2001
Connexions
Les enseignants, professionnels solitaires de la transmission du savoir ?
Michèle Guigue
Les enseignants exercent une activité professionnelle
qui les place, dans l’établissement,
mais surtout dans la classe, au centre de relations
interpersonnelles intenses et durables.
Pourtant, quand de futurs enseignants décrivent
leurs pratiques, dans des mémoires professionnels
destinés à la validation, ces
composantes relationnelles sont gommées au
profit d’une centration sur la transmission de
savoir et il semble que ce soit les textes officiels
qui assurent une partie des fonctions de
coordination. Certes, ces composantes relationnelles
soulèvent des enjeux éthiques,
néanmoins on peut s’interroger sur l’identité
professionnelle ainsi reconnue et encouragée.
Teachers are working in schools and colleges,
and there, they are connected with other
people, especially in the classroom. But in the
dissertations written in order to obtain qualifications, teachers do not write about relations
chips. The ministry of education has issued
many teaching guidelines, and it seems that
these uniform teaching informations replace
discussion and consultation between colleagues. What sort of teachers are trained in
this way ?
Les années quatre-vingt ont vu se développer d’importants bouleversements dans le fonctionnement du système éducatif, liés à l’impact
de la politique de décentralisation, à la différenciation volontariste des
établissements par la création de zones d’éducation prioritaire (ZEP) et
le développement de projets d’établissements ouvrant sur une certaine
autonomie. En 1992, la création des IUFM a correspondu à un changement de la politique de recrutement et de formation des enseignants :
revalorisation du statut des enseignants du premier degré par l’harmonisation de leur niveau de recrutement avec celui des enseignants certifiés de collège et de lycée, refonte de la formation initiale instaurant,
notamment, des enseignements de tronc commun pour tous les futurs
professeurs et la rédaction d’un mémoire professionnel
[1].
Comment ces transformations qui concernent, notamment, l’établissement et qui se greffent sur une identité professionnelle enseignante centrée sur la classe et la transmission de savoirs se
manifestent-elles dans la formation des enseignants ?
La lecture du
Bulletin officiel précisant le « contenu et validation
des formations organisées par les instituts universitaires de formation
des maîtres (IUFM )
[2] » permet de s’apercevoir qu’un certain nombre de
recommandations d’ordre thématique figurant dans « les principes
généraux de la formation » correspondent à l’évolution du fonctionnement des établissements :
« L’enseignant : acteur responsable au sein du système éducatif.
« L’enseignant doit se situer à la fois au sein du système éducatif et
par rapport à son environnement (finalités de l’éducation, objectifs du
système éducatif, connaissance du système, de ses partenaires : parents,
collectivités locales, associations, entreprises… ). »
Dans cette perspective, « le travail des stagiaires ne doit pas être
isolé. [… ] Ce travail doit être soutenu par des équipes pédagogiques
(disciplinaires ou non), trouver sa place dans la vie de l’établissement,
voire s’inscrire dans une véritable politique menée par le lieu d’accueil
(projet d’école ou d’établissement) ».
Ainsi est solidement affirmé que le métier d’enseignant ne se limite
pas aux frontières de la classe, qu’il s’inscrit dans des équipes pédagogiques, qu’il s’étend au fonctionnement de l’établissement et à ses relations avec l’extérieur.
Les mémoires professionnels, un lieu d’observation
Au carrefour des logiques de formation, d’évaluation et d’intégration professionnelle, les mémoires professionnels constituent des traces
de pratiques caractéristiques du fonctionnement institutionnel ordinaire
des IUFM. En cela, ce sont des lieux d’observation intéressants. Certes,
les mémoires professionnels ne constituent pas une mise en perspective
systématique de tout ce qui a été appris et réfléchi pendant la formation.
