans la relation pédagogique, de l’inconscient tel
qu’il se manifeste dans l’institution scolaire et dans le groupe-classe et
tel qu’il structure, ou déstructure, les alliances pédagogiques. On ne
peut réduire les causes de l’impuissance relative et de la souffrance psychique des enseignants aux conditions économiques et sociales sous
prétexte qu’elles traversent l’institution scolaire. Ces explications, irréfutables mais partielles comme toute explication des causes d’un phénomène, masquent les causes personnelles qui relèvent des
problématiques psychiques des individus et des groupes travaillant dans
les institutions scolaires. Or, en dehors des établissements et des classes
où il est devenu manifestement
impossible d’enseigner, le professeur,
débutant ou non, a toujours une part de responsabilité et d’implication
personnelle dans le désordre ordinaire de sa classe. En témoignent les
inspections et visites pédagogiques, mais surtout les résultats obtenus
dans certains établissements
[11] et dans certaines classes où le travail psychique effectué par les professeurs dans des groupes de
formation à
l’analyse des pratiques permet aux uns et aux autres, élèves et professeurs, d’instaurer dans le groupe les liens indispensables à l’étude. Ce
type de changement, inscrit dans la filiation symbolique, rend possible
un remaniement des organisateurs psychiques, permettant les alliances
conscientes et inconscientes dans le groupe des professeurs pour que
puissent fonctionner le conteneur institutionnel et les fonctions alpha et
diacritique indispensables à l’établissement d’une relation positive à
l’objet-savoir. Cette relation est rendue problématique du fait des multiples symptômes produits par les angoisses schizoïdes et dépressives
consécutives à la mise en œuvre du
pacte dénégatif fondateur de l’école,
pacte « infanticide », mobilisant la fantasmatique de la déformation/formation (Kaës, 1973).
La culpabilité induite par la composante anale de la relation pédagogique et de la relation au savoir à transmettre (désir de maîtriser les
matières et de les faire assimiler, de façonner, modeler les esprits… )
semble aujourd’hui favoriser chez les enseignants le recours défensif à
la séduction (Roquefort, 1999). L’avidité à être aimé, la peur de ne pas
avoir le « contact », de ne pas être assez proche des élèves, toute une
régression parfois importante induite par la rencontre des groupes d’enfants ou d’adolescents, génère
une fantasmatique de type incestueux et
pédophile qui conduit bon nombre de professeurs au déni de la différence des générations, à un choix d’objet narcissique, à une complaisance envers les comportements infantiles, à l’impossibilité de frustrer
leurs élèves lorsque ce serait utile pour eux. Cette séduction des élèves
par les professeurs répond souvent à une séduction de professeurs
immatures par les élèves. Elle aboutit toujours à la confusion et au
désordre dans la classe, mais aussi à un nombre important, insoupçonné,
de passages à l’acte graves, non vus ou pudiquement tus, tant sont puissants et le refoulement et les alliances groupales inconscientes ou délibérées. Elle a été largement encouragée, après 1968, par les discours
contre l’ordre moral et la répression sexuelle qui proclament parfois une
véritable
apologie de la pédophilie
[12].
La séduction pédagogique, quand elle fonctionne, c’est-à-dire lorsqu’elle est orchestrée par la main invisible d’un organisateur psychique
inconscient, a les pires effets; quand elle est le fait d’un enseignant véritablement pervers qui cumule les transgressions, elle piège les élèves
dans le déni des différences non seulement d’âge et de génération, mais
de statut institutionnel, de connaissances, de désirs et dans le relâchement de la règle d’abstinence : abandon du vouvoiement, transgressions
de l’interdit du toucher à travers des postures amicales, complaisance
dans les appréciations, tolérance excessive de registres familiers d’expression verbale ou corporelle… ; quand elle n’est qu’une attitude
défensive chez un professeur désemparé et ne disposant pas du recours
possible à une alliance de travail psychique groupal avec un certain
nombre de collègues sous la conduite d’un tiers compétent, elle entrave
les transferts positifs et les identifications et engendre rien moins que le
désordre et l’impossibilité de toute étude.
Le dépassement de la crise que traverse l’école est évidemment
subordonné en premier lieu à des décisions politiques qui concernent la
réalité socio-économique et culturelle dans son ensemble. En attendant
que se manifestent et le courage et le génie politiques indispensables,
quelles orientations promouvoir pour la formation professionnelle des
maîtres ?
Si le niveau de la formation théorique des professeurs semble pour
l’instant préservé, la formation professionnelle, initiale ou continue,
présente toujours de graves lacunes. La clinique des groupes d’analyse
de pratique existants et les comptes rendus de visites pédagogiques
montrent que, malgré les effets d’annonce ministériels, la politique de
formation des maîtres sous-estime en particulier l’immaturitéidentitaire
des élèves professeurs et la souffrance psychique des enseignants en
activité.