Cependant, ce qui fait l’objet d’un travail d’écriture, ce qui est donné à
voir à l’institution pour être validé, compose un ensemble qui, par ce
processus d’écriture d’une part et par cette reconnaissance institutionnelle de l’autre, émerge de l’opaque et du tacite des pratiques quotidiennes. On peut donc considérer que les manières dont les futurs
professeurs présentent, à cette occasion, leurs activités et en situent le
contexte contribuent à construire et à cristalliser des pôles forts de leur
identité professionnelle.
Les instructions mentionnées au cours de l’accompagnement du
mémoire sont souvent limitées aux paragraphes intitulés « le mémoire
professionnel »; elles sont, de ce fait, séparées des orientations générales
de la formation, c’est-à-dire du contexte dans lequel elles s’insèrent. Des
inventaires thématiques des sujets traités manifestent, justement, l’absence d’axes de réflexion qui ne rentrent dans aucun cadre disciplinaire.
N’apparaissent que rarement dans les préoccupations de futurs professeurs des écoles ou de futurs professeurs de lycée ou de collège
[3] des
aspects suggérés par les orientations générales comme la politique
menée par le lieu d’accueil, la connaissance et la prise en compte des
partenaires locaux.
Ainsi, les tendances qui s’expriment dans les mémoires professionnels, si elles sont conformes à la lettre des instructions officielles, ne le
sont pas tout à fait à leur esprit, plus ouvert sur la vie de l’établissement,
le travail en équipe et les relations avec les parents. Cela pose, notamment, la question des statuts et de la spécialisation des formateurs et
accompagnateurs, de leur poids dans la détermination des sujets, de la
représentation du métier ainsi véhiculée, mais aussi des registres de
compétences travaillés (les stratégies didactiques) ou négligés (la
conduite du groupe-classe, l’identification des modes de fonctionnement spécifiques de l’organisation complexe qu’est un établissement).
Les institutions ne sont pas des blocs monolithiques. Les mémoires professionnels fonctionnent à la marge de la politique ministérielle, dans un
champ de forces complexe, en relation avec des traditions établies et des
équilibres locaux
[4].
Qu’est-ce qu’une classe, dans les mémoires IUFM ?
Tous les futurs enseignants dont j’ai lu les mémoires faisaient leur
stage dans des classes, décrivaient des activités qu’ils avaient mises en
œuvre dans une salle de classe et allaient, au moins pendant toute une
partie de leur carrière, enseigner dans des classes. Or, la lecture de ces
mémoires donne l’impression d’une centration si dominante sur les
modalités de transmission du savoir (choix thématique, découpage, progression) que la présentation de la classe dans laquelle s’opère cette
transmission semble succincte et formelle.
Comment la classe dans laquelle se déroule le stage et les pratiques
qui vont être exposées et analysées est-elle présentée ? Pour répondre à
cette question, j’ai composé un corpus comparatif de dix-neuf mémoires
de futurs professeurs de sciences de la vie et de la terre
[5], dix-neuf
mémoires de futurs professeurs de lettres modernes, dix-neuf mémoires
de futurs professeurs des écoles. Le terme « classe » étant polysémique,
l’analyse de son usage s’avère fécond.
La classe, un niveau dans le cursus scolaire
La classe désigne quasi systématiquement, dans ces mémoires, un
niveau institutionnellement défini : cours élémentaire, classe de cinquième, classe de seconde, etc. Ce moment détermine des compétences
et des savoirs sur lesquels l’enseignant espère pouvoir compter du fait
des acquis construits, en principe, au cours des classes antérieures. Cette
conception commence dès la maternelle. À partir du collège, la classe
(ou le niveau) est plus précisément un moment dans un itinéraire disciplinaire. Elle désigne alors les savoirs acquis précédemment, les savoirs
à transmettre et une enveloppe horaire hebdomadaire. Cependant, la
classe, ainsi institutionnellement et formellement identifiée, suscite des
attentes que la classe réelle, estampillée 5e D, 2e A, etc., semble presque
toujours décevoir.