Les élèves-professeurs connaissent, durant leurs stages pratiques
sur le terrain, des difficultés importantes de discipline qui entravent souvent l’exercice normal de leur métier et le travail des élèves. Excepté le
cas des « classes impossibles », de plus en plus nombreuses mais en
nombre encore limité, c’est la grande difficulté, voire, pour certains professeurs débutants, l’impossibilité à assumer une autorité minimale
pourtant attendue, en dépit des apparences, par les élèves eux-mêmes
qui est en cause. L’idéologie anti-autoritaire sert alors d’alibi pour masquer des phénomènes de régression vers l’enfance et d’identification
aux élèves qui sapent très vite l’autorité conférée par l’institution. La
complaisance et les stratégies séductrices étant la plupart du temps sans
effet durable, suivent des comportements autoritaires caricaturaux (cris,
menaces, punitions inadaptées… ) puis le découragement, la mésestime
de soi et les comportements dépressifs, surtout lorsque l’administration
et les collègues plus expérimentés font la sourde oreille aux appels au
secours trop pudiques. C’est pourquoi une formation au groupe, théorique
et pratique, est aujourd’hui indispensable. Elle devrait inclure une
formation à
l’expression orale en groupe, centrée sur l’exercice du
monologue, non pour former au débat ou à la seule prise de parole,
comme c’est souvent le cas dans les groupes de conduite de réunion,
mais pour former les jeunes maîtres à « parler et penser sous le regard
des autres ». Des autres différents, non complaisants, éventuellement
critiques ou potentiellement hostiles, offrant à l’élève professeur l’occasion d’un travail psychique au niveau des identifications. Cette formation devrait pouvoir s’inclure dans la préparation de l’oral des concours
de recrutement de façon à motiver un maximum d’élèves-professeurs à
y participer. Placer l’élève-professeur dans un dispositif frontal analogue à celui de l’enseignement devrait lui permettre de mesurer les
effets négatifs sur lui de la pression du public (multiples réactions de
prestance, tremblements, trous de mémoire, yeux au ciel… ) et le placer
en situation d’avoir à construire un groupe à partir de la juxtaposition
d’individus qu’il a devant lui. Une conduite appropriée de cette formation, c’est-à-dire centrée sur l’analyse du vécu et non pas sur les seules
habiletés des techniques d’expression, peut permettre d’enclencher chez
les sujets en formation les processus psychiques qui, en les sensibilisant
à la dimension inconsciente de la souffrance psychique et à sa contention, les aideront à construire d’abord leur identité d’adulte et, ultérieurement, un groupe-classe dans lequel ils sauront établir une alliance
pédagogique avec leurs élèves. Un groupe-classe est un lieu pour
apprendre : il ne peut se contenter de règles de fonctionnement et de discipline, il lui faut « une peau pour les pensées
[13] ».
La formation continue des professeurs titulaires ne pourra pas non
plus ignorer, comme c’est encore généralement le cas, un travail psychique de ce type. Pour l’heure, les rectorats parent au plus pressé et
envoient, tels des pompiers pour éteindre l’incendie, des « psy » dans
les établissements les plus « chauds ». Mais l’idée fait son chemin de
dispositifs moins occasionnels et d’institutionnalisation des groupes
d’aide professionnelle et d’analyse de pratiques de type Balint. Le
recours au psychodrame, sous la dénomination ici préférable de « jeu de
rôles », peut se révéler très utile avec les enseignants (Roquefort, 1997,
p. 230-237), car il leur permet de se mettre dans la peau des autres, en
particulier dans la peau de leurs élèves pour des retrouvailles souvent
salutaires avec l’enfant – et l’élève – qu’ils ont été
[14].
Pour produire un véritable travail psychique, ces formations doivent
être conduites par des cliniciens informés des apports essentiels de la
psychanalyse groupale, s’étant évidemment soumis eux-mêmes, au
préalable, à ce type de travail psychique et travaillant eux-mêmes en
groupe pour pratiquer concertation, régulation et, dans la mesure du
possible, analyse inter-transférentielle. Malheureusement, la culture de
l’Éducation nationale ne se prête guère à ce genre de travail et, trop souvent, ses formateurs ne peuvent résister à la dérive vers le conseil pédagogique et la délivrance de recettes qui permettent l’esquive d’un
authentique travail psychique personnel. Dans ce milieu plus
qu’ailleurs, la résistance ordinaire envers l’inconscient et la prodigieuse
résistance à penser le groupe en général et le groupe-classe en particulier
[15] sont considérables. Une telle formation est pourtant indispensable
si l’on veut essayer d’en finir avec des procédures qui génèrent au
mieux des identifications conscientes et l’acquisition de savoir-faire,
pour essayer de doter les professeurs, à travers des identifications
inconscientes, de la capacité d’élaboration psychique indispensable
pour assumer la fonction éducative et survivre aux agressions de toutes
sortes et de toutes provenances dont ils sont aujourd’hui l’objet.