La salle de classe, un lieu quasi invisible
L’espace classe fait tellement partie de ce qui va de soi qu’il en est
fort peu question. Dans les mémoires de futurs professeurs des lycées et
collèges, toute l’attention se concentre sur le déroulement des séquences
d’enseignement
[6]. Par contre, quelques mémoires de professeurs des
écoles portent un intérêt à l’aménagement de l’espace, surtout lorsque la
jeunesse des élèves
[7] ou les activités mises en œuvre conduisent à faire
l’expérience de difficultés liées aux contraintes spatiales. Certaines activités motrices, les répétitions de spectacles…, parce qu’elles supposent
un aménagement particulier pour lequel l’espace disponible dans l’école
n’est pas toujours adapté, fonctionnent comme un révélateur. Elles font
surgir des difficultés qui n’avaient pas été anticipées; ainsi, l’impact du
contexte spatial et de ses contraintes est évoqué dans l’analyse finale,
c’est une découverte.
La classe comme groupe
La description de la classe comme groupe est globalisante, stéréotypée et laconique : « La classe est composée de vingt-six élèves d’un
milieu social plutôt favorisé, habitant dans une zone pavillonnaire assez
résidentielle en grande banlieue. Seuls deux élèves appartiennent à une
culture différente
[8]. » Et même ce type de description est rare. Les indications relevées sont plus souvent fractionnées, dispersées au gré des
associations d’idées.
Le contexte d’enseignement, entre savoir partagé et spécificité
Les enseignants en formation qui rédigent des mémoires professionnels savent qu’ils s’adressent à des destinataires qui partagent un
savoir de sens commun sur leur cadre de fonctionnement quotidien, sur
les conditions d’enseignement : il y a une grande homogénéité professionnelle entre l’auteur et les membres du jury, et ses éventuels lecteurs
[9]. Dès lors, on peut se demander si la présentation de la classe dans
laquelle s’est déroulée la séquence exposée, laconique quand elle est
présente, n’est pas en lien avec ce contexte d’énonciation. Le nom de
l’établissement, le niveau de la classe sont souvent considérés comme
des informations suffisantes, compte tenu, de plus, de la brièveté requise
du mémoire : trente pages maximum, plus des annexes.
Néanmoins, ce principe d’économie a un aspect paradoxal. Ce qui
est connu, le niveau, fait l’objet de développements circonstanciés en
référence aux textes officiels qui le déterminent, tandis que ce qui correspond au cadre particulier, unique, du stage, comme l’effectif de la
classe, se trouve négligé. L’étude de cette information chiffrée, factuelle, sa présence, mais aussi ses modalités d’énonciation, peut être
analysée avec finesse et précision. En voici le bilan.
Tableau n°
1 : l’effectif de la classe et ses modalités d’énonciation
[10]
Tableau n° 1 : l’effectif de la classe et ses modalités d’énonciation10
Effectif Effectif connu
inconnu
Colonne 1 Colonne 2 Colonne 3 Colonne 4
Présentation Indication Comptage
de la classe indirecte fait par le
(au détour lecteur
d’une phrase)
SVT (n = 19) 8 3 2 6
LMO (n = 19) 6 5 3 5
PE (n = 19) 13 2 1 3
Total n = 57 27 10 6 14
Les indications fournies dans ce tableau permettent de considérer
que l’effectif de la classe est véritablement indiqué dans 10 mémoires
(colonne 2) et qu’il est hors du champ de préoccupation des auteurs dans
41 mémoires (addition de la première et de la dernière colonne), cela sur
un total de 57.
L’effectif de la classe est-il donc un détail anecdotique ?
Les effectifs surchargés sont un lieu commun professionnel
convenu. Ils peuvent être invoqués, dans ces mémoires, alors même que
le lecteur n’aura aucun moyen de les connaître. Le bilan de ce comptage
est à mettre en relation avec le sens donné au terme « classe », principalement considéré comme une étape dans le cursus scolaire, perçu plutôt comme un programme que comme un groupe d’élèves. Le poids de
l’attention portée aux savoirs disciplinaires semble gommer, en grande
partie, les dimensions relationnelles.
Or, la variabilité des effectifs n’est pas négligeable dans cet
ensemble de 57 mémoires ; parmi les effectifs connus, la classe la moins
chargée est composée de 19 élèves, la plus chargée de 35. Conçoit-on
une séquence pédagogique de la même façon avec 19 élèves ou avec
35 ? Les supports pédagogiques, les types de questions, le rythme
prévu… ne sont-ils pas à adapter en fonction de l’effectif ? À lire les
mémoires professionnels, il est légitime de penser que ni les formateurs,
ni les futurs enseignants ne se posent de questions à ce sujet.
Le groupe-classe et la pratique pédagogique
La description du contexte dans lequel se déroulent les pratiques
professionnelles peut être considérée comme caractéristique de la façon
dont on perçoit son métier. C’est en fonction de la représentation de ce
contexte que l’enseignant conçoit ses interventions, se prépare aux multiples imprévus et complications des situations réelles et imagine ses
réactions. Or, ce qui ressort des mémoires professionnels laisse penser
que les futurs enseignants privilégient une démarche intellectuelle qui
vise d’une part la maîtrise du savoir qu’ils ont à transmettre, d’autre part
la planification de leurs cours.
La forme scolaire est devenue si prégnante et si évidente que ses
aspects concrets tendent à être négligés (Foucault, 1975). Pourtant, les
travaux anglo-saxons de sociologie (Forquin, 1989,1997), les développements de P. Perrenoud ( 1994) sur le métier d’élève insistent sur les
particularités du fonctionnement d’une classe : un enseignant et un
groupe d’élèves qui passent du temps ensemble, s’observent, travaillent
les uns devant les autres, et cela dans un espace restreint où rien ne se
passe à l’abri des regards et de l’écoute des autres. La classe fait vivre
ainsi, au quotidien, tout au long de l’année scolaire, des interactions
intenses et durables entre l’enseignant et ses élèves, et entre les élèves
eux-mêmes.
La relation pédagogique implique un important engagement personnel des uns et des autres; pourtant, paradoxalement, le cadre scolaire
et ses modes de régulation tendent à dépersonnaliser cette situation. En
effet, si l’apparence de ce mode de fonctionnement fait croire à une relation duelle particulière, puisqu’il y a en quelque sorte deux partenaires
en présence, il ne faut pas s’y arrêter. Au-delà de ces deux partenaires,
il y a le savoir qui fonde et légitime l’autorité de l’enseignant (Houssaye, 1988). Il est ce tiers dont la psychanalyse a souligné le caractère
indispensable pour sortir de l’enfermement et des risques fusionnels de
toute relation duelle.
Le savoir vaut pour l’enseignant comme pour les élèves, c’est en
son nom que cette situation de transmission est organisée et régulée.
Ainsi, l’engendrement de la forme scolaire se perpétue et se renouvelle
par la soumission à des règles impersonnelles. Ces règles concernent la
gestion de la discipline et, plus largement, la justice, comme le souligne
Rachel Gasparini
[11].
Cependant, dans les mémoires professionnels, c’est l’accent mis sur
les savoirs et sur l’organisation de la démarche didactique qui est, le
plus souvent, la pièce centrale dans le processus de dépersonnalisation
constitutif de la forme scolaire. Le savoir qui, dans un cadre à référence
psychanalytique, renvoie à la loi et à une construction psychique socialisée, renvoie souvent désormais à la science, et cela doublement,
science dont le savoir est issu et science de sa transposition pour en faciliter l’apprentissage, c’est-à-dire didactique (Joshua et Dupin, 1993). Le
triangle didactique conduit à penser, non plus la relation maître/élèves,
mais la relation enseignant/apprenant, et les stratégies de transmission
sur le mode de processus se heurtent à des obstacles épistémologiques.