·
ALAIN, 1932. Propos sur l’éducation, PUF, 1954.
·
BARUS, J. 1970. « Réflexions sur les structures conflictuelles de la relation enseignante », Santé mentale, 2, p. 19-26.
·
BLANCHARD-LAVILLE, C. ; FABLET, D. 1996. L’Analyse des pratiques professionnelles,
L’Harmattan.
·
BLEGER, J. 1987. « Psychanalyse du cadre psychanalytique », dans L’Institution et les
institutions. Études psychanalytiques, Dunod.
·
DEFRANCE, B. 2000. « Violence de l’école ? », Panoramiques, n° 44, p. 96-104.
·
DIET, E. 1989. « Le transfert dans le groupe-classe », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 12, p. 103-109.
Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 19, p. 93-101.
·
KAËS, R. 1973. « Quatre études sur la fantasmatique de la formation et le désir de former », dans Fantasme et formation, Dunod.
·
KAËS, R. 1980. L’Idéologie. Études psychanalytiques, Paris, Dunod.
·
KAËS, R. 1994. La Parole et le lien, Paris, Dunod.
·
KAMBOUCHNER, D. 2000. Une école contre l’autre, PUF.
·
MEIRIEU, P. 1997. L’École ou la guerre civile, Plon.
·
PIERRELÉE, M.-D. ; BAUMIER, A. 1999. Pourquoi vos enfants s’ennuient en classe,
Paris, Pocket, 2000.
·
ROQUEFORT, G. 1997. « L’espace psychique de la pédagogie », dans Malaises dans
l’institution scolaire. Problématique de la relation pédagogique, Presses universitaires de Perpignan, n° 26.
·
ROQUEFORT, G. 1999. « La subversion de l’autorité dans l’institution scolaire », Revue
de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 33, Toulouse, Érès.
·
VIDAL, J.-P. 1997. « L’école comme lieu de la métaphore paternelle », dans Malaises
dans l’institution scolaire. Problématique de la relation pédagogique, Presses
universitaires de Perpignan, n° 26.
[1]
Ce sont pourtant les fonctionnaires qui sont le plus soumis aux injonctions précipitées, capricieuses et souvent paradoxales des cabinets ministériels. Mais aujourd’hui, c’est la docilité
infantile de certains d’entre eux en face de la publicité Internet qui consterne. Ainsi peut-on lire,
dans un ouvrage chéri des médias, rédigé par une directrice de collège : « Une nouvelle race de
boutique est actuellement en train de se développer. Le client peut commander le modèle qui lui
plaît, dans la couleur qu’il choisit, coupé désormais à ses mesures exactes. Cela en un rien de
temps grâce à l’informatique. Du sur-mesure au prix du prêt-à-porter. Eh bien, l’ordinateur peut
engendrer une révolution de même ampleur dans le domaine de l’éducation. Il peut permettre à
chaque élève d’avoir un cursus à la carte, tout à fait personnalisé, comme autrefois il l’aurait eu
avec un précepteur, sans que les coûts soient pour autant prohibitifs, sans que l’organisation
devienne démentielle » (M.-D. Pierrelée et A. Baumier, 1999). Où l’ordinateur, dont on nous
répète que, contrairement au professeur, il ne se met jamais en colère, devient un substitut avantageux du précepteur. Nous voici probablement en présence d’un miracle de la post-humanité.
[2]
À côté de cette façon paternelle de porter, R. Kaës distingue la façon maternelle, illustrée par
les deux versions de
La Vierge, sainte Anne et l’Enfant-Jésus de Léonard de Vinci.
[3]
Les écoles, en fait, n’étaient « parallèles » qu’après le cours moyen 2 et l’examen d’entrée en
sixième.
[4]
Bien que réalisée par René Haby, ministre de l’Éducation nationale, Valéry Giscard d’Estaing
étant président de la République. Vingt ans plus tard, François Bayrou, ministre de l’Éducation
nationale, du même parti politique que René Haby mais professeur de lettres, dresse le bilan du
collège unique en osant le jeu de mots : « Collège unique, collège inique. »
[5]
L’expression est de René Schérer qui la formule en tant que revendication pédophile, dénonçant en particulier l’abstinence à l’école manifestée par l’interdit du toucher : dans « Noli tangere »,
Les Temps Modernes, 340, p. 284-309,1974.