La légitimité ainsi fondée développe une dimension scientifique et technique pour laquelle l’objectif de structuration cognitive l’emporte sur
tout autre. L’élève est devenu un « apprenant », son statut institutionnel
se trouve ainsi mis de côté au profit de son attitude cognitive et intellectuelle. De plus, cette approche tend souvent à négliger les conditions
contextuelles dans lesquelles l’apprentissage se déroule, conditions
temporelles
[12] , spatiales, organisationnelles et relationnelles, comme si
la noblesse et l’importance du savoir tendait à occulter les conditions
concrètes dans lesquelles s’effectue sa transmission.
L’enseignant, un professionnel isolé
L’enseignant apparaît, de fait, comme un professionnel du savoir
dont les caractéristiques personnelles s’effacent derrière la technicité et
le statut
[13]. Isolé face aux apprenants, sa supériorité est presque naturelle
puisqu’elle se superpose à la hiérarchie adulte/enfant. Cependant, le
monde pénètre indirectement dans cet espace clos qu’est la classe,
comme un parasite, par l’intermédiaire de l’appartenance socioculturelle et ethnique des élèves
[14], et il met en cause, subrepticement, l’objectif noble, abstrait, éthéré qu’est apprendre.
Les dimensions relationnelles sont quasi absentes du fonctionnement de la classe présenté dans les mémoires, elles le sont aussi de celui
de l’établissement. Un repérage systématique montre la rareté des autres
professionnels, toutes catégories confondues. À ce titre, un point est
symptomatique : jamais le ou (la) documentaliste n’est évoqué(e), seul
le lieu, le CDI, est nommé, mais dans seulement 6 mémoires sur 38
[15].
Cet isolement de l’adulte qui se double de l’isolement de l’enseignant
contribue à l’effacement de ce qui pourrait composer une structure
sociale : les collègues, les parents d’élèves, les partenaires, le chef d’établissement, l’inspecteur…
Pour se rendre dans sa classe, l’enseignant traverse un établissement
qui semble transparent, au point que l’on peut se demander si celui-ci
tient vraiment la place d’une organisation. Les aspects de coopération
organisationnelle liés aux professionnels qui entrent en interaction, qui
entretiennent des relations simultanément institutionnalisées et personnalisées sont gommés au profit d’une médiation par les textes, par l’écrit
qui formalise le savoir et les prescriptions.
Le recours aux instructions officielles, contrepartie de l’isolement
Dans le contexte de travail solitaire décrit dans les mémoires professionnels, l’usage des I.O., très fréquent et très visible, attire l’attention, par contraste, avec ce qui est marginalisé : les échanges entre
collègues
[16]. Cette confrontation conduit à considérer que les textes officiels assurent une fonction médiatrice essentielle. En l’absence de
concertation structurée et régulière, ils constituent une référence commune, ils garantissent une forme de continuité et de cohérence, quelque
peu formelle et lointaine, mais englobante et régulatrice de l’action des
différents professionnels qui se succèdent. L’Éducation nationale se présente comme un édifice institutionnel immense, à la fois lointain et prégnant, dans le cadre duquel l’isolement est grand et le liant constitué, en
partie, par les Instructions, que chacun est censé connaître et respecter.
Aussi, ne voir dans cet usage des I.O. qu’un indice de formalisme et
de conformisme serait préjuger hâtivement du sens de cette façon de
faire. Les I.O. marquent un lieu sensible lié tant à l’activité professionnelle qu’à la démonstration de professionnalité.
Au-delà de l’effet d’autorité et de l’acte d’allégeance, autour de ces
références et citations se cristallisent, selon des configurations complexes, des éléments concernant les fonctionnements institutionnels et
les stratégies des acteurs. Les évocations de relations professionnelles
avec des collègues sont rares et tout à fait ponctuelles. Pourtant, quand
elles apparaissent en filigrane, c’est souvent, justement, à l’occasion des
conditions de mise en œuvre des prescriptions formulées par les I.O. Le
statut de ces textes permet d’aborder, de façon autorisée, discrète, des
dimensions délicates liées aux pratiques et à leur évolution.
Les I.O., sont pour les nouveaux enseignants, des points d’appui
importants. D’un point de vue défensif, elles sont susceptibles de garantir la légitimité de leur différence ; d’un point de vue offensif, elles
constituent une force de proposition. Elles stimulent des innovations en
questionnant et remettant en cause des pratiques traditionnelles. Les
nouveaux enseignants des écoles maternelle et élémentaire bénéficient
des changements récents, importants, dans le niveau de recrutement. Ils
s’insèrent aujourd’hui dans un corps professionnel dont l’expérience
acquise est en partie dévalorisée par d’autres composantes, hétérogènes
mais convergentes, parmi lesquelles le niveau de diplôme et l’âge des
entrants, l’évolution des savoirs et des stratégies didactiques (Collonges
et al., 1997). Dans ce contexte, leur connaissance des textes entre en
rivalité avec les compétences acquises ou renforcées par l’expérience de
leurs collègues plus anciens. Les I.O. sont un atout non négligeable pour
assurer leur autonomie sur le terrain.
Apprentissage en situation et relations à autrui
L’isolement de l’enseignant manifesté dans les mémoires étonne.
Les composantes relationnelles de ce métier ne sont-elles pas importantes ? On peut y voir, malgré les évolutions du fonctionnement du système éducatif, une constante de l’identité professionnelle liée à
l’autonomie de l’enseignant dans sa classe (Paty, 1991). On peut y voir
aussi les effets cumulés de l’écriture et de l’évaluation, une partie de ce
qui s’apprend en situation, par l’expérience, n’étant pas formalisée dans
le cadre de la rédaction d’un mémoire, notamment parce qu’il s’agit de
points sensibles tant du point de vue de la démonstration de professionnalité que de l’éthique.
Or, l’absence de formalisation des composantes relationnelles d’activités professionnelles n’est pas spécifique aux enseignants. Dans un
ouvrage sur la formation des adultes, G. Malglaive ( 1990), qui travaille
plus particulièrement sur les formations en alternance d’ingénieurs,
remarque : « Agir, c’est s’insérer dans le fonctionnement social, et les
procédures d’action obéissent à des règles et des conditions qui ne portent pas seulement sur la transformation du réel mais aussi sur les modalités de l’organisation de cette transformation, sur les relations à autrui.
Le plus souvent absentes des savoirs procéduraux codificateurs de l’action, les conséquences de la co-action se découvrent dans les pratiques
effectives. » Dans les métiers de l’ingénierie, les savoirs procéduraux
techniques nécessaires à la confrontation avec la matière et les machines
font passer au second plan les savoirs procéduraux permettant la coopération. Dans les métiers de l’enseignement, ce sont les savoirs théoriques et didactiques qui sont présentés dans les mémoires. On peut voir
une extension à un autre champ professionnel de la conclusion de Malglaive : les enjeux de la co-action, les savoirs relationnels et organisationnels, sont de l’ordre des savoirs pratiques. Ils ne font pas l’objet de
savoirs procéduraux formalisés qui seraient explicitement transmis en
formation. Ils se découvrent et s’expérimentent en situation, et cet
apprentissage, de même qu’il n’est pas impulsé par un enseignement,
est rarement traité dans les mémoires
[17].
Savoirs pratiques et savoirs formalisés par écrit
Dans cette perspective, il serait intéressant de repérer à partir de
quels noyaux durs s’organisent tant les savoirs attendus que l’écriture
des pratiques et l’intégration des normes dans les mémoires de formations initiales touchant des professionnalités liées à l’éducation : enseignants, éducateurs spécialisés, animateurs socioculturels et assistantes
sociales. Dans ce champ de pratiques sociales fortement marqué par les
interactions, la dissociation entre ce qui serait de l’ordre des savoirs pratiques et ce qui serait de l’ordre des savoirs théoriques ou procéduraux
mérite attention.