[6]
La « violence de l’école » sur l’élève s’exprime tout particulièrement, selon Bernard
Defrance, à travers « le programme en vue de l’examen », qualifié de « mise en examen » de
l’élève !
[7]
On trouvera une critique très approfondie et amplement documentée de l’ensemble du discours réformateur dominant sur l’école, et plus particulièrement de l’apport en ce domaine de
Philippe Meirieu, chez Denis Kambouchner dans
Une école contre l’autre.
[8]
Voir par exemple le compte rendu d’expérience pédagogique, aux conclusions mesurées, de
Robert Pléty : « Travail en groupe et apprentissage coopérant »,
Connexions, n° 69, Toulouse,
Erès, 1997.
[9]
Alain a pourtant brillamment montré ce qu’illustre aujourd’hui le résultat sur les esprits de la
fréquentation assidue de la télévision, à savoir que l’intérêt n’instruit pas et que « le système
d’instruire en amusant » est un leurre : « Par exemple, l’attention facile n’est nullement l’attention ; ou bien, alors, disons que le chien qui guette le sucre fait attention. Aussi je ne veux pas
trace de sucre ; et la vieille histoire de la coupe amère dont les bords sont enduits de miel me
paraît ridicule. J’aimerais mieux rendre amers les bords d’une coupe de miel. Toutefois, ce n’est
pas nécessaire ; les vrais problèmes sont d’abord amers à goûter ; le plaisir viendra à ceux qui
auront vaincu l’amertume. »
[10]
« C’est quand on n’a pas compris ce qu’est instruire et que l’on manque de liberté intellectuelle que l’on ne cesse d’imaginer des expédients visant à alléger l’enseignement de tout ce qui
est matière d’enseignement. Tel est le présupposé à peine voilé de toutes les réformes : pour
masquer ce qu’on appelle étrangement l’échec scolaire, il suffit d’évacuer peu à peu les contenus, de se croire enfin libéré des exigences propres à une discipline, de se donner ainsi bonne
conscience pour ne plus rien enseigner », Jacques Muglioni,
L’École ou le loisir de penser,
CNDP, 1993.
[11]
Dans tel établissement (du 1
er degré) en grande déshérence du sud de la France, où les
élèves-professeurs étaient envoyés en stage avec pour consigne principale d’éviter les coups et
blessures entre élèves, où les professeurs ne se rendaient qu’à pied pour préserver leurs véhicules, où les congés pour épuisement ou dépression concernaient plus de la moitié du personnel, l’arrivée d’un inspecteur de l’Éducation nationale prenant ses responsabilités, le
remplacement d’un directeur immature par un directeur sensibilisé aux concepts de cadre, de
groupe et d’autorité, a produit un changement radical dans les comportements de tous. Ce changement, inscrit dans une filiation symbolique, a rendu possible un remaniement des organisateurs psychiques, permettant les alliances conscientes et inconscientes dans le groupe des
professeurs pour que puissent fonctionner le conteneur institutionnel et les fonctions alpha et
diacritique. Dans cet établissement, on applique désormais la loi, sans zèle mais sans complaisance, et la « tolérance zéro » s’applique à toutes les formes d’incivilité.
[12]
Voir, parmi beaucoup d’autres, les écrits sur cette question de René Schérer, Guy Hocquenghem, Tony Duvert, Daniel Cohn-Bendit, Jules Celma, Gabriel Mazneft…
[13]
Beau titre d’un recueil d’entretiens de Didier Anzieu avec Gilbert Tarrab, aux éditions ClancierGuénaud, Paris, 1986.
[14]
« Dans la relation duelle du groupe pédagogique, l’instituteur est contenu deux fois : en tant
qu’enfant et en tant qu’éducateur… L’éducateur se trouve ainsi placé devant deux enfants. L’enfant qu’il doit éduquer, face à lui, et l’enfant refoulé, en lui. Il ne peut faire autrement que de
traiter le premier comme il a vécu le second », P. Furstenau, « Contribution à la psychanalyse
de l’école en tant qu’institution », dans
Pédagogie : éducation ou mise en condition, Maspéro,
Paris, 1971, p. 54-76.
[15]
Pour l’approche psychanalytique, voir en particulier les textes de J. Barus et E. Diet cités
dans la bibliographie, ainsi que l’ouvrage collectif
Malaises dans l’institution scolaire. Problématique de la relation pédagogique, de J.-P. Vidal, M.S. Bénassis, G. Roquefort et H. Solans,
Presses universitaires de Perpignan, 1997.