Le contexte de l’écriture d’un mémoire professionnel est complexe
et délicat : l’étroite articulation entre l’institution de formation et les
lieux de stage empêche tout anonymat ; comment, alors, écrire sur les
pratiques observées ou sur ses propres pratiques ? Le stagiaire ne
risque-t-il pas de devenir une sorte d’espion qui divulgue à l’extérieur
ce qui se passe à l’intérieur ? On peut alors se demander si ces obstacles
ne sont pas contournés par le privilège accordé, selon les formations et
les cadres institutionnels, à des orientations qui désamorcent les difficultés liées à l’implication et à l’interconnaissance. En effet, dans ces
métiers où les relations entre adultes et les modalités d’organisation ont
un impact au quotidien sur la vie des jeunes, il semble que celles-ci
apparaissent fort peu dans les mémoires qui valident les formations qui
y préparent. Une analyse des contextes décrits, de fait, dans ces
mémoires pourrait donner accès aux modalités de construction de
manières de voir et de manières d’agir caractéristiques des cultures professionnelles concernées, sortes de matrices professionnelles, comme il
y a des matrices disciplinaires.
Au-delà de l’analyse en termes de professionnalité et de catégories
de savoirs, cet évitement soulève une question éthique : comment traiter des relations avec les autres ? Comment peut-on séparer ce qui serait
composantes personnelles et ce qui serait appartenance à un groupe, et
à quel groupe ? D’autant que, dans de nombreuses organisations éducatives, la pluralité (voire la multiplicité) des professionnalités et, conjointement, le petit nombre, sinon même l’isolement de leurs membres,
permet difficilement, à l’échelle d’un établissement, d’identifier ce qui
peut être de l’ordre de la personne et ce qui peut être de l’ordre du statut et de l’identité professionnelle. La proximité et l’implication semblent conduire, paradoxalement, à des stratégies, prudentes, de
distanciation et de dépersonnalisation.
Certes, à côté des pratiques de formation et de réflexion qui s’inscrivent dans un processus de rédaction et de communication par l’écrit,
il y a place, ici ou là, pour des groupes d’analyse de pratiques. Il y a
place aussi, comme le souligne Malglaive, pour le développement de
savoirs pratiques construits en situation dans le cadre de stages. Mais
quand la logique de l’écrit paraît si prégnante, comment penser le sens
et l’impact de l’expérience et des pratiques orales ?
Les mémoires professionnels de formation initiale ne correspondent
qu’à certains aspects des conceptions et des pratiques de formation
comme des conceptions et des pratiques personnelles et professionnelles (d’ailleurs novices) de leurs auteurs. Néanmoins, on peut se
demander si rédiger un mémoire ne suscite pas ce que Panovsky ( 1967)
nommait une « force créatrice d’habitudes » liée à ce dont on parle et ce
que l’on oublie ou néglige. L’écriture participe au processus de socialisation par l’intériorisation de ce qui est institutionnellement reconnu,
valorisé. Mais ne participe-t-elle pas aussi à la construction de cadres
mentaux ? Alors, la conception du contexte privilégiée et la hiérarchisation de ses éléments n’induisent-elles pas des façons de gérer les
tâches à assumer, de penser les problèmes susceptibles de survenir et la
manière de les résoudre ? Le développement des didactiques ne conduit-il pas à la formation de techniciens de la transmission ? Or, l’école ne
s’adresse pas seulement à des apprenants, elle s’adresse à des élèves, à
des jeunes inquiets et, parfois, revendicatifs.
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[1]
Cependant, les agrégés, à la suite de revendications, en ont été dispensés, ce qui suggère que
la compétence en matière de discipline académique (lettres, histoire, mathématiques, etc.) évite
d’avoir à écrire sur ses pratiques.
[2]
BO n° 27,11 juillet 1991, p. 1795-1801.
Michèle Guigue, maître de conférences, UFR sciences de l’éducation, Lille III.
[3]
Les mémoires de futurs professeurs documentalistes et de futurs professeurs de lycée d’enseignement professionnel ne sont pas pris en compte ici.
[4]
Notamment le poids respectif, dans l’accompagnement du mémoire, des maîtres formateurs,
des professeurs d’IUFM, des maîtres de conférence, des inspecteurs, et de leurs spécialisations
respectives.
[5]
Dix-neuf correspondait au nombre de mémoires disponibles en sciences de la vie et de la
terre. Soulignons que la production de mémoires professionnels – plusieurs milliers par an – ne
peut permettre d’envisager une quelconque représentativité pour une recherche qualitative. Il
faut donc considérer comme systématique la limitation suivante, même si elle n’est pas énoncée
répétitivement : les analyses et interprétations proposées dans cette contribution concernent des
corpus limités de 3 x 19 mémoires et 15 mémoires tout-venant en ce qui concerne l’usage des
instructions officielles. Cependant, les questionnements de ces recherches sont le résultat d’investigations antérieures, et la constitution de corpus à partir de mémoires issus d’IUFM différents
assure une diversification et une consolidation de ces analyses.
[6]
Seul un mémoire de sciences de la vie et de la terre fait exception en s’interrogeant sur les
modalités concrètes d’organisation de travaux pratiques tournants.
[7]
L’enfant subit un dépaysement plus ou moins marqué, dû en partie aux locaux, aux dimensions des salles, des couloirs.
[8]
Mémoire d’un futur enseignant de lettres modernes.
[9]
Par contre, les mémoires de professionnels du social sont en lien avec des champs de pratiques très diversifiés. Par exemple, un éducateur spécialisé peut exercer sa profession dans
toutes sortes d’institutions, en internat aussi bien qu’en « milieu ouvert », auprès d’enfants aussi
bien qu’auprès d’adultes, etc. De plus, les jurys sont composites et intègrent des membres extérieurs à la formation et parfois, comme dans le cas des assistantes sociales, appartenant à
d’autres corps professionnels.
[10]
SVT : sciences de la vie et de la terre ; LMO : lettres modernes ; PE : professeur des écoles.
[11]
« Les mœurs scolaires sans norme en Europe au XV e siècle ont un caractère arbitraire et cruel.
[… ] La correction brutale et le mignotage alternent de façon inattendue, variable en fonction
essentiellement de l’humeur d’un maître qui prend tour à tour figure d’un despote bienveillant
ou tyrannique » (R. Gasparini, 2000, p. 23).
[12]
Certes, le manque de temps est un leitmotiv. Cependant, l’impact pédagogique, dès le collège, du découpage en disciplines ayant un horaire hebdomadaire fractionné en séances de
55 minutes n’est pas reconnu explicitement. On pourrait ajouter que la semaine, caractéristique
de l’enseignement primaire, a subi, plus ou moins subrepticement, des découpages liés d’une
part au développement des temps partiels, mais surtout à l’émergence d’intervenants spécialisés, rémunérés par les municipalités, en éducation physique, en arts, en langues… au nom de la
pertinence de compétences spécialisées. Les répercussions pédagogiques de ce découpage et de
cette discontinuité n’ont pas été prises en compte, encore moins étudiées.
[13]
Quand A. Davisse et J.-Y. Rochex rassemblent et publient un ensemble de mémoires intitulé
Pourvu qu’ils m’écoutent… Discipline et autorité dans la classe, les composantes relationnelles
de la vie de la classe sont appréhendées sous l’angle statutaire et institutionnel plus que dans une
perspective psychosociologique ou clinique.
[14]
Un point mérite d’être noté : dans les mémoires lus, les références à l’appartenance ethnique
sont plus fréquentes que celles à l’appartenance sociale.
[15]
En ce qui concerne le CDI, structure spécifique des lycées et collèges, ne sont donc pas comptés les mémoires de futurs professeurs des écoles.
[16]
Un détail est intéressant : sur les quinze mémoires (de l’année 1994) lus pour ce travail, un
seul ne mentionne aucun texte officiel. M. Guigue, 1996.
[17]
Une exception notable, la publication coordonnée par A. Davisse et J.-Y. Rochex de
mémoires professionnels et intitulée :
Pourvu qu’ils m’écoutent… Discipline et autorité dans la
classe.